‹ LucrèceChapitre 31 sur 98 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Ainsi parla le Dieu. Dans ce même moment,

Le taureau disparut sans que Ton sût comment;

Et je me trouvai, moi, sur l'autel étendue,

A sa place, attendant la hache suspendue...

Et comme j'étais là, pâlissante... un serpent

Sort d'un pilier qui s'ouvre, et s'avance en rampant,

Traînant par le pavé ses anneaux qu'il déploie

Lentement, longuement, comme sur de sa proie.

Il monte... et sur mon corps colle ses nœuds glacés.

Je sentais mes cheveux affreusement di'essés;

Bfa chair se hérissait sous cette étreinte humide,

Mais ma voix s'étranglait dans mon gosier aride.

J'essayais de bouger, et je ne pouvais pas;

J'étais fixe d'horreur. Comme un immense hras,

Le monstre cependant m'enveloppe, puis lève

Sa tète d'où sortait un dard fait comme un glaive.

Il fixe sur mes yeux ses yeux, ardents flambeaux;

Il me souffle au \isage une odeur de tombeaux;

Et son dard, savourant l'espoir de la blessure.

Sur mon corps qu'il parcourt médite sa morsure.

Je n'aperçus plus rien alors... Mon assassin

Axait fui, me laissant un glai\e dans le sein.

Et, prodige nouveau! les gouttes ruisselantes,

Qui coulaient de mon cœur sur les pierres sanglantes.

Enfantaient en tombant de nombreux bataillons

Plus serrés qu'on ne voit les blés dans les silhms.

Et tous ces combattants, dont l'air était superbe,

Portaient pour leur enseigne, au lieu du faisceau d'herbe.

Une pique d'airain, avec un aigle d'or

Qîii menaçait le sud, l'est, l'ouest et le nord.

Enlin je m'éveillai, si pleine de ce rêve.

Que je croyais sentir le froid aigu du glaive;

Qu'à présent même, eiicor, je crois que je le sens.

Kourrice, eh bien! |)oii\-tu lueii expliquer le sens?

LA NOURIUCE.

ANaut (jue de repondre, il faut que je médite. Cependant (le travail n'en ira pas moins vite : Le eliant sied au travail) je voudrais essayer Si quelque douce voix vous saurait égayer.

(S'adressant à Laodice.) 0 jeune esclave, née aux hords de Tlonie, A qui la muse grecque a donné l'iiarmonie, Chantez vos anciens chants sur le mode latin, Tandis que je poursuis les secrets du destin.

LAODICE, se levant, et prenant une lyre pendue à la muraille. « Des hommes et des Dieux monarque taciturne, « Le sommeil fait couler la liqueur de son urne , « Et la molle langueur, aux charmes pénétrants, « Chasse des cœurs mortels les soucis dévorants. « C'est l'heure où sur les monts, ceints de forêts bruyantes, « Sortent de leurs abris les biches confiantes : « Elles ne craignent plus que la vierge des bois « Les poursuive des traits dont sonne son carquois; « Car, bel Endymion, aux monts de Tliessalie, « C'est toi qui tiens Diane et ses traits qu'elle ouMie. « Suave est le sommeil qui succède à l'effort; « Mais ce fils de la nuit est frère de la mort. « Plus d'un, qui s'endormit au milieu d'un sourire, « Ne se ré\ cillera que dans le sombre empire; « Il ne reverra plus ni le jour radieux, « Ni son plus cher ami qui n'eut pas ses adieux... «

LA NOURRICE

Mallieureuse , tais-toi ! ton chant est plein d'alarmes.

l'esclave.

Hélas! je projetais des paroles sans larmes; Mais ma langue se meut sous un fatal pouvoir.

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