‹ Lucrèce BorgiaChapitre 94 sur 227 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

Oh! je vous dois tout, Gilbert! je le sais, quoique vous me l'ayez caché longtemps. Toute petite, presque au berceau, j'ai été abandonnée par mes parents, vous m'avez prise. Depuis seize ans, votre bras a travaillé pour moi comme celui d'un père, vos yeux ont veillé sur moi comme ceux d'une mère. Qu'est-ce que je serais sans vous, mon Dieu ! Tout ce que j'ai, vous me l'avez donné; tout ce que je suis, vous l'avez fait.

GILBEKT

Jane! m'aimes-tuV

Quel dévouement (|ue le vôtre, Gilbert 1 vous travaillez nuit et jour pour moi, vous vous bridez les yeux, vous vous tuez. Tenez, voilà encore que vous passez la nuit aujourd'hui. Et jamais un reproche, jamais une dureté, jamais une colère. Vous si pauvre! jusqu'à mes petites coquetteries de femme, vous en avez pitié, vous les satisfaites. Gilbert, je ne songe à vous que les larmes aux yeux. Vous avez quelquefois manqué de pain, je n'ai jamais manqué de rubans.

148 MARIE TUDOU.

GlLltl-liT

Janel ai'aimes-lu?

jam:

Gilbert, je vuiielrais liai:-er vos pieds.

M'aimes-lu? m'aimes-tu? Olil tout eela ne me dit pas que lu m'aimes. C'est de ce mot-là que j'ai besoin, Jane! De la reconnaissance, toujours de la reconnaissance! Oh! je la foule aux pieds, la reconnaissance! je veux de l'amour, ou rien. — Mourir! — Jane, depuis seize ans tu es ma fille, tu vas être ma femme maintenant. Je t'avais adoptée, je veux t'e'pouser. Dans huit jours, tu sais, tu me l'as prorais. Tu as consenti. Tu es ma fiancée. Oh! tu m'aimais quand tu m'as promis cela. 0 Jane! il y a eu un temps, te rappelles-tu? où lu me disais : je t'aime! en levant tes beaux yeux au ciel. C'est toujours comme cela que je te veux. Depuis plusieurs mois il me semble que quelque chose est changé en toi, depuis trois semaines surtout que mon travail m'oblige à ra'absenter quelquefois les nuits. 0 Jane! je veux que tu m'aimes, moi. Je suis habitué à cela. Toi, si gaie auparavant, tu es toujours triste et préoccupée à présent; pas froide, pauvre enfant, tu fais ton possible pour ne pas l'être; mais je sens bien que les paroles d'amour ne te viennent plus bonnes et naturelles comme autrefois. Qu'as-tu? Est-ce que tu ne m'aimes plus? Sans doute je suis un honnête homme, sans doute je suis un bon ouvrier; sans doute, sans doute, mais je voudrais être un voleur et un assassin, et être aimé de toi! — Jane! si tu savais comme je t'aime!

JAXE

Je le sais, Gilbert, et j'en pleure.

De joie! n'est-ce pas? Dis-moi que c'est de joie. Oh! j'ai besoin de le croire. 11 n'y a que cela au monde, être aimé. Je ne suis qu'un pauvre coeur d'ouvrier, mais il faut que ma Jane m'aime. Que me parles-tu sans cesse de ce que j'ai fait

pour loi? Un seul mot d'amour de toi, Jane, laisse toute la reconnaissance de mon c(jlé. .le me damnerai et je commettrai un crime quand tu voudras. Tu seras ma femme, n'est-ce pas, et tu m'aimes? Vois-lu, Jane, pour un regard de toi je donnerais mon travail et ma peine; pour un sourire, ma vie; pour un baiser, mon âme!

JANE

Oucl noble cœur vous avez, fiilhert I

Ecoute, Jane! ris si tu veux, je suis fou, je suis jaloux! C'est comme cela. Ne t'offense pas. Depuis quehpie temps il me semble que je vois bien des jeunes seigneurs roder par ici. Sais-tu, Jane, que j'ai trenle-quatre ans? Quel malheur pour un misérable ouvrier gauche et mal velu connue moi, qui n'est plus jeune, qui n'est pas beau, d'aimer une belle et charmante enfant de dix-sept ans, qui attire les beaux jeunes genlilslionnncs dorés et chamarrés connue une lumière attire les papillons! Oh! je souffre, va! Je ne t'offense jamais dans ma pensée, toi si honnête, toi si pure, toi dont le front n'a encore été touché que par mes lèvres! Je trouve seulement quelquefois que tu as trop de plaisir à voir passer les cortèges et les cavalcades de la reine, et tous ces beaux habits de satin et de velours sous lesquels il y a si peu de cœurs et si peu d'àmes! Pardonne-moi! — Mon Dieu! pourquoi donc vient-il par ici tant de jeunes gentilshommes? l'ounpioi ne suis-je pas jeune, beau, noble et riche? Gilbert, l'ouvrier ciseleur, voilà tout. Eux, c'est lord Ghandos, lord Gérard Fitz-Gerard, le comte d'Arundel, le duc de Xorfolk! Oh ! que je les hais ! Je passe ma vie à ciseler pour eux des poignées d'épée dont je leur voudrais mettre la lame dans le ventre.

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