SCÈNE
Merci, Jean l'assassin! je ne suis pas fâché
D'avoir eu ce prétexte à prendre ton duché.
Le beau duché normand! 11 est de bonne prise.
Je vais donc assouvir ma longue convoitise!
Un si proche butin irritait mon désir;
Mon bras se fatiguait à croire le saisir.
Mais aussi, par ma foi! c'est menace tiop forte,
Que les rois d'Angleterre aient en France une poile.
Soient ducs de Normandie, et tiennent dans leurs mains
La clef qui de Paris leur livre les chemins.
Quoi! de la Normandie au bout de l'Aquitaine,
L'Océan ne voit rien qui ne soit leur domaine!
Quoi! le fleuve qui passe au pied de mon palais,
Ouvre son embouchure aux vaisseaux des Anglais !
Cela ne peut durer : la Normandie anglaise
Dévorera la France, ou deviendra française.
Alors, fermés chez nous, alors nous régnerons;
Alors nous ferons voir à nos propres barons
Qu'il n'est pas de fossé, qu'il n'est pas de muraille.
Que ne puisse franchir notre gant de bataille;
Et qu'on a beau couper et clore le terrain.
Il n'est qu'un seul royaume, et qu'un seul suzerain.
AGjVÈS.
Hélas! pour mon esprit la matière est trop haute; Je comprends seulement que vous me ferez faute. Je suis fîère, il est vrai, tant vous êtes vaillant; Pourtant je m'en afflige, en m'en émerveillant. J'aimerais presque mieux, en ce métier des armes, Moins de valeur pour vous, et pour moi moins d'alarmes. — A-t-on bien attaché les pièces du harnois? Au moment du combat, il se défait parfois. Ton armure, Philippe, est-elle bien trempée?
Ah! toute armuip laisse un passage à l'épée! Ton cru ?
PHILIPPE, iiionlraiil un ecujer.
Le voilà.
Ton casque?
PHILIPPE, allant prendre son casque aux mains d'un paye.
Il est ici.
11 lie nous teste plus qu'à le lacer ainsi.
Je t'ai gardé te soin, dont la main est jalouse;
Car pas un écuyer n'y vaudrait une épouse.
( Il s'agenouille devanl Agnès , qui attache le casque. )
AGNÈS
Sois prudent !
PHILIPPE, se relevant , le casque en ttHe.
i\e crains rien, Agnès; au fond du cœur Quelque chose me dit que je serai vainqueur, Et que je porterai ma couronne agrandie Du précieux fleuron des ducs de Normandie. Certe, après que Richard, ce rude champion, Richard, tête de fou, mais >Tai cœur de lion, Après que ce héros de la chevalerie Contre ma persistance a brisé sa furie. Et pu connaître ainsi lequel est le plus grand , D'un chef d'État ou bien d'un chevalier errant ; Ce n'est pas Jean qui peut rétablir la balance, Lui qui tient aussi mal le sceptre que la lance, Lui qui, tout à la lois, et brutal et couard, A, sans leurs qualités, les vices de Richard. Et puis, je reviendrai; je dirai mes faits d'arme. Et 1«'S dangers passés, dont la mémoire charme, Et nous admirerons ensemble, triomphants, Combien en quelques mois ont grandi nos enfants,