‹ Lucrece tragedie en cinq actes et en versChapitre 9 sur 62 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

Qu’on laissa, seul des siens, par une pitié feinte, Dérober au licteur ses jours humiliés,

Afin qu’il amusât les princes ennuyés,

Et que, de ses aïeux absous par sa démence.

Il révélât Tarquin capable de clémence?

On dit que le lion, qui s’abreuve de sang.

Quand il trouve en chemin un cadavre gisant.

Après avoir flairé, d’une avide narine,

S’il ne reste plus d’âme au fond de la poitrine. Repousse avec dédain le corps inanimé,

Et, réservant pour mieux son courroux affamé, Cherche ailleurs une proie, où sa dent assouvie Sous l’ardente douleur fasse frémir la vie.

Et déchire une chair dont le tressaillement Prouve qu’elle a senti chaque déchirement.

Tarquin, le roi superbe, est le lion ; de sorte Qu’étant lui le lion, je suis la bète morte,

Et que Tarquin-lion, quand il m’eut bien tourné.

Ne trouvant nulle part une âme, a pardonné.

Il a, par Jupiter! d’autres gibiers à suivre.

Je ne vaux pas la mort, c’est pourquoi je peux vivre. Tuer Brute serait faire tort a Sextus,

Qui, sur moi décochant ses traits les plus pointus, Me tient à ses côtés, comme un but en réserve,

Pour s’exercer l’esprit quand il se croit en verve.

Junius!

LUCRÈCE

BRUTE

Qui donc! moi, Lucrèce, un Junius!

LUCRÈCE

Un parent du feu roi Servius Tullius!

Un pur patricien, un sénateur de Rome!

Un homme illustre, moi, qui ne suis pas un homme! Chacun insulte ici Brute; mais sous l'affront.

Si j’étais Junius, courberais-je le front?

Brute baise la main du bourreau de son père;

Mais Junius saurait ce qu’il aurait à faire.

Il eût, par Romulus le divin fondateur!

Il eût été victime ou sacrificateur.

Si j’étais Junius! Junius, pour tout dire,

Eût fait trembler de peur ceux que Brute fait rire. Vous le voyez donc bien, Lucrèce, il ne faut plus Déshonorer en moi le nom de Junius.

Brute, voilà mon nom. Il faut m’appeler Brute,

La brute que chacun injurie et rebute.

C’est encor me hausser même, et je suis plus bas :

La brute a sa compagne, et moi, je n’en ai pas. Sextus m’a dérobé cette dernière joie.

Celle qui fut ma femme, il en a fait sa proie;

Et vous l’avez pu voir tantôt insolemment Fouetter l'époux avec les lauriers de l’amant.

Grâce à Sextus, la honte, ardente à ma poursuite,

A su me relancer jusqu au fond de mon gîte,

Et, debout sur mon seuil, ou dedans, ou dehors, M’attend lorsque je rentre, et me suit quand je sors. C’est bien ! et le mari s’accorde avec la femme.

L’un étant ridicule, et l’autre étant infâme,

La sottise donnant la main à l’impudeur,

Et l’homme sans idée à la femme sans cœur.

N’est-ce pas très-plaisant, et peut-on trouver pire?

. AÉTB I.

LUCRECE

Écoutez, Junius, ce que je veux vous dire.

Je vous suis attachée, et vous l’avez dû voir.

Car j’ai mis tous mes soins à vous bien recevoir. Du jour où, dégagé par vos mains intrépides Du glaive des Sabins et des Volsques rapides. C.ollatin vous ouvrit son seuil hospitalier,

Ft vous fit prendre place au foyer familier.

Il est vrai.

I, II C, R fe C F .

C’est assez que mon mari vous aime.

Ceux chers à mon mari me sont chers à moi-mémo.

Vous étiez malheureux, de plus; mon amitié.

En face du malheur, s’accrut de la pitié.

Chaque nouvel affront, j>orteur d’une souffrance.

Était un aliment à ma persévérance;

Mais après la pitié survint l’étonnement De voir un Junius dans cet «abaissement.

Mon esprit recula devant cette merveille D'un pareil descendant d’une race pareille.

Et pour avoir enfin mes doutes résolus,

J’observai, je compris, et je ne douteplus.

BRUTE

Et qu’avez-vous compris? qu’avez-vous cru comprendre?

LUCRÈCE

Qu’un feu qui semble mort couve sous de la cendre.

LUCRÈCE

BUTTE

Que dites-vous?

l.l'CR ÈC E.

En vain vous vous rapetissez;

Brute, vous n’ètes pas ce que vous paraissez.

Depuis que j’ai les yeux sur vous, tout me l'atteste : L’effort de votre voix, votre air et votre geste.

Votre stupidité n’est qu’un déguisement :

Vous vous faites petit, de peur d’étre trop grand.

BRUTE

Je suis grand en effet, et si grand qu'on me nomme,

D’un accord général, le plus grand fou de Rome.

Certain jour, vous présent, on disait nos aïeux :

Romulus, fils de Mars, reçu parmi les dieux ;

Comment il disparut du milieu de sa suite,

Quand une nuit soudaine eut mis le peuple en fuite. Quelques-uns l’avaient vu s’élancer dans les airs,

Sur le char de son père, environné d’éclairs;

Mais d’autres soupçonnaient, et c’était le grand nombre, Le sénat conjuré d’avoir frappé dans l’ombre. J’interrogeai vos yeux à ce point du récit.

Un rayon y passa, qui sitôt s’obscurcit.

Mais c’en était assez. Ce rayon de vengeance Éclaira de vos plans toute l’intelligence;

Et tout à l’heure encor, n’avez-vous pas laissé S’exhaler devant moi votre cœur oppressé?

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