CÉLÉBRITÉS CONTEMPORAINES
de la fille aînée, religieuse, dans une cellule chez les Dames de la Retraite? Et au mois de juillet dernier, Halévy recevait une lettre d'Henri Rivière, une lettre d'un mort, comme il avait reçu le 23 juillet 1870 une lettre de Paradol mort depuis huit jours. Voilà ce qu'on ne connaissait pas avant le télégraphe : recevoir des lettres d'outre-tombe !
Halévy était sorti du collège en juillet i852. Le lendemain de sa sortie du collège, il entrait au ministère d'Etat comme attaché au cabinet du secrétaire général, et là commençait sa carrière administrative qui a été très brillante et qui l'aurait été bien davantage s'il avait voulu; mais cet employé singulier n'avait qu'une ambition : arriver à donner sa démission. Il n'en est venu à bout qu'en 186 5, après avoir été successivement attaché au ministre d'Etat, chef du cabinet du secrétaire général, secrétaireadjoint du conseil des bâtiments civils, souschef et chef de bureau au ministère de l'Algérie et des colonies, secrétaire-rédacteur du Corps législatif; toutes places sérieuses et non des sinécures.
Il travaillait, travaillait beaucoup, et cela ne l'ennuyait pas. Il a appris beaucoup de choses
LUDOVIC HALEVY.
dans l'administration, surtout au Corps législatif. « J'ai vu de près, me disait-il, la cuisine politique; cela ne m'a pas donné envie d'en manger. » C'est après la mort de M. de Morny, en i865, que Ludovic Halévy donna sa démission. Il avait trente et un ansettreizeansdeservices. On l'avait décoré en 1864, comme ancien chef de bureau. Ancien chef de bureau en 1864, ancien chef de bureau, il y a près de vingt ans !
Dans l'énumération de ses nombreuses fonctions, j'ai oublié la plus originale et la plus amusante de ses occupations administratives : Halévy était, en 1854, attaché au ministère d'Etat, quand le gouvernement chargea des sénateurs et des conseillers d'Etat d'aller examiner l'état de la France et de constater la situation de l'esprit public. Un de ces missi dominici le prit pour secrétaire. C'était M. Villemain, ancien intendant militaire, conseiller d'État, frère de M. Villemain, le secrétaire perpétuel de l'Académie française, homme d'infiniment d'esprit et qui aimait le whist à la folie. Si j'appuie sur ce détail, on va comprendre pourquoi.
M. Villemain et son secrétaire avaient à parcourir seize départements. Leur tournée devait
i+ CELEBRITES CONTEMPORAINES.
durer et dura quatre ou cinq mois. Or, pendant ces quatre ou cinq mois, la grande affaire du secrétaire était d'organiser le whist de son conseiller d'Etat. En effet, la liberté du soir était à ce prix pour Ludovic Halévy; quand il avait installé son chef à sa table de whist avec trois Périgourdins, ou trois Limousins ou trois Bordelais, il redevenait son maître.
M. Villemain et lui consacraient généralement une dizaine de jours à chaque département, trois ou quatre jours au chef-lieu du département, un ou deux au chef-lieu d'arrondissement. Or, la première phrase de M. le secrétaire à tout nouveau préfet ou sous-préfet était une invariable exhortation à trouver le moyen d'arranger le soir le whist de Monsieur le conseiller d'Etat. Cela n'était pas toujours facile. Une fois même, Halévy s'en souvient, la partie de whist faillit avoir des conséquences désastreuses pour un malheureux petit souspréfet, perdu dans un vilain trou de troisième classe et grillant d'en sortir; j'imagine que, vues de près ainsi, ces petites misères du fonctionnarisme ont dû rendre Halévy quelque peu sceptique sur les grandeurs humaines. La machine administrative a besoin, pour marcher,
LUDOVIC HALEV Y. 15
d'une certaine huile, et cette huile tache les doigts.
Pendant que, le soir, le conseiller d'Etat de Ludovic Halévy faisait son whist, lui rentrait à Fhôtel et écrivait, sur le grand papier en tête de la mission, une comédie en trois actes, intitulée : la Fille d'un Mécène.
On revint à Paris au mois d'octobre 1854. M.Villemain rapportait seize rapports constatant que, dans seize départements, « les masses profondes du suffrage universel étaient foncièrement impérialistes » ; sous tous les gouvernements, on se grise ainsi d'optimisme et on se guide sur les rapports puisés dans quelque partie de whist. Bref, tandis que son chef revenait avec ces seize beaux rapports sur les sentiments dynastiques de seize départements, lui, Halévy, rapportait la Fille d'un Mécène et rentrait à Paris avec sa comédie.
« Dès son arrivée — a-t-on raconté déjà, — Fauteur envoya son « œuvre » à Alphonse Royer, alors directeur de TOdéon. Royer lui répond : « Ce n'est pas l'affaire de L'Odéon ; ce serait charmant au Gymnase. » Halévy envoie la pièce à Montigny. Montigny lui répond : « Ce n'est pas l'affaire du Gymnase; ce serait charmant à l'Odéon. » Le débutant pouvait envoyer la pièce au Vaudeville, qui l'eût à la fois renvoyée à l'Odéon et au
i6 CELEBRITES CONTEMPORAINES.
Gymnase. Il s'en tint là et mit la Fille d'un Mécène dans un tiroir; elle y est encore.
« L'auteur de Criquette reprit alors philosophiquement sa place au ministère d'Etat, et, toujours sur le papier du gouvernement, il se mit à écrire un petit roman intitulé : le Petit Bossu de A^eroZ/es. Il l'envoie à un journal ; on lui répond : « C'est trop court pour un roman. » A un autre journal, on lui répond : « C'est trop long pour une nouvelle. » Le Petit Bossu de Ni^erolles va rejoindre dans le tiroir la Fille d'un Mécène. Je voudrais bien que ce tiroir nous rendît ce qu'il nous a pris.
« Halévy, du reste, se sentait un peu découragé; les abords de la carrière dramatique et littéraire lui apparaissaient très durs. Son père ne lui cachait point qu'il est malaisé de réussir du premier coup. Et Ludovic inédit, ou à peu près, avait déjà doublé le cap de la majorité !...
« Un jour, vers le milieu du mois de juin i855, il était au ministère, dans son bureau... Il avait un bureau à lui, tout s|ul!... Sa porte s'ouvre, quelqu'un entre. C'était Offenbach; Ludovic ne le connaissait que de vue. Il y avait alors un orchestre au Théâtre-Français, Offenbach en était le chef; et les jeunes employés du ministère d'Etat, Halévy en tête, passaient la plupart de leurs soirées au Théâtre-Français. On recevait, en effet, tous les jours, au ministère, des montagnes de billets de faveur. Quand Rachel ne jouait pas, la salle était vide; et elle ne jouait presque jamais.
« Ce n'était qu'un cri alors sur la décadence irrémédiable du Théâtre-Français. Le ministre gémissait, et la critique disait à l'administrateur du Théâtre-Français :
« Attirez les auteurs à succès; jouez des pièces nouvelles. Quand vous donnez des comédies de l'ancien répertoire, obligez les chefs d'emploi à en tenir les rôles principaux !... Vous ne nous montrez que des doublures; or, les doublures sont là pour doubler, non
LUDOVIC HALEVY.
pour jouer ! Faites de l'argent, enfin faites de l'argent ! La Comédie-Française doit faire de l'argent ! »
« Il y a de cela bientôt trente ans. Or on crie aujourd'hui à l'irrémédiable décadence de la Comédie-Française. Mais combien le langage est différent pour arriver à la même conclusion.
« Vous jouez trop de pièces à sensation, vous avez trop de succès et de trop longs succès; c'est scandaleux! quand on donne des pièces de l'ancien répertoire, vous faites jouer les chefs d'emploi... Nous demandons les doublures ! Et alors le Théâtre-Français reverra la salle vide d'autrefois; c'est ce que nous voulons. Le Théâtre-Français ne doit pas faire d'argent!... »
« Donc, vers le milieu du mois de juin i855, Offenbach entre dans le bureau de Ludovic Halévy. Ludovic lui offre une chaise. Offenbach s'assied et commence :
a II paraît, monsieur, que vous avez de grandes dispositions pour le théâtre.»
« Et alors, Ludovic, ravi :
« Qui vous a dit cela ? Alphonse Royer ?
— Non.
— M. Montigny ?
— Non.
— Qui donc alors?
— C'est Duponchel.
— M. Duponchel ?... Ah! oui, je comprends! Mais cela ne prouve pas grand'chose.
— Parce que ?
— Parce que c'est moi qui le lui ai dit.
— Je suis dans l'embarras, continue Offenbach; je vais ouvrir dans quinze jours un petit théâtre aux Champs-Elysées; Lambert Thiboust s'était chargé de m'écrire un prologue ; mais il est écrasé de travail. Voulez-vous écrire ce prologue à sa place ? »
« Halévy était ébloui. Un directeur venait à lui, lui faisait des propositions ; il allait travailler sur commande ! La tête lui tournait ! Il accepta avec enthousiasme.