‹ Lucrèce BorgiaChapitre 182 sur 227 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

CATARINA, RODOLFO, .labord sur le balcon. CATARINA, seule.

11 y avait une chanson qu'il chantait. 11 la chantait à mes pieds avec une voix si douce! Oh! il y a des moments où je voudrais le voir. Je donnerais mon sang pour cela ! Ce couplet surtout qu'il m'adressait. (Elle prend la guitare) — Voici

1 air, je crois. iKUe jour- quolquos mesures d'une ninsique mélancoli(iuc. i

— Je voudrais me rappeler les paroles. Oh! je vendrais mon Ame pour les lui entendre chanter, à lui, encore une fois! sans le voir, de là-bas, d'aussi loin qu'on voudrait. Mais sa voix ! entendre sa voix !

KODOLKO, du balcon où il est caciié. Il cliante.

Mon àme à ton (d'iu' s'est doniit'-c, Je n'exisle (ju'ii turi eôté :

Cnr une même destinée Xuus jiiint d'un lien enchanté :

Toi l'harmonie, et moi la lyre:

Moi l'arhuste, et toi le zéphire ; Moi la lèvre, et toi le sourire; Moi l'amour, et toi la beauté!

CATAISIXA, laissant loMibcr la guitare.

Ciel !

JULUNtE 11. — LE GKLCIFIX. -^95

UODOLl'llO, coiilinuunt, toujours c;icIr'.

Tandis ()uo riieiiri' S'en va l'inaiit.

Mon chant qui pleure Dans l'onibn' l'illouro Ton front riant.

Uodolfo!

IRtDOLFO, |iar;ii>s;inl et jrtaiit son niauleau sur le bakoii tleniOïc lui. Catarina ! (il vienl tomber à SOS jiieds.) (•.\T\I!L\\

Vous êtes ici? Coiiuiicnll vous èlos ici? Oh! Dieu! je meurs de joie et d'épouvante! Iiodolfo! savez-vous où vous êtes ? Est-ce que vous vous figurez que vous êtes ici dons une chambre comme une autre, malheureux? Vous risquez votre tête.

lUHXII.I (t

Que m'importe! Je serais mort de n(' phis vous voir, jaime mieux mourir pour vous avoir revue.

Tu as bien l'ail. Eh bien, oui, lu as eu raison de venir. Ma lèle aussi est risquée. Je le revois, qu'importe le reste! l ne heure avec toi, et ensuite ([ue ce plafond croule, s'il vetil !

D'ailleurs le ciel nous protégera, toul dort dans le |)alais. il n'y a pas de raison pour ({ue je ne sorte pas comme je suis entré.

CViAUl.NA

Comment as-lu l'ail?

KODOLFO

C'est un homme auquel j'ai sauvé la vie... Je vous expliquerai cela. Je suis sur des moyens que j'ai employés.

im ANGEia.

N'est-ce pas? olil si tu es sûr, cela siillit. Ohl llieu mai; regarde-moi donc, t[ue je te voie!

Catarina !

nlil ne pensons plus qu'à nous, loi à moi, moi à toi. Tu me trouves bien chanjïée, n'est-ce pas? Je vais t'en dire la raison, c'est que depuis cinq semaines je n'ai fait que pleurer. Et toi, qu"as-tu fait tout ce temps-là? As-tu été bien triste au moins? Quel elTet cela t'a-t-il fait, cette séparation? Dis-moi cela. Parle-moi. Je veux que tu me parles.

RODOLFO

(I Catarina! être séparé de toi, c'est avoir les ténèbres sur les veux, le vide au cœur! c'est sentir (ju'on meurt un peu cliaque jour! c'est être sans lampe dans un cacliot, sans éloile dans la nuit! c'est ne plus vivre, ne plus penser, ne plus savoir rien! Ce que j'ai fait, dis-tu, je l'ignore. Ce que j'ai senti, le voilà.

Eb bien, moi aussi! eh bien, moi aussi! eh bien, moi aussi! Oh! je vois que nos cœurs n'ont pas été séparés. Il faut que je te dise bien des choses. Par où commencer? On m'a enfermée. Je ne puis plus sortir. J'ai bien souffert. Vois-tu, il ne faut pas t'étonner si je n'ai pas tout de suite sauté à ton cou, c'est ijue j'ai été saisie. Uhl l)ieu! quand j'ai entendu ta voix, je ne puis pas te dire, je ne savais plus où j'étais. Voyons, assieds-toi là, tu sais? comme autrefois. Parlons bas seulement. Tu resteras jusqu'au matin. Dafne te fera sortir. Oh! quelles lieures délicieuses! Eh bien, maintenant, je n ai plus peur du tout, tu m'as pleinement rassurée. Oh! je suis joyeuse de te voir. Toi ou le paradis, je choisirais toi. Tu demanderas à Dafne comme j'ai pleuré! Elle a bien eu soin de moi, la pauvre lille. Tu la remercieras. Et Reginella aussi. Mais dis-moi, tu as donc découvert mon nom? ()li! tu n'es embarrassé de rien, toi. Je ne sais pas ce que tu

JOLHNÉE H. — LE CHLCIFIX. 'i'J7

ni' ferais pas quand tu veux une chose. (Jhl dis, auras-tu nioven de revenir?

(lui. Kl comment vivrais-je sans celaVCalarina, je téeoute avec ravissement. Oh! ne crains rien. Vois comme celte nuil est cahne. Tout est amour en nous, tout est repos autour de nous. Deux âmes comme les nôtres qui s'épanchent l'une dans l'autre, Calarina, c'est quelque chose de limpide et de sacré que Dieu ne voudrait pas troul)Ier! .le t'aime, tu m'aimes, et Dieu nous voit ! Il n'y a que nous trois d'éveillés à celte heure. Ne crains rien.

CATARINA

Non. Et puis il y a des moments où l'on oubUe tout. On est heureux, on est ébloui l'un de l'autre. Vois, Uodolfo : séparés, je ne suis qu'une pauvre femme prisonnière, tu n'es qu'un pauvre homme banni ; ensemi)Ie, nous ferions envie aux anges I Oh! non, ils ne sont pas tant au ciel que nous. Piodolfo, on ne meurt pas de joie, car je serais morte. Tout est mêlé dans ma tète. Je t'ai fait mille questions tout à l'heure, je ne puis [dus me rappeler un mot de ce que je t ai dit. T'en souviens-tu. toi, seulement".' Quoi ! ce n'est pas un rêve"? Vraiment, tu es là, loi!

Pauvre amie

CATARIXA

Non, tiens, ne iiie parle pas, laisse-moi rassembler mes idées, laisse-moi te regarder, mon àme ! laisse-moi penser que lu es là. Tout à l'heure je te répondrai. On a des moments comme cela, lu sais, où l'on veut regarder l'homme qu'on aime et lui dire : Tais-toi, je te regarde! tais-toi, je

t'aime! tais-toi, je suis heureuse! (il lui baise la main. Elle se retourne el apen-nil In leUrc qui est sur la table.; Qu'cSl-Ce qUC c'cst

que cela? 0 mon Dieu! Voici un papier qui me réveille! Une lettre! Est-ce toi qui as mis cette lettre là?

RODOLFO

Non. Mais c'est sans doute l'homme qui est venu avec moi.

II est venu un homme avec toi! Oui? Voyons! Ou'est-ir

que c'est que cette lettre? (ElltMli'cacliollcavideinenI la IcIUc et lil I —

(( Il y a des gens qui ne s'enivrent que de vin de Chypre. Il y en a d'autres qui ne jouissent que de la vengeance ral'linée. Madame, un shire qui aime est hien petit, un sbire qui se venge est bien grand. » —

uonoi.id (irand Dieu! qu'est-ce. que cela veut dire?

CATUU.W

Je connais l'écriture. C'est un infâme qui a osé m'aimer, et me le dire, et venir un jour chez moi, à Venise, et ({ue j'ai l'ail chasser. Cet honnne s'appelle Ilomodei.

lidlMIIld

En effet.

i:at\iu.\a

C'est un espion du conseil des Dix.

KODOI.FO

Ciel!

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