LUDES'E
dans la traîne, et le renversé de la tète un peu penchante, et ce froid du visage refermé, et ces secouemeats impatients de la taille, et. dans toute la femme, un air de soudaineté, d'attente...
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Un matin, allant payer une note à la blanchisseuse, elle se trouva en face du matelassier, le mari, râlant dans la chambre toute pleine de soleil. La femme était en courses indispensables. Ludine était là maintenant. Il fallait bien rester. En pareil moment, elle n'allait pas abandonner cet homme, un Piémontais à qui elle avait glissé maints petits cadeaux pendant sa maladie. Croyant par ce râle d'agonie, d'elle ignoré, qu'il manifestait une soif ardente, elle lui versa à boire. Mais dans la gorge ce fut un glou-glou, l'eau dégoulinait par les coins des lèvres. Le moribond, sans plus aspirer l'air, hoqueta, rumeur finale du corps spasmodique et
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écorcheuse de tout l'être de Ludine. La bouche restait ouverte, et Ludine eut peur de ce trou, qui toujours semblait demander quelque chose. La courtisane fut magnanime. Elle ferma et la bouche et les yeux, se sentit moins effrayée. Si elle eut réfléchi, elle n'eut rien fait de tout cela, bien sûr. Les bons instincts cependant avaient reparu de la petite paysanne, serviable au pauvre monde...
Elle fit dire une messe d'enterrement, y assista avec Lazarine. A leur retour à la villa, Lazarine ne parvenait à égayer son amie, dont l'esprit était à " la caisse » , recouverte d'un laid drap noir usé...
Ne se souciant pas des religions, elle gardait secrètement au fond d'elle des croyances qu'elle n'avait pas reçues par apprentissage. Elle était convaincue de certains pouvoirs ignorés, pas imaginables, et, tout en doutant de son âme, elle était sûre, le matin encore, d'avoir senti contre sa joue, la nuit, dans la pièce bien close, le souffle glacé de quelque chose d'inconnu qui eut passé là. . . Et cet effleurement sitôt évanoui, elle eut voulu l'approfondir. Ce n'est pas tant qu'elle eût peur, mais elle en restait affectée. Lui était-il arrivé un malheur qu'elle ignorait? arriverait-il dans l'avenir? Sur ces ambiguïtés, elle aimait à consulter les cartes,
qui la renseigneraient peut-être. Toute jeune, n'avait-elle pas pris plaisir à les toucher, avec la vieille bonne! Et, sans qu'elle réfléchit autrement sur cette créance, saillissait de ses inclinations premières comme une logique de conviction. Les Egyptiens avaient fait emploi des tarots, appris ainsi, disait-on, des événements futurs. Cette antique renommée serait-elle vaine? Ces figures bizarres, tronquées, leur ordre varié, devaient renfermer pourtant une signification. Bien fin, bien heureux et privilégié, qui déchiffrait ces choses. Initiée par une tireuse experte, quand dans la suite elle battit les cartes, disposa le jeu, une petite moue toute drôle disait qu'elle ne croyait qu'à demi à sa science. Sous ses doigts, les cartes pouvaient mentir. D'elle elle avait une piètre idée. Et, en vérité, Ludine, l'inverse d'une sacerdote, ne fut point parvenue à prendre les airs graves, si nécessaires à l'affermissement des crédulités. Aussi, elle eut semblé à Séraphine la ■• petite farfadette « des premiers ans, quand elle cherchait ses présages. . .
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Une fois, un jeune homme lui passa devant les yeux, durant une partie à cheval, avec d'autres du reste. Sa peau, un moment, lui parut fraîchir. Non que le cœur cessât ses pulsations calmes. Cependant quelque chose en elle, dans le sang peut-être, avait coulé plus doux, et pas du tout moqueur. N'était-ce pas beaucoup pour cette fille de demeurer, en présence d'un homme, dans une attitude presque absorbée? Qu'avait-il donc ce Giulio, pour arrêter son rire? Un joli nom de là-bas, sans doute; c'était déjà un point de gagné... Oui, làbas, en Italie, ils devaient tous être beaux, et gracieux, comme lui. Elle éprouvait cela à peu
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près, et il lui entrait dans l'âme ce Giulio, avec une sorte de ressouvenir de rêve d'un pays pas connu, mais espéré. Puis, il ne parlait trop, se tenait à part, avait un genre simplement dédaigneux, pas freluquet... Et cet homme, à qui elle ne put dire un mot, l'occupa. Et vite Mme Delamousse rapporta des bruits infâmes : ce jeune homme était installé dans un hôtel avec un monsieur âgé, ils ne se quittaient pas... Merci, il pouvait faire le dégoûté avec sa bouche méprisante, pensa Ludine, et, le rencontrant, elle n'y songea plus...
Et moins folâtres étaient ses danses. . . Dans de longs sommeils elle eut aimé à se baigner, oublieuse... Mais pleins de ressauts se faisaient les endormements, et trop prompts les réveils. Et, irritable, des frémissements la gênaient à faire ses ongles.
Apprenant le mariage de Hardy : « Il épouse une femme rousse, les enfants seront beaux! » C'est tout ce qu'elle trouva à dire. Ils ne se revirent pas. Et Dani s'en était allé finir à Marseille ses études de pharmacie. Et le Russe tombait dans une atonie. Comme Demathez l'appelait à Paris, elle voulut partir, tentée par un nouvel inconnu. Demathez saurait se débrouiller...
De nuit, aidée de Lazarine, elle fit ses malles, dans une clandestinité falote. Si la femme du sous-sol allait les surprendre !. . Et, derrière les rideaux tirés, recroisés, derrière les portes verrouillées, sous le vacillement d'une seule bougie passée de l'une à l'autre, leur effarement se déguisait mal dans leurs pas comptés, assourdis par les pantoufles, dans leurs voix étouffées, par moments bourdonnantes. Elle devait y réfléchir une dernière fois, répétait Lazarine, avant de le planter là, son Russe; elle ratait une fortune, peut-être ; c'est Wyl qui manigançait des choses, il avait l'air trop content ; et dire que le Russe se croyait l'obligé de cet homme pour toutes ses prévenances... Oh! Ludine le connaissait, ce Wyl ! elle se souvenait des •• quelques louis » demandés à « la boyarde », jamais elle n'en verrait la queue, pas plus que de son bracelet d'écaillé à incrustations d'or qu'il avait emporté chez un bijoutier introuvable. N'importe, c'était décidé, elle partirait, sans plus réfléchir. Ce qu'on lui avait dit, Mme Delamousse surtout, même Lazarine, contre Demathez, un sauteur, la disposait, ce semble, en sa faveur. Combien cependant elle aimait Nice ! . . Elle reviendrait ; toutes deux alors se monteraient un magasin ; ils pourraient s'y frotter, les hommes!., que oui ! elle en avait assez, elle aussi, Lazarine, de cette
villa, de la « saprée tourte... » Quand demain celle-ci viendrait aux renseignements, elle lui en fournirait, vaï. Faudrait que la petitese taise. . . " N'est-ce pas, Blondinette?-' La petite, couchée sur le canapé, toussotait, éveillée par leur éclat de rire échappé. Puis, reprises de peur, se regardant dans le blanc des yeux, arrêtées en leurs rangements, des affaires toutes lissées dans les mains, et très bas en une vue rétrospective de l'avenir : niais elle serait toujours à Nice, laharpie ; comment l'éviter ! où être tranquilles ? Et elles se pressaient, gardant à l'emballage une ordonnance toute féminine. L'entre-heurt et comme une mixture momentanée de tant de tracas se marquaient sur leurs visages décomposés de fièvre... Dans cette maison, où Ludine avait l'appartement payé d'avance , elle trépignait de crainte que demain ses malles ne pussent sortir...
Dans la matinée, la minute opportune fut saisie au bond. Un commissionnaire, Italien des Abbruzes, frustré là-bas de son titre sous prétexte de folie, ce Luigi, dont elles avaient l'habitude et qu'elles appelaient « le comte », fut mis dans la confidence. Ce n'est pas lui qui les eut vendues... Et même, le drolatique individu qui jamais ne permettait qu' « on le prît pour un faquin », car « on en avait fait pour lui des
commissions, du temps qu'il était comte », ce jour-là ne se grisa pas. Avec son crâne chapeau pointu et fleuri, sa veste noisette, sa cravate flamboyante, ses vieux souliers toujours cirés à neuf, expéditivement il opéra, par une ruelle de derrière la villa, tel qu'un condottiere devenu valet de comédie. Et, un rapide baiser donné à l'enfant de Lazarine, après le déjeuner, la déserteuse parut sortir placidement, comme pour une promenade... Dans la fuite filante de l'express, un écho revenait à Ludine, en son coin de wagon, du « diavolo » du commissionnaire, de sa dernière gesticulation de fatalité...
Peu après, se mourait, dans sa chambre aux étagères surchargées de bibelots, le Russe abandonné avec toute sa fortune.
Wyl, cet être inqualifiable, seul veillait. Wyl, en costume noir, portant d'avance le deuil, a dans la voix des sons charmeurs qui trompent le malade sur son état. Il lui parle du prochain voyage qu'il refera en Italie, pour se remettre. Il se dévouerait jusqu'à l'accompagner, quelque pressantes que soient ses affaires à Nice. L'Italie infailliblement guérirait le Russe, qui très artiste goûterait une vie nouvelle dans ce pays de tous les chefs-d'œuvre. Ainsi Wyl entretient le malade en de chimériques projets, et peu à peu
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le Russe rédige un testament en faveur d'un ami si dévoué. L'autre se récrie, quand il demande du papier, une plume au valet de chambre. Comment donc! s'il eut osé, il eut presque défendu à ce valet d'obéir. En attendant, le testament ou plutôt le fidéicommis était fait, et Wyl de prendre des airs de componction, une attitude mécontente, en face de ces précautions ridiculement hâtives et déplacées. . . Jusqu'au domestique qui le croit l'ami du mourant. C'est que Wyl déteste les complices.
Et le malheureux pulmonique s'en va tout doucement, fumant ses dernières cigarettes, gardant une rêveuse allure un peu fière, sur ce lit où est aussi couché le portrait de l'oublieuse. Il ne dit rien de cette absence, peut-être prévue par lui autrefois chez la fantasque fille.
Cependant le malheureux a cessé de vivre, sans agonie, sans plainte. Le fidéicommissaire triomphe : mais il garde son air grave. Il ne se trahit pas vis-à-vis son propre personnage ; le Wyl visible et le Wyl invisible, tout en s' entendant à merveille, ne se confondent, ne se rencontrent jamais. Ce dévoreur du mort prend la dépouille, sans faire retentir le cri de victoire. Il se pare des souvenirs du Russe, affecte une tristesse reconnaissante, bientôt on dira qu'il a la vertu de ne pas oublier les morts. La preuve
manifeste de son crime éclate, aux yeux de tous, comme le signe infaillible de son honneur... Et Wyl continue de circuler partout, la chaîne d'or de la montre du Russe battant sur son gilet, des brillants jetant leurs feux purs sur le plastron d'une chemise très blanche. D'autres reliques encore décorent ce vivant heureux. Un crayon en or, qui ne le quitte pas, lui sert à inscrire sur son calepin des notes fort importantes...
XLY
Quand Demathez sut la chance de Wyl, il en voulut à Ludine d'avoir manqué pareille occasion. Tous deux vivaient ensemble à Paris. Jusque-là, elle ne l'avait pas connu. Maintenant elle le jugeait un compagnon plein de désordres, d'incohérences. Il disait avoir des protections, entre autres au contentieux d'un chemin de fer. Mais ses relations, manifestement, étaient imaginaires. L'argent rapporté de Xice allait être épuisé, et Demathez ne faisait rien, galvaudant ses jours... Et dans ce manque d'une intimité de vie, et dans cet air de Paris où elle se sentait se refermer, peut-être était-elle prête à accueillir une affection... Où
était l'atmosphère odorante, chaude de Nice? A Paris tout l'extérieur lui semblait froid, commun, sans cachet; le grouillement des rues la dégoûtait. Elle ne voyait plus que le côté vivant, vif, coloré de Nice ; Mme Delamousse elle-même ne comptait plus guère. . .
Et en effet, à Nice, elle avait vécu beaucoup au dehors. Elle avait bien son chez elle, au quartier du Gros Caillou. Mais Demathez la contrariait. Il trouvait que c'était trop arrangé chez eux; qu'est-ce que c'était que ces délicatesses intempestives, ces bichonnements ? elle mettait de quadruples rideaux aux fenêtres ! Il les fourrageait, disant qu'elle avait des goûts de fille... Néanmoins, il n'était pas mécontent qu'elle mît une décoration ordonnée à leur logis.
Pour se décharger du souci de leur vie, il lui amenait quelques rares amis équivoques, journalistes manques, essayeurs de croquis, chevilleurs de rimes... Elle dessinait un peu, égratignant les figures, puis elle déchirait ces esquisses à mesure. Une autre fois, elle eut voulu pétrir entre ses doigts de la terre glaise. Toute suite dans ces efforts lui faisait défaut.
Et elle concevait des haines, elle couvait une vengeance contre ce Demathez. Que signifiaient ces distrayeurs qu'il attirait ? Elle patienterait pourtant. . . Mieux valait avaler la lie, afin de pré-
cipiter le vomissement qu'elle se jurait de lui déverser un peu bien à la face. . . Tandis qu'elle machinait une libération future, un tel s'approchait, la reluquant, et plus vite s'écartait, gêné par son inaccostable regard. Demathez aussi se sentait, alors, caler dans son attitude encourageante...
Et leur amie, Mme Costin, à la marche non moins chevrotante que la voix, entreprenait de décider Ludine à se vouer, comme elle, à l'art du chant. Bientôt, elle débutait dans un café de province, malgré ses quarante ans sonnés.
En Ludine sourdait l'idée d'un mariage avec Demathez. Puis, elle le lâcherait. Leur garçon serait légitimé, ainsi; sa tante, la perceptrice, qui, n'ayant pas d'enfants, le gardait et s'y attachait, lui serait plus délicatement attentionnée. . . Et elle ne regrettait pas sa faute première, car elle ne se sentait point coupable, mais dans ce mariage elle prévoyait une indépendance, comme une position. Une fois mariés, ils ne resteraient pas accrochés l'un à l'autre. Elle serait sans foyer, mais cela n'était pas contraire à sa nature; et, d'autre part, elle pourrait passer, demeurer dans la vie avec un nom. Il disparaîtrait enfin, l'anonyme de sa condition!...
e ces idées d'une plus que contestable idéalité : s'il rencontrait une de ces inconnues enveloppées de mystère, à qui on témoigne une foi singulièrement désintéressée, et qui vous le rendent en une éternelle gratitude, en un fol amour... Et, la cervelle traversée de ces chimères, sans plus sentir l'asphalte sous ses pieds ni le ciel indiffèrent sur sa tête ni le lourd ennui de la vie sur les épaules, à ces moments-là apercevoir une forme de femme qui subitement, miraculeusement réalise vos plus inouïs espoirs...
Elle avait une allure de femme du monde; elle était distinguée et discrète ; elle paraissait in-
abordable. Cari la suivit quelques instants. Pas une fois elle ne se retourna. Elle marchait d'un pas implacable, sans hâte. Il la devança un peu. Elle ne le remarquait point. Cari s'arrête, elle se trouve presque sur lui. Et aussitôt, sans réflexion, il lui demande de l'accompagner. Ils se connurent ainsi , tels que de vieilles connaissances oubliées, se rejoignant avec une sympathie toute régulière. .. Comment ! d'approche si familière, la dame supposée de tout à l'heure ! un signe a suffi à la conquérir ! Et cependant, ce n'est pas là le parler, le maintien d'une fille... Tandis qu'ils marchent l'un près de l'autre, lui se questionne inutilement sur l'imprévu de la vie de cette créature... Après les effusions sans fièvre, tendres même pour un premier baiser, il la reconduit par une rue noire, plus noire avec ses réverbères qui brûlent ternes de distance en distance; elle ne veut qu'il aille jusqu'à sa porte. Un vague et doux adieu qu'elle lui jette le laisse anéanti sur le trottoir étroit. Il regarde la disparaissante, il regarde encore la disparue. Et voilà que soudainement tout semble clos. Lentement, il rentre chez lui, poigne de doutes insolubles... Pourquoi avait-elle eu ces exquisités avec un inconnu, dès le premier soir?...
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IL lui plut, à elle, parce qu'il ne fit pas de phrases et la prit immédiatement. Et du même coup, il n'avait épargné aucune grâce d'amour. Cela avait été viril, mais non banal. Il l'avait comme surprise, et elle en resta un peu saisie, le lendemain. Il avait promis de revenir, ce même soir ; il avait insisté pour ce rendez-vous. C'était donc sérieux? mais non, c'était une farce! il ne reviendrait pas... Et elle hésita d'aller à ce rendez-vous. Si elle y allait et qu'il n'y fût pas, elle aurait été jouée.
Or, il ne manqua pas à sa parole ; ils se revirent. Et plus tard elle se reprocha d'avoir aussitôt cédé. Elle eut dû peut-être, pour s'envelopper d'un prestige, exiger un bout de cour.