Chefs chez les Malais musulmans
152 LUÇ'ON ET MÏNDANAO
Si Ton compare la forme de cette île a celle d'un crochet, dont la convexité serait tournée vers le nord et les deux extrémités dirigées vers le sud, l'Espagne n'occupe qu'une partie du côté convexe formé par les côtes du nord et de l'est, et sur le côté concave elle ne possède que Zamboanga, situé à la pointe, et les bouches du Rio- Grande au fond de la courbe. L'intérieur de l'île est encore inexploré.
Ainsi, après quatre siècles, la situation des Espagnols dans Mindanao est à peu près la même qu'aux premiers jours. Leurs possessions sont entourées de peuplades hostiles, moins audacieuses, il est vrai, et plus faciles à vaincre, mais qui cepen-
dant commettent de fréquentes agressions contre les indigènes soumis. De temps à autre, le capitaine général des Philippines demande à Madrid l'autorisation de punir ces actes de violence: une colonne de troupes pénètre sur le territoire ennemi, y fait une razzia plus ou moins étendue, et rentre dans ses retranchements presque toujours victorieuse, quelquefois cependant vaincue et décimée. Une période de repos plus ou moins longue est le fruit de la victoire , mais la conquête n'avance pas.
Au mois d'avril 1866 se préparait une de ces razzias contre les Moras * du Rio-
4. Les Espagnols étendent aux musulmans en général ce nom qui désigne spécialement les Mores d'Afrique.
Grande, coupables du meurtre d'un certain nombre de chrétiens. Le commandant delà station navale des Philippines, contreamiral don Francisco Pavia, quittait Manille à la même époque sur la corvette Narvaez, pour faire une tournée d'inspection dans l'archipel. Sa présence à Mindanao devant coïncider avec ce coup de main, il emmenait à son bord quelques officiers qui avaient reçu Tordre de rejoindre les troupes déjà réunies à Mindanao.
Le 27 avril, après deux jours de navigation, au moment où la Narvaez laisse derrière elle les trois îlots Zapato-mayor , Zapato-menor et Chinela (grand soulier, petit soulier et pantoufle) , nous aperce-
vons la côte de Panay, la première des Bisayas. Cette île comprend trois des trentequatre provinces * des îles Philippines , à savoir : Câpiz, Antique et Iloilo. Après en avoir doublé la pointe nord-est, on s'engage dans un labyrinthe d'îlots aux formes pittoresques et couverts d'arbres magnifiques ; puis on pénètre dans le détroit qui sépare Panay de l'île plus petite de Guimarâs. Au point le plus resserré du détroit, là où i\ forme un port bien abrité, est situé Iloilo, chef-lieu de la province de ce nom.
L'arrivée de l'amiral met toute la population en émoi, et nous débarquons au milieu
i . Les îles Mariannes forment une trente-cinquième province, qui dépend du gouvernement général des Philippines.
d'une flottille de pirogues pavoisées, montées par une foule d'Indiens qui se tiennent debout pour mieux voir. La muiique indigène de 'l'endroit, vêtue d'uniformes surannés, est aussi debout dans une pirogue^ et son empressement à ouvrir la marche l'expose à vingt abordages, qui manquent de jeter à l'eau pêle-mêle les musiciens, leurs trombones et leurs gigantesques schakos. Chez le gouverneur politko-militar de la province sont rassemblées les municipalités indiennes de tout le voisinage, une centaine d'hommes environ. Même type, même costume que ceux de Luçon; mais ici le matandd ou doyen de la bande, un capitan pasado à cheveux blancs,
nous débite en fort bon espagnol un discours assez bien tourné.
La province d'Iloilo renferme près de 600,000 habitants', le chef-lieu même n'en a que 10,000; mais les villages sont prospères et très-peuplés. Ceux de Molo et de Jaro dans le voisinage d'Iloilo ont, Pun 16,000, l'autre 28,000 âmes. On y cultive beaucoup la canne à sucre , on y fabrique de l'huile de coco , et les tissus de pifia (ananas, en espagnol) et d'abacd, qui se font à Jaro , sont renommés parmi les Indiens. A Molo, on nous fait parcourir processionnellement les rues; la municipalité et autres personnages indigènes nous accompagnent; nous formons une
file de quinze à vingt voitures. À Jaro, nous assistons à un bal donné par un des principaux : tous les invités sont des Indiens ou des métis sangleys, qui portent avec un grand luxe l'élégant costume du pays, et dansent gravement et non sans grâce nos danses européennes. La maison est illuminée de lanternes chinoises de diverses couleurs; des fleurs et des fruits, en guise d'ornements, pendent au plafond à la hauteur de tête. Après les rafraîchissements, on nous distribue des bouquets de fleurs artificiellesenbois, ouvrages délicats, qui ne sont cependant que de prosaïques paquets de cure-dents. Tout l'aspect de la fête est on ne peut plus original;
mais l'excès de la chaleur et un parfum d'huile de coco légèrement rance, que répandent les lampes et les chevelures des Indiens, sont faits pour mettre en fuite l'Européen le plus aguerri.
Le port d'Iloilo n'est pas sans un certain mouvement commercial ; le sucre , Yabacd, le tabac, le bois de sapan sont les principaux articles d'exportation. Ouvert aux navires étrangers en 1855 seulement, en même temps que ceux de Suai dans Luçon, au nord de Manille, et de Zamboanga dans Mindanao, il est encore peu connu; il est cependant destiné par sa position à devenir l'entrepôt du commerce des Bisayas, aussi riches que
Luçon en produits de toutes sortes.
Moins de deux jours après avoir quitté Uoilo , nous mouillons le 4 mai devant Zamboanga. Un petit fort bastionné, qui se vante d'avoir repoussé au siècle dernier les attaques des Hollandais, un phare en bois et quelques maisons espagnoles ou chinoises composent dans son entier ce chef-lieu de Mindanao. A côté des maisons européennes, on aperçoit, au bord de la mer, un village moro perdu au milieu des cocotiers. La vue est bornée par de riantes collines aux formes arrondies par la végétation* Point de bâtiments dans la rade :
Zamboanga n'est guère qu'un établissement militaire. La poudre d'or, la nacre,
l'écaillé et les friandises chinoises ne peuvent être les éléments (Tun commerce bien actif. Dans les environs habitent un petit nombre de chrétiens, qui paraissent être des colons venus du nord. Tetuan et Santa- Maria sont des villages indiens, semblables à ceux de Luçon. Les Mores de ces parages sont les sujets du roi de Sibuguey, qui entretient avec l'Espagne des rapports pacifiques ; on peut aussi sans danger parcourir jusqu'à d'assez grandes distances les charmants vallons d'alentour.
Zamboanga est la résidence d'un gouverneur politico-rnilitar, qui a en même temps le titre de commandant général de Mindanao. Ce poste est rempli par le
brigadier 1 don Gregorio Tenorio; il est en ce moment aux bouches du Rio-Grande, occupée préparer la petite expédition qu'il est chargé de commander.
Nous ne tardons pas à l'y suivre. En dix-huit heures de navigation, nous franchissons les deux golfes de Sibuguey et d'Illana, à l'ouvert de la mer desCélèbes; et, par une éclatante matinée de mai , nous serrons de près la côte de l'île de Bon go, admirant en passant les lianes qui courent d'un arbre à l'autre, et les mille plantes grimpantes qui marient leur feuillage jusque sur les roches où le flot brise.
4 . Brigadier , grade d'officier général, inférieur à celui de maréchal de camp ou général de brigade.
L'île de Bongo ferme du côté de l'ouest Tentrée de l'anse de Pollok, qui fut choisie, après la prise de Jolô, pour y placer un poste avancé, point de départ futur pour la conquête du Rio-Grande; les bouches de cette rivière sont situées à huit ou dix milles au sud. La rade de Pollok est un excellent port, parfaitement abrité, environné de hautes collines. Un fortin surmonte le promontoire qui borne la rade du côté sud, et au bord de la mer sont groupées, à côté de sentiers pierreux, une église en bois, des maisons en bambou et quelques échoppes chinoises. Une jetée en bois s'avance dans le port, et son extrémité est couverte par un abri de bambou qui sert
de corps de garde, et qu'on nomme dans la langue du ipay&pantalan. C'est là qu'on passe ses moments de loisir ; car on ne peut sortir du village, à moins d'être en nombre et armés. Plus d'un officier à péri à cent pas du fort sous les coups d'un More fanatique qui se cachait parmi les buissons.
.Telle est, après quinze ans d'occupation, la situation de cet établissement fondé dans un but de conquête. Ce sont, du reste, les Mores eux-mêmes qui approvisionnent Pollok. Ils y trouvent maintenant leur profit ; mais, comme on ne vit que de ce qu'ils veulent bien apporter, ils affameront le village quand bon leur semblera.
Le 6 mai, toute une escadre est réunie
dans le port de Pollok : le vapeur de guerre Patiiio, qui a amené les troupes, la corvette Narvaez, la goélette Valiente et six canonnières. Un mouvement inusité anime cette baie ordinairement si paisible; ses échos ne sont pas accoutumés à des clameurs aussi bruyantes que le ériple Vwà la reinat qui part de tous les équipages , au moment où l'amiral quitte la Narvaez pour se rendre à Cotabato sur la canonnière Àrdyat. En une heure, nous atteignons l'embouchure du bras nord du Rio- Graaéé. Des pirogues en grand nombre, montées par des Mores à demi nus, à l'air sauvage, au type malais accentué, s'ée&rtent rapidement à la vue de la canonnière,
et vont s'abriter derrière les palétuviers au milieu desquels se jouent des troupes de singes.
Cotabato est situé sur la rive gauche du bras nord, et par conséquent dans le delta de la rivière. Les Espagnols s'y sont établis en 1861 ; un chef de Mores leur en a cédé la possession, moyennant une pension de 800 piastres et le droit de continuer à s'intituler sultan de Cotabato : il règne maintenant sur la rive opposée, Seul entre les Mores il a le droit de pénétrer en armes sur le territoire espagnol, et il traite gravement la reine d'Espagne de cousine.
Pendant que nous sommes à dîner dans
la caida ou palier de l'escalier, suivant l'usage des Philippines, ce « très-excellent sultan » vient faire sa visite à l'amiral. 11 est petit et grêle; sa bouche est littéralement noircie par le bétel, sa figure est repoussante. 11 porte un turban malais en soie brodée d'argent, une veste de forme chinoise en soie rose, un pantalon presque collant en damas rouge et blanc à grand dessin, qui ferait de beaux rideaux de salon; ses pieds nus sont passés dans des souliers vernis européens, dont il a oublié les lacets. Sans interrompre le repas, on le fait asseoir; il paraît interdit et effrayé, et aux phrases qu'on lui adresse par interprète, il ne répond que par un sourire
grimaçant qui découvre son affreuse mâchoire. De temps à autre, il se courbe jusqu'à mettre sa tête entre ses jambes, pour cracher son bétel sous le canapé qu'il occupe. Les gens de sa suite se sont rangés tout autour de notre table et nous observent attentivement; l'un porte un Ans, épée courte des Malais, l'autre une lance, un troisième s'appuie sur un campilan, grand sabre à lame droite, évasée au bout, et dont la poignée est garnie de crins rouges imitant des cheveux teints de sang; un enfant porte sur l'épaule une boîte d'argent qui contient le bétel du sultan. Âprè3 le dîner, ce souverain accepte #vec empressement le café qui lui est offert, et un
verre d'eau-de-vie trouve grâce devant lui. Tous ces Malais sont des disciples du Prophète; on retrouve dans leur lan*gue quelques traces de l'arabe ; leur chef spirituel qu'ils nomment tcheitf est un hadji : il a vu la ville sainte et a adopté le large turban et la longue robe des musulmans d'Occident. On est surpris de voir ces peuplades barbares conserver des relations avec leur métropole litigieuse, à trois mille lieues de distance.
L'expédition doit se composer de trois petites colonnes, qui forment un total de 1,300 à 1,400 hommes, à savoir : treize compagnies d'infanterie des régiments indigènes JRey, Femando-Sétimo et Espafw,
et environ quatre-vingts hommes d'artillerie avec deux obusiers de montagne et deux petits mortiers* On doit se borner à prendre quatre redoutes (en malais, cotas) situées dans un rayon de quelques kilomètres sur la rive droite du fleuve, en face de Cotabato. On n'a sur ces redoutes que les renseignements les plus vagues ; on sait cependant que les deux principales sont appelées Sanditan et Supângan, et que cette dernière n'est pas éloignée d'une rivière navigable. Deux des colonnes doivent partir de Cotabato ; l'une marche sur Sanditan, l'autre remonte Yestero jusqu'à portée de Supângan, dans desfaîûas remorquées par une canonnière; la troisième
part de Pollok. Le brigadier Tenorio se met à la tête de la première qui doit, après avoir pris Sanditan et une autre cota, se joindre à la seconde. C'est à peine si Ton a pu réunir assez de chevaux pour monter le brigadier, les officiers à ses ordres et les officiers supérieurs. Ce sont des presidiarios ou galériens indigènes, auxquels on a enlevé la chaîne pour l'occasion, qui font le métier de bêtes de somme.
Le 7 mai, à quatre heures du matin, la diane met tout Cotabato en mouvement.
Les troupes, les chevaux, les provisions traversent le fleuve, puis le brigadier et son état-major, et Ton se met en marche.
Nous formons un groupe d'une douzaine
de cavaliers derrière la compagnie d'avantgarde. La colonne n'est ni éclairée ni flanquée; la route lui est indiquée par un guide indigène. Le sultan de CotabatQ a fourni soixante ou quatre-vingts auxiliaires qui forment l'arrière-garde ; vêtus et armés comme tous les Mores, ils ne se distinguent de ceux que nous allons attaquer que par des rubans aux couleurs espagnoles, qu'on leur a mis en bandoulière. On a fait savoir au sultan que l'on traiterait en ennemi tout More qui ne les porterait pas. Le sol est marécageux; les chevaux enfoncent jusqu'aux jarrets d'abord, puis bien tôt jusqu'au ventre. Il faut les quitter pour marcher, pendant plus d'un kilomètre, dans la boue
jusqu'au dessus des genoux. Si les Mores avaient su leur métier, c'était le moment de tomber sur nous,
Lespresidiarios réussissent cependant à traîner la plupart des chevaux au travers du marais, et nous pouvons remonter à cheval lorsque le terrain se raffermit ; mais c'est pour entrer dans un fourré de roseaux presque impénétrable, où il faut marcher un par un, les premiers fantassins ouvrant un sentier à coups de crosse. Les roseaux, dépassant de plus d'un mètre la tête des cavaliers, nous empêchent de voir devant nous et rendent la chaleur insupportable.
Nous cheminons, le revolver à la main,
nous attendant à tout moment à voir paie.
raître des Mores embusqués, Aussi, quand on annonce que les roseaux s'éclaircissent et qu'on aperçoit la redoute, cette nouvelle cause -t-elle une satisfaction générale. En effet, au bout de quelque temps, le terrain s'ouvre tout à coup, et nous voyons à environ cinq cents mètres de distance la cota de Sanditan, au-dessus de laquelle flottent deux drapeaux rouge et blanc. A peine la compagnie d'avant-garde a-t-elle commencé à se déployer, que la redoute ouvre son feu. Le premier boulet qui ronfle audessus de nos têtes, à un mètre au plus, cause une certaine joie à ceux qui ne s'étaient pas encore vus à pareille fête.
Tandis que la première compagnie
s'avance vers une des faces du fort, le brigadier en fait partir une seconde sur sa droite. Au moment où les soldats tagals s'élancent au pas de course en poussant des cris sauvages, un officier reçoit Tordre d'aller reconnaître le point par lequel il convient d'attaquer la redoute. Je le suis de près , mais mon cheval s'enfonce dans un bourbier; je l'y abandonne pour rejoindre à pied la colonne qui déjà s'avançait vers le fort. La mitraille sifflait autour de nous, sans toutefois nous faire grand mal. Nous arrivons, le revolver au poing, au pied de la cota. Derrière un fossé plein d'une boue profonde s'élève le terreplein, dont les talus extérieur et intérieur
sont revêtus de troncs de cocotiers solidement fixés en terre* Ceux du talus extérieur sont presque verticaux et dépassent le haut du terre-plein, de manière à fournir aux défenseurs un abri, derrière lequel ils tirent par des ouvertures entre les troncs comme par des meurtrières, Les Mores se défendent derrière ce rempart avec des armes à feu, des flèches et des bambous aiguisés qu'ils lancent avec la main. Le capitaine de la compagnie dV vant-garde, don Francisco Sanchez, tombe frappé à mort en essayant de gravir le rempart.
Les soldats indiens put jeté loin d'eux leurs chaussures dès le commencement de
la marche; ceux-ci se cramponnent des pieds et des mains aux troncs des cocotiers de la palissade, avec cette agilité exceptionnelle qui n'appartient qu'à eux ; ceux-là travaillent à élargir une embrasure basse pour pénétrer par là dans le fort* Les uns et les autres finissent par réussir : le rempart est escaladé, on se glisse par l'embrasure. C'est par là que je pénètre moi-même dans la cota avec mon ami M. B... qui ne m'avait pas quitté un instant. Un de nos porteurs grimpe à l'un des mâts qyi surmontent la redoute^ en arrache le drapeau çt l'agite avec des cris frénétiques de Viva la reimj Le foçt est à nous.
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Quelques ennemis, et parmi eux une femme, ont combattu jusqu'au dernier moment et se sont fait tuer sur le rempart, pendant que les autres prenaient la fuite. Sur la face opposée à celle que nous attaquions, une porte menait à un petit pont, jeté sur le ruisseau qui coule derrière la redoute et en alimente le fossé bourbeux. C'est par là que la plupart se sont échappés; ils ont disparu sous le bois dont l'épaisseur défie toute poursuite.
Pas un ennemi n'a été pris vivant.
Nous trouvons dans la cota un gros canon de fonte de 16, deux canons de bronze de petit calibre qu'on nomme ici lantacas, et une petite pièce portative éga-
lement en bronze, toute sorte d'armes, des munitions, des livres en arabe, une grande quantité de riz, des effets d'usage domestique, enfin un buffle, qui est immédiatement abattu à coups de fusil et dépecé pour fournir à notre repas.
La poudre des Mores, qu'ils fabriquent eux-mêmes, est de mauvaise qualité; leurs boîtes à balles sont des paniers en jonc remplis de balles en plomb et en étain, et de morceaux irréguliers d'une pierre blanche très-dure, sorte de madrépore, qu'ils nomment tacloba. Ils ont des fusils à pierre de la Tour de Londres, dont la platine est marquée G. R. TOWER, Leurs armes blanches, Am, campilans et
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lancer, ont de bonnes lames bien aiguisées, fabriquées par eux-mêmes à ce qu'on croit, fis les manœuvrent avec une grande adresse, en se couvrant de boucliers en bois.
Pendant tout le combat, nos auxiliaires n'ont porté aucun secours : ils ont cru avoir assez fait pour nous en fournissant un guide qui, soit ignorance, soit mauvaise intention, a amène notre tête de colonne exactement dans le plan de tir du pks gros canon. Il y a lieu de croire que, dans le cas d%n échec, nous n'eussions pas eu à nous réjouir de leur présence sur nos derrières. La redoute prise, ils se livrent au révoltant plaisir d'essayer
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sur les cadavres l'effet de leurs armes blanches.
Nous ne nous arrêtons que le temps de manger à la hâte un peu de buffle à demi cuit et du riz arrosé de l'eau bourbeuse du ruisseau. Nous n'avons pas les moyens d'emmener le canon de fonte, nous l'enclouons de notre mieux. Il nous faut encore prendre une cota avant d'atteindre Supângan ; le brigadier est pressé, il se contente de faire mettre le feu à toutes les cabanes qui se trouvent dans la redoute ou à côté, sans se donner le temps de détruire la palissade, et la colonne se remet en route.
On est aux heures les plus chaudes de.
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la journée ; le soleil du septième degré, tombant verticalement sur nos têtes, se fait cruellement sentir et rend la marche très-pénible dans ce pays de marécages.
Je n'ai jamais, même dans les étés d'Espagne, éprouvé pareille sensation : on est étourdi par la chaleur, il semble qu'une ruche entière bourdonne à vos oreilles.
Tandis que par cette température l'Européen dans toute sa vigueur peut à peine se soutenir, je vois devant moi un soldat tagal, atteint d'une balle à la jambe, qui marche en boitant, mais sans se plaindre.
Nous arrivons à la seconde cota. Comme nous nous préparons à l'attaque, un More s'avance en nous faisant des signes d'ami-
tié. On le laisse approcher; il se dit le propriétaire du fort et nous invite à en prendre possession. Dans la redoute, qui est construite comme celle de Sanditan, nous ne trouvons qu'un canon de fonte non monté ; au centre s'élève une maison de caM y nipa; sur la porte on voit des caractères arabes, quelque texte du Coran sans doute.
La cota touche à un bois où abondent les cocotiers; les malheureux blessés y trouvent de l'ombre, et nos Tagals, grimpant comme des singes au sommet des arbres, font une abondante récolte de noix de coco, dont l'eau fraîche et sucrée remplace avantageusement l'eau noire des marécages.
Cependant, on commence à entendre le
canon dans la direction de Supângan : la seconde colonne a attaqué sans nous attendre. Il en est parmi nous qui voudraient se mettre immédiatement en route pour lui prêter main-forte; mais le brigadier préfère prolonger la halte pour laisser un peu tomber la chaleur. Les Européens, en effet, officiers et sous-officiers, n'en peuvent plus.
Le sultan a observé notre marche, en se tenant à une distance fort prudente derrière notre arrière- garde. Voyant le danger momentanément éloigné, il arrive, suivi de quelques hommes; l'un deux lui tient un parasol au-dessus de la tête. Il s'informe des détails de l'affaire du matin,
félicite le brigadier de son succès, mais ne paraît encore que médiocrement rassuré.
La sieste, néanmoins, a bien du charme par cette chaleur écrasante; il s'étend par terre pour en goûter les douceurs. Aussitôt trois hommes de sa suite s'accroupissent autour de lui, et lui massent lentement les jambes jusqu'à ce que le sommeil s'ensuive.
Laissant ce puissant prince profondément endormi dans la cota, nous nous dirigeons vers Supângan, à travers une magnifique forêt tropicale, où il faut la plupart du temps se frayer un passage un par un. Encore une occasion manquée par les Mores ! La nuit qui est proche leur rendrait
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la tâche d'autant plus facile. La forêt est coupée de canaux bourbeux, sur chacun desquels il faut construire avec des branchages un passage pour les chevaux. En approchant d'un de ces obstacles, nous apercevons dans l'obscurité un groupe d'hommes que nous prenons pour des Mores disposés à nous barrer le chemin. Mais bientôt une sonnerie amie retentit dans le bois: nous avons rejoint la seconde colonne ; la redoute de Supângan est en son pouvoir.
Ici, comme à Sanditan, on s'est jeté vaillamment sur le front garni de canons, et le gros des Mores s'est échappé par la face opposées Un sergent européen du
régiment Rey a eu les deux jambes hachées d'un coup de mitraille ; on a perdu peu de monde, du reste. Le fort renferme quatre pièces d'artillerie en batterie et deux non montées; en outre, une immense quantité de riz. Les deux colonnes réunies établissent leur camp dans la redoute et aux alentours.
La pluie qui tombe toute la nuit et une partie de la matinée du 8 mai, rend le terrain presque impraticable. Le brigadier envoie un officier du génie avec une compagnie d'infanterie à la recherche de la troupe partie de Pollok, et me renvoie moimême avec une autre compagnie à Sanditan pour démonter le canon de 1 6 et le déposer
au bord du ruisseau où une barque ira le prendre.
En quittant le camp, nous trouvons le bois qui l'entoure rempli de Mores qui se glissent dans les fourrés ; les soldats vont par détachements les chasser comme du gibier. On entend de tous côtés des coups de feu et Ton rencontre, venant de Supângan, des escouades qui ramènent les hommes blessés; ils racontent d'un ton animé leurs combats avec des ennemis embusqués qu'ils ont laissés sur le carreau.
Au sortir du bois, nous apercevons quelques groupes de Mores qui suivent à distance notre marche, et paraissent épier le moment où nous approcherons de la cota. L'ennemi
aurait-il placé quelques lantacas dans la redoute encore intacte? Cela pourrait |tre, et nous nous attendons à le voir nous offrir le combat derrière son rempart. Nous sommes détrompés en arrivant : la cota est vide , l'ennemi n'a fait qu'ensevelir ses morts et n'a pas touché au canon. Après l'avoir déposé où il nous était prescrit, nous détruisons l'affût, renversons une partie de la palissade et reprenons le chemin de Supângan. Nous brûlons, chemin faisant, suivant nos instructions, toutes les maisons encore intactes qui se trouvent à portée ; la plupart sont pleines de riz non mondé.
Les escouades détachées en ont déjà
incendié un grand nombre : les unes sont
réduites en cendres, d'autres brûlent encore; dans toute la plaine on ne voit que des incendies. Ce que nous détruisons là, c'est la subsistance de bien des familles.
On nous apprend à Supângan que la colonne partie de Pollok a trouvé la quatrième redoute évacuée, et s'est contentée de faire main-basse* sur les fuyards. Un chef ou datto est resté parmi les morts, et l'on rapporte sa ceinture rouge, ornée d'une énorme boucle en cuivre doré.
Les redoutes des Mores sont des fortifications assurément très-primitives, mais en leur genre assez, bien entendues. Les marécages dans lesquels elles sont placées,
les bois qui les entourent en rendent Tabord difficile, et leur construction est solide, comme nous l'avons vu. Faire brèche, à coups de canon dans ces ouvrages serait chose impossible, vu le calibre des pièces qu'on peut amener dans de tels terrains et la nature fibreuse du cocotier, sur lequel l'effet de l'artillerie se réduirait au trou du boulet. Aussi n'emploie-t-on que des obusiers et des mortiers de trèspetit calibre; mais, comme on manque de chevaux , on est obligé de porter à dos d'homme pièces, affûts et munitions; et les inconvénients de ce transport dépassent de beaucoup les avantages qui peuvent résulter de l'explosion de quelques projec-
tiles creux dans la redoute. Pour s'emparer de ces cotas, on les fait donc attaquer de vive force par l'infanterie; mais elles sont toujours adossées à un bois, dans lequel la plupart des défenseurs trouvent, en cas de défaite, un refuge assuré.
Le but de l'expédition est pleinement atteint : les quatre forts sont pris ; douze pièces de canon et un grand nombre d'armes sont tombées entre nos mains; les ennemis sont refoulés dans les bois ; leurs approvisionnements de riz ont été livrés aux flammes, et nous laissons derrière nous la disette. Quelque hostiles que soient les tribus voisines, on n'a point de motifs pressants de les attaquer ni l'autorisation de
le faire. Tout est donc terminé plus tôt qu'on n'aurait pu le penser, beaucoup plus tôt que plusieurs d'entre nous n'auraient désiré. Ceux qui espéraient une campagne sont déçus en voyant la fin si prompte de l'expédition; et ceux qui sont venus jusqu'en Océanie chercher l'occasion de faire la guerre dans les rangs d'une armée étrangère, se prennent à envier les heureux auxquels il est donné, sans aller si loin, de combattre au milieu des soldats de leur pays.
Notre camp dans la redoute de Supângan ne manque pas de pittoresque. Dès le matin, les soldats commencent la récolte des noix de coco; on est en pays ennemi,
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inutile de se donner la peine de grimper aux arbres, on les abat. Les hommes en font un vrai ravage; le fracas de chaque cocotier qui tombe est suivi de cris de triomphe, et les trente ou quarante fruits qu'il porte sont enlevés en un instant. Les noix vertes, dont la coque n'est pas encore formée, sont celles qu'on recherche pour leur eau; en deux coups de bolo l'Indien en fait tomber la partie supérieure, et l'on boit dans la noix comme dans un grand gobelet. L'épaisseur de la pulpe maintient l'eau toujours fraîche; par cette température et dans ces marécages, c'est une boisson inappréciable. Le cocotier nous fournit aussi un dessert, le cœur du bouquet de
branches; il est blanc, tendre, et a un goût d'amande des plus fins.
De nuit, les sombres formes des grandes forêts qui nous entourent prennent un aspect imposant; ça et là, certains arbres, couverts d'innombrables lucioles , brillent dans F obscurité comme des masses de feu.
De la forêt s'échappe un murmure indistinct et continu, interrompu seulement par les voix rauques et étranges des sentinelles indiennes qui se renvoient de temps à autre le cri d'alerta.
Notre principal aliment est la rnorisqueta, à laquelle on ajoute, quand on le peut, une poule rapportée par quelques maraudeurs. Quand ceux-ci ne
rapportent rien, les officiers ne se font pas faute d'aller eux-mêmes en quête. On part en troupe et armés, les uns d'un revolver, les autres d'une carabine; on s'ouvre, comme on peut, un chemin dans le fourré; on franchit les canaux sur des ponts naturels, formés par les branches ou les arbres tombés, et l'on finit par rencontrer des habitations. A la vue des armes à feu, les Mores produisent bien vite les rubans rouge et jaune; on parlemente, et, si l'on ne trouve pas de poule, on rapporte un chevreau. Hier encore, nous eussions été attaqués dans les bois; aujourd'hui, nous sommes les maîtres.
Toutes les troupes sont rentrées le i 1 mai
à Cotabata. Là, nous assistons à un spectacle qui pouvait, en partie sans doute, donner quelque idée d'une des plaies d'É^ gypte : c'était une invasion de sauterelles.
Ces insectes formaient un nuage grisâtre qui rasait la terre, et qui, poussé par la brise, a mis plus de cinq heures à passer devant nous. Le lendemain, le tidngui ou marché des Mores était rempli de paniers qui étalaient aux yeux des gourmets des amas de sauterelles frites.
On s'était proposé une razzia, elle a pleinement réussi. Mais, en présence de ce succès, il est permis de se demander pendant combien de temps peuvent se faire * sentir les effets d'expéditions de cette sorte,
quels fruits elles peuvent porter pour l'avenir, et s'il n'y aurait pas avantage à renoncer à ce système de guerre. Depuis trop longtemps déjà, l'on se bat sans gagner un pouce de terrain. Il y a près d'un siècle et demi qu'un chroniqueur espagnol s'écriait, en racontant la longue série de combats soutenus par l'Espagne à Mindanao : « Tout cet archipel devrait être aujourd'hui soumis à nos lois...; les glorieux exploits de nos soldats sont restés stériles, faute de direction. Une direction meilleure aurait, avec moins de sang, moins de dépenses, moins de bruit, amené de plus heureux résultats. »
La situation n'a pas fait de progrès de-
puis l'époque où le chroniqueur écrivait ces lignes, et Ton ne peut s'empêcher, en regardant en arrière, de déplorer, comme lui, que tant de vaillants efforts soient demeurés inutiles. Les quelques établissements que l'Espagne possède à Mindanao ne lui procurent aucun avantage matériel ; elle les aurait, sans doute, abandonnés depuis longtemps, s'ils ne lui servaient à affirmer son droit de possession sur l'île entière, si elle ne comptait en faire un jour les bases de la conquête. Cette conquête lui semble une vaste entreprise, elle hésite à s'y lancer. Enfermée dans les postes qu'elle occupe, elle y est, pour ainsi dire, assiégée, et se contente de faire des
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sorties pour s'y maintenir. Elle dépense ainsi en pure perte la vie de ses soldats et l'argent de sa colonie. Occuper petit à petit le territoire, au lieu de se borner à de vaines excursions ; gagner les chefs, se concilier les populations en respectant leur organisation et leurs coutumes, au lieu d'entretenir leurs haines par des dévastations périodiques, telle devrait être, il semble, la politique de l'Espagne à l'égard de Mindanao. Il faudrait, pour cela, que le gouvernement colonial donnât aux affaires du Sud une attention soutenue, il faudrait aussi y consacrer de plus fortes sommes; cette augmentation de charges serait amplement compensée dans l'avenir
par un accroissement de puissance et de richesse.
L'Espagne occupe, outre Cotabata, trois points dans le delta du Rio~Grande : le plus éloigné, Tumbao, n'est qu'une redoute, située au sommet du delta, à environ vingt-cinq kilomètres de la mer; les autres, sur le bras sud, sontTaviran, qui n'est aussi qu'une redoute, et Tamontaca.
À Taviran, comme à Tumbao, nous trouvons quelques soldais commandés par un lieutenant d'infanterie espagnol. C'est une triste vie que celle de ces malheureux Européens, enfermés avec des Indiens au milieu du pays des Mores, dans un étroit espace, d'où ils ne peuvent sortir sans
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s'exposer à une mort certaine* A Tamontaca, nous sommes reçus par un jésuite, le Père Guerrico. Il a fondé une mission à côté du fort pour la conversion des Tirurays, sauvages qui habitent les montagnes voisines, race primitive, inférieure aux Mores, et que ceux-ci réduisent en esclavage. Le Père les instruit dans la religion chrétienne et leur enseigne à lire et à écrire, voire à chanter : un chœur d'enfants tirurays nous fait entendre un cantique français. Que d'efforts n'a-t-iLpas dû coûter, ce cantique ! car, pour ces pauvres petits, notre langue n'est qu'une succession de sons vides de sens.
Le Père Guerrico possède à fond la
langue tiruray, il en a composé la grammaire et le dictionnaire; l'éducation de ses chers Tirurays est Tunique souci qui remplit toute son existence. Il est impossible de ne pas éprouver un sentiment de respect pour l'héroïsme tranquille de l'homme qui enfouit ainsi son travail et son talent dans ce pays sauvage, qui a tout quitté pour une vie de privations de toute sorte et de labeur incessant.
Les sources du Rio-Grande sont encore inconnues. Le capitaine de frégate de la marine espagnole, don Claudio Montero, aux travaux duquel sont dues la plupart des belles cartes marines de l'archipel, a remonté cette rivière en 1855, jusqu'à
une distance de cent kilomètres; il a reconnu qu'elle traversait deux lacs de médiocre grandeur, connus des indigènes sous les noms de Sigauâsan et de Bulûan.
Les chroniqueurs des deux derniers siècles parlent de la grande lagune de Maguindanao, située dans l'intérieur de l'île (teerras adentro), et décrivent les nombreux combats livrés sur ses bords; mais personne n'en connaît aujourd'hui ni la position exacte ni l'étendue. Une sorte de rumeur en fait le siège principal de la puissance des musulmans, et l'imagination y place des forts bien armés, une fabrique d'armes, une fonderie de canons. Les lacs découverts en 1855 ne répondent, ni par
leur situation ni par leur étendue, à ce que les historiens ont écrit de la grande lagune, et L'existence de celle-ci est encore à l'état de légende. Mindanao offre de vastes régions inconnues, bien faites pour tenter de hardis explorateurs.
En quittant Cotabata, nous disons adieu à une aimable société d'officiers, dont le cordial accueil nous laisse les meilleurs souvenirs. Après un court séjour à Pollok, la Narvaez nous emmène à Basilan.
Cette île, située au sud et à peu de distance de Zamboanga, est celle sur laquelle le gouvernement français avait jeté les yeux en 1843 pour y créer un établissement dans les mers de l'Lndo-Chine. Elle
n'appartenait alors que de nom à l'Espagne; mais, pour ôter tout prétexte aune occupation étrangère, cette puissance se hâta d'élever en 1843 un fort et un village de quelques maisons sur le bras de mer qui sépare Basilan de l'îlot de Malamâui. La Isabela, c'est le nom de ce village, est traversé par une petite rivière aux émanations fiévreuses, et entouré d'une épaisse végétation. On y voit, comme à Pollok, un pantalan en bois ; les principales maisons sont bâties sur pilotis; de la galerie qui en fait le tour, nous voyons des poissons d'un pied de long et d'un bleu éclatant miroiter dans les eaux transparentes du port. De même que ceux de Pollok, les habitants
de la Isabela ne peuvent sans danger s'écarter du village; et là même ils ne sont pas à l'abri des assassins. Peu de temps avant notre passage, un More se glissa le soir jusque sur la jetée, et ne trouva la mort qu'après avoir tué la sentinelle et l'officier de garde.
Un autre navire de guerre, le Don- Jorge- Juan, nous ramène à Zamboanga et, bientôt après, nous emporte vers les Bisayas.
Le 21 mai au matin, nous passons entre la isla de Negros, grande île à peine peuplée, et l'île de Siquijor, renommée pour ses cultures de cacao. Nous apercevons à travers la pluie l'extrémité sud de l'île de
Cebiî. Cette île, longue et étroite, est traversée d'un bout à l'autre par une chaîne de collines boisées, et toute la population se trouve resserrée le long des côtes, entre cette arête et la mer. Aussi ne voit-on sur les rivages, au lieu des magnifiques forêts que présentent les autres îles, que villages à maisons blanches et terrains cultivés.
Vers le soir, nous mouillons devant la ville de Cebû, chef-lieu de la province.
Cette ville, peuplée de 15,000 à 20,000 âmes et réputée la seconde des Philippines, est la résidence d'un évêque dont le diocèse s'étend jusqu'à Jolo et aux îles Mariannes. Une distance de dix-neuf cents milles sépare ces deux points, ce qui
rend pénibles et dangereuses les tournées pastorales, dont le vertueux prélat néanmoins s'acquitte scrupuleusement.
La cathédrale, quelques couvents, de belles maisons bâties par des commerçants anglais ou américains, donnent à Cebû un air de capitale. Le gouverneur de la province est toujours un militaire; il est préposé à toute la partie centrale de l'archipel avec le titre de gouverneur général des Bisayas* A peine avons-nous jeté l'ancre, que nous voyons arriver ce fonctionnaire à la tête des autorités. Une foule immense avec drapeaux, banderoles de toutes couleurs, musiques en uniforme, nous attend sur le rivage ; mais l'amiral
décide qu'on ne débarquera pas le soir.
Le lendemain, la foule reparaît de bonne heure, tout aussi prodigue de démonstrations que la veille; cette fois, sa patiente curiosité est satisfaite. Ce n'est qu'après la réception des municipalités indiennes et les discours d'usage, que nous pouvons errer à notre gré dans la ville. On retrouve ici les souvenirs des fondateurs de la puissance espagnole. Cebû n'est séparé que par un bras de mer de l'île de Mactan, où Magellan périt en 1 521 , sous les flèches des indigènes; on montre dans la ville la croix plantée par lui à l'endroit où il fit dire la première messe ; et un monument, élevé à Miguel Lopez de Legaspi, rappelle
que ce fut cet adelantada 4 qui fonda, en 1591, la ville du Saint Nom de Dieu (la ciudad del Santo Nombre de Dios de Cebû.)
Cebû est tout en fête pendant le séjour de l'amiral; le gouverneur général des Bisayas s'épuise en efforts pour le bien recevoir. Un bal, que le gouverneur trouve moyen d'organiser, figure parmi les divertissements. La société est assez nombreuse; les dames sont toutes Indiennes ou Métisses, à l'exception de deux. Les jeunes danseurs espagnols se disputent ces deux visages blancs, c'est à qui obtiendra la faveur de quelques moments de habanera; 1. Gouverneur des provinces éloignées.
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elles régnent en souveraines au milieu des figures brunes. Et qui sont donc ces belles dames? Ce sont, nous dit-on, deux Espagnoles de l'île de Majorque ; elles ont été cuisinières d'un ancien employé de la colonie, et le grand dîner que nous a donné le gouverneur était l'œuvre de leur talent.
Une excursion nous permet de constater que l'île de Cebû ne diffère guère de Panay et de Luçon : partout nous sommes reçus à grand renfort de pétards et de musique; villages et habitants ont le même aspect, le même air de prospérité. De tribus sauvages habitant différentes îles et séparées les unes des autres, le christia-
nisme a fait un peuple chez lequel on retrouve partout les mêmes lois, les mêmes mœurs, le même costume, presque la même langue, au point qu'un Bisaya est peut-être moins étranger parmi les Ta gais qu'un Basque ne l'est en Andalousie. Le pays est fertile, il produit du cacao, de la canne à sucre, du maïs et de Yabacd; les collines fournissent des bois de teinture et de construction.
Le Don-Jorge-Juan nous ramène de Cebû à Manille. Nous avons passé de charmantes heures, tant sur terre que sur mer, pendant ce voyage au sud des Philippines. En traversant tout l'archipel dans sa plus grande longueur, nous avons
vu la plupart de ses innombrables îles. De toutes, on peut dire, comme on a dit de Basilan, qu'elles semblent de grandes corbeilles de verdure à demi-plongées dans un lac. La nature leur a donné à toutes, en même temps qu'un sol d'une incomparable fertilité, un éclat et une grandeur dans les aspects qui charment et saisissent. ,
Les Philippines sont un éden et une mine d'inépuisables richesses. Leur position exceptionnelle, également voisine de la Chine, de la Cochinchine, des îles de la Sonde et des Moluques, peu éloignée de l'Inde et de l'Australie, pourrait en faire le principale centre commercial des mers
de l'Indo-Chine. Leurs richesses sont encore imparfaitementexploitées, nousl'avons dit; il est incontestable, cependant, que la colonie est en progrès. Malgré l'ouverture de nouveaux ports, le mouvement commercial de celui de Manille a presque triplé depuis 1851; mais il s'en faut de beaucoup encore que l'état de la colonie réponde à ses ressources naturelles- 11 sera difficile toutefois de rien entreprendre de sérieux, tant que le haut personnel, à commencer par le capitaine général, sera constamment changé pour satisfaire des ambitions de parti, tant que la plupart des employés ne viendront d'Espagne qu'avec la seule pensée de faire de rapides for-
tunes aux dépens du trésor colonial. Une administration active, zélée, intelligente et rigoureusement probe, est ce qui manque le plus aux Philippines.
On a accusé les moines de retarder les progrès de la colonie, de gêner l'essor des populations vers une ^ie plus active et des sphères plus larges; rien n'est moins juste.
Les moines ont amené les indigènes des Philippines au plus haut point de civilisation dont soit susceptible maintenant une race qui était, il y a quatre siècles, au dernier degré de la barbarie ; le temps et les mélanges de sang amèneront d'autres progrès sans doute. Majs les ordres monastiques peuvent contempler aujourd'hui,
avec un légitime orgueil, leur ouvrage dans ces quatre millions et demi d'indigènes chrétiens, dans ces paysans des Philippines plus civilisés, plus indépendants et plus riches que ceux d'aucune possession européenne en Asie, d'aucun pays d'Orient peut-être.
Que l'Espagne les laisse donc continuer en paix leurs travaux, exercer leur bienfaisante influence. Seuls ils se sont liés avec les indigènes, ils sont des intermédiaires nécessaires entre ceux-ci et une administration composée de gens qui ne font que passer dans la colonie; seuls ils se sont identifiés avec le pays, ils sont les
premiers à indiquer, à demander ce qui
peut contribuer à son avancement. L'Espagne ne saurait avoir de plus utiles serviteurs aux Philippines. Si elle veut réformer et améliorer, qu'elle tourne son attention vers l'administration, les monopoles, les moyens de communication, l'état de l'agriculture et du commerce; elle y trouvera plus d'un abus à faire disparaître, plus d'un progrès à favoriser. Il lui rendra un immense service, celui qui acccomplira cette tâche ardue ! Mais elle a bien trop d'embarras aujourd'hui, tant chez elle qu'en Amérique, pour songer à sa lointaine possession d'Asie. Il faudrait, d'ailleurs, pour qu'elle pût réformer sa colonie, qu'elle entreprît d'abord de se réformer elle-
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même. Espérons cependant que le jour viendra où ce beau pays des Philippines pourra devenir une importante ressource pour la métropole, et tenir dans le monde la place qui lui est due.