‹ LucrèceChapitre 5 sur 98 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

Ecoutez , Junius.

Nommez-moi plutôt Brute :

C'est mon nom. Suis-je pas en effet une brute,

Un imbécile, un fou? Non, laissez-moi parler;

Ma sottise trop pleine a besoin de couler.

J'en sens les flots épais bouillonner dans ma tète;

Elle m'étouffera s'il faut que je l'arrête.

Suis-je pas, je vous dis, c'est bien connu de tous.

Un être dont l'esprit est sens dessus dessous;

Un sot, trop méprisé pour inspirer la crainte,

Qu'on laissa , seul des siens , par une pitié feinte ,

Dérober au licteur ses jours bumiliés ,

Alin qu'il amusât les princes ennuyés ,

Et que , de ses aïeux absous par sa démence ,

11 révélât Tarquin capable de clémence.

On dit que le lion, qui s'abreuve de sang.

Quand il trouve en cbemin un cadavre gisant ,

Après avoir flairé , d'une avide narine ,

S'il ne reste plus d'àme au fond de la poitrine.

Repousse avec dédain le corps inanimé ,

Et, réservant pour micuv son courroux affamé,

Chercbe ailleurs une proie , où sa dent assouvie

Sous l'ardente douleur fasse frémir la vie.

Et décbire une cbair dont le tressaillement

Prouve qu'elle a senti cliaque décbirement.

Taïquin, le roi superbe, est le lion; de sorte

Qu'étant lui le lion, je suis la bête morte.

lit ACTi: 1.

l'.l (|iic 'riii(iiiiii-li()ii , (iiiaiid il m'ciil J)i(ii loiiriu-,

>i' li-t»ii\aiit iiiillc pari iimc âme, a pardoiiiu'.

Il a, par .hi|)iler! (raulrcs i^ihicrs à suhrc.

Je ne vaux i)as la mort , c'csl pouiïpioi je peux \ivre.

Tuer lîrute serait faire tort à Sextiis,

Qui, sur moi déeoeliant ses traits les plus poiutus,

]Me tient à ses eûtes , eomnic un but en réserve ,

Pour s'exereer l'esprit quand il se eroit en verve.

LU cil i^ ci:.

Junius !

BRUÏi:.

Qui doue! moi, Lucrèce, un Junius!

Un parent du l'eu roi Survins Tuliius!

Un pur patricien , un sénateur de Rome ! Un homme illustre, moi, qui ne suis pas un homme! Chacun insulte ici Brute; mais sous TaUVont, Si j'étais Junius, courberais-je le front? Ih'ute baise la main du bourreau de son père; Mais Junius saurait ce qu'il aurait à faire. 11 eût, |)ar Romulus, le di\in fondateur! 11 eût été victime ou sacrificateur.

Si j'étais Junius! Junius, pour tout dire,

Eût fait trembler de peur ceux que Rrute fait lire.

Vous le voyez donc bien, Uucrèce, il ne faut plus

Déshonorer en moi le nom de Junius.

Jîrute, voilà mon nom, Jl faut m'appcler Brute,

La brute que chacun injurixi et rebute.

C'est encor me hausser même, et je suis plus bas:

La brute a sa compagne, et moi, je n'en ai pas.

Sextus m'a dérobé cette dernière joie.

Celle qui fut nm femme , il en a fait sa j)roie ;

Et vous l'avez pu voir tantôt insolennnciit

Fouetter l'époux avec les lauri(rs de Tam^mt.

SGE^E III. 13

Grâce à Sextus, la honte, ardente à ma poursuite, A su me relancer jusqu'au fond de mou gite , Et, debout sur mon seuil, ou dedans, ou dehors. M'attend lorsque je rentre, et me suit quand je sors. C'est Lien! et le mari s'accorde avec la femme, L'un étant ridicule, et l'autre étant infâme, La sottise donnant la main à l'impudeur, Et l'homme sans idée à la fennne sans cœur. N'est-ce pas très-plaisant, et peut-on trouver pire?

LUClliiCE.

Ecoutez, Junius, ce que je veux vous dire. Je vous suis attachée , et vous l'avez dû voir , Car j'ai mis tous mes soins à vous bien recevoir, Du jour , où dégagé , par vos mains intrépides , Du glaive des Sa])ins et des Volsques rapides , CoUatin vous ouvrit son seuil hospitaher, Et vous fit prendre place au foyer famiher.

Il est vrai.

C'est assez que mon mari vous aime.

Ceux chers à mon mari me sont chers à moi-même. Vous étiez malheureux , de plus ; mon amitié , En face du malheur, s'accrut de la pitié. Chaque nouvel affront, porteur d'une souffrance, Etait un ahmcnt à ma persévérance; Mais , après la pitié , survint l'étonnement De voir un Junius dans cet abaissement. Mon esprit recula devant cette merveille D'un pareil descendant d'une race pareille. Et pour avoir enfin mes doutes résolus, J'observai, je C()nq)ris, et je ne doute plus.

BRUTE

Et qu'avez-vous compris? qu'avez-vous cru comprendre?

li ACTi: T.

LUCnÈCE.

Qu'un feu qui semble mort couve sous de la cciulre.

lîllUTE.

Que (iilcs-\ons?

En vain vous vous rapetissez; Erutc, vous n'êtes pas ce que vous paraissez. Depuis que j'ai les yeu\ sur vous, tout me l'attcsle: I/elFort (le votre voix, votre air et votre geste. Votre stupidité n'est qu'un déguisement : Vous vous faites petit, de peur d'être trop grand.

BRLTE.

.le suis grand en effet, et si grand qu'on me nomme, D'un accord général , le plus grand fou de Rome.

Certain jour, vous présent, on disait nos aicux ;

Romulus, fils de Mars, reçu parmi les dieux ;

Comment il dis|)arut du milieu de sa suite,

Quand une nuit soudaine eut mis le peuple en fuite.

Quelques-uns Tavaient vu s'élancer dans les airs,

Sur le char de son père, environné d'éclairs;

Jfais d'autres soupçonnaient, et c'était le grand nombre,

Le sénat conjuré d'avoir frappé dans l'ondjre.

J'interrogeai vos veux à ce point du n'cit.

Un rayon y passa , qui sitôt s'obscurcit.

Mais c'en était assez. Ce rayon de vengeance

Eclaira de aos plans toute l'intelligence;

Et tout à l'heure encor, n'avez-vous pas laissé

S'exhaler devant moi votre cœur 0])pressé?

^'on , n(Mi , vous n'êtes pas ce que l'on croit à Rome.

Jiu)ius est sous Rrute, et le fou cache l'homme;

Et plus vous descendez votre âme de hauteur.

Plus vous prouvez par là qu'on doit en avoir peur;

SCKNE III. 15

Plus vous vous ramassez de liontes à coutraiudrc, Plus, eu se dévorant, la vengeance est à craindre.

BRUTE

Vous avez deviné, Lucrèce; et cet aveu,

A Lucrèce adressé, me doit alarmer peu.

Oui, j'ai quitté mon nom, mais pour mieux le reprendre;

J'accepte tous leurs coups, mais pour mieux les leur rendre.

O sombre profondeur de ce ressentiment !

Je n'y plonge pas l'œil sans un tressaillement.

INfais puisque l'amitié put percer votre ruse.

Gardez que l'ennemi ne sente qu'on l'abuse.

^"oul)liez pas qu'en vous, par deux contraires sorts,

Le corps doit tuer l'àme, ou Lien l'àme le corps;

Que, vivant sous Tarquin, vous \ivez sous la liaclie;

Qu'une erreur la suspend, qu'un soupçon la détache;

Qu'un instant vous trahir c'est lui tendre le cou.

Et que vous êtes mort si vous n'êtes plus fou.

Quand je pense aux effets d'un seul propos, je tremble.

Vous aviez trop raison aujourd'hui , ce me semble.

Votre folie était l'ivresse du bon sens.

Et vos traits contournés n'étaient que plus blessants.

Ce langage hardi

J'en peux user sans craindre.

Plus bbrement je parle, et moins j'ai l'air de feindre. Pour paraître sincère et non l'effet d'un choix. Il faut que ma folie ait raison quelquefois. La francbise, d'ailleurs, ])asse pour insensée, Tant chacun met de soins à cacher sa j)ensée; Et ces temps malheureux ont faussé tous les cœurs. Au point f[ue la droiture est matière aux moqueurs. Ne croyez pas non plus, pour m'a voir su comi)rendre,

Que par d'aulres regards je me laisse surprendre. Il est plus malaisé de tromper un ami Que de se dérober au sou|)('on endormi. A l'aspect des Tarquins, le danger ((ue je louche Avertit aussitôt et mon geste et ma bouche; Ma \engeanee elle-même est prom|)te à calculer Que son chemin au ])ut est de dissimuler. Mais vous, \ous attiriez toute ma confidence: Voire compassion désarmait ma prudence, Et doucement ému, je voulais un moment Connaître le bonheur d'un peu d'épanchement.

LucniicE.

Oh! oui. Je le conçois. Mais une autre épouvante Oit dans une pensée au fond de vous vivante; Et j'appréhende moins vos mots audacieux Que vos recueillements longs et silencieux. Quels que soient vos projets, à tenter la fortune Vous hasardez bien plus que la chance commune. D'autres n'ont à jouer que lem* seul avenir; Mais vous , c'est le passé qui doit vous retenir. Après avoir tant fait poiu' bien vous contrefaire, Pour bien vous révéler il faut encor plus faire. Tant d'eflorts surhumains venant au résultat, Pour finir dignement veulent un coup d'éclat, Et ne permettent ])lus qu'on en perde la peine Dans les obscurs périls d'une entreprise vaine.

BllUTE.

Quels périls?

Je ne sais; mais des bruits pleins d'effroi, A travers ma retraite, ont pénétré vers moi. Peut-être en ce moment quehjue chose se trame; Peut-être à la révolte il ne manque qu'une âme;

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