‹ Lucrece tragedie en cinq actes et en versChapitre 11 sur 62 · RO AA A · texte numérisé non relu

RO AA A

BRUTE

J’en peux user sans craindre.

22 LUCRÈCE

Plus librement je parle, et moins j’ai l’air de feindre. Pour paraître sincère et non l’effet d’un choix,

Il faut que ma folie ait raison quelquefois.

La franchise, d’ailleurs, passe pour insensée,

Tant chacun met de soins à cacher sa pensée ;

Et ces temps malheureux ont faussé tous les cœurs. Au point que la droiture est matière aux moqueurs. Ne croyez pas non plus, pour m’avoir su comprendre, Que par d’autres regards je me laisse surprendre.

Il est plus malaisé de tromper un ami Que de se dérober au soupçon endormi.

A l’aspect des Tarquins, le danger que je touche Avertit aussitôt et mon geste et ma bouche ;

Ma vengeance elle-même est prompte à calculer Que son chemin au but est de dissimuler.

Mais vous, vous attiriez toute ma confidence :

Votre compassion désarmait ma prudence,

Et doucement ému, je voulais un moment Connaître le bonheur d’un peu d’épanchement.

LUCRÈCE

Oh! oui. Je le conçois. Mais une autre épouvante Gît dans une pensée au fond de vous vivante ;

Et j’appréhende moins vos mots audacieux Que vos recueillements longs et silencieux.

Quels que soient vos projets, à tenter la fortune Vous hasardez bien plus que la chance commune. D’autres n’ont à jouer que leur seul avenir ;

Mais vous, c’est le passé qui doit vous retenir.

Après avoir tant fait pour bien vous contrefaire,

Pour bien vous révéler il faut encor plus faire.

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