ACTE
Tant d’efforts surhumains, venant au résultat, Pour finir dignement veulent un coup d’éclat, Et ne permettent plus qu’on en perde la peine Dans les obscurs périls d’une entreprise vaine.
BRUTE
Quels périls?
LUCRECE
Je ne sais ; mais des bruits pleins d’effroi, A travers ma retraite, ont pénétré vers moi .
Peut-être en ce moment quelque chose se trame ; Peut-être à la révolte il ne manque qu’une âme ;
Et vous n’ètes que trop propre à la diriger,
Vous, par vingt ans d’affronts instruit à vous venger. Instruit à commander aux passions des autres Par vingt ans employés à commander aux vôtres.
J’ai craint que cet appât ne vint à vous tenter;
J’ai voulu vous armer à mieux patienter,
En vous faisant savoir que, moi, je vous estime D’autant plus avili, d’autant plus magnanime.
BRUTE
Généreuse amitié ! Rassurez-vous, pourtant.
Sans doute un jour viendra... mais ce jour est distant. Ah ! pourquoi la fortune est-elle si jalouse De m’avoir envié même une chaste épouse !
Si celle qui flétrit encore un nom flétri,
Et qui, dans l’homme vil, avilit le mari.
Eut été comme vous, Lucrèce ; si mon âme Eût pu se retirer dans celle d’une femme,
LU Cil fcC E.
Et rencontrer, au sein des dieux intérieurs,
La paix et l’amitié qui me fuyaient ailleurs ;
Alors, ce bouclier du bonheur domestique M’eùt fait invulnérable à l’insulte publique,
Et j’aurais entendu, tranquille en mon orgueil,
Le bruit de l’infamie expirer à mon seuil.
Mais le sort, mécontent de son œuvre imparfaite,
A couronné ma honte et l’a placée au faite.
Cependant il me traite avec quelque douceur :
S’il m’enlève une épouse, il m’accorde une sœur.
Que les dieux, vous suivant d’un regard tutélaire. Réservent pour moi seul leurs regards de colère ! Qu’ils protègent vos jours...
LUCRÈCE
Silence. On vient par là.
Faites votre visage.