SCENE IV
Je suis le roi Philippe, et vous êtes ma femme.
Restez dans ce palais; car vous êtes chez vous,
Sous la protection de votre noble époux.
— Je n'en crois pas mes yeux ! Voici le Roi : nous sommes.
Dans notre capitale, au milieu de nos hommes;
Notre armée est ici ; le bruit de nos clairons
Fera luire au soleil des milliers d'éperons ;
Voici ce moine : eh bien ! l'effronterie est grande !
C'est au Roi couronné le moine qui commande!
LE MOINE
Sire, je suis un moine, et vous êtes un roi;
Mais , quand je parle au nom de la divine loi ,
Je suis l'élu de Dieu ; vous , vous n'êtes qu'un homme.
PHILIPPE
Je te reconnais bien , ô doctrine de Rome ! C'est bien là cet orgueil colossal , ces façons De régenter les rois , comme petits garçons ! A mes propres aïeux Rome doit sa puissance ; Que n'ont-ils étouffé le monstre à sa naissance! Charlemagne aujourd'hui demanderait pardon D'avoir au genre humain fait un semblable don. Après lui, tous nos rois ont mérité qu'on dise Qu'ils étaient les aînés des enfants de l'Église ; Moi-môme, pour la croix, j'ai quitté mes États, Épuisé mes trésors , et mes meilleurs soldats , Allumé dans mes os les ardeurs de la peste, Et voilà cependant, voilà ce qui m'en reste!
LE MOINE
Le Saint - Père n'est point ingrat ; il reconnaît Tout ce que vos aïeux et vous-même avez fait; Mais , quand il rend justice , afin qu'elle soit bonne , Il regarde la cause et non pas la personne. Écoutez : moi , légat , je vous parh^ en son lieu :
sa ACTi: I.
Le papo , s(Mvit«'iir des serviteurs de Dieu , Soiijncur Roi des Français, annule ton divorce, Comme injuste , sans cause , arraché par la force ; Et par suite, il t'enjoint de rappeler céans, Et de traiter avec les égards bienséants , En femme légitime, et royale personne, Ingel berge.
PHILIPPE
Ab ! viaimeut !
LE MOINE
Et de plus il l'ordonne De bannii' de cbez toi ta concubine Agnès.
AGNÈS
Sa concubine!
PHILIPPE
Et si , moi , je; m'en abstenais?
Lorsque s'accomplira la deuxième semaine ,
Je mettrai l'interdit sur ton royal domaine.
Connais-tu l'interdit? Sais-tu quels résultats
Arrêteront la vie au cœur de tes États?
Les évoques, sur toi que ce malheur retombe!
Fermeront aux vivanls l'église , aux moits la tombe ;
Plus d'office divin; plus d'absolution;
Plus rien , sauf le baptême et l' extrême-onction ;
Le travail chômera ; le pèie de famille
Ne pouria fiancci' ni m;uiei' sa fille ;
Les enfants garderont chez eux leurs jjères morts
Dont le terrain sacré i(^etlera le corps ;
Tous enfin , tes sujets , ta complice , et toi-même ,
Serez enveloppés dans un vaste analhème ;
Et quant aux lils d'Agnès, ils seront déclarés
Bâtards, dans l'adultère et la honte engendrés ;
SCE?sE IV. 23
A défaut d'autics tils , que s'éteigne ta race! Toi mort , un étranger occupera ta place !
AGNÈS
Je me meurs !
PHILIPPE, sou tenant Agnès.
Mon Agnès!...
(Au moine.) Alî ! misérable ! — A moi , Barons et chevaliers ! on attaque le Roi.
( A Guillaume. )
Arrête-le, Guillaume, et garde qu'il n'échappe!
GUILLAUME
(3h ! Sire ! il est sacré ; c'est un légat du pape.
LE MOINE, allant vers les portes.
Vous tous , ici présents , barons et chevaliers , Allez, dispersez-vous, rentrez dans vos foyers! Le pape vous défend de suivre votre sire.
( Se retournant vers le Roi.)
Vous, Roi, rappelez-vous ce que je viens de dire.