‹ LucrèceChapitre 33 sur 98 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

LLCRKCE, SEXTUS.

J'écoute maintenant.

SEXTUS

Qu'heureux est CoUatin!

Qu'opulente est pour lui l'urne d'or du destin! Et que pour lui l'aurore abondamment étale Les jours blancs que contient sa robe orientale! Une bomie déesse, aussitôt qu'il fut né, Sur lui jeta sans doute un regard fortuné; Car est-il un trésor qu'en virait, ù Lucrèce! Le mortel enrichi de vos dons de tendresse? Quelle douceur plus propre à hien reucourajïer Que votre cœur qui bat au hiuit de son danger; Qui, tout entier, le suit au niiheu des alarmes, Prc^parant au blessé le bamne de ses larmes. Et du ^ai^queur joyeux caiessant le retour Par des soins délassants et des propos d'amour? Oh! que j'échangerais la royale couronne Contre vos doux regards dont son front s'environne, Et la robe de jmurpre et de neige des rois. Contre ce simple habit que lui filent vos doigts! S'il m'eût été donné d'avoir ce bonheur rare, Je m'y fusse attaché |)ar une étreinte avare. Ce ne serait pas moi qu'on verrait employer,

SCEÎVE m. G3

Dans les loisirs des camps, les jours dus au foyer

LUCRi:CE.

Un Romain doit aller oii Rome le demande, Sextus, et tout quitter quand le pays commande. Ainsi fait Collatin, et c'est dignement fait. ]\rais ne parliez-vous pas d'un message?

SEXTUS

En effet.

Je m'en souviens. J'avais perdu toute mémoire; Car je suis plus troublé que vous ne sauriez croire, 0 Lucrèce! J'admire et j'envie à la fois Et tout ce que j'entends et tout ce que je vois; Cet aspect imposant du vestibule antique, Familier à Vesta, la déesse pudique; Ce foyer solitaire, où nul bruit de gaîté Des lares paternels n'émeut la gravité; Ces corbeilles, ce lin, la lampe sérieuse, Qui dérobe au sommeil l'heure laborieuse, Et d'où PaUas, aimant à descendre sans bruit Près de l'huile employée aux travaux de la nuit. S'étonne, et, vous voyant et si sage et si belle. Craint qu'on n'adore un jour une Pallas nouvelle. Que vous dirai-je enfin? Plein d'un respect pieux , Je me crois dans un temple occupé par des dieux , Et vous m'apparaissez , dans la foule divine. Comme une reine auguste, et dont le front domine.

Mais mon mari, Sextus, vous venez en son nom. Parlez de mon mari ; que veut-il ?

SEXTUS

Eh bien ! non.

Je ne viens pas pour lui.

Que venez-vous donc faire?

Et que m'avez-vous dil?

SK\Tl!S.

Qu'une importante alîaire

Mais non, c'est trop larder. J'iiiiiore Collatin ,

Et l'armée, et les chefs, et Rome et son destin.

Je ne connais ici que vous et que moi-même.

Je viens vers vous... je viens... parce que je vous aime...

Ah ! dieux innnortels !

SEXTUS

Oui , je vous aime ; souffrez Que je m'evphquc enfin , et vous me répondrez. Je vous aime , du join- (jui m'a renchi votre hôte. Collatin m'amena ; ce ne fut pas ma faute. J'ignorerais encor , sans son fatal orgueil , Quels houleNcrsements peut produire un coup d'œil. Votre image me suit; ma mémoire ohstinée Partout m'offre Lucrèce au travail adonni'e ; Ahsente je vous vois comme je vous vois là : Je ne vois plus que vous. Au point où me voilà, A faire effort sur moi mes luttes seraient vaines. Je n'y puis rien. Vénus a pénétré mes veines. Pareil au loup hlessé par l'épieu du chasseur. J'emporte, en le mordant, un trait mortel au cœur; Et je comprends , au feu dont tout mon sang s'allume , Qu'il faut, ou qu'on l'apaise, ou bien qu'il me consume.

(Lucrèce, qui pendant ce discours a gardé un visage sévère, fait un mouvement comme pour parler.)

Patientez encore. Habitiu's aux cieux ,

Un amour souterrain n'attire pas vos yeux;

Vous marchez au soleil , et votre front sublime

SCÈINE III. G5

liougirait de la feinte aussi bien que du crime. ]\Iais voici mon dessein : Rome a l)esoin de bras ; Un bymen infécond l'appauM'it en soldats j Votre stérilité se prêtant au divorce, Tarquin à votre époux le dictera de force, Et rompra ces liens au pays odieux D'où Lucine ennemie a détourné les yeux. Tous deux libres alors par nn divorce double , L'bymen refleurira sur nos amours sans trouble.

(Lucrèce fait encore un mouvement.) F.h ! quoi donc! Collatin vous a-t-il su cbarmcr? Mais vous ne l'aimez pas , vous ne pouvez l'aimer. Lucrèce n'aimera qu'un homme qui la vaille j Et votre Collatin n'est pas à votre taille, Lui, qui du sang royal, s'appelant Collatin, IN 'a pas, malgré cela, fait peur au roi Tarquin; Qui , d'un bien précieux secret propriétaire , Vient triomphalement en hvrer le mystère. Cet homme est trop petit pour remplir votre cœur ; Vous n'honorez en lui que votre propre honneur. Encore un mot : à vous je peux et veux tout dire. C'est à moi que Tarquin laissera son empire; Car je le comprends, seul; seul, je puis achever L'édifice hardi qu'il tente d'élever.

Ne vous méprenez point sur ma joyeuse vie. Par mes amusements mon idée est servie. A de faciles mœurs les Romains façonnés Apporteront au joug des fronts moins étonnés, Et les nouveaux besoins que je leur fais connaître Suspendront leurs espoirs au sourire du maître. Concevez quel éclat et quelle majesté Dans cette souveraine et pleine autorité!

GC, ACTi: IV.

11 est beau (ri'lic roi, quand, du haut de son geste,

l 11 seul homme, à son gré, fait mouvoir tout le reste;

l'.t , (le ses volontés ignorant les eonlins,

Kloullé d'un seul mot les IVémisseiuents vains.

Une telle grandeur sied à votre eourage,

Lucrèce: prononcez, et je vous la partage.

Nos ])lans sont faits : Tarquin et moi sommes d'accord :

Je saisirai le sceptre au moment de sa mort:

Je saurai , comme lui , me passer des auspices ,

Et déshabituer Rome de ses comices.

Je serai roi, vous dis-je, et vous, Lucrèce, vous,

Reine.

LUCRÈCE , après la première émotion; elle a écoulé froidement.

Je serai, moi, fidèle à mon époux.

Je vous laissai parler, me refusant à croire Qu'on poussât jusqu'au bout cette trahison noire; Ou'uii parent, qu'un ami, qu'un hôte méditât Contre son hôte absent cet énorme attentat; Et qu'un dessein si faux pût séjourner dans l'âme, De visiter quelqu'un pour lui prendre sa femme. Vous vous trom])ez. J'estime et j'aime mon mari. Vos dédains à mes veux ne l'ont pas amoindri : , 11 est plus grand que vous, car de vous il diffère En ce qu'il n'eût pas fait ce que vous osez faire. Liilhi, je l'aime assez pour ne divorcer point, Quand ce ne serait pas chose impie à ce point. Je ne vous suivrai pas dan§ votre politique, Étant trop peu versée en aifairc publique. Si j'ai coin[)ris pourtant, vous prenez un moyen Qui n'est ni d'un bon roi, ni d'un bon citoyen. 11 \aut mieux corriger les mœurs que les corrompre, Illustrer qu'avilir. Biais, enfin, et pour ronq)re.

SCl'NE III. e

Je ne yeux point de part ù votre royauté. Méritez d'être roi par plus de loyauté. Adieu.

SEXTUS

Vous me fuyez!

Je fuis une autre insulte.

SEXTUS

Par l'hospitalité!

Vous en souillez le culte.

SEXTUS

Par mon amour!

Assez. Plus un mot là-dessus.

SEXTUS

Craignez mon désespoir.

Je crains la honte plus.

Adieu.

SEXTUS , avec éclat de voix, et d'un ton menaçant. ]\on, arrêtez!...

(Moment de silence. Lucrèce effrayée, mais majestueuse. Sextus, dominé pai* le regard de Lucrèce, passe de la menace au respect )

Lucrèce, épouse sainte!...

N'ayez aucune ])eur, et pardomiez ma feinte. Au triomphe récent, qui yous était hien dû, Je n'étais pas encor complètement rendu. Dans mes propres foyers la même expérience. Hélas ! avait trop su Uélrir ma conliance. Vous avez nohlement et pur deux fois vaiucu : L'épreuve est consommée, et je suis couNaincu;

08 ACTi: IV.

VA jVutends ((iie ma hoiiclK" cllo-nii-inc irvcle Demain à CoUatiii cette gloire nouvelle.

Pour \otre lionnciir, Sextus, je le veux i)ren(lie ainsi, ]\lais je ne puis rosier plus longtemps seule ici. L'épreuve a dé|)assé la borne; et la décence, Après ce qui s'est dit, s'oppose à ma présence.

(liUc sort.)

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