LES BARONS
Un légat!
LE MOINE, s'îivanvant vers Philippe.
Roi, vous a>ez péché par un double attentat.
II vous a plu d'abord de choisir Ingelberge ;
SCENK IV. 19
Vous avez à raulel conduit la jeune vierge ;
Vous avez, de\ant Dieu, fait serment, à genoux,
De la prendre i)Our femme et garder avec vous :
Et cependant, trois mois s'étaient passés à peine,
Vous ne la traitiez plus en épouse ni reine;
Et de brusques dégoûts , injustement conçus ,
Effaçaient vos serments, que le ciel a reçus.
Vous avez, alléguant un prétexte sans force.
Au secours du parjure appelé le divorce;
Et , chose déplorable à dire ! il s'est trouvé
Des prélats complaisants qui vous ont approuvé!
Sire, ce que Dieu joint ne doit plus se dissoudre.
Le divorce est impie, et rien ne peut l'absoudre.
Vous fûtes criminel , quand vous avez banni
Celle à qui pour jamais vous vous étiez uni ;
Et votre hymen nouveau, Sire, est un nouveau crime
Qui, par la fausse épouse, exclut la légitime.
En vain vous vous couvrez d'un arrêt du clergé ;
L'arrêt n'existe pas. Rome n'a pas jugé.
PHILIPPE
Rome n'a pas jugé ! Pourquoi donc son silence A-t-il pendant cinq ans accepté la sentence? Pourquoi n'a-t-on rien dit, quand j'allais m'engager? Qu'est-ce qu'on attendait alors pour me juger? Quel est ce jeu ! d'où vient cette atroce folie D'attaquer maintenant l'union accomplie !
Sire, c'était du temps du pape Célestin : Vénérable vieillard, mais pontife incertain. D'une main, où tremblait sa foudre moribonde. Il n'osait affronter un des puissants du monde. Ce pontife n'est plus; et, depuis quelques mois. Le saint-siége appartient au pape Innocent-ïrois.
Or, le piipc noiiNcaii , {^aidii'ii du maiiugo, No suppoilna pas que pcisoniic l'outrage, Et ne s'oaupcra d'amis u'\ d'ennemis, Pour défendre les droits qui lui furent commis. Il ne sait pas non plus laquelle, au fond de l'âme, IVlugelberge ou d'Ai;nès, est la plus difjne femme; Mais il n'est pas besoin d'un plus ample examen ; Inj;ell)erge, à ses yeux, représente l'hymen. Devant cet intérêt, tout sentiment s'efface. L'épouse est toujours plus que celle qui la chasse, Et grâces, ni beauté, ni vertus même, rien Ne peut donner un droit, (jui soit égal au sien.
( A Agnès. ) Madame , cette ])lace est la place d'une autre : N'usurpez plus, Madame, un rang qui n'est pas vôtie
(A Philippe.)
Sire, renvoyez-la; le temps est arrivé.
Brisez le cœui', pourvu que l'hymen soit sauvé. C'est un sublime effort que le Saint-Père exige ; Mais vous devez savoir que la couronne oblige ; Et le pape voudrait vous en laisser l'honneur, Plutôt (|ue de sévir^ s'il le fallait, Seigneur.
PHILIPPE
Par le ciel! c'en est trop! qu'il sévisse, s'il l'ose! Je ne le crains, ni lui, ni ce qu'il se propose. Me séparer d'Agnès, A moine insensé! Tiens : Va conseiller aux Turcs de, se faiie chrétiens ; Porte à Malek-Adhel la crosse d'archevêque; Va proposer au pape un voyage à la Mecque ; Tu parvi<'ndras plutôt à les peisuader, Ou'à cet acte inouï (pi'on m'ose demander!
(A Agnès.)
Ne baissez pas la tête , et n'ayez peur, Madame.