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A L'ÉCRIVAIN INTIME ET RARE

Edmond de Concourt hommage d'une dilection unique

Dans l'indicible pauvreté du fond des vies, ne resle-t-il pas, du moins, à manifester ce drame microscopique et éternel : le tous-les-jours d'une existence ? Cette réelle recherche, à travers les riens révélateurs, réussie ou non, est un signe haut-jurassien de V inspiratrice de

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Dans la sacristie, le curé en surplis regardait l'enfant aux bras d'une vieille.

Bleu regard d'une acuité presque maligne et mouillé de compassion. La porteuse avait du mal à contenir les pétulances de la petite, qui muette signifiait par la verdàtre lumière de ses yeux d'internes remuements, une latente vie. Et toujours, en une quiétude profilée, regardait le curé, consulté comme un dieu par la bonne Séraphine. Sous son bonnet de tulle brodé

à grosses ruches, elle attendait dans la peine de son brave cœur. Et ses yeux brillaient jeunes, entre ses paupières sans cils, éraillées, que par instant elle serrait bien fort. Le curé, sans rien dire, épandait des bénédictions sur l'enfant que, de son village au Jura, Séraphine lui amenait. Déjà trois ans ! et pas une parole d'articulée ! Cependant, avec sa simple attitude, il témoignait d'une intussusception des êtres, de leurs arcanes. Sous les rides de son visage immatérialisé, se linéamentaient les expressions translucides. Puis, il narre, tel qu'un fait ordinaire qu'on cite, une destinée agitée. Sans phrases, il confie à l'inquiète vieille que la petite Ludine n'échappera pas à des souffrances, à des misères. « Oh ! vous pouvez empêcher le malheur, monsieur le curé. Le bon Dieu vous donne tout pouvoir sur les pauvres créatures.. » Mais le curé d'arrêter d'un geste les supplications exorbitantes de l'excellente femme.

Fermant les yeux clans une contraction douce de ses traits, il a agité les lèvres, s'est adressé une dernière fois aux Puissances. . Il ne peut faire davantage. Qu'est-il autre qu'un intercesseur auprès de Dieu, de ses Anges ! Humble et fervente a été sa prière. La petite Ludine surmontera peut-être les maux de la vie. Et la vieille bonne s'en va, bénie elle aussi du curé d'Ars.

Revenue chez les parents, Ludine bientôt cessa ses bégavements informes.

Que les cercles d'or, qui nimbent les tètes de saints sous le pinceau des Primitifs, soient une réalité dans la vie d'hommes tels que ce prêtre; que ceux-ci projettent, à leur insu même, hors d'eux, les rayons, intangibles mais sentis, de leurs vertus ; qu'ils enveloppent, entraînent dans leur orbite certains êtres ; que sur la tète de Ludine, enfin, l'invisible marque de la pression bénissante dût balancer, par une naturelle traction morale, les influences pernicieuses possibles des fatalités : voilà qui dépasse notre compétence.. Dans la famille, on s'étonna

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de la prédiction de malheurs, mais sans en venir à l'appréhension. Puis, ce pronostic fut oublié. Les parents, négociants en vins, n'allaient pas sonder les probabilités de l'avenir de l'enfant. Elle parlait maintenant. C'était tout ce qu'on voulait. Les grand'mamans, en reconnaissance du chapelet suspendu par le curé au cou de la petite, dépêchèrent un cadeau à Ste-Philomène, patronne de l'église d'Ars.

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En ses premières années, la fillette avait un charme avec la vie de son visage à la fois rentrée et plongée devant elle dans le vide, où commencent à lui vibrer les choses. A sa poupée elle ne touchait guère. Celle-ci était bien belle, mais quelque chose de pas vivant dans ce semblant de petite fille laissait Ludine pas amusée. Ces yeux qui se ferment quand elle la couche, qui se rouvrent quand elle la redresse, et ainsi toujours immanquablement, cela lui paraissait bête. Le ventre d'où sortent des piaillements, si elle le presse, elle le défonça à moitié. Tout au plus la poupée fut à l'enfant un jeu de désarticulation.

Elle se plaisait autrement. Auprès du vieux garçon le farinier, sur son genou, dont le sautillement accompagnait la chanson fredonnée et faisait danser « fifille •', elle regardait la grande, grande roue, dépassant les quatre étages du moulin, aux palettes versant l'eau qui saccadait bouillonnante; et continûment, ces momentslà, elle tournait avec la roue. Tout un monde blanc c'était pour Ludine que la chambre aux mélanges, où elle se voyait blanchir, toute chaude, sous la farine poudroyante. Les meuniers, dans sa tête, ressemblaient aux statuettes de gypse, que vendaient les petits savoyards dans le village , — des statuettes grandies. Et souvent, avant de s'endormir, elle entendait le ronflement des meules, le tic-tac des trémies mêlés.

Les yeux dilatés, elle regardait, derrière le chalet où on fabrique les fromages, se coucher le soleil, qui lui apparaissait là un vaste fromage rouge. Par les temps sombres, elle allait chercher du soleil dans des morceaux de verre d'un rouge bruni, débris de bouteilles de bière de chez les parents repêchés dans la rivière avec une frayeur intriguée des gours où ils s'engouffrent ; et, non loin de la forge, elle les ajustait à ses petites mains, et dans ce carreau flambé retrouvait son beau soleil en feu.

L'été, serrée contre un hêtre, elle écoutait le taqueté des gouttes de pluie sur les feuilles reluisantes.

Les poings appuyés sur les veux clos, elle se délectait dans l'apparition de couleurs bleues , d'étoiles, de beaucoup de choses... Ivresse de vues confuses. Et aussi, sous des chaises rapprochées, entassées en guise de cabane, recouvertes de châles, elle se blottissait, jouissant de rentrer dans une nuit extérieure qui facilitât la débauche de ses imaginations. Ce que sans savoir elle cherchait, c'était, si l'on peut dire, à s'esquiver d'elle...

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Et Lucline était tout ensemble si enfant et si fermée. Quelque clôture hermétique, comme ces vases que le feu soude de sa propre matière. Le petit être avait de subites compréhensions pénétrantes, aussi de ces peurs qui la faisaient se replier.

Dans la grande pièce en bas, elle n'avait pas une place préférée, un petit coin à elle, où se fussent couvées son enfance, ses meilleures heures, où sa figure aux jeux tout grand' ouverts eut épié les choses, le va-et-vient d'une journée, ou simplement et inexplicablement aussi les braises qui grisonnent, croulent avec des diversités infinies. Non, elle n'avait pas

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même ce dernier point de ressemblance avec le minon blanc et noir, accroupi un long temps, et dont les globes fixes oscillaient par intervalles. Sans doute, le soir, sur les genoux de la mère se reposant de l'ouvrage, elle tardai! à s'aller coucher, et l'une et l'autre point caressantes se retrouvaient unies, sous le manteau avançant de la cheminée, dans la bonté chaleureuse du feu de cuisine, à cette heure le foyer de la veillée: et le minon blotti contre la petite lui tétait les oreilles. Pourtant, une place marquée, minime, chérie, lui manquait dans la grand' salle. Si elle n'était sur les genoux de sa mère, elle avait un peu froid là, malgré l'étincellement des bassines accrochées aux boiseries et qui en face s'agitent grossies, informes, comme dans une eau, dans le dressoir en chêne au-dessus de la maie, malgré le picoté marron déposé par les mouches aux poutres. C'est que les tantes, depuis toujours, avaient ôté la sécurité à Ludine, c'est que, si elle eut témoigné quelque préférence, elle sentait que vite elles lui eussent jeté des interrogations. Or, elle n'eut aimé un coin, un objet, que pour en garder gentiment l'aisance.

Dans sa chambre, couchée, elle tenait sa main dans celle de Séraphine . qui ainsi rassurait la fillette. Car, à côté, dans le cabinet aux robes, dans les armoires le lonç- des murs, les tringles

allaient grincer peut-être. Longtemps, les robes, accrochées là, furent les corps décapités et pendus des femmes de Barbe-Bleue, un des contes de Séraphine. Et une immense baignoire aussi, dans ce cabinet, était effrayante... Mais la' menotte, déjà pas mal grande, se faisait lâche, et l'enfant coulait, dans l'ensommeillement, à l'oubli de la peur, à l'oubli rapide de tout... Et la vieille cachait mignonnement sous les couvertures la main de Didi, reprenait la sienne à la dérobée et, hanchant démesurément dans sa retraite à longs pas doux, une dernière fois écoutait si la respiration nasillante avait le calme voulu pour toute la nuit...

Quand elle mangeait , c'étaient parfois d'insurmontables dégoûts. Elle rej était dans sa main, en se détournant, la morue à la sauce blanche, le mouton rôti, les donnait à un chien, son gros Pelu, qui se tenait tout près. Pour rien au monde, on ne l'eut fait goûter à du pigeon, ses bons amis qui la connaissaient tous, que si tendrement elle soignait... La petite boudeuse sortait de table alors, sans avoir rien pris, mais n'osant non plus rien dire. Séraphine, la confidente, presque toujours avait gardé quelque chose pour Ludine ; à elles deux elles le fricotaient.

Elle errait peu par le beau et grand jardin, de crainte qu'une maraude de groseille lui

fût imputée, à elle aussitôt, par les tantes. Le jardin appartenait au grand-papa pourtant, et il faisait bon voir les chèvrefeuilles, les perceneige...

t la petite espiègle de huit ans fut à l'école, sans guère aimer ses camarades. Il y en avait une, mauvaise, égoïste, finasseuse, à la bouche tiquante, qui lui inspirait une sympathie d'exclusion presque jalouse. Pour la décider à aller jouer dans les champs , elle lui cédait ses tartines. L'autre, voulant se faire bien venir des soeurs, hypocritement récitait des chapelets, ce qui enrageait Ludine.

Elle l'accompagnait dans les champs pour faire pâturer les troupeaux. Des génisses du nom de l'Etoile, la Gentille, la Mignonne, la laissaient songeuse, au milieu des bètes, dans les plaines, et sans que toutes deux parlassent quelquefois

qu'à de longs intervalles. Pourvu qu'on ne la tourmentât pas, qu'un jour se passa sans école, qu'elle fût libre de gambader, de se rebatter, s'étendre près les lacs, les rochers avec leurs g rus de pierre si tenaces, avec leurs échos qui viennent on ne sait d'où ! L'autre, surveillant le troupeau, éperdument vite faisait un bas, et Ludine de suivre la navette de ces doigts « en pattes de grenouille. » Ils lui convenaient ces silences, ces surprises des bruits, des souffles, ils la distrayaient dans du vague, et, un peu à son insu, elle possédait des plaisirs. Une clochette campaînait, lui rendant un instant une précise sensation du lieu. Ses yeux se posaient sur l'emplacement ruiné d'un couvent dont les sœurs du temps des Espagnols étaient parties « rondes », à ce qu'on disait. Mais vite, elle revoyageait dans des formes indéfinies, tissées de ce blanc un peu flocheux des fils de la Vierge. Et cela avec un côté très net dans l'esprit. Les nuages, dont on lui avait dit que c'était de la pluie suspendue, elle n'y voyait, n'y cherchait pas autre chose.

Elle échappait aux classes, ne s'y intéressant aucunement. Etourdie, elle ne pensait pas à ses lectures, une fois le livre fermé. Et cependant, elle aimait bien à lire, près de la cheminée, non loin de sa mère, qui ne s'enquérait trop des

passe-temps de la petite. Mais elle préférait couratter, n'être pas vue, par quelque besoin inné de se façonner toute seule. Des après-midi entières, elle les passait à la rivière, en savates, gassouillant, pincée par les éerevisses qu'elle cherchait à saisir; tout près, de jolies lavandières, sautant sur les gros cailloux polis, se trémoussaient, et Didi regardait leurs queues longues qui basculent. Ni les brusqueries égoïstes de son frère, ni les remarques malveillantes des tantes ne la venaient déranger, quand dehors elle rôdait.

Elle avait été gênée par les sourires de l'une d'elles, qui lui laissait mal prononcer des noms difficiles et ne la corrigeait pas. Cela la faisait se renfrogner en des moues inquiétées, pleines de fermentations.

Et elle redoutait d'attirer l'attention. Tout un mois, elle resta souffrante des entrailles, sans se plaindre, terrorisée à la prévision d'une visite de médecin. Il ne fallait pas qu'on l'examinât, la touchât.

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Les soirs, en hiver, devant le bois qui brûle, tandis que le grand père ratille le feu, où, par-dessus le marabout plein de chantonnements , la crémaillère aux crochets granulés de suie se balance, elle pensait à l'été où c'étaient, les bûches, des arbres feuillus. Elle aurait voulu, souvent, aller aux veillées avec les autres, les gamines, qui, le lendemain, à l'école, parlaient d'Aladin, des quarante-sept brigands, etc. Ludine endèvait à ces récits inentendus. Chez ses parents, elles ne venaient qu'à la Ste Catherine, pour un goûter. Et, alors, elle ne prenait presque rien, se mêlait peu aux jeux, restant à l'écart de ces goinfres, de ces effrontées.

Les tantes étaient fîères, ne communiquaient pas avec les paysans. En Ludine aussi bouillait quelque reste de sang castillan par le côté maternel des mères.

Et l'enfant, en petite robe courte carreaunée, en capeline ou sans capeline, vaguait avec des airs d'écureuil. Elle se préoccupait de la sœur grise, une femme qui se barricadait chez elle, ne voulant voir que ses chats et ses poules, et végétant avec un vieux frère sourd. Son chapelet aux doigts, elle s'en allait par les rochers, pour se rendre par un chemin détourné à l'église. Nul ne s'occupait d'elle, sauf la petite qui insistait auprès de Séraphine en soutenant que ce devait être une religieuse défroquée. Pourquoi donc qu'on l'appelle sœur grise, dis?...

Et le paralytique, le voisin, qui avait dé-

pouillé un parent et ne souffrit de cette infirmité qu'après la pauvre fin de celui-ci. Lucline derrière les persiennes guettait ce démanguillé, quand s'arrêtant il s'exclamait, pris de terreurs superstitieuses et s'imaginant devoir son mal au rancuneux revenant : « Grand Bâti, viens me décramper. - Sa fille Mélitine, une encore jeune cafetière, grassouillette, proprette, faisait à la petite des dons comme en camaraderie, de sucre imbibé, d'amandes...

Un porte-balle, passant trois fois par année au village, se fixait dans son souvenir sous la forme déchevelée d'un errant à perpétuité.

Et elle ouvrait grandes ses oreilles, si on parlait de l'iiommasse contrebandière, jamais habillée en femme, et que ne savait prendre sur le fait la gendarmerie. Au village de temps à autre celle-là se montrait, point furtivement, même se concertait sans peur avec un vagabond, également imprenable, Mistenguerre, à qui jamais on ne put spécifier ses délits.

Et monsieur Ponsard donc, avec ses lunettes qu'on ne le voyait toucher jamais, appareil de verre et de laiton, seyant à ce personnage de fable à la tète bonasse, louche, à l'œil sec et vague, à la peau imperméable et pâteuse. Cet assez gros bonhomme, les écoliers ne l'écoutaient guère, car on l'entendait à peine ; mais ils le crai-

gnaient, parce qu'il marchait sans bruit. Didi, dans ses courses par la rue longue, parla place de l'école, le croisait, le contournait avec prudence. A quelques pas derrière, elle pouffait de rire sur son » monsieur Sourdine », qui ne se retournait pas ; et, sur l'auge, des garçons avec des mines de boire au goulet envoyaient gigler l'eau du cïté du maître.

A la mutine fillette était au cœur un culte pour le curé Amaldru.

Comme elle lui portait un jour des pigeons, elle le trouva couché malade. L'enfant de onze ans en resta toute saisie, dès son entrée dans la chambre, dont elle n'avait pas, en quelques visites précédentes, aperçu l'alcôve, fermée de ses rideaux. Comment son curé Amaldru pouvait-il ne pas porter sa soutane ? Ce fut un véritable ébahissement. Comment ! il avait une chemise en toile, simple, pas différente des autres chemises ! comment même se couchait-il ! c'était donc un homme ? Et un peu du prestige s'évanouissait pour elle, qui avait cru l'abbé en coin-

munication avec Dieu et par conséquent autrement créé, autrement vivant, autrement vêtu que le monde ordinaire. Non qu'elle eut une idée supraterrestre des prêtres. Bien plutôt, elle avait pris en grippe le curé antérieur, gros paysan qui bougonnait contre la danse, au besoin dispersait de son gourdin les groupes en liesse. Et justement le nouveau jeune abbé, d'une excellence sacerdotale incontestable, portait Ludine à de naïfs enchantements.

« J'ai lu un mauvais livre, » les "Mystères de Paris, elle lui disait, s'arrêtant dans son acte de contrition, hésitante, et pensant que c'était là une grosse faute. Les romans de Siie flattaient en elle des goûts de vive vie, des tendances un peu farouches, d'intimes animad versions contre les gens.

Elle éprouvait comme un effroi, mêlé d'une admiration à distance, à l'approche du Père Lesfrasses, visionnaire ligneux, adonné aux mortifications, se constituant garde-malade, cuisinant même pour les indigents. A la tombée d'un soir, se rencontrant à lui dans l'église, elle se recula tremblante. Qu'il était grand et maigre dans l'ampleur de sa bure ! Et elle fut tenue en arrêt, croyant voir par derrière les bleues transparences des yeux de cette tète rase, encerclée d'une petite couronne blanchissante...

Le compagnon du P. Lesfrasses ne lui en imposait guère. Timbré, le P. Soiiinet, parce qu'il avait aimé, disait-on, une femme qui s'était jouée de lui. Cela, avant de se faire moine. Et depuis, il traversait les villages en courant avec son bâton, une grande croix de St-Jean ; s'il apercevait des femmes, il se signait criant : » Passe, peste. « Ludine le regardait, toute éjouie, courir à en perdre ses sandales...

A l'église, sur le banc devant les parents, elle avait des distractions. Mais vite elle replongeait son minois dans le paroissien ou fixait l'autel, moins par crainte des coups de livre des tantes dans le dos, que parce qu'à côté d'elle la bonne Séraphine, consciencieusement priante, avait levé par dessus ses besicles ses yeux alors avertisseurs : •• regarde M. le curé. » Puis, malgré tout, la petite insubordonnée retroussait l'œil à la dérobée vers les pervenches ganguillantes de son chapeau...

Et vers cet âge, chez l'enfant peu grandie, se configuraient les lignes, l'expression de la physionomie à l'ovale élargi. Le mince nez, renfoncé à l'origine, marqué, au bout, de deux infimes nodosités signifiant bien une rétive nature, n'était pas assez long pour être dépourvu d'exaltation absolument. Une toute petite inclinaison à gauche y mettait de l'étrange. Le front avait une altitude sans protubérances. Et la lèvre supérieure se témoignait flexueuse, et l'inférieure développée sans épaisseur, et le menton gracieux dans sa rondeur volontaire, et les attaches graciles. Et elle ne supportait de rester pieds déchaux ; un rien d'attouchement,

là, l'eut fait trépider douloureusement ; quand la chaussait la Séraphine, elle se cramponnait à ses épaules. Longtemps aussi elle ne sut s'habiller seule... De ses ongles pointillés de blanc on lui avait dit, à l'école, que c'étaient des mensonges ou bien des espérances; et, comme elle ne mentait pas, elle croyait à celles-ci, sans même se demander quelles elles pourraient être...

Et pour combattre l'uniformité de sa vie, il lui fallait de plus en plus du soleil clans quelque chose de Nature. A la fin des hivers, comme elle espérait les muguets, son emblème de mai, puis les pardons qui lui disent l'été ! Cassant des branches de cytise, elle peinait de ce que déjà ct'lles-ci semblaient flétries. Quand, en automne, elle voyait sur les hauteurs les arbres jaunir, elle se les supposait appartenir à un pays qu'elle ignorait et qui serait loin... Elle eut voulu se transporter définitivement en un lieu où les collines fussent couvertes de mousse roussie. Les frimas de son Jura l'exaltaient sur ce pays inconnu. Elle ne cherchait donc pas un bonheur imaginaire. Les terrains brûlés seraient simplement le climat salutaire, hospitalier. Le froid la faisait tant pâtir !

Puis il croissait en elle quelque vertu secrète d'ensauvagée. Elle semblait une curieuse de la Nature, dans ses poses de fillette insouciante,

couchée sur le dos,les mains lacées dessus la tète, et partant avec les ombres du ciel qui rasent terre. C'étaient les rêveries de la pastouresse des premiers âges, mais sans que la garde d'un troupeau réglât celles-ci, leur donnât le charme d'un délassement dans l'occupation, la fatigue phygique. Et, tandis que, mâchonnant des alizés, une griotte, elle lançait ses grands yeux dans la nue passante, dans les courts interstices d'azur, elle paraissait quérir, agourmandie , l'étoile invisible derrière, son étoile du berger tant regardée, des soirs. Son cerveau réfractait les différences d'alentour, par lui passagèrement recueillies.

El une graminée mise en boucle qu'elle glaçait de salive, puis piquait du suc laiteux d'une herbe particulière, elle l'observait se diaprer. Devant le petit monde infini de ces nuances, elle s'extasiait, l'œil éclaboussé de pointes violàtres, de pointes glauques, de pointes de perle...

Mais il lui prenait des impatiences de ne dénicher jamais par les prés le trèfle à quatre feuilles, par lequel tous les souhaits s'exaucent.

Sa première communion passait comme dans un mauvais nuage de sang. La mise en scène, le costume l'avaient préoccupée, presque contristée. Comme on était treize et que, auprès de ces pleurnicheuses, elle ne sentait rien, elle se disait que c'était peut-être elle le Judas. Au jour marqué, un saignement de nez l'empêcha de communier avec les autres. L'indifférence chez elle se compliquait, ainsi, d'un ennui désagréable. Jusqu'à sa couronne et son voile qui, deux ans après, parèrent une jeune morte... D'ailleurs, le curé Amaldru, malade de la poitrine, venait de partir, fuyant de nuit. Si aimé, ce prêtre, de tous ces paroissiens qu'on l'avait gardé à vue! Le nouveau, lui. chassait, péchait, plein d'incurie pour son église.

ise en pension dans une ville voisine, trois mois ne s'écoulèrent pas qu'elle s'était sauvée, afin de rejoindre sa mère. Celle-ci lui tenait par quelque lien profond. Toutes d'eux s'étaient toujours plues, sans se le dire, en finaudes comtoises. Le père très distrait, vivant d'abstractions, ne paraissant guère qu'aux heures des repas, était jugé un original. Assez revèchement la mère s'adonnait aux soins du ménage. Elle et la fillette sourdement convoitaient des indépendances. . . Quelque aversion, chez elles deux, presque de sauvagesses contre l'homme, qui, dans nos sociétés, met à néant l'action civile, notoire de la femme.

Quoique très peu parleuse, Ludine n'aimait à rester seule. Elle se rapprochait donc toujours de sa mère, qu'elle ne tutoyait pas. Discrètement elle se frôlait à elle. Et l'une et l'autre, sans bavarderie, demeuraient ensemble, diversement occupées, mais en communication fluidique.

Pendant une fièvre typhoïde de la maman en plein hiver, Ludine la soigna toute seule, fervemment. Les tantes, prétextant l'épidémie, avaient disparu. Le père était en courses commerciales et maçonniques. L'enfant donc avait, pour elle toute, cette charge, et fort bien elle s'en acquitta, comme d'une mission de son cœur. Peu de fois vint le médecin. Et pour ne point manquer ses prescriptions pharmaceutiques, Ludine marquait sur l'almanach les jours, sur la montre de sa mère les heures, où se devaient donner les doses. Séraphine, qui en bas veillait au grand-père, cette très malchanceuse fois atteint d'une esquinancie, ne pouvait qu'à peine aider à la besogne filiale. Et voilà que le curé vint administrer la malade, presque mourante.

Dès que de la fenêtre Didi voit, entend dans la rue la sonnette, funèb rement agitée par l'enfant de chœur, elle va s'enfermer à côté, dans sa chambre. Elle ne l'aime pas, ce curé. Elle pleure son cher M. Amaldru, maintenant mort. Si sa mère aussi mourait ! Oh ! combien elle serait seu-

lette par la vie! Et grosses coulent ses larmes, comme bat tout gros son cœur.

Quand, après ces péripéties multiples de la douleur profondément empreinte au dedans de Ludine, la typhoïde a été enfin guérie, jamais plus ne s' effacera ce souvenir tourmenteux. Il lie, en une gratitude sans mesure, la mère et la fille.

Le dimanche, on allait à la messe, comme à une distraction de l'ordinaire de la semaine. Grand'messe qu'on ne trouvait pas trop longue, car on y inspectait les manières, les contenances des autres. Petit musée de village ; et c'était un grand bonheur, un déridement de jouir des infériorités d'autrui, de leurs ridicules. Parmi les assistants à l'office, on n'ignorait pas que ce n'était point une simple figurante que la mère de Ludine, cette raide et haute policière, persifleuse et inembrassablesous son grand châle noir pareil à un manteau. Une des tantes, la femme du percepteur, aux jolis doigts fuselés, se vêtissait richement, paradait quelque peu sous

ses divers costumes. Et, malgré qu'elle empruntât toutes les tournures avec la drôlerie voulue, elle ne déguisait pas le travers de son ostentation. Cependant on se faisait respectueux devant elle, et le mari, fort de cette déférence marquée à sa femme, se carrait dans son mépris des moins riches. Aux jours fériés, de sa poche il donnait des pièces blanches pour les besoins de l'église, où il ne dédaignait de venir prendre une pose. Mais Monsieur le percepteur, à la figure laminée, ne pouvait, malgré l'élégance de sa chaussure vernie, dissimuler ses pieds plats.

Après l'office, pendant le repas en famille, les « car », les « tant est que » du sermon, chargé de termes de vénerie, étaient reproduits avec les gestes braqués.

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Et Ludine,au passage des diligences, voyait descendre les voyageurs, dans la grand' rue tournante. Elle les supposait venir de loin, aller plus loin encore. Ils étaient fortunés, ces gens. Si elle pouvait partir avec la malleposte, fuir ce tous-les-jours, pareil toujours ! Oh! le village, dont on ne démarrait pas, avec ses six pieds de neige l'hiver..., la stagnance à jamais. Et, quand sonnait le départ dans le vacarme des piaffements, des grelots, elle écoutait les flicflac au loin finir. Les sapins, après, lui semblaient plus mornes, plus refroidissants ; la rue était longue, longue, une avenue de cimetière.

Avant d'être formée vers les quinze ans, elle fut longtemps malade. De très fréquentes infusions, des demi-mots cà et là saisis, surtout ses malaises la prévinrent insensiblement de quelque chose d'anormal. Aussi, elle n'eut qu'un léger étonnement.

Puis, comme on la força de quitter ses robes courtes, elle sencoublaitànns ces grandes jupes.

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A cet âge maintenant des rêves d'un idéal trompeur, elle ne songeait pas à une forme précise, qui la ravît, la satisfit pour toujours. Elle ne convoitait non plus de vagues splendeurs, où se fussent retrouvées rajeunies, surhaussées, confondues dans quelque type extra-humain les chétives individualités.

Et son amour aussi pour sa mère, à cette heure, somnolait.

Elle fut une vierge, sans appétits de masculinité. Ses yeux palpitèrent indifférents, inassouvissables peut-être. Si on la regardait avec insistance, elle vous déconcertait de ces yeux alors presque colères. Et allègre était le ton de son visage aux irisations d'aurore.

A la dix-huitième année, Ludine fut avec sa tante la perceptrice dans une ville d'eau, proche. C'était la saison des vendanges. Et là elle connut l'amour avec un jeune noble endiablé.

Dès cette première fois : » Ce n'est donc que ça ! •• pensa-t-elle. Comme, en lisant, elle avait rencontré ce mot : amour, dans une foule d'histoires, et qu'il y était célébré magnifiquement, elle croyait à quelque chose de plus compliqué, de plus difficile, de moins banal... Il est vrai que, à maintes pages de ses lectures, les fadaises l'avaient dégoûtée. Et voilà qu'il lui semble sentir elle ne sait quoi de blagueur, presque d'écœu-

rant dans le mot, dans la chose: amour... Etaitce bien la peine d'avoir eu tant de curiosités ? Et des regrets traversèrent son cœur.

Ce qui, clans cet homme, l'avait séduite, c'était une simple illusion d'une certaine beauté. Oui, elle vit celui-là, l'écouta. Et l'extérieure virginité disparut dans un souffle. L'intime femme ne se donna pas.

Puis, de retour au village, presque aussitôt elle le quitta définitivement. A la chambre de son enfance, à ces choses participantes jusque-là de son existence elle ne dit pas adieu. Ce fut le départ un peu d'une bohémienne, point attachée aux lieux de passage. Et ainsi, sans plan préconçu, sans fol espoir, elle sauta des rocs natals dans le grand chemin blanc de la vie. En elle si tardait l'inavoué tumulte d'un immense désir neuf, qui s'éparpillerait...

A voici à Nice, jetée, inexpérimentée, dans cette foule de viveurs aux beaux sou-

rires...

Elle est àriiôtel,un hôtel riche. Et toute autre à sa place se lancerait dans les folies. Mais Ludine a sa tète. Et il y a apparence, maintenant, que nul jamais ne la lui fera perdre. Elle s'étonne moins qu'elle n'observe...

Son jeune Demathez, un franc-comtois de près de trente ans, ne se montre pas scrupuleux.

Et Ludine ne se sent pas abandonnée le moins du monde. Comment vivre pourtant!.. Son peigne en vieil argent elle vient de le vendre. Que ça lui a donc coûté de se déposséderde cet objet !

il avait appartenu à l'arrière grand'mère maternelle. Mais de ses huit cents francs à elle emportés du pays, rien ne lui restait plus.

Un homme la côtoie, sans qu'il y paraisse, comme en une entière inoffensivité. Il lui offre même ses services... Wyla la tenue décente, le langage sympathique. Avec sa barbe noire point longue, ses yeux bleu-livide à la pointe qui par instants apparaît perçante, sa teinte de peau qui serait celle d'un homme dont la transpiration refroidie garde un faux luisant, il porte cette tète joliment découpée et illisible sur un corps assez mince, très assoupli, sachant se couler ou s'affermir. Son métier si compliqué, il le tisse avec les jeux d'une physionomie très polie. Ses paroles semblent au premier venu irrépréhensibles, mais elles ne sont creuses que si on n'y cherche pas un sens inavouable.

Puis, Ludine sent une disconvenance à user du singulier personnage. Sa chair éprouve des répugnances... Elle a une pudeur du déshabillé...

Une après-midi, au jardin public, elle s'oubliait, écouteuse de la musique, à se bercer un peu, presque à l'écart, quoique ce public méditerranéen fût loin de lui déplaire, mais d'instinct elle se reculait des foules, savait s'y clapir en des absences. Et glissait le livre point com-

mencé. Un Russe remarqua les teintes de la figure de l'inconnue. Il crut lire plus avant. Un phthisique, de blondes étincelles dans de la cendre, cet homme. Et souvent ces enthousiasmes énamourés se font aussi rapides que durables, dans cette race non inapte à niluminisme, douée de sensations plus aiguës que capricieuses. A l'œil américain de Wyl n'avait pas échappé ce Russe riche. Au bout de quelques jours, Ludine jouissait, dans la villa Delamousse, d'un charmant confort...

XYIII

Et Demathez s'éclipsait plus qu'il ne se montrait. De nuit, par le jardin de la villa, il faisait de-ci de-là des incursions.

Et le Russe se manifestait très accommodant,

par faiblesse aimante.

Ludine d'abord se laissa couler à une certaine vie de plaisirs, flattant, instiguant chez elle des appétits d'inconnu de toutes sortes.

Dans cette villa, au perron, au vestibule de marbre blanc, habitée par quelques femmes seules, « des artistes -, Ludine, dès les premiers jours, le matin, se sentit toute isolée. Jusqu'à dix heures la maison était silencieuse. Ludine, elle, gardait sa vieille accoutumance du réveil matineux. Et ces dames lui dirent s'en étonner... Quoiqu'elle eut une démangeaison d'aller prendre le frais en liberté, elle n'osait sortir. Peut-être elle aurait l'air, sitôt, pensait-elle, de revenir de passer la nuit chez quelqu'un.

Donc elle allait tambouriner à la porte de

Lazarine, une vraie laideron, à ces heures de dépenailleinent, aux veux de chinoise dans un visage boucané. Celle-ci se faisait lente à se lever, à ouvrir.

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Comment fut-elle immédiatement amie avec Lazarine? Cette fille d'origine sarde, ne sachant écrire ni lire, parlait si brutalement, avait une allure si délurée, s'offrait si cyniquement aux gens de son goût ! Ludine se retenait de lui rentrer les mots sales dans la bouche, s'impatientait de ces exhibitions éhontées. Mais l'autre, dans sa robe portée telle qu'une loque avec un sans-façon non point coquet, se repliait si plaisamment dans une grimace, elle vous avait une mine si impudente, toute sa tète chiffonnée faisait une nique si réussie, que Ludine ne pouvait se départir de sa sympathie pour cette compagne. Et Lazarine était

43 LUDIXE

si peu méchante, au fond, qu'elle n'aurait vu écraser une mouche sans une pitié. Comme son amie, elle affectionnait le monde des bêtes. Un jour qu'un des chiens, échappé sans collier, avait disparu, elles s'inquiétèrent réellement. Ludine aussi ne détestait la petite avec ses yeux qui se dérobent, avec son air fin et calme, sans jamais une menterie; elle l'emmenait promener, à côté d'elle, en voiture. Lazarine d'ailleurs avait des élégances, en sa svelte tournure. Ces dehors mondains faisaient illusion sur sa vulgarité de paroles.

Et puis elles ne se confiaient pas aux hommes. . . Se rencontrant donc dans cette maison, avec certaines similitudes d'une complexion intérieurement comique et aux dehors non sans désinvolture, elles s'unirent forcément. Alliance instantanée, point convenue, oh chacune à l'autre s'adosse comme à un point de résistance dans cette vie aux prises avec l'élément mâle. Et elles pourront se quitter comme elles se sont comiues. En compagnie de Lazarine, Ludine ne se dissimulait pas, gardait la liberté de ses saillies, tout crûment crachait bien des vérités, devant des messieurs en habit noir qu'elle s'amusait à déshabiller. Et leur queue de morue aplatie, qu'elle avait une envie de leur arracher ! un peu plus, elle y eut suspendu une babiole. Et

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enfin, dans ce monde de moins d'hypocrisies, elle se complaisait à faire une morale point bête, qui, par un mot à double entente rétorqué à propos, met un impertinent en face de soi, l'interloque...

Ainsi, toutes deux faisaient les folles, s'en allaient en courses éloignées. Elles faisaient enrager des vieux qui les gobaient ; après avoir festoyé à leurs dépens dans un joli site, elles prenaient des mines froides, quasi hautaines, vis-à-vis le bonhomme, de cela tout ébahi. Il y en avait un postiche, au nez cartonné, à la paume des mains écailleuse; devant lui, elles l'appelaient l'homme aux huîtres...

A la vie dissolue de Lazarine assistait sa petite. Sa mère, elle la regardait à sa toilette se maquiller, elle l'écoutait, le bras sur la figure, lui dire aux visiteurs : •- Embrasse papa qui revient d'Afrique ». Sinistre hochet que ce mot de papa, dont le sens confusément se perdait en une attribution générale pour l'enfant, prostituant dans sa petite innocence ses premières caresses. Cependant, Lazarine n'eut permis à Blondinette, qu'elle habillait richement de velours bleu ou grenat, d'omettre dans sa couchette le signe de croix et une courte prière, où n'était oublié le vrai papa mort. Elle disait qu'après t< »ut elle saurait forcer sa fille à une vie honnête.

Si dehors elle se rencontrait à une épingle, dont la pointe fut tournée de son côté, précipitamment elle rentrait, tout le jour restait dans la crainte d'un malheur. L'épingle avait-elle été disposée en sens inverse, tout lui souriait. Le Mercredi des Cendres, au retour du Véglione, le costume seulement changé, elle allait secouer Ludine à peine endormie. Il ne fallait, ce jour-là, manquer la cérémonie. Ludine consentait par complaisance. Une église lui était un peu telle qu'un vieux bijou rayé, dépoli, point regrattable à neuf. L'autre, en bonne catholique, s'empressait de remplir ce qu'elle considérait un devoir. De telles contradictions apparentes prenaient place dans la vie de Lazarine, sans qu'elle discontinuât une minute d'être, de se sentir la créature la plus naturelle du monde; elle ne perdait l'équilibre dans sa pose corsée...

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Aux autres locataires de la villa elles se rencontraient peu : une Italienne molasse, qu'un Polonais payait pour la battre nue ; une ancienne chanteuse aux robes de chambre garnies de cygne, aux chemises reprisées de fil noir, aux bas de soie percés dans des mules de satin; Mme Louisa, qui, si le soir elle restait seule, s'en retournait quelques heures à la maison de tolérance, d'où l'avait tirée un jeune toqué en train pour elle de se ruiner et qu'elle détestait. Et en cachette, redoutant d'être surprise par la propriétaire, Mme Delamousse, elle allait là-bas retrouver une amie. Une autre gardait un teint frais d'honnête femme, car elle

se grisait avec de la bière, dont elle avait toujours sur sa table de nuit une bouteille. Habitude que cette Lyonnaise avait prise à un Suisse. Se cachant de son hystérie, peut-être elle trompait, en buvant, ses rages... Quand un vieux fabricant de soie lui prit sa virginité, elle était à peine formée, et tombant malade fut à l'hôpital faire ses couches. Maintenant, quoique largement entretenue, elle trompait son amant à plaisir. •• Je ne tromperai jamais, disait-elle, autant qu'on m'a trompée. »

Dans un petit pavillon, au jardin, des poules caquetaient, picoraient, avec leurs allures pressées de bonnes femmes, des perroquets blancs terminaient la même phrase toujours. Là logeait avec ses bêtes une vieille dame milanaise, noble ruinée, qui vous exhibait les photographies de ses ancêtres. Mme Delamousse avait eu l'art de louer à cette rentière, la choyait. Faisant la causette avec Lazarine, celle-ci se montrait furieuse d'avoir perdu sa fortune dissipée par son mari avec des danseuses. Elle ne jouissait plus que d'une petite rente faite par son frère consul. Quoique invitée aussi pour prendre le café, Ludine n'y allait pas, incrédule aux racontars de la dame, à ses cotillons dansés à la cour. Guinche comme ça et danser, c'eut été par trop moquable !

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t elle était abominable cette Mme Delamousse, avec les vire-voltes de ses menaces, de ses cajoleries, de ses conseils hargneux ou radoucis. La main de fer de la matrone se gantait, aux heures voulues, de velours. Et ses caresses, plus encore que ses colères, ses insinuations incriminantes, horrifiaient Ludine, qui pourtant cédait. Mais combien elle rageait de subir invinciblement cette servitude ! quelque magnétisation perverse exercée par cette femme redoutable.

Mme Delamousse, à la fanchon de dentelle négligemment nouée, et dont jamais le bout des pieds n'apparaissait même à la lisière de sa robe,

peut être pour que ne fût découverte la cause de sa circulation incessante, écartait de la villa toute ingérence de police, savait se calfeutrer là. Ses pensionnaires, elle s'efforçait de leur inculquer des roueries. Il s'agissait pour la villa de tirer l'œil, sans qu'elle cessât d'être une maison quelconque.

Et comme elle se savait les tenir, ses clientes ! quelles dénégations, au besoin, elle opposait aux suspicions de ces femmes ! comme sa voix avait le bruit neutre d'une pierre cassée ! Bah, elles fermaient la porte au visage de la matrone impassible, se démenaient en de tonitruantes fureurs, puis, au bout de peu d'heures, faisaient demander n'importe quoi à celle-ci par une bonne, et Mme Delamousse d'entrer tout amènement avec ces mots à peu près : « elle savait bien qu'on finirait par s'entendre. . . on ne pourrait se passer l'une de l'autre." Et des allèchements, et des promesses, et de mirobolants avenirs. Plus profondément chaque fois elle réussissait. L'argent, son envie, son culte, carillonnait dans la gorge de la propriétaire maintenant patelinante.

Mine Delamousse avait un faible : elle rafle-lait de son mari, recherché cuisinier de la maison. Lui, laissait aller les choses, restait étranger à ces témoignages de ferveur conjugale. Cette mansuétude pour son mari la reposait, sans doute,

de ses attitudes de majordome à l'égard de ses locataires. Le fils aine traité de bètà par sa mère, car elle n'avait pu le dresser aux ruses de ses frères, mangeait dans un coin. A Lazarine il confiait ses économies de commissions.

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Et Ludine se vit grossir, doutant encore. Quelle honte d'être aperçue ainsi, quelle gène! Et, quand ne fut plus possible le doute, quel épouvantement dans la prévision de tous ces embarras indéfinis, toujours s'accentuant! Jusqu'aux couches elle disparut dans un hameau non loin. Mais la pensée de la mère était absente de son cœur. Elle savait l'enfant de Demathez, ne le cacha pas au Russe.

S'occuper de son fils : avait-elle donc fui le pays pour prendre à Nice la profession de couveuse? Et aussi, dans son horreur de l'enfance, dormait en quelque sorte chez la jurassienne un rêve d'êtres moins tracassiers, moins rechi-

gnards, moins adorateurs de leur petite personne despote. A cette marmaille elle eut souhaité un peu de tenue. Des rudesses même l'eussent séduite, clans le gouvernement premier de la vie.

C'est qu'aux airs tendres elle trouvait sans peine une tendance à s'avachir . Les roucoulements de tous les amours lui étaient insipides. Au fond, selon elle, le monde méritait qu'on le rebâtit sur d'autres fondements. Tous les autres divertissements seraient plus réjouissants que l'amour. De celui-ci on n'userait que par accident.

Non cependant qu'elle se sentit portée vers les fiers à bras, les bien découplés, ceux qui sans gonflure creuse gardent des grâces. Elle préférait les timides qui savent rougir. Aux autres, elle en voulait de sembler ne pas douter de la conquérir. Pour ne lui point déplaire, il fallait qu'on lui témoignât cette discrétion d'expectative, et alors lui venait cette sensation qu'elle aurait quelque mérite peut-être à s'avancer, même à se pencher vers cette sorte d'hommes. Marque de supériorité vis à vis eux, d'une gratuité protectrice, et dans ce cas seulement eut pu s'épanouir en elle la fleur d'amour.

Et elle ne se jugeait pas une courtisane. C'étaient les hommes, qui méritaient le nom de courtisans. Elles, on devrait les appeler des courtisées.

Si elle gardait Demathez, c'est qu'il faisait envie aux femmes. Devant celles-ci, elle s'en parait comme d'une robe attirant les yeux. Et même, elle lui prêtait de l'argent. Demathez faisait les cent coups. Cette vie risquée , un temps , amusa Ludine ; elle n y cherchait pas autre chose.

Pour le Russe, elle éprouvait une délicate pitié. Tandis que, les mains dans les siennes, muettement, longuement il la contemplait, elle restait comme dans une hébétude. A cette fascination par elle exercée, elle ne voyait, en vérité, rien de jovial , elle dont la physionomie était cardée des fossettes imperceptibles du rire. Sous son grand front de madone, au contour découpé de cheveux bruns s' effilant là en mèches torses, fluettes, une longue arcature de sourcils cintrait les grands yeux qui tout sérieux fixaient l'admirateur. Puis, si elle cillait, ses dents petites, serrées, droites semblaient monter la garde de l'ironie de son visage.

Un bouquet qu'elle reçut de lui, un soir dans sa loge, elle le secoua désagréablement : « Des gouttes d'eau à présent pour se mouiller ! « Mais les gouttes ne tombaient pas, et elle se réjouit de cette rosée, cristallisée sur les fleurs et les givrant. Devant ces rebuffades, il ne se décourageait pas. Une fois, en descendant de voiture, il étendit sa pelisse sous les pieds de Ludine,

tant il veillait à l'immaculation de ses souliers roses.

Et, comme il avait été tramer sa maladie par l'Italie dans un rêve blanc, il rapporta à Ludine des photographies de Pompéï. Elle ne les regarda seulement pas, en fit cadeau à Lazarine pour sa petite. Elle chérissait Nice. Que lui importait le reste du monde? Bien sûr, elle aimait l'Italie, le pays des chaleurs rouges, mais elle aurait eu horreur, alors, d'un déplacement. Et puis, c'était si près, l'Italie; elle n'allait pas s'engloutir. D'ailleurs, Nice n'était-il pas aussi le pays des fruits d'or ! la différence entre les deux contrées ne devait guère être que dans les costumes.

Elle s'oubliait à entendre des chants d'Italie. Le chant avait beau n'être qu'une répétition endormante de la même note, une note cuivrée. Cela l'émoustillait, la tenait en haleine, tandis qu'une mélodie à résonnance étouffée de Schubert l'eut laissée froide. Le mouvement léger de l'opérette aussi lui plaisait. Les musiques, comme l'âme, n'ont-elles pas leurs climats? Et justement, quand dans le jardin de la villa les plus hailloneux des musiciens ambulants, à sombreros, à alpargates, aux figures évasives, à la mimique pantalonnante,se mettaient à siffler dans des flûtes italiennes, ou même à battre sur une caisse d'un jaune qui éclatait alors doublement,

elle sentait prendre corps en elle son rêve, forme née du son entendu et semblant à tout jamais perdue dans la dernière note roulante. Et elle regrettait ces hommes à la défroque costumante, qu'elle eut voulus nombreux, chez elle, pour qu'ils lui fissent de leur musique continuellement, tandis qu'elle se rafraîchissait avec ses pastèques comme avec de la neige parfumée.

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Et c'était l'étourdie allure d'une femme sortant, rentrant, repartant encore, afin que s'écoulassent à son insu les heures. Elle montait à cheval, disparaissait vers Villefranche, regardait avec un rapide regard amoureux les baraques de pêcheurs là, pour elle si nouvellement tapissées de leurs filets tendus, semblait enfin être quelque personne à part, heureuse modestement de son secret. Si elle était escortée en ces courses, elle savait d'un art de nature s'envelopper de silences. Et dans ses causeries fuyantes, dans les mots qu'elle jetait, saillait quelque chose d'incommuniqué, d'incompressible, sa psychique substance. Derrière ce point

62 LUDIXE

inexpugnable, elle se retranchait. Le reste, le tout visible d'elle se pouvait laisser apprécier, aimer. Que lui importait ? elle était comme en dehors de ces compliments, de ces amours de phrases ou de baisers, puisque ces choses restreintes n'allaient aucunement jusqu'à sa réalité inaperçue. Et les éclairs d'un rouge intense, les sourires dévoilant la clôture complète de ce cœur, les petits frémissements parfois si clairs de sa voix eurythmique, cette physionomie d'un blanc de magnolia un peu roussi témoignaient, dans le nerveux étirement de certaines lignes, dans la contraction surtout de la pupille par instants pointante, d'une intérieure vie le plus jalousement gardée. Les articulations noueuses de ses agiles doigts, la main longue, évitant d'être prise, révélaient la femme impatiente de tout joug, vite importunée. Ni sensuelle ni mal élevée, elle éprouvait', dans ce monde si mêlé, les désirs un peu d'une spectatrice au théâtre. Au vaudeville joué elle s'intéressait, elle savait se faire tintamarresque, mais sans friser les trop lestes gaudrioles. Et cependant, si elle se réservait, elle n'était point coquette, n'ambitionnait pas d'hommages. Et elle n'avait non plus un type d'homme, tel que s'en forgent tant de femmes qui d'abord essayent d'idéaliser faussement leurs amours. Ce qu'elle préférait c'étaient des

formes crépusculaires, des illuminations de ciel, des gazes qui se déchirent au flanc des monts le matin, au-dessus de la mer vers la nuit. Voyant ces candides beautés de Nature, elle aimait de celle-ci son impersonnalité étendue à l'infini. Un homme eut été par elle vite connu, retourné ; et puis, elle les constatait parleurs, versatiles, ou alors absorbés en d'autres soins. Elle supposait bien l'existence d'hommes sages, mais ne tenait à faire leur connaissance ; cela eut été long, probablement ennuyeux. La Nature, un palmier par exemple, elle jouissait d'en regarder la forme élancée, les découpures lamées des feuilles, le vert rayonnement balancé ; un oranger, elle en chérissait l'arôme, la rondeur de globe du fruit si joliment jaune ; à ces arbres, elle trouvait un air de luxe, à l'olivier surtout du mystère. La nuit ouïe jour ils n'étaient pas pareils. Ilsavaient donc un rapport avec la lumière des astres. Qui pouvait dire tous les liens des êtres ! . . qu'est-ce qui limitait la vie!.. Sans se le définir, c'était à la Nature que Didi gardait son cœur.

Les hommes, pour peu qu'elle les vît en caleçons de bains, lui étaient répulsifs. Elle eut craint de respirer une odeur malpropre de gens pas assez soignés; tout au plus, elle eut accepté dans sa chambre une statue de marbre déshabillée. De facétieuses tendances , la portant à rire de

l'homme en général comme d'une espèce déplumée, pas achevée, l'écartaient de tout abandonnement de soi. . . Et combien, même à une statue, elle préférait un oiseau, un corbeau étoupé, sinon vivant. Ce futé volatile, qui singe les voix, calorgne, tout spécialement l'émerveillait, lui causait aussi une sorte d'émoi par sa fonction quasi dramatique de manger les cadavres.

En chemin de fer de Nice à Monaco, souvent seule selon son goût, elle se délectait de cette fugue à travers la campagne. Comme dans un hamac, elle se sentait bercée dans cet emportement à la vapeur. Si cette route trépidante, cette féerie instantanément et disparue et continuante de pommes d'or, de feuilles luisantes, d'odeurs chaudes, parfumées, se perpétuaient toujours! En cette courte heure, elle s'abîmait dans l'immensité de ce désir, sa sensation présente indiscontinue. L'arrêt du wagon à Monte Cari brusquement la tirait de sa chimère un moment réalisée. Elle se croyait si loin ! là seulement ! où donc son imagination avait elle-trotté ?

Et cependant, par un revirement immédiat, elle était contente d'être dans ce pays, point de départ de ses transportantes illusions.

A la salle de jeu, elle voyait le virus de cette rage circuler parmi les attablés aux tapis verts. Distraction presque chagrine parfois, pour elle, que cet accrochage des regards de tous à la bille qui ralentit ses tours, ces penchements des rôdeuses cherchant à surprendre les veinards, ces souffles suspendus avant qu'elle se case, ces effarements de ceux qui perdent, ces jubilations délirantes des autres. Et sur ces tables, d'où l'entrain semble exclu, elle sentait peser un silence oppressant : exhalation de l'égoïsme caricatural de ces visages truculents ou vitreux, de ces yeux incendiés. Sur la joue de plus d'une joueuse coule le fard, crevassé en de la moiteur. Et Ludine observait, non sans une certaine et inavouée déférence, la vieille Larive, maintenant « à moitié fausse, » qui, dans sa verte toilette un peu démodée, portait sa mantille avec un air de vraie grande dame. De sa main droite dégantée les doigts crispés ne manquaient de ratisser les pièces d'or. Plutôt cependant que de mettre en gage ses émeraudes, elle se serait fait Vécu par des cinquante centimes d'emprunt. On eut dit une duègne de l'espérance quand même. Et sa rapacité aussi elle la

portait en une manière railleuse, vague : •• si mes meubles tombent en lambeaux, on ne saura pas si c'est ma vue ou ma bourse qui baisse. »

Au salon de lecture, Ludine vit tout près d'elle un décavé se suicider. Sans plus d'émotion, se souvenant à peine, le lendemain elle réassistait à la roulette, s'asseyait à la table, coquetant avec les caprices de la bille, comme de connivence avec ses apparents hasards. Une essayeuse du sort, sans enthousiasme. Et ses yeux luisaient, avec d'incertaines transparences. Puis, sans trop tarder, elle s'allait récréer à la salle de musique, où, des jours, elle retrouvait un mélomane, par elle surnommé le marquis de Bois-Flotté, parcequ'il se retirait du jeu si sur ses petites avances il gagnait seulement un louis.

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Quelquefois elle revenait de Monaco vers minuit en voiture, par la route __ à cette heure élyséenne, avec l'ami Hardy. Grande se faisait la liberté de la causerie, car ils n'étaient pas amants. Et cependant, toujours en ces libres propos se glissait une sorte de réserve, le piquant de la causerie. Certaines phrases se suspendaient à leurs lèvres, et ainsi elles s'approfondissaient en eux, et les silences de quelques secondes qui suivaient s'accordaient avec les voilements perméables des choses autour d'eux, pour les pénétrer d'une intimité. Comme ils riaient de bon cœur, sans vulgarité, en leurs récits moqueurs de la jour-

née, en leurs définitions sanglantes de tel imbécile, de tel arrogant, de tel coup du sort!... Eux allaient à Monaco, bien plus pour voir, s'amuser des autres, que pour le jeu même ; eux ne se passionnaient, ne s'emballaient pas. Ils se rencontraient, comme s'ils s'étaient donnés le mot, sur ce terrain de neutralité où demeurent les gens d'esprit. Aussi, leurs retours à cette heure nocturne étaient quelque dépouillement des individus, des événements. Ils creusaient les dessous, cela toujours à la française et sans apparence philosophique, sans grands mots alourdissants. Avec cet homme point entreprenant elle se sentait, se mettait à l'aise. Ce qu'elle voulait de lui, elle ne le savait pas ; sans doute elle ne voulait rien. En ce va-et-vient de leurs langues traçant, précisant le chemin parcouru, elle se plaisait; elle ne songeait à rien d'autre, en cette revue ironique du passé, qu'à jouir de la minute présente. Et ces rares heures, où l'on ne pense à ce qui fut que pour en rire, où l'on ne prévoit pas le lendemain, ne sont-elles pas la félicité même? Plongée au fond de la voiture découverte, elle était matériellement très écartée de Hardy, et ses yeux, tandis qu'elle causait, se promenaient sur les feuilles spectrales des oliviers. Brusquement il lui arrivait d'interrompre son compagnon, de lui serrer le bras, en lui avouant une

impression de terreur. Les oliviers avec leur teinte d'un blanc indéterminé, leur petit bruit froissé, leur tremblement continu, lui faisaient peur. Mais ce bras pris à Hardy, bien vite elle le quittait et comme avec un pardon demandé de cette sensation stupide. Et recommençaient plus vivement les rires, les implacables aperçus sur la vie. De cette préoccupation, elle détestait de parler. Rien ne l'eut blessée comme de la supposer susceptible de telles idées. Elle les refoulait en elle. Aussi grandissaient-elles enracinées, fixes, à son insu.

Cet homme ne lui demandait rien. Il semblait content de causer avec elle de tout. Il était désintéressé lui, sincère, spirituel... Mais elle s'imaginait, du même coup, qu'elle ne pouvait l'avoir à elle, vivre avec lui. Ça rentrerait dans le commun, alors. Elle serait sa maîtresse, ce qui ne serait plus drôle. Non, sa valeur, son originalité, à lui, consistaient en ce qu'il parût l'aimer en vrai ami, pour lui causer tout franchement. . . Et l'attitude presque garçonnière de Ludine avec lui déterminait leurs rapports à ne point varier de cette ligne spéciale. Ce qu'on remarquait très bien entre eux, c'étaient leurs manières froides ; on aurait parfois cru qu'ils se détestaient même. Et dans cette toute extérieure gouaillerie se nouait leur attraction réciproque.

Dans leur contenance, ils résistaient avec autant de naturel contre un rapprochement qu'ils s'entendaient en réalité l'un et l'autre.

Hardy, d'un blond ardent, avait des yeux » de carpe frite, » le nez très joli. Ludine, qui ne supportait d'un homme ses mains aux entournures de son gilet, aimait celles de Hardy dans les poches de son veston boutonné jusqu'au haut. Irréprochablement ganté toujours, il s'asseyait à califourchon sur une chaise, et tous deux, sans que jamais il lui fit de compliments, partaient à bouffonner.

Jamais non plus il ne lui parlait de femmes, de ses rares maîtresses d'une nuit. Cette réserve était-elle affectée? n'était-elle pas commandée plutôt par le savoir-vivre? Cependant il cultivait une femme rangée. Quittant ses amis le soir, il se rendait d'habitude, toujours sans rien dire, chez celle là. Et Ludine lui savait gré de ces silences sur elles. Ne lui prouvait-il pas ainsi quelque prédilection plus haute, raffinée! Elle l'en estimait un gentleman.

aïs l'ami de Ludine, son familier ignoré, c'était Dani, élève en pharmacie, sa compagnie préférée avec Lazarine. Il lui fallait quelque atmosphère de chaleur, où plus à l'aise elle se replongerait dans son propre cœur fermé. Elle se sentait s'intéresser à ce garçon, à ses heures rieur, à ses heures studieux. Dans son laboratoire il piochait dur. Sorti de la pharmacie, il oubliait sa chimie, savait organiser une décoration de carnaval, se travestir joyeusement, se poster non sans grâce sur un char de masques. Pour lui, Ludine devenait condescendante; elle savait qu'il était heureux d'elle, de sa vue, de son badinage. Certains airs sou-

cieux, quelquefois, pouvaient être de la jalousie; elle ne répudiait point celte supposition. C'était un secret qui lui était doux, ces rapports singuliers, et son affectionnement s'alimentait de tout le vague qu'ils comportaient. Ne pas se rendre compte de cette sensation, la laisser croître inexprimée, en même temps s'afficher avec d'autres, elle jouissait de cela, en femme qui se vêt d'une draperie aux plis compliqués. Et elle s'amusait à entendre les récits par Dani de ses amourettes, comme elle aussi lui contait des détails farce.. Joyeuse confraternité, où s'épanchaient des confidences. Elle parlait donc à plein cœur avec ce garçon de plus d'abandon, plus simplement plaisant que Hardy, un peu poseur lui, presque agaçant dans ses taquineries.

Et elle passait, dans les bals, au carnaval, capricante et indifférente. Elle n'affectait detre donnante d'elle ni sèche. Elle Ruinait les pierrots, effleurait leur grotesque personne d'un coin de sa manche voltigeante. Si quelque méphistophélique adorateur se prenait à lui sourire de salisse moustache aiguillonnante, de son œil sourcillant, de toute sa tête astiquée, ou si un faux gentilhomme copiait à ravir les grands airs humbles des fidèles chevaliers, oh ! que joliment elle lui mimait quelque lazzi futé, puis l'escarmouchant glissait de sa vue, ne laissant que l'écho fuyant de la soyeuse étoffe blanche de son domino. Titillement des tarlatanes, des

mousselines, des fanfreluches qui s'envolent tourbillonnantes : rien de plus. Ou au Corso, marchande de fleurs très offrante, de sa voiture elle vous grêlait les trop curieux de confettis invisiblement sous le floconnement des pétales. Et, par derrière ce mutin frou-frou de ses costumes, elle ne s'en faisait pas accroire. Même elle ne supportait qu'on la prit pour autre chose, qu'on pensât d'elle plus loin que ce qu'elle montrait. Et elle ronronait comme se frôlant à une bimbeloterie.

Le pauvre Russe, sans une plainte, restait dans sa loge. Aux bras d'autres il la voyait danser. Il se disait qu'elle ne les aimait pas plus que lui. Imposer ses douceurs splénétiques à cette fille qu'il aimait! jamais! Il y avait une abnégation sublime dans ses silences. Et l'assidu Wyl, en une mystifiante surveillance, pour distraire sans doute les ennuis de '•son cher ami », lui versait du Champagne; lui seul pourtant vidait sa coupe. Et quand Ludine revenait un moment, le Russe considérait cela une faveur, cette minute dérobée à ses plaisirs de folle presque honnête...

Elle ne crut pas d'abord à saphthisie, puis, la constatant bien déterminée, elle n'y prit guère plus garde, eut une tristesse comme pour un malade quelconque. Elle ne songeait pas à

exploiter cet homme. Ne pensant pas à elle, elle ne prévoyait pas l'avenir... Chaque jour elle continuait de vivre à ses frais, comme rien de plus simple. Il acceptait toutes choses, lui accommodait si parfaitement sa vie ! . .

Ainsi, pour elle, la solitude et la vie échevelée contenaient un charme pareil :

s'oublier dans la première, s'étourdir dans la seconde. Ne se rattachant à rien, elle ne se fixait pas. Peut-être elle eut voulu, au bout de son regard, quelque point d'éternité qui ne bougeât pas. Cela tremblait au-delà d'elle , comme les lointains tremblent. « Je sais bien, je sens bien... mais je ne peux pas dire... » ce joli mot interjeté en ses causeries décelait ses dedans. Mais déjà était refermée la fente toute étroite au zinzolin rayon ; plus ne restait que le retroussisde sa lèvre...

Simple et complexe, elle avait capelutionê,

sans qu'il lui en restât d'autre marque que l'abstention de toute préoccupation à cet endroit. Le besoin de s'épancher, de chercher des confidents, de se faire plaindre, cela ne lui venait pas en tête. Elle n'était pas femme en ce sens, n'ayant pas les attractions vers un mâle. Et aussi elle sentait que ses ennuis, souvent immenses, nul ne les comblerait.

Une fois elle s'était réjouie d'aller regarder dans un télescope, et elle s'étonna qu'une planète apparût telle qu'une pastille brouillée, fourmillante. Quelle frime, ce gros instrument semblant promettre la vision de merveilles ! on y voyait encore moins qu'à l'œil nu. . .

Qu'une femme eût des idées politiques, étaitce bête !.. se donner de l'importance ! pourquoi? . .

Et sous ses doigts, à table, des mies de pain se transformaient étrangement en têtes de brigand, de jokey, de chouette... Un instant, ainsi, elle fixait une plaisanterie, un souvenir.

Et dans les éclats des fêtes, leurs tournoiements, leurs prismatiques lumières, les ondoyantes étoffes qui chatoient sous les lustres, les habits des hommes opposant une uniformité exacte, presque mortuaire, dans ces éclairs électrisants des soirs, elle était emportée avec une vitesse furibonde vers un gouffre aux ombres veloutées...

Et les hideurs aussi, dans tout ce monde, éclataient pour elle : de telle faraude elle se gaussait, qui à ses domestiques ne parlait qu'en sacrant et leur faisait manger ses biftecks recrachés ; à celles-là elle trouvait des têtes de clown ; à telle autre elle collait dans le dos un sobriquet ; à celui-ci, une figure à claques, elle fronçait le nez. Les dégaines dandinées, empesées ou redondantes, les profils sournois, les mains disposées exprès, les disloquées, grimaçantes misères de l'humaine physionomie si insipidement retapée, comme elle les empoignait d'un geste fracasseur, amer, pour les jeter derrière elle dans un rire ! En cela, elle s'entendait avec un tout grave contrefaiseur des gens, Nathaniel, joueur d'Offenbach, à l'allure dégingandée, portant un gibus, malgré qu'il fût si grand qu'on l'appelait l'éteigneur de réverbères, Nathaniel prenant quand il n'a rien, donnant quand il a, ce qui prouve que le juif chez lui était mâtiné. Et quand, à un dîner de partie à l'hôtel de Paris, on apercevait un couple jobard, il se ménageait la sortie avec Ludine ; ce grand diable d'homme, imperturbable seigneur correctement ployé en demi-cercle, vous enlevait sa dulcinée.

Et elle ne se laissait pas aller avec un russe, dont elle apercevait à la promenade des Anglais la jeune femme. Ce russe eut beau la harceler de

SO LUDINE

ses attentions. '• Vous fuyez les rhumes de la Russie pour prendre ici la coqueluche? » Elle trouvait de la platitude à tromper, n'admettait pas qu'un homme eût deux femmes. Et comme un autre boyard lui faisait cette déclaration : « Plus un homme couvre une femme d'or et de diamants, plus il a le droit d'être aimé, •• — •• des caparaçons préparatoires de l'amour alors, - de répliquer Ludine.

Et elle s'abandonnait à des regards qui fraternisent, à un parler complaisant, avec des gens de sa classe. On eut dit qu'ils comprenaient les permanences de son origine peuple; entente aussitôt et simplement établie. Puis vite, réapparaissait hautainement la grande cocotte.

Les cochers s'engouaient d'elle, car elle leur donnait de gros pourboires. Quand elle passait, plusieurs, la main saluante au chapeau, se haussant sur leur siège, s'offraient à la conduire gratis. Elle avait l'impression de vivre plus vivement qu'à pied, dans le roulement d'une voiture. Elle eut aimé que ses sensations fussent accélérées toujours.

L'été, dans les jardins de Nice, elle dansait aux bals champêtres, Lazarine avec elle. Un paysan annonçait que tel jour le bal serait donné dans la campagne de tel horticulteur. Et là elle était rendue à une joie pleine : épanouissements sans trêve, valses sautillantes, familiarités cordiales. Ils la respectaient tous, étaient fiers en un sens de cette femme, presque niçoise par sa sympathie pour eux, par son parler alerte de leur dialecte, par son adoption de leurs coutumes.

Pendant quelques jours, elle s'amusa d'un jardinier qui, saccageant ses parterres, déposait chaque matin à la villa Delamousse un sélam. Le brave homme ! il voulait l'épouser.

Et des attitudes flâneuses se prolongeaient, durant des matinées, des après-midi. Non qu'elle se fit veule, ou même s'alanguit. Non, dans la robe de chambre un peu flottante, la paresseuse, les cheveux tordus en nœud sur la nuque, gardait ses éveils. Prête à se sangler dans son amazone, toute dispose à quelque course non encore connue, elle semblait, en son logis, n'avoir pris tige, se bercer fredonnante, sans terme. Cela, sans avoir des imaginations, sans se fabriquer des aventures d'amour. Adorablement elle se contentait, des heures, de ces chères choses que lui contaient les couplets cascadeurs, et aussi murmurants, et surtout satiriques de ses chansons.

Par les grosses chaleurs, elle faisait la nuit dans sa chambre. Sur un guéridon de peluche indigo, elle jouait, à la lueur des bougies, avec des pierres précieuses non serties, à elle confiées par le Russe en ses absences... Entre ses doigts c'était un précipitement de cailloux du Rhin, d'améthystes, d'aigues-marines, de topazes, de lapis, d'œils-de-chat, d'opales. Volupté d'optique et de toucher ! Elle s'étonnait de voir, dans ses mains, passer vite à travers elles, reparaître et réchapper ces larmes non mouillantes, ces feux sans brûlures, ces ruissellements secs. Elle s'émerveillait devant des bleus où semblent trembler des ondes. Elle se plaisait, elle l'ironique, dans ce mirage d'éclipsés et de miroitements. Elle aimait demeurer en face de l'illusion, causée par sa rétine et des morceaux de pierre. Dans un petit espace, que de resplendissements n'accumulait-elle pas ainsi? Elle s'enorgueillissait de se créer, là, le plaisir de ces beautés que donne le disque solaire s'abîmant dans les eaux. Et la preste artificière ne s'arrêtait que peu à contempler spécialement une couleur séparée. De ces diversités, de ces contraires combinés, elle se forgeait une harmonie. Une manière de musique, mélodies arc-en-cielées, tons de pastel soupirant l'ombre, champs perdus d'hyacinthe à la bleuâtre ourlure... Mais quelquefois dans la flamme

épandue, tournante, la fille incrédule guignait l'opale, comme voulant lui ravir le mystère lilas de ses teintes. Involontairement elle se préoccupait de l'indistinct de cette blancheur ; celle-ci lui semblait de la nuance d'un rêve conçu à l'aube... Sur sa main, l'opale jetait des rougeurs de soir, des feux de vitraux qui s'allument dans une nuit d'abside. C'était plein d'attraits, sans doute; mais elle refusait crédit à une pierre qu'on dit exercer d'occultes influences. Et en même temps elle lui en voulait de concentrer en soi une énigme, sur soi l'œil alors moins caustique de la manieuse... Bien des fois aussi ce jeu singulier de pierreries ne causait pas de sensation précise à celle qui, dans le nonchaloirde l'heure, versait cette sorte de sablier du temps, sablier aussi multicolore que l'âme de la femme était fugitive...

A toute couleur, elle préférait le pourpre, plus encore le noir.

Et les modestes fleurs l'attiraient, l'étoile surtout de l'héliotrope d'un bleu indéfinissablement subtil. Les tubéreuses avaient trop de fragrance... Entre les parfums aimés, la verveine, pensait-elle, à la longue écœure, la violette est trop portée, l'héliotrope seul toujours exhale une discrète essence.

Sa manière de marcher était une séduction. Je ne sais quoi de rlrytknié et de fatal. On sentait comme une ondulation, qui devait être et toujours serait et vous entraînait... Comment ce qui était si réglé pouvait-il avoir cette grâce ? Invinciblement elle avançait, comme sans arrêt concevable ; et le mouvement et la pose impassibles du pied cambré, et la minime flexion de la taille droite, et le feu fixe des grands }"eux d'où, par intervalles, coule une lueur fauve, sans jamais un battement des paupières, disent qu'elle ne supporte, tout^ au plus, que des tangences. Et. dans cet avancement illusoire, dans ce va-et-

LUl'INE kl

vient trompeur, elle garde une sinueuse immobilité. De la voix métallique le résonnant timbre un peu dur signifie que toute indiscrétion serait irrépondue. Comme cette voix scandait, en une mesure concordante, l'insondable, l'inexorable fluence du pas, de tout le corps !

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Et des daturas de la villa filtraient des odeurs trop embaumantes. L'atmosphère du jardin, quand cessaient les brises de la mer, semblait, sous l'acre parfum stupéfiant, languir. L'horizon de montagnes, au soir, se distançait avec les coupures des rocs qui émergent bleuis. Cela formait quelque amphithéâtre bientôt nageant dans une vapeur lactescente, où trempait la pensée de Ludine, sourdement vagueuse...

Et une nouvelle pensionnaire, que Mme Delamousse, parodiant son nom, désignait avec son petit rire oblique du nom de » guenillon », effrayait Ludine par sa crasse invétérée. Cette comédienne, aux rôles de soubrette, point infé-

LUDINE S9

rieure à ce genre adroit, accort, — quand elle quittait la scène, usait invariablement, pour que se défit le plâtrage de son fard, de cold-cream, et, s'imaginant revenir au naturel de son visage, se délayait au contraire une couche composite. Parfois Ludine, s'en prenant à des riens extérieurs, tout adventices, eut torchonné cette fille jamais débarbouillée. . .

Et lui vinrent des fétidités encore inéprouvées, quand, un soir, la police fit une perquisition. Justement on jouait au sous-sol chez Mme Delamousse, qui, en vedette sur le perron, introduisit ces messieurs dans le salon de Ludine. Ils s'y buttèrent à un magistrat de la ville. Et, comme ils s'étaient retirés en s'inclinant, Ludine de la croisée aperçut la propriétaire, dont le poing sur la genou relevé dansait une gigue avec cet accompagnement : ■• Digue li que vingue » .

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Quelquefois maintenant, avant de se coucher, la tulipe d'albâtre suspendue par des chaînettes de nickel épandant une clarté vespérale dans la chambre aux murs tendus de soie bouton d'or, brochée de fleurs noires, Ludine avait des impatiences. Elle restait tressaillante, comme intérieurement frileuse. Et, presque dévêtue déjà, elle se serrait dans sa rotonde vite agrafée, et, la tête entortillée d'un voile de gaze, disparaissait vers le rivage. Là, elle cherchait un endroit d'ombre, de silence. Elle s'y arrêtait, une lassitude dans la physionomie. Dans cette villa, des choses qui ne lui apparaissaient qu'à des intervalles d'une intime luci-

dite, de ces choses qui lui tenaient au cœur, s'en allaient d'elle, lui manquaient. De fiers instincts en elle se rebellaient. Si sa mère n'était pas si loin! sa mère, à qui à peine elle écrivait, à qui elle laissait croire que Demathez l'épouserait au premier jour. Ce n'était rien ce qu'elle savait, sa mère. Et pourtant, si elle l'avait eue là, il lui semblait bien qu'elle seule eut su préciser, achever ses pauvres pensées confuses... Près d'elle, la Méditerranée, immense chose obscurément mouvante, lui disait, par son retirement lourd, grincé sur les galets, par son clapotis, quelque litanie de ses peines. Et elle s'en revenait avec le regret désolé de ce qu'elle ne trouvait pas dans Nice, de choses plus simples, plus secrètes, et saisissables, comme le serpolet de son pays. . .

Son teint prenait des matités, et sa poitrine restait bombée telle presque qua une fillette. Gardant des ténacités, desanfractuosis tépareilles à la composition, à la structure des roches Jurassiques, elle dormait les poings fermés. Elle étonnait les Niçois par certains côtés entiers de sa nature. » Sagace comme un singe, féroce comme un chacal, sobre comme un chameau-', lui disait Nathaniel. Ne touchant aux coulis d'écrevisses, elle se faisait servir une soupe paysanne, et, si elle buvait du Champagne de la meilleure marque, combien elle eut préféré les clairets du grand-père ! Et elle vivait à la vapeur pour ne pas trop entendre l'interne

chantonnement natif, qui, ne trouvant son écho au dehors, l'eut écrasée d'une nostalgique tristesse. Elle ne pouvait, en conséquence, que sentir le vide horriblement creux de cette vie, à des instants de clairvoyance. Dès qu'elle réentendait, dans le silence surtout des matins, ses voix originelles, tous ses amis lui semblaient plus légers que des plumes emportées...

Elle n'était pas, à vrai dire, fille comme toutes ces drôlesses, qui soutirent de l'argent aux hommes, se ramollissent dans la chair ; elle n'avait point leur rire, qui pétardait. Ludine gardait des affinements. Elle fuyait ces parlottages, où presque toutes tuaient le temps. Elle ne cherchait à effacer qui que ce fût. Mais il y avait pour elle des heures d'un état de malaise... Des expectatives l'obsédaient à ses réveils, quand lui revenaient des voix enrouées, glapissantes. Que faisait-elle au milieu de tout cela? en face de ces tables couvertes de mets qui gorgent, devins capiteux, parmi ces émanations vénéneuses, où toutes ces filles se gaudissaient,

se démenaient, avec une intempérance bacchique ]

Et, dans cette villa de Mme Delamousse, il lui semblait sentir, concevoir une invisible, une étrécissante étreinte... C'était, par moments, la sensation de ne plus se ressaisir, d'être psychiquement embarrassée dans quelque tissu aux infimes fibrilles enchevêtrées, étouffantes, d'un blanc vitrifié d'air qui brûle, puis soudainement ternies sous un souffle pernicieux... Elle, si énamourée de ses intimes retraits, comment supportait-elle cela? Si elle avait pu s'ouvrir au Russe, il ne l'eut pas comprise. Dani, elle eut eu honte de lui avouer ces internes répulsions, d'ailleurs en un sens inexprimables. Et plus ce joug, dans la villa, lui était odieux, moins elle se connaissait de courage pour même laisser discerner sur sa figure ces sentiments. Si franche, si hardie qu'elle fût, Ludine en venait à louvoyer devant la matrone, à qui elle en voulait de se témoigner maintenant si mielleuse...

Et, de bonne heure, étendue en travers du lit entouré de sa moustiquaire, les oreillers rejetés, passait devant ses yeux, encore lourds de la défilée des nuits blanches précédentes, le souvenir de sa chambre au pays, du feu dans la salle en bas où elle savourait les flammes joueuses, les braises rutilantes. Elle se revoyait là-bas, rencognée plus qu'assise dans sa petite chaise basse, le menton dans les mains renversées. Et l'angoisse, causée par les tantes, avait tiédi dans sa mémoire. Elle réentendait sa bonne, lui racontant de vieux contes, pour elles deux de vraies histoires; elle 'était éblouie de son clignotement insisté; elle se rappelait avec

une sorte d'amour cette gardienne de sa toute enfance. La Séraphine lui semblait tant vieille, comme plongeant les racines de sa vie dans un passé très reculé et connaisseuse de bien des revire grands-pères, de bien des revire grandsmères. C'avait été quelque prestigieuse génératrice pour la petite fille. Mais bientôt Ludine du revers de la main s'essuyait les yeux, car elle n'était pas sentimentale, et elle se fut jugée ridicule de s'en donner l'apparence.

Elle se remémorait aussi, s'en impressionnant bien autrement que jadis, la bizarre Dialie, qui un peu guignante, toute recroquevillée, mal penchée sur son bâton, menait ses rares chèvres par les roches. La tète emboursée dans ses câlines, cette petite vieille avait été laissée par son bonhomme, cassé lui aussi et surnommé Jean Guignol. Décampant de chez lui pour s'atteler à des maritornes à quelques lieues de là, il revisitait sa femme, essayait de la dévaliser. De ce côté elle méritait compassion, à cause aussi de son existence dont elle rognait les plus simples besoins. Mais sans prendre rang précisément dans la classe voleuse, elle rentrait dans le genre grapilleur, attrapeur. En vérité, on ne pouvait rien articuler de très compromettant contre cette pauvresse, à de certains jours pourvue en plus de quelques légumes, d'un ou de deux

fagots. Et on la redoutait plutôt avec ses airs rogues, ses paroles singulières, ses demiphrases. Indestructible avorton cette Dialie, qu'on ne se souciait de rencontrer, mais qu'enfin, tout en biaisant à son approche, on saluait. La petite Ludine aimait aller chez elle ; ça sentait bon les reinettes chez la Dialie, et pis les chèvres... A la fillette, dont les regards fins ne lui échappaient pas, qu'elle flairait sarcastique, elle pronostiqua des chances de toutes sortes. Cela peu à peu avait avivé chez l'enfant des curiosités. Des pommes cependant de son petit verger, qui affriolaient Didi, la vieille jamais ne donna une seule, et cette ladrerie étonnait la donneuse gamine. Ludine avait bien précise la vision de la chambre de cette Dialie : dans la pièce usée au plancher en terre cabossé, aux très rares meubles en sapin, la vastitude de la cheminée dominait; là, malgré le feu, restaient de grands coins de ténèbres. Les blanches cendres de plus en plus blanchissaient et intensivement, sous la poussiéreuse lumière tombant d'aplomb du ciel. Ces aridités de blanc finissaient par se mêler au noir des coins, de sorte que tout à la longue se réduisait en quelque bouche énorme de four, où ne discontinuait de claqueter la sèche voix de la vieille. Et elle lui disait, doucereuse à cette appellation : « mon belau » , vocable

patois qui signifie petite chèvre. Ce n'était pas simplement parce qu'une chèvre l'avait allaitée, ce nom donné à l'enfant ! prévoyait-elle donc les cabrioles futures ? même aurait-elle été plus que devineresse, maléficieuse peut-être, cette rusée?..

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Des heures, elle souffrait de fatigues accablées. Son visage se plaquait des tons rosâtres, exsangues de l'anémie. Impétueuse et s'appauvrissant, elle avait été cela de naissance...

Au sortir d'un bal, elle tomba malade d'un froid, avant négligé de se couvrir. Les courbatures tiraillantes la tortionnèrent, la déjetèrent. Chez une compatriote, une veuve, qui lui offrit de la loger, elle se disposa en sorte d'accueillir sa mère. Lazarine la soignait. La mère ne put voir en celle-ci qu'une amie de belle et dévouée humeur. L'hôtesse cependant, quoique non sans élasticité dans son embonpoint, encombrait

Ludine, qui la baptisa de ■• Sainte-Thérèse bien grasse ». Et à mesure qu'elle se remettait, mère et fille, sans d'ailleurs aucune préoccupation religieuse, ne détestaient d'entrer dans les italiennes églises de Nice. Elles en goûtaient le silence, empli d'encens et décoré de voyantes tentures. Ludine se reprenait presque à n'aimer que sa mère. Sa vie de hasards lui causait des exaspérations. Maintenant elle redevenait fille sage, avec ingénuité. La mère questionnait de ci de là, mais n'avait trop l'air desavoir. Elle voyait bien à peu près les choses. Pourquoi embarrasser sa fille en des explications ridicules? Et puis, Nice lui plaisait, Dani évidemment était honnête; Demathez, il est vrai, semblait singulièrement effacé. Mais enfin on n'avait pas changé la petite Didi, toujours simple d'apparence, toujours d'ambre et imprenable sous sa pupille rétrécie, douteusement écouteuse. . .

Et entre elles deux il s'établissait une entente. On se rejoindrait, on vivrait à Nice paisiblement, un jour. Le moment n'en était pas venu. La mère avait affaire au pays. Et puis, ça \x\ijebillait dans les bras, les jambes, d'être inoccupée. Avant un mois, elle dut repartir. Toutes deux n'avaient pas été sans se parler de l'enfant, qu'on élevait dans le Jura.

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Sa mère auprès d'elle, Ludine avait eu un espoir de bonheur qui la crispa, lui faisant plus mal qu'un chagrin... Et, dans la détente, il lui restait au cœur une piqûre...

Puis, découvrant à sa vie des incertitudes, ses idées s'orientaient perplexes vers l'avenir. Mais, comme elle ne comptait pour rien le Russe, il ne lui fut pas venu à la pensée de demander quoi que ce soit à cet homme. Entre Demathez et elle, au contraire, les ressources de celui-ci semblant compromises, des rapprochements se firent ; d'ailleurs, l'apparentage par le lieu d'origine les reliait.

Et, éprouvant des dépits, elle se raidissait,

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avec, sur le visage, des sous-entendus pleins de protestations... Elle se laissait aller à dire des mots baroques : •• une mouche qui bourdonne aux oreilles, c'est signe de mort. •• Mais, ayant en exécration les jérémiades, elle fut tombée dans un abîme, les yeux écarquillés et véhémentement...

Et c'étaient, à la villa Delamousse, des jours de fainéantise, que ne coupaient point les heures forcées de coiffure, de soins de sa personne. Certes, elle ne lambinait en désœuvrée. Pourtant, elle perdait, reperdait ses jours. On eut dit une joueuse distraite et errante. Tout, en vérité, par moments, lui était égal. Il arriverait ce qui arriverait. Rien de précisément tourmentant ne la poignait, mais elle ne rencontrait décidément pas la chose convoitée. Quelle chose donc? elle n'aurait pu la dénommer, et peut-être n'y avaitil pas d'expression qui en traçât les contours. En somme, cette chose, c'eut été dans sa vie, tout autour d'elle, une consistance jusqu'aujourd'hui manquante, oui, la possession réelle de ces terres brûlées que rêvait déjà la petite Ludine, de ces félicités uniques que dans son idée celles-ci comportaient à l'infini...

Mais quel art toujours dans ces petits riens si vivants de l'habillage ! et c'était le jeté de la robe derrière elle, et les petits coups de pied rageurs

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