‹ Lud. HalévyChapitre 2 sur 5 · LUDOVIC H A LE V Y · texte numérisé non relu

LUDOVIC H A LE V Y

TOpéra, car très souvent on le conduisait dans une petite loge sur le théâtre; là il entendait le premier acte, et puis on l'emmenait coucher. Avec son père, il allait au Théâtre-Français et aux Variétés, il s'essayait dans tous les genres.

A quatorze ans, Ludovic. Halévy avait ses entrées à TOpéra, à TOpéra-Comique et à TOdéon. Il était tout fier de jeter négligemment son nom quand il passait devant le contrôle en uniforme de collégien. C'est à TOdéon qu'il allait le plus souvent, TOdéon étant sur le chemin du lycée Louis-le-Grand. Là ce n'étaient plus des premiers actes d'opéra qu'il entendait, mais des premiers actes de tragédie, le dimanche de sept heures à huit heures et demie, avant de rentrer au collège. Il entendait aussi la Marseillaise, en 1848, après la révolution, Bocage étant directeur. Voilà comment il eut, très jeune, le pied marin dans le théâtre.

Halévy était entré, en 1845, à Louis-le- Grand, interne en sixième. Il débuta par deux années de paresse et d'ennui avec de vieux professeurs qui l'assommaient etTaccablaient de pensums. Vers le milieu de la quatrième, violente distraction : c'est la révolution de 1848. Voilà que les collégiens commencent à s'oc-

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cuper de politique. Ils deviennent tous brusquement républicains ; sinon tous, presque tous. La révolution avait remplacé par des képis galonnés d'or et par des tuniques militaires leurs affreux habits à queue de morue et leurs affreux chapeaux à tuyau de poêle. Le dimanche, dans les premiers temps, les factionnaires de la rue portaient les armes aux lycéens qui avaient l'air de petits officiers, ce qui les ravissait. Les collégiens s'amusaient, d'ailleurs, à singer au dedans la révolution du dehors.

En troisième, malgré la politique et tout le désordre qu'elle mettait dans sa jeune tête, Ludovic Halévy commence à travailler, comprenant que faire quelque chose n'est pas, à la rigueur, plus ennuyeux que ne rien faire. Il n'avait eu jusque-là, je l'ai dit, que de vieux professeurs insupportables. Mais , en troisième, à la première leçon d'histoire, Halévy voit monter à la chaire un professeur à tête blonde; ce professeurparle, et, dès les premiers mots, l'écolier dresse l'oreille; ce sont des considérations générales sur l'histoire. « Oh! oh! qu'est-ce que cela? » Le collégien n'y comprend rien : c'est intéresant! Qu'est-ce que c'est

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que ce professeur qui s'avise d'être jeune et pas ennuyeux? Ce n'est pas un mort, celui-là; c'est un vivant ! Très vivant, en effet, car ce professeur se nommait Auguste Geffroy. Il est aujourd'hui membre de l'Institut et directeur de l'Ecole française à Rome. Le maître et l'écolier devaient se retrouver trente-trois ans plus tard, côte à côte, parmi les collaborateurs de la Revue des Deux Mondes.

Halévy eut un autre professeur admirable en rhétorique, Eugène Despois, que nous avons nous-même appris à aimer, à estimer profondément. Despois était un homme de premier ordre; la distinction et la bonté mêmes et un des rares républicains qui n'aient rien voulu être en 1870 après le triomphe de la République. On lui a tout offert, il a tout refusé. C'était un original et un sage.

Ludovic Halévy, lorsqu'il parle de ces temps lointains, si chers à tout homme qui pense, reconnaît qu'il a dû beaucoup à MM. Despois et Geffroy; mais cependant son vrai maître, celui dont il évoque le souvenir avec attendrissement, c'est Prévost-Paradol. « C'est lui, dit-il, qui m'a appris à lire. » Voyant que, dans ses premières années de collège, Ludovic Halévy

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ne pouvait mordre au grec et au latin, Paradol réussit à le faire mordre au français. J'ai publié jadis dans le journal le Temps une lettre que Paradol écrivait à Halévy et où il lui disait à peu près : « Si tu es paresseux, tâche d'avoir au moins la paresse intelligente. Lis, lis beaucoup, mais très bien; tiens, voilà ce qu'il faut lire. »

« C'est le grand service qu'il m'a rendu, dit encore Halévy en parlant de Paradol; il avait quatre ans de plus que moi, il m'a fait bien lire. »

Il n'y a rien, je crois, en effet, de plus fâcheux que de mal lire, quand on est jeune, rien de meilleur que de bien lire. Que de dimanches passés par Ludovic Halévy avec Paradol, enfoncés tous deux dans La Bruyère, Saint-Simon, Pascal, Voltaire, Rousseau, Balzac, Musset, George Sand, Mérimée! Voilà ce que lisaient les jeunes gens aux environs de 1848. Que lisent-ils aujourd'hui? Pour la plupart, du moins, des livres à scandale et des journaux de courses. Je regrette pour eux les conseillers de l'exquisité de Paradol.

Je voudrais, à propos de l'écrivain très parisien qui a signé, créé, fait vivre la Famille

LUDOVIC HALEVY.

Cardinal et buriné les scènes de V Invasion, évoquer la physionomie de ce moraliste lettré qui s'appelait Prévost-Paradol et dont l'influence, je le répète, fut si profonde sur l'esprit d'Halévy. Mais ce portrait d'un délicat, — malheureux comme tous les délicats, — nous entraînerait trop loin. Jusqu'en 1870, l'auteur de Criquette a, pour ainsi dire, vécu de la vie de Paradol autant que de la sienne, jusqu'au jour (c'était le 2 juillet 1870) où ils se séparèrent dans la rade de Brest. Il y a même là un tragique souvenir à noter avant d'aller plus loin. Halévy était allé avec Paradol du Havre à Brest sur le Lafayette, le transatlantique qui conduisait à New- York le publiciste devenu ambassadeur. Le Lafayette devait faire escale à Brest de onze heures du matin à trois heures. Henri Rivière, le héros d'Hanoï, était alors à Brest, second à bord de la Thétis. Halévy l'avait averti; il vint prendre les deux amis dans son canot; on déjeuna à Brest : Paradol, la fille aînée de Paradol, son fils, Henri Rivière et Halévy. Cinq! Et des cinq il ne reste que celui dont j'esquisse la physionomie. Les autres sont tous morts tragiquement, car n'est-ce pas une mort tragique que la mort

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