SCENE PREMIERE
LUCRÈCE, LA NOUKRTCE, esclaves.
LUCRECE, à une des esclaves.
Lève-toi, Laodice, et ya puiser dans riiriie L'huile qui doit brûler dans la lampe nocturne. Les heures du repos Tiendront un peu plus tard : La nuit n'a pas encor fourni son premier quart, Et je veux achever de fUer cette laine, Avant d'éteindre enlin la lam|)e deux fois pleine. ( Laodice se lève et va chercher de l"hiiile, qu'elle verse dans la lampe LA NOURRICE.
Lucrèce, écoutez-moi j car vous n'oubliez pas Que je vous ai longtemps portée entre mes bras. Votre mère mourut quand vous veniez de naître;
4 ACTi: f.
Je vous donnai mon lait sur l'ordro de mon maiti'e ;
Je ne vous quittai plus ; je ])éuis le destin
r.orsqu'il vous fit entrer au lit de Collatiu.
C'est pduiHjuoi laissez-moi parler. Que vos esclaves
rilenl pour \oli'e époux les robes latielaves:
Je les ferai veiller jus([u'au chant de l'oiseau
De (jui la Aoiv sacrée anncmce un jour nouveau.
Mais NOUS, ma elière enfant, suspendez votre tâche:
Vous la reprendrez mieu\ après quelque relàclie,
l'aut-il donc que vos yeux s'usent, toujours ])aissés,
A suivre dans vos doigts le (il (pie vous tressez?
Pourquoi vous imposer tant de pénibles veilles?
Cherchez à vous distraire , imitez vos pareilles ,•
Et que, de temps en temps, des danses, des concerts,
Ramènent la gaité dans vos f()}ers déserts.
LUCRi:CE.
Quand mon mari comhat en hon soldat de Rome,
Je dois agir en femme ainsi qu'il fait en homme.
Nourrice , nous avons tous les deux notre emploi :
Lui , les armes en main , doit défendre sou roi ;
11 doit montrer l'exempie aux soldats qu'il c<mimande;
3Ion devoir est égal, si ma tâche est moins grande :
]\Ioi, je commande ici, comme il commande au camp,
Et ma vertu doit être au ni\eau de mon rang.
La vertu qui convient aux mères de famille.
C'est d'être la première à manier l'aiguille,
La plus industiieuse à filer, la toison ,
A préparer l'bahit propre à chaque saison.
Afin qu'en revenant au foyer domestique,
Le guerrier puisse mettre une blanche tunique.
Et rende grâce aux dieux de trouver sur le seuil
Une fennne soigneuse et qui lui fasse accueil.
I^aisse à d'autres que nous ks concerts el la danse :
SCKINK I. 5
Ton langage, nourrice, a manqué de prudence. La maison d'une épouse est un temple sacré, Où même le soupçon ne soit jamais entré; Et son époux absent est une loi plus forte, Pour que toute rumeur se taise vers sa porte.
LA NOURRICE
Ce zèle rigoureux me sem])le aller trop loin :
La joie est de votre âge un innocent besoin.
Pendant qu'on tient des dieux la jeunesse, on est sage
De fêter cette hôtesse au rapide passage.
Quelle prise y voit-on à la malignité?
Et qu'est-ce, enfin, qu'un bruit qui n'est pas mérité?
L'honneur ne dépend pas d'un injuste caprice;
Et quand le cœur est pur, il suffit.
Non, nourrice.
Ce n'est pas assez bien respecter la pudeur. Que d'avoir seulement son culte au fond du cœur : 11 faut lui rendre hommage à la face publique; Pour être vraiment chaste, il faut être pudique; Et comme vers ce but tout doit être tourné, C'est être criminel que d'être soupçonné.
LA NOURRICE
Eh bien ! soit. Prolongez cette retraite austère ; Défendez aux plaisirs votre seuil solitaire; Mais , cessant- d'ajouter la fatigue aux ennuis , Que le travail au moins n'abrège pas vos nuits. Le sommeil entretient la beauté du visage; L'insomnie, au contraire, y marque son passage. Gardez que votre époux, de son premier regard, Ne vous trouve moins belle au retour qu'au départ.
LUCRÎ:CE.
Tu me presses en vain : je veux rester fidèle.
6 ACTi: I.
Par mon aiciilc instruite, aux mœurs que je tiens d'elle. Les fenunes de son temps mettaient tout leur souci A surveiller l'ouvrage, à mériter ainsi Qu'on lût sur leur toinheau, digne d'une Romaine: « Klle véeut chez elle, et lila de la laine. » Les doigts laborieux rendent l'esprit plus fort, Tandis que la vertu dans les loisirs s'endort. Aussi, celle qui prend l'aiguille de Minerve, Minerve, applaudissant, l'appuie et la préserve. Le travail, il est vrai, peut ternir ma beauté; ^fais rien ne ternira mon bonneur respecté.; Et, si je dois cboisir injure pour injure, La ride au front sied mieux c[u'au nom la flétrissure. C'est assez: le tem|)s passe ù tenir ces propos; Quand la langue se meut, la main reste en repos. Poursuivons notre tàcbe. Allons !