VA LUD1NE
Cari, sorte de lunatique attardé, quêteur d'affections sublimes, redoutait celles qu'on dit ingénues, car elles sont ignorantes et avides de la vie. Il se croyait plus en sûreté auprès de celle qui, laissant les tourmentes d'une existence dévoyée, voudrait retrouver des jours paisibles, des joies innocentes. Et des respects, l'enjolivement qui contourne le nu du vase, il s'acquittait sans relâche de cette diplomatie simple, profonde... Il ne voulait rien savoir, goûtant ces attraits voilés...
Ces mots d'amour, qu'il lui versait, elle les savourait moins qu'elle ne les absorbait pour se les commenter. Celui-là, il se pourrait, l'aimerait longuement.il ne semblait ni maladif comme le Russe, ni instable comme Demathez. Il lui témoignait de la passion, avait des suavités, sans tourner à l'orgeat. Et certaines correspondances de leurs jugements les rapprochaient par leurs mêmes instincts.
Les matinées, elle errait par les trois petites pièces du deuxième étage, rue St-Dominique. Elle époussetait les choses avec un tact parfois dérangeur. Puis, ne supportant ces agacements renfermés, elle se nippait tout joliment, non sans simplesse, et, un petit panier de paille brune au bras, pareille à une gentille ménagère qui va faire son marché, elle longeait la rue. Mais
quelle différence avec le Cours bariolé, parfumé, ensoleillé de Nice ! L'inconscient et ardent Cari s'exaltait sur cette apparition. Il supposait des arômes extrafins à ce panier débordant d'œillets, de roses; il concevait une idylle dans le port, le sourire de la jeune mystérieuse... Et, vers les cinq heures, souvent il l'attendait en vain, allant et venant dans l'allée pavée, le long de l'église. Des soutanes le frôlaient. La Vierge en gypse, sous le renfoncement d'une porte au fond, il la voyait avec agitation s'amortir en de l'ombre. Quand elle arrivait, en de brefs instants de craintes, de précipitations, c'étaient des paroles liantes...
Ou encore il attendait, abasourdi du bruit des omnibus, des voitures, dans une large rue près des grands boulevards. La sourde lumière jaune des réverbères faisait plus infernal l'ahurissant de la voie publique. Et toujours continuait le roulement grondant, cahoteux, sur la chaussée. Cari restait sous un ciel de pluie, imprimant là une lavure d'aquatinte. Des femmes passaient pressées ou traînardes, ignobles ou décentes. Mais l'unique balancement, elle seule l'avait, celle qui était longue à venir. Et il essayait de la deviner au loin. Puis enfin c'était elle, c'està-dire cette note à part, par lui perçue, de la femme, avant qu'il vit la figure. Pressentir, se-
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crètement entendre, avant même de voir! Immobilisé dans un coin obscur, il dégustait cette démarche, le rapprochement de la femme de seconde en seconde, ses gradations infinies, et les lueurs sur elle, et ses éclipses, et finalement le sculpté de la femme toute proche, et la statue prenant vie dans le prodige d'une voix aux attirances de remous. D'ordinaire une jupe rouge, le reste noir, et un grand chapeau qui folichonnait sur un accord sévère... Et, même empourprée et sinistre, elle remportait dans sa marche. . . Elle l'aimait donc, pensait-il, pour s'attarder ainsi ! et ses entrées radieuses de modestie, dans la chambre ! comme elle se jetait délicatement, délicieusement, contre sa poitrine, sans un mot, sans un souffle trop fort ! Longs serrements contenus, sans rien de brutal dans l'amour; elle était pudique sans pose, ne se faisait pas prier, puis se dérobait sous les couvertures. Lutineries d'enfant... Elle demandait si peu d'argent, et jamais verbalement ; ces quelques lignes déliées, rarement passées dans sa main au départ, Cari les interprétait avec générosité...
Au fond, Ludine restait sans idoles. Elle ne figurait pas ce lascif croissant de lune qui veut qu'on le pénètre et le comble. Si elle reconnaissait à Demathez le rôle de tortureur, elle n'était pas femme à se laisser malmener. Elle n'abandonnait le côté pratique, matrimonial. Demathez, esprit brouillon, laissait faire. Il n'était pas fâché, après tout, d'aller chercher quelque répit dans le Jura, où il comptait trouver une vie assurée. Après le mariage, ils y retourneraient. Il fut célébré civilement. La tante, qui avait emmené Ludine à la ville d'eaux où elle rencontra Demathez, eut voulu qu'il écrivit son nom en deux mots. Car alors
elle eut été flattée pour elle-même de cette aventure. Mais Demathez, bien qu'il eût le droit de le porter, ne tenait, non plus que Ludine,"à '• s'embricoler d'une particule « .
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De retour au village, après huit ans d'absence! Aux choses, tout d'abord elle découvrit un air amoindri, décoloré, sans plus rien de moelleux. Elles se tassaient, épaissies...
Demathez sentit des hostilités. Il ne pouvait rester inoccupé dans ce milieu, où chacun était à ses affaires, se désintéressait d'autrui. La perceptrice parut ne pas se pardonner d'avoir jadis occasionné cette relation. La mère de Ludine l'aida à s'affranchir. Non qu'elle se montrât chicanière; mais elle fut intraitable. Demathez, bon gré mal gré, dut s'en aller, moitié trafiquant, vers le littoral du Sud ; il connaissait l'Algérie,
s'en promettait merveille, se disant toujours que, dans ces hasards, il avait chance de saisir d'inopinés bonheurs.
Dans son ancienne chambre, elle se sentait hors d'atteinte et isolée. Cela lui souriait... De la fenêtre on apercevait des rochers, un pan de haut mont à l'immuable fourrure de sapins. Elle n'aimait pas cet arbre, mais enfin elle lui savait gré de n'avoir pas changé. . . Et voilà que Blanchette, sa chatte pour laquelle elle s'était tant précautionnée en la ramenant de Paris, se frottait à elle de son gros dos soyeux. « Chette » sur l'épaule, elle s'appuyait sur le rebord de la fenêtre, et, dans la distinction toujours du jeté du corps, elle écoutait dans les sapins le vent bruire. Sur sa figure passaient, sous des coups de lumière, des fraîcheurs tôt pâlies. Comme de loin, lui venaient des voix expirantes. N'avait-elle pas manqué sa vie? Et ses yeux allaient s'essuyer aux blancs poils de la chatte, qui léchait sa maîtresse d'une langue râpeuse. Et, pour sortir vers les bois, elle passait par une porte de derrière, donnant sur le jardin. Elle évitait la grande rue, car on clabaudait dans le village. Si on s'était permis de la regarder de travers une fois encore, elle aurait vu rouge, et une gifle aurait claqué sur la joue de l'insulteur. Tandis que dans les bois elle musait, suivie des enjambées et des trottinements
onduleux de la chatte. Elle aimait la blanche bète, la fixant de ses yeux d'un bleu qui momentanément et soudainement s'assombrissait. Ludine perdait pied dans ce bleu indécis, y ensevelissait ses songeries. . . Dans son lit, elle s'endormait, la chatte allongée ou pelotonnée auprès d'elle ; la tète de la bète cajolait son cou par un remuement intermittent, chatouilleur à la manière d'une flèche barbelée. La dormeuse avait de petits ressauts frileux et doux. C'était entre elles deux une sorte de galvanisation concentrique... Le matin, Ludine se sentait reposée, heureuse de ne dépendre de personne.
Redevenait-elle simple petite fille? Les robes traînantes l'avaient couverte, elles avaient été déposées sans fracas, et aujourd'hui son très net costume ne cessait de convenir à la grande enfant ; il relevait même mieux ses formes souples, son visage parfois adombré. l'intime joliesse, par elle ignorée, de ses plus furtifs mouvements. Et, quand elle se coiffait devant sa glace, elle était, comme toujours, bien trop pressée pour se mirer.
Avec un soupir de soulagement elle apprenait que celle-là des tantes, devant laquelle elle n'aurait pas encore osé prononcer le nom par exemple de Gœthe, était morte, dans un couvent. . . C'était donc ça, ses discrètes momeries apprêtées de
broderies et d'odeurs!... Mais le grand-père, adjoint de la commune, homme probe, que beaucoup jugeaient maladroit, dans son légitimisme, de ne pas réclamer la décoration, promise par un membre du gouvernement impérial lors de son passage dans le pays, le cher « parrain » se mourait du diabète. Et combien la mère était occupée toujours ! Son joli fils avait des violences. Plus que jamais cette gouverneuse à la figure creusée d'âpres vouloirs soupesait choses et gens, et Ludine trouvait brève la causette sur le tard de la maman, toujours malicieuse, mais excédée, pinochante ; celle-ci la bordait dans son lit, s'allait coucher l'enfermant à cause de ses peurs. Alors, elle se rappelait le chapelet, caché sous l'oreiller autrefois par Séraphine. Non que Didi y prît trop garde. Mais maintenant, sans plus se soucier de l'objet sacré, Ludine trouvait doux que, dans le temps, la bonne vieille eut songé à la protéger durant son sommeil...
Elle n'était plus de ce monde, « laSéraphine» . . . Celle-là lui eut donné un regain d'enfance. Décidément, on ne revenait pas aux premières choses !... La descente de lit à longs poils frangée d'un drap bleu en scie, c'est tout ce qui restait de la chèvre, sa nourrice... Et le rebouteur, qui, avec un grommellement, une imposition de pouces en croix sur l'entorse, avait guéri la
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jeune fille de seize ans, renfanlillait à présent le long du chemin, aux lèvres son brûle-gueule presque toujours éteint dont il soufflait... Partout plus que des efflorescenees de poussière... Si encore cette Dialie avait vécu ! elle aurait été chanter pouilleschez celle-là. Pourquoi lui avaitelle débité ses illusionnantes prédictions? Elle en avait eu « des carrosses et des galants... » Et certes ce n'avait pas été un beau conte de fées, selon les imaginations sans artifice de la fillette.
Du moins, elle s'éveillait au sifflet matinal du Cabre, celui qui l'avait portée sur son dos. Travaillant aux champs, pansant les chevaux, rinçant les tonneaux, il marchait un peu plus lentement, la barbiche hérissée. Quand il se cassa la jambe, Didi lui apporta une nourriture plus choisie que son ordinaire. Comme entre deux bons camarades, Cabre en revanche lui éleva un merle. Mais aujourd'hui les barbotages dans la même assiette ne se renouvelèrent pas, et, s'il voulait l'embrasser à pleine bouche, elle lui trouvait des odeurs gênantes. Il chiquait ni plus ni moins que par le passé, mais Ludine était écœurée de ce qu'elle ne remarquait certes pas jadis. Ces sensibilités toutes matérielles aiguisées ne gâtaient pas son cœur. Elle restait bonne pour
le Cabre, et sans aucune idée de supériorité sur le domestique...
Et, comme le père jouait aux patiences ne
voyant plus guère, elle regrettait, aux deux coins de la cheminée, la mère lisant du Dumas, le père suivant d'un regard un peu rentré les fumantes spirales de sa longue pipe au fourneau ciselé d'une chasse aux cerfs... Mais sa figure s'accentuait d'un grain d'impertinence, à l'enrouement de la vieille horloge avant de sonner les heures : une bavarde qui cherche son soutlle pour vous dire un cancan... Cependant elle ne pouvait vaincre1 une répulsive impression en face de Silvain, le fossoveur idiot, à la baveuse mâchoire1 en saillie; tous les midi, Ludine attendant sur la porte le courrier, il venait l'apostropher d'un coup de coude : •• Hein! tu ne dégèles pas?... -Sa façon à cet homme île demander deux eu trois patards pour sa tasse. •• Si tu me mets dans le creux, tu n'auras plus ton café », répondait Ludine, qui mettait quatre sous dans la main glaiseuse, point touchée.
.V table, c'était bien la fillette revenue, car, si la maman ne disait : •• Mais tu ne manges pas! elle tour ait, ne touchant à son assiette.
Sur son enfant, toujours gardé par la tante, elle avait des idées particulières. Elle ne voulut pas le voir, à peine mu1 fois. Plus tard, il sait-
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rait... Il était enfant légitime. C'était là ce qui
lui importait a elle, pour lui. Mais il ne fallait pas qu'il la vit, sachant que c'était elle sa mère. Cela l'eut gênée. Et elle ne désira pas le revoir. II était dans d'aussi bonnes conditions que possible, quoiqu'on le destinât à la prêtrise. Elle ne pouvait mieux faire que de s'eflacer de sa présence...
Et elle n'accompagna pas le cadavre. On l'eut dévisagée, on se fut étudié à découvrir qu'elle manquait de cœur, car elle ne pleurait pas dans son franc chagrin. Pourtant, parmi tous les noirs suiveurs, pas un qui fût contristé à l'égal de Ludine.
C'était le bon grand-père qui, il y a quelques jours encore, voulait à table qu'elle le servît, qui, à son retour, n'avait rien dit, pas un mot d'allusion ; dans sa longue, fine figure, amincie en une accalmie, elle avait senti une vieille affliction demeurante lutter avec la joie contenue du revoir. Il avait regretté, lui, que le mariage n'eut pas été béni à l'église. Une force pour elle,
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une défense, peu démonstrative, peu agissante sans doute, mais toujours présente, il avait été cela ; et elle ne pensait plus guère aux malveillances souffertes, tant que lui, quoique avec un degré de plus dans ses fermetés que sa fille la maman, protégeait, couvrait Didi dans les mille petites gènes de l'enfant. Comme il connaissait « sa petite pedrille, toujours en l'air •> ! Après le départ du curé Amaldru, le grand-père seul gardait le secret d'imposer à la petite, en une grave manière charmante. Il ne fallait pas causer de la peine au parrain. Et, nonobstant, un vilain jour, elle s'en était allée... Voilà ce que se reproche Ludine, toute seule dans la salle en bas. Et elle remonte d'affectionnés souvenirs. A la mère du mort, à l'aïeule morte, celle qu'on désignait du nom de marraine, la marraine des pauvres, elle se sent donner un baiser, ce dernier baiser laissant un froid singulier, douloureux, collé à la peau de la fillette de quatre ans. Cette tète de la vieille femme enfantinement, ineffaçablement aimée, telle qu'une fée désolément vite partie, cette tète pareille sur son lit de mort à une pomme ridée et glacée, Lucline la revoit dans un lointain se rapprochant... Depuis, elle a eu un dégoût de se rencontrer à un cadavre... Et au parrain et à la marraine elle reste foncièrement liée, sans tendresse épanchée, mais pard'incessi-
bles adhérences. Hérédité des familiales amours, des fidèles appellations exquises ! . . .
Sa vie ne serait plus tolérable ici, après cette mort; sa mère serait trop surchargée pour songer à elle. Et elle se reporte vers d'autres temps, vers Nice où nul du moins ne se mêlait de lui rien reprocher. Et insensiblement, tandis qu'elle se dépêche vers sa chambre, non sans quelque malaise dans cette maison infestée de la mort, de cette insupportable odeur morte, elle en vient à s'imaginer être ailleurs et hors de contrôle...
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Et, sans que sa mère, peut-être tacitement approuvante, s'y oppose, elle va rejoindre Cari, qui, ces onze semaines, n'a cessé de lui écrire. En se séparant, mère et fille ont caressé et gardent la perspective enchanteresse d'une réunion définitive, sur les bords de la Méditerranée, sous ce ciel bleu, devant ces horizons limpides, dans cette atmosphère capitonnante...
Ludine, qui jamais n'avait confiance, cette fois crut presque à l'affection de Cari. Son abandon avec elle, dont il ne connaissait rien que ce qu'il voyait, lui donnait forcément cette confiance.
Cependant, Cari, ganche réflecteur d'idéal, ménageait sa famille, d'aisés bourgeois. Il occupait avec Ludine une chambre meublée. Et déjà elle regrettait de ne pouvoir escompter l'avenir. . . Tout lui tardait. Les chances lui échapperaient... Ils vivaient donc dans l'attente d'un lendemain hypothétique, d'une délivrance de tout assujétissement, ils convoitaient d'impossibles libertés. Lui aimait cette fille, peu ou pas instruite, pleine de saillies dénichées sous l'écorce vive de son type inaltéré. Les dépravations, qu'elle avait pu connaître, n'avaient entamé cette peau un peu ivorine... Leur entente était surtout négative, dans la haine de tout préjugé, de toute pose. Combien elle tenait peu de place, pas même celle occupée par son corps ! Quand elle regardait de son œil en lucarne, une main en visière sur le front, il jugeait mal dissimulé le feu froid de cette tète aventureuse... Et toujours Ludine vivait pleine d'irresponsabilités.
Ce qu'elle lui disait peu à peu de son passé, le tranquillisait en un sens : pourquoi inventeraitelle ces histoires? à quoi bon conter ceci, cacher cela? Il lui sembla sensé d'accepter ses récits, d'ailleurs rares, tout simples. Mais, en somme, avec les ouvertures que çà et là elle lui faisait sur ce passé, ses incertitudes persistaient. De grands coins tout noirs le heurtaient dans son
amour. Des liens manquaient à tels récits. Il voyait tel commencement d'histoire, puis la suite rentrait dans un plein inconnu. De ces terrains vagues, d'où est effacé tout vestige des précédentes constructions, où cependant l'on ne fait un pas sans marcher dans de l'usure. La moqueuse manquante, la dent de l'œil, le gênait par instants telle qu'une lacune qui ne se comble.
Couchée, susurrante de son haleine endormie, les cheveux épars sur l'oreiller, il la regardait, la pipe aux dents. Il fallait baiser au cou, aux joues, de crainte de l'éveiller s'abandonnait mal à cette peau fondue, d'une teinte déclinante. Assoupie, sous ces attouchements frisants, elle se mouvait avec des mollesses d'onde. Et quel attirement pour lui sa chevelure ! il s'en imprégnait, jusqu'à y percevoir d'indéfinies lueurs ténébreuses. Au lever, il la chérissait dans son deshabillé blanc, entrecroisé au sein d'un fichu bleu. Il se la supposait vierge. Mais, aussitôt les cheveux noués, dans ce lisse qui les resserre, rapetisse la figure, elle perdait son galbe de pureté ; il recommençait à souffrir, la voyant étriquée, faussement attifée comme d'un reste de son passé... Puis, tumultueusement coiffée d'un chapeau noir à grands bords aux longues plumes, son haut de visage se noyait dans une
pénombre où ne s'atténuaient les rigidités des traits. Cari finissait par s'extasier devant la hardiesse campée et volante de toute la femme, laissant un peu de l'impression magnifique, désordonnée de l'Infant de Vélasquez.
Dans la chambre à côté, ils entendaient, à travers le mur, une toux éreintée. Cette toux laissait en Ludine un écho secoué. Une femme, là, sortait, rentrait, plusieurs fois le même soir, avec un homme, un nouveau toujours. La toux creuse accrue tout près était angoisseuse à Cari, à Ludine couchés... Dans l'oreiller ils enfonçaient leurs tètes, se rapprochant en une double protestation muette. D'un ton baissé, bref, Ludine : '-Quel assommement ! ce voisinage... » Cari se serre contre elle, semble s'endormir; des tristesses l'envahissent. Et toujours cette toux, comme encastrée dans le mur, cette toux toque à leur cœur. . .
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LU
Avec ce Cari, où elle n'avait plus l'arbitraire deMme Delamousse, ni l'existence suspecte, tourmentée comme avec Demathez, elle eut pu se bâtir enfin un nid d'oiseau calmé.
Ils diversifiaient leur vie par une fréquence de petits voyages.
Dans un carré de lande aux effluves résineux, ils entendirent l'Atlantique, caché par les dunes, battre une clameur côtière, tandis qu'à l'est les pins se déroulaient taciturnes. Ils contemplèrent, aux couchers de soleil, les enluminures des nues, près d'eux les fûts entremêlés en des rougeoiements orange, plus loin la houle figée des
verdures, sur la mer des liquidités argentines. En leurs courses au long des grèves, des bouts de troncs coupés, plantés droits, chevelus de leurs racines, les affectèrent tels que des dépouilles hirsutes d'êtres sans nom. Tous deux jouissaient à leur manière de la glauque étendue ondulante , ici et là crêtée blanchement , et enfoncée dans l'horizon. Et leurs voix étaient couvertes par le murmure tournant des vagues, qui geffent.
Ils posèrent aux bords du Léman. Sous le scintillement des étoiles, les monts de Savoie semblaient des masses érigées en souveraines, à qui la neige prêtait des palatines. Le Léman apparaissait un chemin de ciel étalé entre les parois de montagnes, un chemin non moins impalpable, non moins abîmant que, sur leurs têtes, l'espace ensemencé d'astres. Dans les eaux brillaient, Henri Heine l'a dit, des larmes d'étoiles. Les pensées de l'un et de l'autre, parfois différentes, se rencontraient dans ces prolongements déployés, ces architectures blanchâtres des monts reflétés. . .
Mais elle n'était pas satisfaite encore. Et cependant, ils lisaient dans les livres des poètes, ils regardaient au matin les cimes qui se rosent. . .
Quand il souhaitait ramer, elle se plaignait de mal de cœur, et, s'ils gravissaient un flanc des
monts, la montagnarde trouvait aux cailloux des sentiers trop de dureté. Des silences se faisaient, où tous deux, à leur manière, replongeaient dans leurs souvenirs. D'intérieures critiques commençaient à noircir les verts entours. . . N'avait-il pas cru, lui, en se liant à elle, sans contrat, sans méfiance, n'avait-il pas cru échapper à jamais aux entraves que la Société crée à l'amour! dans le monde, on fureté dans la vie privée d'autrui ; les domestiques espionnent ; les meilleurs amis deviennent des rivaux ; les parents gênent; pas de jour, enfin, qui ne soit difficultueux pour un ménage voulant rester uni... Tout en marchant dans les clairières, tremblées de nuances fugitives, et où il n'osait se reposer de crainte des insectes, il se disait que, pour ces misères évitées, il se buttait à d'autres, peut-être plus révoltantes. Celle qui maintenant lui était toute sa vie, celle-là ne comprenait pas ses dévoûments, semblait douter de lui, envenimait ainsi les plus belles heures... Anxieusement, il se tàtait le front, comme s'il en voulait extraire une raison plausible des aigreurs de sa compagne. Mais il avait beau l'interroger par intervalles d'un coup d'œil plaintif, elle se maintenait en une attitude éludante...
C'est que, chez elle, l'abandon était hostile à son tempérament. Ses délectations même res-
taient absorbées. La petite fille, au village, avait été éveillée aux défiances. Sur ses rochers, elle avait vu avec quelque étonnement aux vaches des têtes langoureuses. Depuis sa vie de risques, combien ses préoccupations avaient grossi ! perpétuellement elle redoutait quelque chose, même auprès de cet expansif amoureux. Elle se demandait si d'un moment à l'autre il ne fuirait pas... Car, qui le retenait auprès d'elle? des soupçons pouvaient naître dans son cœur. . . Plus il l'aimait, plus il avait le droit sur le passé d'exiger des comptes...
De la sorte, pour s'être soustraits, si commodément en apparence, aux obligations sociales, l'un et l'autre étaient entre eux divisés sous l'influence sourde de ces extériorités. Pourtant elle détestait les liens forcés; mais, libre par son mariage même, elle se sentait exposée à des hasards. Ce réseau de contradictions par moments la faisait rageuse. . . Puis, de sa bouche sardonique un refrain de Nice s'égrenait clans l'air... Et son alliance ne quittait pas son annulaire.
lui
ans leur station sur le Léman, si ensemble ils aimaient le griffu des caractères gothiques sur les devantures, elle se disait ennuyée de la monotonie des Anglais, ensachés dans leurs costumes d'excursionnistes. Le pasteur anglican, là, •• qu'avait-il à virer autour de son église? elle n'allait pas s'envoler! ->
Leur propriétaire, vieille fille de cinquante ans, gardait un appareil pharmaceutique. Couramment elle lisait des notices de médecine, de chirurgie, montrait des pillules comme si elle les eût fabriquées. Avec ces manèges, ses bourgeons ne cédaient la place à la fraîcheur, promise à son
teint par les ordonnances. Mais, au milieu de son boniment, elle débitait à ses locataires, les dents serrées, rognonnante, que depuis des années elle serait en terre sans sa chère petite pharmacie. Dehors, se posant des voilettes blanches, des corsets qui la pinçaient, la cambraient même, elle était qualifiée par Ludine de conserve rance.
Mais un coiffeur de goguenarde allure lui plaisait à saluer. Elle entrait dans la boutique, achetait ou n'achetait pas, sans jamais pour sûr se laisser toucher les cheveux ; la physionomie de Ludine s'épanouissait en des paroles lâchées, sentant leur cru paysanesque. . . Ce vieux coiffeur portait sur sa tête rubiconde une inculte chevelure pommadée ; toute sa personne avait, jusque dans la régularité de ses mouvements, des oscillations de quelque branlante mécanique. Qu'elle s'amusât du bonhomme, sans doute : mais il lui inspirait plutôt et au fond une sympathique pitié, elle n'eut pas permis qu'on rît devant elle de l'individu. Il avait raison de ne pas fermer ses volets, le dimanche. . . On ne venait guère plus chez lui ce jour-là que les autres. Mais c'était d'un bon exemple tout de même. La protestation du travail libre le dimanche! Elle était comme fîère d'avoir ce très singulier candidat de contrebégueulerie... Et, quand elle passait devant chez
lui, qui d'habitude prenait le frais tout désassemblé sur une chaise, elle répondait à son subit redressement par une nutalion de tète compagnonne.
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Elle disait à Cari que Larive se tenait ainsi, portait de telle façon son manteau. Elle lui désignait presque respectueusement telle dame à la tournure analogue. Tous deux semblaient préoccupés, elle d'avoir connu cette femme, de la détailler, lui d'en entendre parler par Ludine, d'être avec elle ayant eu le contact de cette courtisane célèbre. Des publicistes s'allaient inspirer, dans son salon, de ses propos railleurs. Jamais elle n'avait aimé... A cinquante ans seulement, il est vrai, elle s'était entichée d'un comte italien, qui un peu plus l'eut tout à fait ruinée au jeu... Ah! c'est elle qui lui avait donné des conseils sages : il ne fallait pas s'at-
tacher. . . Et quelque chose, un reflet de Larive venait à Ludine, selon Cari. D'une telle fréquentation on gardait sur soi des marques de distinction, d'indicibles nuances... Larive, à cette époque, était une retardataire de la mode ; sans son esprit, elle eut prêté au rire. Mais Ludine la vantait, la présentait à Cari sous ce jour flatteur d'une femme vraiment intelligente, qui avait su, non tardivement, sans malhonnêteté, se faire léguer et un nom retentissant et une fortune. Et elle avait une inconscience d'admiration pour cette vieille courtisane, dictant une leçon aux jeunes, non détrônée encore à ses soixante ans...
Et les ressemblances avec la mère de plus en plus se marquaient dans la figure, dans le but de vie: mêmes lignes cassantes, froncées de soupçons, même organisation convoitée de quelque chose, un jour, ensemble...
Une sorte de culte indistinct à la Nature la gardait de dégénérescence.
Au lit, elle rembarrait Cari sur le point de disserter. Car c'était sa joie de ne rien entendre, de ne pas voir, de rester ainsi, la cervelle ne fonctionnant plus, les yeux pas fermés sur la nuit dormante...
Et Dani, dont elle parlait avec une indiscuta-
ble droiture, envoyait de Nice, dans de petites boîtes, des fleurs, toujours humées... Des miroitements de là-bas, que faisait plus éclatants la distance, la refrappaient. Grand Dieu ! elle n'avait connu le laisser-aller de l'existence qu'à Nice...
A Paris, ils souffrirent plus encore du régulier bête, de l'impersonnel de la chambre meublée. Campement sans horizon, où filtraient des bruits fades, des perspectives droites, ternes, sans plus de Nature. Et les murs tapissés d'un dessin usé, répété trois cents fois, qui se colle sempiternel à l'œil dans un vertige idiot. Les promenades sur les quais devenaient harassantes. Elle se fatiguait de marcher par les rues, se lamentait des mouchetures de boue. Aller à pied par les campagnes soit ! mais à Paris une femme ne devait sortir qu'en voiture... Se trimbaler dans les rues ou être enfermés!... D'ailleurs, ni lui ni elle n'osaient plus guère sor-
tir. Ils s'observaient. Et certes l'envie ne manquait à l'un et à l'autre de faire séparément leurs courses. Car ce constant tête-à-tête se chargeait d'orages, qui ça et là crevaient. Mais elle comprenait que sa foi à lui se faisait irrésolue, qu'en conséquence il convenait de le tenir en suspens à toute heure. Lui gardait des jalousies d'amour-propre, restait rivé à son œil zébré; il ne bougeait d'auprès d'elle, soucieux custode de l'inapprivoisable créature. Il la considérait avec un charme désolé. Et leurs caresses aussi étaient furtives. Ennuyés tous deux d'incessants déplaisirs, ils redoutaient également que l'instant décisif de la séparation s'imposât.. .
Elle lui reprochait de n'avoir pas ces petites attentions qu'autrefois on lui avait témoignées, — bien que alors elle eût reçu ces marques presque serviles du Russe avec indifférence. Cari, un peu voûté, gourmand, graillonnant, traînait après lui plus de ridicules que d'idéal. Il offusquait Ludine d'une frugalité maladive. Ce Parisien engoncé, mal déhàlé, que le premier soir elle avait cru un Français des colonies, elle finissait par le mortifier de sa •• gravité de mandarin... M
Puis, ce furent entre eux des paroles cruelles, des silences plus atroces. L'infini des sous-entendus amers s'interposait entre ces deux êtres, noués
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sans fondements. Plus il s'était donné, confié, plus elle se retranchait dans ses sourires équivoques, dans ses questions égoïstes, lassantes. Dénuée de cœur, donc! mais, tout lâche, il reniait le mot à peine prononcé, il lui reparlait, s'échauffant, de son dévoûment éternel... Cependant, que de froissures reçues de cette voix claire ! Devant ce visage implacablement fermé, il était interdit.
Pareillement nomades, ils restèrent ainsi des mois, par crainte surtout d'un lendemain imprévu. Leur double isolement les retenait plus, chaque jour, sur le gouffre entrouvert, élargi, de leurs différences...
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Dans une tournée dernière, les fatalités furent imminentes. Elle réclamait des brouilles brusques, insensées, de Cari avec les siens. Comme une presse dans leur vie... L'air se chargeait de tristesses... Ils respirèrent les senteurs des foins coupés, sur les rives du lac des Quatre-Cantons, près de Vordermeggen. Mais ces jolies heures de campagne avaient des pesanteurs... Sur la colline du Rothsberg, l'envie de se coucher dans l'herbe enclose de murs croules... Et, comme s'ils craignaient un arrivant importun, ils se reculèrent l'un de l'autre. On apercevait le lac perdu, retrouvé entre les monts ; chaque fois les regards
de Lucline rentraient à Cari plus douloureusement dans le cœur. Car son œil était plus fuyant que, là au fond, la belle eau d'ardoise toute en tendreté... Puis, elle se disait déçue : ces ruines, au sommet, étaient minuscules, malgré l'indication prometteuse du poteau. On exagérait toujours les choses !... Et le vert des prairies, et les chalets aux croisillons plombés, derrière lesquels se cache une tète prudente, et le bruit un peu fêlé des sonnailles, et les tètes des bètes retournées, lécheuses, et leurs queues battantes dans le repos endormeur des poses, et les interminables ruminenients de ces mâchoires broyantes, elle revoyait, réentendait cela, pareil un peu pour elle à une vieille vision flétrie... Avant de partir pour l'Italie, ils contemplèrent exaltés, dans Unterwald, un petit sec au bas d'un rideau de roche; vue ai: soir, cette nappe de malachite, plissée, déplissée des brises, correspondait au vague de la pierre. Peut-être ils traversèrent une éternité en ces quelques minutes intenses...
Sur le lac Lugano, Cari, furieux de ne pas parler l'italien, fut jaloux du batelier, un bel homme. Les nids safranés des villages, posés au bas des collines et comme prêts à choir dans les eaux calmement profondes, il les regardait de travers, dissimulant mal son oppression. Mais il
adressait au rameur de temps eu temps quelques questions, d'un ton complaisant. Tandis qu'à un mot français il fabriquait une terminaison italienne, il lui semblait surprendre des sourires narquois chez l'homme et chez Ludine. Et cette bouderie ne cessa qu'à terre à un mouvement d'épaules de Ludine : « Il infectait, cette homme." Les femmes là lui plurent, s'arrètant court, se détachant sur les fonds monochromes en silhouettes un peu distraites, comme parties. C'était donc enfin l'Italie, ces femmes!...
Ils se hâtèrent vers Ravemie, Ravenne pareille à une pauvre bourgade perdue, étouffante à ce mois de juin. Autour, des marais, de grandes plaines, lignées de peupliers sans murmures. Et les soulèvements de poussière aveuglante, picotante, durant leur incommode véhiculeraient à la Pineta; et la question continue au cocher: •• où ça la mer? — plus loin, plus loin ! -> Et on faisait des kilomètres, mais toujours pas d'Adriatique à l'horizon! Ludine se bouchait le nez, afin de se garer des pestilences; elle voyait des pins décoiffes, enlaidis d'une perruque grisâtre ajourée. Lesécorces ravinées là se rompent ou sont brisées déjà. Des troncs allongés barrent la route. D'autres s'inclinent comme sous le poids des siècles. Et encore, des brindilles buissonneuses, s'exhaussent d'autres à la stature majes-
tueuse, à l'inflexible branchage. Dans le sable épais on enfonce, et l'on rencontre des bœufs blancs qui tirent avec labeur une charrette, mais le blanc de ces bêtes est desséché, tout l'attelage paraît gémir. . . Dans cette antique forêt en démembrement, elle eut pleuré.,. Avant d'avenir, on devinait le Dante vivant ses derniers jours d'exil sous les grands pins sombres. Cette illusion de légende faisait place à une souffrance d'odorat en cette contrée marécageuse... Le même soir à Rimini, ils coururent vers la plage. Trouveraient-ils quelque chose, là, qui leur convînt ! une installation praticable, pas trop chère, agréable cependant. . . Car ils ne pourraient pousser plus loin... Peu régalante, cette course en chemin de fer par l'affreuse Lombardie, où l'argent filait aussi vite que leurs espérances, rétrécies à chaque station. Ici encore, la plage était loin de la ville. Ils y visitèrent une villa qu'on eut dite en carton peinturé ; ils auraient pu y louer une chambre. Mais les restaurants étaient loin ; les explications italiennes ne répondaient pas aux demandes françaises. Imbroglio sans issue ! Le visage de Ludine souriait à la musique de cette langue. Du haut de la terrasse, que recommandait la propriétaire pour la vue de terre, •• de la République de St-Marin,là bas à l'ouest-, ils eurent une vue dioramique. C'était par le ciel
un rose qui flamboie et chante ; c'étaient d'impossibles gaîtés, suprêmement souriantes. Et les vagues, s'étalant en bandes écumeuses à leur bord, avaient un battement si mol qu'il n'était perçu que par l'œil. Le sable, humecté dans une buée blonde, se développait si fin, si uni, qu'il inspirait la crainte qu'un pied s'y posât... Ludine vite était descendue. Puisqu'on ne pouvait rester, elle ne voulait plus voir, afin de n'emporter des regrets... Sur cette plage, devant ce ciel merveilleux, elle avait touché au bonheur italien... Ils passèrent la nuit dans la gare, attendant le train de France.
On reculait... C'était la faute de ce trembleur de Cari, qui paraissait mal à son aise en Italie. Elle ne le lui pardonnait pas, elle si peu barguigneuse... Elle aussi avait remarqué chez ces gens de constantes tricheries pour des riens, et l'Italie n'était pas le pays commode, agréablement chaleureux, plein d'allégeance, qu'elle avait conçu jusque-là. Mais enfin, puisqu'on y était, autant s'enfoncer plus loin, plus avant vers le Sud. Elle eut marché droit sur la Sicile... Pourtant, la massacrante humeur de Cari, la bourse aux trois quarts vide, les difficultés après tout de vivre dans un pays où l'impossibilité d'entendre la langue vous y isole, amenaient Ludine à se désaffectionner de l'Italie... Dans
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cette gare de Rimini, la scission se consomma en son esprit, sans qu'elle dit un mot. Et, durant le retour à Milan, Nice grandissait immesurément dans son cœur. Elle ne savait pas bien ce qu'elle y ferait. Peu importait!... Elle revoyait telles fenêtres d'un premier étage jadis offert par un amant rebuté, elle revoyait la place Masséna, se promenait sous les arcades aux cintres tendus de toiles battantes, s'arrêtait devant les deux grands-ducs du liquoriste de la rue Gioffredo et leurs yeux qu'annihile le jour la tenaient charmée, elle se complaisait dans cette vie aérée, dans ce sans-gène point vulgaire des Niçois, mille détails lui étaient incontestablement très doux. . . Oui, elle était prédestinée à ce pays.... Elle parcourait tout Nice, et, de reconnaissance en reconnaissance, se sentait plus amie aux eucalyptus, aux caroubiers, aux palmiers, aux rues, au Château. . . Sa chère Nice, elle la maniait avec mignotise dans sa mémoire comme un délicieux joujou presque sacré... Et s'entraînant à plaisir à des invraisemblances, elle tirerait au clair là-bas la fin du Russe qu'elle avait toujours jugée suspecte. Wyl ne ferait plus longtemps florès, il s'embrouillerait en des explications dérisoires... Quant à Lazarine , elle la forcerait à sortir de son inconcevable silence. . .
A Milan , ils n'achevèrent pas leur toute
naturelle visite au Dôme, où le pavé de marbre semble mouvant en des jours de pierreries pulvérisées, et, le long des massives plinthes isabellées de l'édifice, sans plus s'en occuper, elle sut se montrer envers Cari dure, sous le veiné de ses surfaces, comme un caillou de ses torrents natals. L'autre eut des verbosités : il avait le sort de trébucher contre des femmes en cartilage , il s'enfermerait dorénavant en une solitude, il était guéri du sexe... A des reproches qui devenaient sanglants, Ludine coupa court par un de ces regards fourbis qui incisent. Et, comme •• elle s'en embarrassait pas mal •• , elle le quitta.
A mesure qu'elle se rapproche de Nice, elle se demande si elle va trouver la ville la même qu'autrefois, elle en redoute les altérations probables... Voilà plus de cinq ans ! Cela lui semble singulièrement plus éloigné... Le temps des courtes joyeusetés reviendra-t-il jamais ] Insensiblement se contraint sa figure. Loin de sa pensée qui les voudrait saisir, s'écartent, se résolvent en du brouillard les personnages, toute la scène : Lazarine, sans se détourner, l'évite ; il ne lui reste, d'ailleurs, que des répugnances touchant certaine dépravation nauséabonde de cette fille, frottant des allumettes pour flairer ce qu'elles dégagent ; Wyl fait, en place
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de réponse, une pirouette cavalière ; Mme Delamousse porte une caboche horripilante... En un arrière mousseux, une mine reste sourieuse, amicale. Seul Dani garde l'espoir de Ludine... Puis, avant même de descendre du train, dès quelle voit les murs de la gare, quelque déserte qu'elle soit à cette heure de nuit, ce lieu lui impose presque. Elle y goûte une impression de solennité ! Fervente de Nice, elle est sur la porte d'entrée de l'unique pays... C'est donc, pour elle, dès la gare, un rempoignement du passé, quelque involontaire poussée d'espoirs fous mêlés à des terreurs. Dans l'avenue de la gare, elle est reprise de sensations vertigineuses. Et, par les rues comme abandonnées, par l'air étouffé, morne, des formes ici, là, se lèvent résurrectionnées dans cette sombreur... Combien précaire l'appui même de Dani ! Depuis un temps déjà, il n'a pas envoyé de fleurs...
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Elle s'est recoquillée, point dénichable, dans le quartier du port, en une chambre de derrière, dont la seule fenêtre donne sur la cour d'une fruiterie. A son insu, elle fuit la propriétaire de la villa, expropriée aujourd'hui et détruite. En vérité, cette femme n'avait aucun droit sur sa vie, n'en avait jamais eu ; et, maintenant surtout qu'avec des revenus assurés elle s'en est allée du théâtre de ses exploits, si elle eut rencontré Ludine, tout au plus elle lui eut fait une nique de rancune. Ludine cependant, à tel détour, redoute de se croiser avec l'entortilleuse...
A la pharmacie, elle est toute incertaine, réel-
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lement malcontente de trouver Dani maître là, non plus seulement élève... Autrefois, négligeant auprès de lui ses habituelles fermetures, elle se laissait aller à des échappées ; elle pouvait lui être utile, peut être, elle ne savait pas bien en quoi; mais enfin, cela lui eut agréé. A présent, il serait moins bon compagnon, sans doute. Maître dans la pharmacie!... Et, à cette première visite, elle éprouva comme si elle n'y trouvait place , comme si elle s'imposait . . . elle qui autrefois y entrait si volontiers, s'asseyait avec un délassement de son être, en attendant que fût prête la commande... Pourtant, il a été le même avec elle, simple, affectueux. Donc, leurs dispositions ne cessent d'être cordiales. Mais, s'en allant, elle le jugeait l'homme arrivé, casé définitivement. Il ne s'occuperait d'elle que par hasard. Elle ne pourrait rien être dans sa vie... Dans un lointain perdu, grandissant, elle revoyait leurs jours de franc, d'intime rire... Sa mère, sur ses maigres bénéfices, lui donnait le moyen de vivre très petitement ; et cela, afin principalement que sa fille s'arrangeât en sorte de l'appeler, quelque jour, à Nice.
Et comme ils se revirent, Dani d'abord reparla, sans y mal voir, du passé. Si elle souffrait qu'il en parlât, du moins elle ne laissait rien percer. Involontairement curieuse de détails restés ignorés, elle en venait à alimenter ces racontars de quelques questions pressantes. Lui, avait seulement aperçu Wyl plus cossu que jamais; il savait que Lazarine trôlait à Turin, ne faisant plus la noce que pour subvenir aux dépenses d'éducation de Blondinette.
Sans précisément des attraits physiques, Dani avait le charme par excellence pour elle, le charme niçois et un fin naturel. En lui, elle se retrouvait avec ses instincts primitifs. C'est ce
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qui lui donna présentement ce qu'elle avait eu de meilleur dans sa vie. Elle se serait prise, en cette relation, à ne plus être trop inquiète de quoi que ce fût... Allait-elle ainsi finir par où elle eut dû commencer ? Mais ce ne pouvait être pour elle le bonheur, puisqu'elle n'était pas libre, puisqu'elle ne pouvait sensément espérer l'être un jour. Et cette compréhension de cette fatalité lui arrachait sa joie.
L'alliance avait comme magiquement disparu de son doigt.
Ils allaient quelquefois par la campagne. Tout à coup, elle devenait songeuse, et c'étaient des soupirs inaperçus qu'un geste de dépit soulignait. Dani ne pouvait la laisser inconsolée : or, il ne voulait se lancer dans cette voie. Certes, Ludine n'était pas femme à prendre des airs d'une langoureuse tristesse ; elle riait encore à moitié avec lui de l'existence batifolante. Tout de même, ces dires visiblement quelque peu l'irritaient.
Rien ne la terrifiait, comme la supposition pour elle d'une fin embouée. Quand elle entendait que les jouisseuses terminaient salement l'illusoire fête, quand lui passait devant les yeux l'abrutissement dernier du baiser forcé, elle eut voulu être morte. Car enfin savait-elle où elle .allait I avait-elle un pouce de terre, un seul sou,
dont elle pût dire : c'est à moi!... Aussi, elle avait des moments poignants , mais sans trop prendre la peine de chercher à sortir de son impasse. Elle se confiait à Dani, en une manière irraisonnée. S'il lui était chanceux, lui, alors que tout semblait fini pour elle ! . . . Puis, elle s'affaissait, point acagnardée, dans la conjecture de ce peut-être. . . De l'enfant c'était un peu l'expression, de Didi attentive au vent derrière le muret dans la sapinière, au bout du monde...
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Elle agissait avec Dani comme si elle oubliait son lien. Il semblait que ça n'existait nulle part, ce mari. Cet homme qui bientôt devait périr dans une rixe en Algérie, elle eut, qui sait! voulu s'en défaire, mais en lui en donnant avis. Ce qui se perpètre dans l'égout, voilà qui ne lui passait par la tète. Elle était sincère avec elle-même, elle l'incoercible, que rien ne tenait. Quoi d'étonnant, si elle se voyait unie à Dani ! . . . Pourtant, elle sentait que lui ne voudrait pas. Et elle s'attristait, froissée presque, de ce sentiment de réserve. Au fond, elle l'estimait ; pour lui, elle était fière qu'il ne voulût pas d'elle.
Et, dans les interruptions de leurs causeries, elle historiait des cartes de ses petits crayonnages, s'inspirant de ces impossibles dessins pour en créer d'autres non moins imaginaires. Ces enroulements, ces bouffissures épanouies, ces avortements n'étaient-ils pas quelque hybride figuration de sa vie ! Et elle faisait une patience, ou même une séance d'avenir, disait-elle avec le cliquetis comtois de son rire... Dani se prenait de pitié pour son amie. Il ne voyait pas de remède qu'il pût fournir. Sa pharmacie et toute son amitié étaient impuissantes devant cette misère. Etrange, amer en un sens, ces deux partenaires, assis à la même table, sans se dire, sans savoir aucunement l'un d'eux ce qui se jouait...
Ils parlèrent de sa grand'mère dans les orangers. Qu'elle se peignait heureuse cette vieille niçoise! elle était née sous une bonne étoile celle-là, malgré sa cécité... Et elle le faisait lui narrer des détails sur l'installation, si bien qu'il l'engageât à la venir voir.
P épine, à ses quarante ans, toujours en noir, déjà semblait une ruine avec sa face durcie, son nez rongé d'une brûlure d'enfance. L'aveugle, sa mère, avait en comparaison une verdeur. Sa physionomie marquait une anxiété de surprendre. Et, sous son fichu de couleur noué en marmotte, dans sa robe proprette de percale à ramages, qu'elle fût assise se réduisant, un peu remuante, ou marchât sans trop de tâtonnements, elle était de ces vieilles qu'on aime, qui s'égayent sereinement auprès des jeunes. Pépine, au contraire, souffrait de n'avoir jamais été regardée tendrement par le forgeron Jacquet aux yeux doux à fleur de tête,
dans sa figure en écumoire, à la voix filée, le fils un peu de la maison. L'aïeule tous les chérissait, bien qu'elle n'eût d'ambition que pour Dani, le plus tard venu, le préféré résumant sa vie. Les plaies faites par sa fille, la mère de Dani, une jolie rondelette dédaigneuse, morte maintenant, il les lui avait fermées.
Et Pépine eut, dans son pauvre bon cœur, voulu que Dani réalisât une union qui lui avait échappé à elle. Ludine était belle encore avec ses grands yeux assombris ; elle n'avait pas eu d'accident lui ravissant le bonheur d'amour... Pourquoi n' épouserait-elle pas son neveu?... Elle leur disait cela, sans précisément le dire, dans des allusions pas déguisées. Dani toujours paraissait ne pas comprendre ou réellement ne voulait pas comprendre.
L'aïeule, Mme Giaeometta, ne penchait vers ces plaisanteries, douteuses selon elle. Cette union, elle l'eut jugée une mésalliance. On ne devait se marier qu'entre niçois... Il fallait l'entendre parler des fàiaules, les Françaises! Contre elles, elle avait les défiances, l'antipathie de race restées là-bas. Elle s'entendait donc avec son petit-fils, pour ne point répondre aux instigations de Pépine, les détourner de leur sens, leur faire dire toute autre chose. Et cela amenait des quiproquos dont ne savait comment
sortir parfois la tonne Pépine. Son nez lui manquait plus que jamais ; elle s'y attaquait sans prudence, se l'empourprait, et doucettement, vite regardait le forgeron sans que ce dernier, fort humble, crût un instant pouvoir accomplir rêve de femme au monde...
Or la nane distinguait Ludine. A sa voix elle saisissait des modulations brusques. Elle lui devinait des inquiétudes. Elle qui n'avait pas abandonné de marier son Dani à une Niçarde ! Jusqu'à présent, il est vrai, il ne devait pas être amoureux, il restait bien le même avec ses tatillonnages... Mais, dans le remuement de la robe, dans les mouvements fréquents, rapides de la personne, dans les ricaneries subitement interjetées, d'instinct elle retrouvait un compromettant caractère. Qu'y avait-il donc chez cette Ludine?... Cependant, elle aimait son parler vif, délié, son amour et ses goûts du pays. Le charme surtout de Ludine venait de ce qu'elle savait s'oublier auprès des autres. Ses attentions touchaient Mme Giacometta. Les minutes couraient, quand elle était là, que s'arrangeait un bouquet elle leur contait une menue circonstance...
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N 'était-il pas tout simple que la petite existence, régulière sans embêtements, chez Mme Giacometta suggérât à Ludine le regret de ne l'avoir point ? Non qu'elle se supposât mère-grand un jour, qu'elle caressât une vieillesse entourée de petits enfants. Non. pas le moins du monde. Mais la maisonnée dans les orangers était si tranquille... La question du lendemain ne l'y eut plus talonnée... Sous ce ciel vu du milieu de ces arbres, si l'envie de bailler s'y présentait jamais, ce devait être en douceur... A de certaines heures, elle se croyait de la famille. Elle s'y trouvait affablement, comme en un recoin. Un arrêt dans la descente de sa vie...
Puis, elle se sentait soupçonnable, même elle se doutait de quelque préoccupation dans l'esprit de la grand' mère. Pour Mme Giacometta évidemment elle ne serait jamais une niçoise... Sous sa mise simplifiée, Ludine ne s'apercevait pas gardant je ne sais quoi de fringant, de narquois, de peu maniable, et cela invétéré.
Une après-midi de dimanche, elle fut vers la maison dans les orangers. Seraitelle une surprise à Dani? Et presque gaminement elle arrivait , ne voulant pas que la nane la sût là. Comme elle entra sur la pointe des pieds, pour n'effaroucher l'ouïe de l'aveugle ! Dani, qui au besoin répondait aux recommandations de la grand-mère un sec : •- ne me rompez pas la tète, ■■■ car facilement il était tarabusté, Dani, après quelques mots, se mit au piano. Il effleurait les touches, faisant signe à Ludine qui savourait, en habituée à cette heure, la pièce, son parfum d'orangerie par la fenêtre ouverte. Et Ludine de commencer à jouer une ronde
niçoise, par eux dite jadis. Aux premières notes, Mme Giacometta sans trop s'en rendre compte se sentit s'attendrir. Pourquoi donc lui est-il si agréable ce jeu, aujourd'hui? Dans sa vision, en de ces secondes qui sont des âges, elle croit voir quelqu'un aux côtés de son petit fils... une petite fille qui lui enlève le chagrin d'une famille sans descendance. Et elle écoute moins le chant que la musique; elle lui trouve un renouveau, la vague douleur d'un doux aveu comprimé.
Mieux que toute autre peut-être, elle traduit l'impression secrète de la joueuse. C'est à peine pourtant si elle ose jouer Ludine. Cette fois, elle a des timidités dont elle s'étonnerait la première. Mais non, elle ne se voit pas, ne s'entend pas... Et elle n'a plus son air mutin. Elle a rêvé d'une félicité,..
Le piano est rentré dans le silence. Dani s'est rapproché de sa grand-mère ; elle lui communique que jamais il n'a si bien joué et chanté... Il reprendrait cela, ce soir; ils avaient à souper, il savait, la voisine avec sa fille... Et l'intonation de Mme Giacometta se marquait intéressée. Il méritait d'être aimé, son Dani... A peine Ludine a-t-elle entendu cette insinuation, et aussitôt elle se revoit sous le jour cru de sa réalité. Dani, lui, repousse ces suggestions de mariage, il affirme avec une simple indifférence qu'il se
trouve "très bien comme il est... De nature il n'avait guère confiance dans les femmes, — des calinaires si, mais des légitimes adieu... En face ces aversions, Mme Giacometta n'osait plus trop aborder ce sujet. Aujourd'hui, la ronde niçoise avait été la plus forte... Et voilà que, toute remuée, Ludine est sortie de la chambre, trop vite, car la porte a battu, et l'aveugle s'informe de ce bruit précipité. Qu'est-ce ? quelqu'un est donc entré? Dani la rassure : un courant d'air. Il remarque ce départ pareil à une fuite, il s'étonne, reste l'œil fixé sur la porte. Par délicatesse elle se sera retirée...
Ludine n'y retourna pas. Si Pépine, ce dimanche, n'avait été absente, probablement elle n'eut pas eu cette sensation d'amour, ensuite ce malaise. Pépine toujours la maintenait en une gaie disposition, hostile aux rêveries. Cette après-midi, elle avait eu une commotion de susceptibilités...
Ce que c'est ! Elle est libre, maintenant. Sa mère lui a écrit la mort de Demathez.
Et Mlle Zélie, une tante du défunt, vient de lui léguer quatre cents francs de rente en viager. Cette vieille fille, une bonne vivante aux petits yeux si vifs, n'ayant lu jamais que du P. de Kock, un peu athée, leur avait donné, rue St- Dominique, deux candélabres en bronze, une artistique table à ouvrage en ébène ; désespérant de son « sacripant » de neveu, elle avait pris le parti de la « patiente » Ludine, et, se rattachant d'autant à sa nièce, finalement l'eut excusée de tout. . . Et Ludine se reproche bien un peu de n'a-
voir été toujours gracieuse pour tante Zélie aux dents canines, au nez en pied de marmite, au chapeau touffu de violettes. Dans la chambre presque nue, elle ne serait plus de trop sa manie des tapisseries...
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Tous les matins, Ludine frotte son carreau, essuie ses meubles achetés à l'encan. Sur la commode au marbre fendu, elle soigne deux ou trois pots de basilic, de géranium, de réséda. De longs instants se passent dans la chapelière, toute sa fortune. Partout elle l'a transportée avec elle, un escargot qui traîne sa maison, quoi... Sur un compartiment elle se penche, y quenille avec un acharnement que, petite fille, elle n'a jamais mis à habiller, déshabiller sa poupée. Non qu'elle s'y plaise à respirer le relent : mais elle se cramponne à cette malle comme à ce qui reste d'elle. Là, elle joue en quelque sorte avec elle même, toute se-
rieuse. Et elle rafistolle les objets; elle prend, change, puis reprend telle garniture de robe, tel ruban de chapeau. Ses vieilles afiàires, elle se les renouvelle en une curieuse illusion d'optique reculée...
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De son lit. presque assise, espérant le sommeil, il lui arrive, le livre du cabinet de lecture déposé sur la table de nuit près d'un fruit et de la veilleuse, de simuler sur le mur d'absorbantes tètes d'ombre, tètes de chats, de lièvres, de cochons, de chevaux, de féroces aussi. Ce mouvement si simple, une courbure de ses doigts noués et se détachant sur le blanc du mur, lui devient un accompagnement intime, réalisé au dehors. Tètes un peu confondues, oreilles qui se baissent, se redressent, gueules qui continuellement s'ouvrent , se ferment, mâchent horrifiquement du vide. Ces formes instantanées, si changeantes qu'elles en
sont insaisissables, muettes en permanence, près de Ludine surgissent telles que des charges larveuses, multiple et familier réfléchissement de son être refoulé. Et sur le mur réapparaît une tète cornante de chèvre... quelque vieux reflet de la femme.
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Un moment particulièrement triste pour Ludine, c'est son chiche repas, le soir surtout. N'ouvrant qu'à peine et douillettement la bouche, souvent elle ne mange que sa salade de tomates ou des tranches joliment coupées de pain enduit de confitures. Est-elle vouée à finir en ermite?... Et son pied suspendu sur l'autre genou méthodiquement se balance, image du rhythme alors monotone de sa pensée. Et, laissant choir de ses doigts ces miettes d'un souper trop frugal, toute la femme, sans plus un mouvement, est pareille à une chatte qui guette au lointain.
Assise sur le bord de la chaise, les épaules
étroites, un peu tombantes, la poitrine fine, comme toujours elle n'ose respirer qu'à demi. Elle qui n'a perdu l'habitude de toiser les gens, seule semble plutôt gênée. Dans son corps, les attitudes, elle souffre d'être à l'étroit. Dans l'ennui de sa personne physique, dans l'incommodité de ses postures, elle se prouve pleine de ténuités, susceptible d'illimitées projections. A son insu, elle reste en l'appétence d'un élargissement de vie. Si vite elle a été rassasiée des gens, des objets, sans intermittences pacifiées par de ces regrets doux...
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Parfois, vers la nuit, la chambre se peuple d'infinies choses. A ces instants où la bougie n'est pas allumée encore, pour un peu elle se croirait enveloppée de réalités fantomatiques. Et même la lumière ne suffit à dissiper cette fantasmagorie. Elle est mal à l'aise. Elle met, non plus un chapeau tapageur aux grands bords inégalement cassés, mais une capote toute simple. Elle va sortir. Et, quand elle a éteint la bougie, elle paraît s'accorder avec la lueur phosphoreuse de la lune, qui dans la chambre s'épand en chuchoterie.
Dehors, elle marche subrepticement, chercheuse d'elle ne sait trop quoi. Des soirs, elle ne
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résiste de repasser par la Promenade des Anglais. Elle reconnaît tel et telle. Elle s'amuse à soulever leur masque à presque tous. Avec leurs tètes de cire carminée, pitoyablement elles jouaient la vie. Et les hommes n'étaient pas moins des prostitués. Pour sûr qu'elle ne toupillerait plus là dedans.
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Et ce n'était pas qu'elle enviât le respect qu'on témoigne à l'honnête femme. Qu'estce que cela lui faisait, à elle. Ah ! dieu ! et qu'avait-elle de si respectable la société? Vraiment, elle n'en éprouvait du respect que pour les vieilles cathédrales.
Dans sa chambre, des dictons, des refrains lui revenaient aux lèvres entrouvertes, puis la note se mourait dans les profondeurs des yeux, foncés de souvenirs. Elle mesurait sa vie. Si tendue, si voulante toujours, pour aujourd'hui la constater écoulée ! Pourtant, elle eut su vivre magnifiquement... Que n" avait-elle été maîtresse de disposer à son gré de la fortune ! Elle eut régi
sa vie à grandes rênes... Comme elle méprisait les parvenus, leur chic plein d'insuffisance, l'étrange paysanne imaginait de nouvelles noblesses singulières. Pas de luxe criard, pas d'affichage de ses plaisirs : non, mais des somptuosités discrètes, où les pas s'enfoncent, s'étouffent dans des tapis moussus, où les regards s'arrêtent sur des meubles aux ferrures ouvrées, compliquées, pas neuves, se perdent dans l'ondulement douteux des portières. Les invités, là, eussent été discernés; elle y eut trôné en l'honneur de son haut goût, et, sans refuser au besoin la royauté de la mode, dédaigné de se prêter aux fantaisies versatiles de cette ingouvernable. Chez Ludine, ces idées de maîtrise, dérivant d'une source non précisée, le maniement des cartes les grandissait.
Et, pendant le voltigement de ces visions, elle avait laissé tomber le crochet d'ivoire dont elle tricotait un fichu. Subitement, entre les grands arcs de ses sourcils rapprochés des plissures se creusaient ; aux doigts revenait le geste machinal.
D'autres fois elle se félicite d'avoir son pauvre domicile. Etre maîtresse de maison, ça devait avoir bien des côtés ennuyeux. Dans sa chambre, elle se constate indépendante. Et, au fond de la chapelière, elle collige, elle retouche son histoire. C'est le portrait du grand-père, le dé de la marraine, le médaillon du curé d'Ars, aussi une petite croix de buis du P. Lesfrasses ; sa photographie d'enfant lui évoque un coin de bois où elle se croyait, à cet âge, dans son Jura, partie bien, bien loin pour un pays chaud, tout rissolé. L'air, les feuillages brûlaient. Malgré les fourmis, elle ne bougeait de son banc, de peur de
perdre •; ce bel endroit » . Et la ferme abandonnée incendiée ce même soir ! elle n'avait pas osé dire comme c'était beau les flammes qui dansaient dans le lac. C'est la première perception très nette qu'elle se connaît. Et encore, quand, emmenée sur la voiture à bennes par le Cabre, elle prit la Vierge de l'église voisine, au milieu de son reposoir du mois de Marie, pour une belle dame intimidante dans son voile étoile d'or.
Et, dans ses rêves, il lui arrive de se revoir enfant. Le curé Amaldru l'embrasse sur le front ; elle sera, en conséquence, bien sage, pour ne pas démériter de ce baiser, dont elle est si contente. Elle a de la joie à lui donner de ces petites fleurs blanches du bord des sources qu'il collectionne. Elle est commejalousedelui, en cesens qu'elle veut être distinguée par lui entre ses camarades au catéchisme. Seul le curé Amaldru lui semble, décidément toujours, tenir un rang au dessus du reste des hommes. Et lui seul aussi il eut préservé son avenir à elle ; car elle n'aurait pas cessé de vouloir qu'il s'y intéressât. Puis, elle se sent double. Elle est, en même temps, bien plus âgée; quelqu'un d'indiscernable la coudoyé ; et ces deux parties d'elle-même se choquent sans se réunir.
Un jour qu'elle revenait de marcher par les chemins tortueux du Château, pensive des gais jours, elle remarqua le commissionnaire italien. Lui, déjà à plusieurs reprises, l'avait aperçue, aussitôt reconnue. S'il eut obéi à son premier mouvement, il se fut approché d'elle ; mais ses finesses savaient les réserves. C'était à elle à lui parler... Certes, il ne demanderait pas mieux que de l'obliger... Ludine, cette fois, lui tend la main d'une façon irréfléchie, si naturelle. Simultanément, lïdéedu Russe leur vient aux lèvres. Luigi savait à peu près, il en causa franchement. Le monsieur avait dû lui laisser quelque chose... Quand appelé,
questionné, il avait avoué le départ pour Paris, le malade — qu'il avait donc l'air malheureux ! — avait insisté pour qu'on fasse des recherches, et immédiatement M. Wyl, toujours là, avait répondu qu'il s'en chargeait... Ce M. Wyl avait dû faire un vilain coup, puisque madame ignorait tout cela... Et Mme Lazarine, pas longtemps après, avait quitté Nice. C'était pas à pardonner de sa part à elle, si elle s'était mêlée de quoi que ce soit contre une amie comme madame. . . Sans plus trop écouter : « Nous sommes logés à la même enseigne, Luigi. Allez! il n'y a de chance que pour les fripons. »
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Les courses de Ludine, maintenant, sont au cimetière de Cimiers. Elle avait donc été la dernière pensée du Russe... Une reconnaissance flottait au dessus de la tombe. Avaitelle d'autres regrets? Oui, car celui-là l'avait prise au sérieux... Et dire qu'elle l'avait blagué toujours!... Cependant, en une compréhensive, vague manière, elle entrait en communion avec les fatalités. Elle était si peu quêteuse de bonheur ! Au pays, vers les dix ans déjà, les gamines, à cause de ses sourcils se rapprochant, ne l'appelaient-elles pas barrée, qui veut dire exposée à des risques ! Malgré tout, dans ce Cimiers ombragé, pacifique, des secondes passèrent où
la femme, recueillie en des repos rêveurs, la figure blanchie, s'étonna que la bénédiction du saint curé sur la tête de la fillette n'eût pas porté d'autres fruits...
Elle se souvenait que le Russe lui avait affirmé positivement avoir entendu, par un médium, la voix de sa belle-sœur. Ils s'étaient aimés sans se le déclarer, puis elle avait été amenée à épouser son frère. Des discussions qui s'ensuivirent entre ces deux hommes, la frêle femme avait été si affectée qu'elle n'avait tardé à succomber. Et par elle-même la nécromancie captivait Ludine. Si les morts continuent ailleurs, elle se disait, ils devraient apparaître à leurs amis au moins... S'ils ne reviennent pas, jamais, c'est qu'ils sont morts pour tout de bon... Elle trouvait si ignoble que le corps un jour dût pourrir. Merci ! si c'était là le dernier mot de
tout ! ... Et elle supputait de possibles existences antérieures... Si on doit vivre après cette vie, probable qu'on a été avant... Si elle avait eu les moyens aujourd'hui, pas de doute qu'elle n'eût quémandé quelque initiateur de magie. Il est vrai, elle avait en horreur les charlatans... Enfin, ce qu'il y avait de sûr, c'est que la putréfaction de son corps ne s'accomplirait pas tout d'un coup... Elle en restait obsédée. Pendant que se dissoudrait le cadavre, l'âme aussi peutêtre s'en irait estropiée... Puis, faisant trêve à ce cauchemar, Ludine avait un hochement négatif, voulant dire : » Folie tout ça. »
En réalité, sur ce point de la survie, elle aurait eu plutôt l'effroi de toujours être, que la frayeur du néant.
t, des jours, elle regarde, au port, les pécheurs avec leurs bonnets rouges, les gamins là cessant de racler leurs violons, leurs guitares, pour jouer au bouchon.
Et, si dans sa chambre elle se surprenait à chantonner des barcarolles, un peu plus elle se serait élancée sur les pas de la troupe, quand lui venait l'écho cadencé d'une marche militaire...
Un jour, elle s'éprenait d'un gros lionceau de huit mois, gardé par des montreurs forains ; elle en chérissait jusqu'au nom de Mustapha, s'en faisait lécher le bout des doigts. Un autre, un singe lui donnait envie avec ses mines d'une
contrefaçon humaine ratatinée; mais elle répugnait à ce que l'animal grimpât après elle.
Un autre, elle allait aux représentations des marionnettes. Elle appréciait la vie dans ce raccourci, où l'absurde, l'exigu de notre humanité éclatent avec une précise justesse. Les ficelles dissimulées et pourtant évidentes, les pantins si diversement costumés et qui glissent, leurs bras si fort levés qu'on dirait qu'ils s'exclament, leurs jambes qui prodigieusement s'écartent, leurs gestes quinteux, cognants, leurs si brusques voltes, leurs étalements tout à coup remis sur pied, lespandours faisant des mamours à des bonnes, les amants se trompant au point de jalouser des pères, les marquis supplantés par des laquais, le ton railleur de ces scènes d'une philosophique simplesse : là devant , Ludine riait encore de bon cœur.
Et elle gardait une envie aux hirondelles. Des assonances d'une romance, aux trois quarts oubliée, lui revenaient dans l'oreille :
Légère, aérienne
Sous ta robe d'ébène, Le vent soulève ta plume, Comme un flocon d'écume
ton corset blanc.
La mère ne venait toujours pas de son Jura. Le désir d'une vie moins rude, moins constamment occupante, était combattu, tenu en échec par l'instinct de la propriétaire, gardienne de son chez elle. Cependant, Ludine toujours croyait à une réunion. Elles chercheraient dans les environs de Beaulieu, de Saint- Jean... Elles y auraient une case aux murs rougeâtres à elles seules, se la disposeraient à leur fantaisie... Et son enfant serait avec elles, — son enfant ! qu'elle voyait en une vision vaporeuse et pourtant unique, qu'elle se figurait autre que les gamins rencontrés quand elle sortait. Bientôt il allait être prêtre. Mais jamais elle ne
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le sentait sous ce costume. D'ailleurs, c'était le bébé toujours qui, sans qu'elle réfléchit à cette inconséquence, lui réapparaisssait, et cela même dans l'avenir. Voilà ce qu'elle subodorait en avant d'elle, au loin.
Et maintenant que la blessure de Dani s'était effacée, elle vivait, sans plus le besoin d'une amitié. Sous des apparences qu'on eut dites lassées, elle grippait l'indépendance de chaque heure, comme si elle avait à redouter qu'on la lui ravit. Ainsi, elle perdait la placidité de bien des journées. A aucun prix, elle ne voudrait plus avoir affaire avec des hommes, — la talare de sa vie. Dans sa présente ambiance isolée, elle aspirait, par éclaircies, les fraîcheurs d'une certitude libre... Et, si elle se rassurait enfin sur Madame Delamousse, Ludine mordillant un brin de réséda regrettait l'absence des belles plantes si variées delà villa.
Revenant à la malle aux choses de souvenir, elle reprenait un éventail, une fleur sèche, les regardait, s'y embrouillait... Et que de bagues parties!... Puis, son œil clignait à sa main gauche, comme si des feux eussent brillé là, dans le miroir de facettes absentes. . . Oh ! les diamants, elle ne se guérirait d'en aimer la mouillure lumineuse...
Vous savez ces blanches fusées, rebondissements de grosses gouttes de pluie, — des larmes dont les ricochets seraient des rires : — le deuil de la physionomie de Ludine, aussi, semblait d'habitude près de se résoudre en une plaisanterie...
Dans sa chambre, par une fente des persiennes mi-closes, quand tombaient obliquement des rais d'innombrables atomes, tout se stérilisait... La tache d'incandescence sur le sol, où se jouait une ironique lumière, causait à Ludine des papillotages. Elle montait, descendait la colonne poudreuse. Errement, qui lui ôte la notion de l'heure.
Et du regard elle reparcourt toute la chambre. Elle revoit les meubles luxueux de la villa détruite...
Le soleil couché, elle observe, à l'ouest, dans le ciel, ces diaphanéités fragiles où s'éteignent les teintes. Elle resonge que la vie a l'inconsis-
tance des nuées, qui se dispersent... Dans le jardinet de la fruiterie, s'allonge l'ombre fenêtrée du figuier ; dans leurs paniers, les fruits se massent plus duvetés : car elles sont revenues, làhaut, ses chères fleurs de nuit, quelques-unes, par delà leur tremblotement, d'une si indevinable fixité.
Et, se passant sur le nez un léger coup de doigt, bernique ! elle avait des rancœurs. Si elle avait été sage, elle se serait mariée au pays, dans le chef-lieu du département peut-être... Mais, mariée de la sorte, elle eut péri d'ennui, au fond d'une boutique, à un comptoir, ou encore dans les salons ternes de la bourgeoisie... Au moins, son existence, quoique ratée, évitait le ridicule des monotonies dans le ménage... A cette conviction anti-matrimoniale contribuèrent fortement la vue autrefois de ses parents mal assortis et toujours son horreur primesautière de toute dépendance.
C'étaient aussi des prostrations. Non, elle ne
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souffrirait de devenir une décatie... Alors, en des haut-le-corps, elle se redressait ; sa bouche s'essayait à sourire ; son regard, tout à l'heure rentré, se vidait limpidement. Que c'était donc stupide d'avoir jamais eu des espérances ! . . . Elle ne regrettait rien... Certes, elle ne s'était pas enchabraquée. Toujours elle avait pensé qu'il fallait prendre la vie pour ce qu'elle valait... Pourtant, quelque insoucieuse qu'elle affectât d'être, je ne sais quoi de triste dans son expression témoignait d'une décevance. Peut-être, à de fugaces secondes, se fut-elle estimée heureuse d'avoir fini vieille fille, comme Séraphine, au village...
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Un épagneul, à la vie vagabondante, un matin l'avait suivie. De jour, il s'absentait, afin de quérir, par les chemins, dans les cours, une moins maigre pitance que chez sa maîtresse improvisée. A la nuit, il ne manquait de revenir, grattant à la porte, puis entrant tout hasardeux. Ludine en était bien un peu surprise. Cette pauvre bête sympathisait-elle, en de sourdes sensations d'affinité, avec sa propre misère? Compagnon du moins, ce chien, qui lui enseignait une pire amertume de vie. Car enfin, lui, il gîtait sous sa protection, et sans elle c'en était fait de lui à la fourrière. Elle s'atta-
chait à l'épagneul qu'elle se disait sauver de la pendaison.
Une fois, reprise du souvenir d'un caniche savant de la villa Delamousse, elle imagina de le dresser. Cela inutilement. Et cette façon rébarbative du chien plut presque à l'instinctive. Autour d'elle, elle continuait d'aimer l'anonyme créature prêtant, avec l'or rougi de ses bons yeux, à de troubles signifiances...
Dans la chambre, sur la cheminée, gisait un morceau oblong de cristal octogone, verdi, aux intérieurs aspects de glace glissante, piquée de macules noirâtres. Cela curieusement lui représentait une forme de cercueil. Elle ne supportait qu'un jour on clouât son corps entre quatre planches. Si on se réveillait encaissé!... Quel étouffement sans nom!... Les morts devraient rester auprès de leurs parents, de leurs amis, qui surveilleraient la décomposition... Des signes de toutes sortes pourraient se manifester... Elle n'avait pas oublié que son grand-père avait été enterré avec des teintes rosées à gauche au visage... Et elle se supposait
morte, mise sous châsse, toute pomponnée, dans quelque cristal... Les terreurs et les laideurs des décès habituels, elle se les supprimait ainsi bizarrement. Elle ne serait coquette qu'avec la mort... Et elle était persuadée avoir ressenti, des nuits, un frôlement... qui ne pouvait venir que du parrain. . . Même un soir, pas couchée encore, elle avait certainement vu dans la glace une grande ombre d'un noir... et si lente à passer... Sa joue, un bon moment, en était restée toute alombrée... Avec une gratitude sécrète, elle garde l'arrière goût de ces traînes.
Certain cachet d'ancienneté si l'on peut dire géologique, peu à peu découvrable sur elle, la prouvait sénescente. L'œil paraissait s'abstraire, froidi, plus dur. Et, en même temps, ce qu'on pouvait voir de la femme avait un sourire poudré.
Elle ne songeait plus trop au grand jeu, à la Roue de la Fortune... A quoi cela avait-il servi?... Les cartes ne lui avaient dévoilé le lendemain d'un seul jour... Après tout, ça devait être une mystification, ces cartes. Car pourquoi la tenaient-elles, malgré qu'elle n'y ajoutât plus créance?...
Donc, elle ne parviendrait à démêler l'avenir... Elle savait son fils à une maison des Missions, et c'était tout. Elle ne l'avait non plus vu lui apparaître dans ses rêves.
Et puis, devant ses cartes, elle n'avait pas été studieuse. Probablement elle était incapable d'être vraiment initiée... Elle ne déchiffrerait jamais l'énigme de l'être. Et pourtant l'avenir seul l'avait intéressée, passionnée...
Elle revenait à cette idée : à coup sûr, il devait y avoir quelque méthode savante pour faire dire aux cartes le mystère du futur, pour dénouer les complications du présent, pour saisir les causes de tout et se révéler par avance les vies... Combien elle eut souhaité devenir une cartomancienne, liseuse singulière et exercée d'une science à peu près universelle ! Puis, se lassant de cette trop coûteuse espérance, elle pensait que cela lui casserait la tête, un tel apprentissage.
D'un vague swedenborgisme elle retombait sans lourdeur à une conception matérialiste des choses.
Du moins, si elle pouvait tirer de ses cartes un peu de monnaie!... Sa mère espaçait ses petits envois du pays. Cependant, elle sentait quelque lâcheté vis-à-vis ces cartes; elle s'en voulait à demi, là où elle avait été crédule, là
où elle avait convoité des prophéties, de finir par chercher une industrie vulgaire.
En effet, elle avait eu certaine prétention ext ravagante, l'ambition de voir défiler, devant sa table de tireuse, le monde de Nice. . . Ces hommes et ces femmes, vivant d'expédients, perplexes toujours, l'eussent consultée, furtivement. Devant elle, ils n'eussent pas redouté de témoigner leurs angoisses. . . Afin de n'être pas reconnue, elle se fût déguisée... Un ex-ami, qui sait! viendrait lui demander de prévoir sa destinée... Comme elle eût ri de ces méconnaissances ! comme elle se fût gaudie de voir ces huppés, ces bravaches, subitement humiliés ! Et elle entrait en causerie avec tel ou tel lui demandant conseil. Quelquefois même elle restait en face d'un timbre de voix seul ; elle ne parvenait à recomposer la figure de l'interrogateur. Ça en devenait un tintouin.
Mais, au lieu d'un célèbre salon fréquenté, c'était toujours la même chambre, au carrelage plus nu sous le feutre d'une carpette, au tapis de table dont les bouquets étaient des fleurs de laine passées. Dessus, les cartes disposées avec symétrie ou gâchées, çà et là miroitées de poisse. Ludine les touchait d'un geste de monomane. Dans l'élimé des pantoufles, de la robe collante à rares décousures, sempiternellement elle
battait les cartes, les tortionnait, les rejetait confuses, les reprenait... Une légère griserie troublait le vert de l'œil, les pommettes se coloraient d'un rouge trop vif, aux doigts moins fureteurs couraient des soubresauts agacés... Alentie dans le triage des cartes étalées, elle s'arrêtait, révoltée de son impuissance, s'indifférenciant presque, comme devant un secret introuvable...
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u-dessus de la commode, vers Hille- Bobbe suspendue convergent les regards de Ludine. Il la tente l'alambic sans doute grumelé de toutes sortes d'efïbndrilles et dont le couvercle relevé se montre criblé de signes cabalistiques, il la tente le hibou fatidique sur l'épaule. . . Elle l'émérillonne et elle l'épouvante la petite fille vieillotte, si peu grognonne, point gâtée en son jeune âge par des parents morts depuis des siècles...
Et le tète-à-tête est continu entre Ludine et son eau-forte sur parchemin de Franz Hais, l'unique parure de la chambre. Elle redétaille sur le front la mèche de chevelure rébellionnée
SIS LUDIXE
ne voulant de l'emprisonnement sous le bonnet de poupard, à la naissance du nez le creusement de tension suprême, à son bout triangulaire la dilatation d'individualité, dans la bouche, formidable boîte à secrets, la denture qui sent son immortalité diablement ébrechée, le menton arrondi sans fossette. Par là dessous, une vaste collerette blanche, fouillis de fronces pareil à une antique friperie. La sombre robe, ample, plissée, recouverte à la jupe d'un tablier, garde une majesté rusée de robe de paysanne, souveraine en son métier. L'ensemble exprime étrangement une contorsion qui serait sans contrainte. Ce qui poursuit Ludine, c'est, sous le franc masque pas grimé de cette scurrilité hilarante, l'inconnu noir de la Sorcière...
Elle a passé la quarantaine... Poussée â Saint-François-de-Paule par un hasard, par la soif des fraîcheurs d'une église, par le désir de fuir l'immobile lourdeur de l'air, elle fut étonnée, assise près du portail, de réentendre des accentuations franc-comtoises... Un tout jeune prêtre parlait. En son dire, en ses mouvements, elle remarque des âpretés mordantes, altières. Ces duretés jurassiques commencent à secouer Lucline. Elle, d'ordinaire si nargueuse des poses des autres, est toute au son tombant de cette chaire. Singulière voix, irrésistible, creusante!... Qu'est-ce donc que ce prêtre?... Elle qui ne déteste pas les éven-
tualités, elle ne comprend pas bien aujourd'hui... Quelque réalité, non soupçonnée, plane sur sa tête, l'enveloppe...
Sans le savoir elle est debout, fixant le prédicateur.
Elle se trouve toute drôle, elle s'étonne d'être inquiète. Pourquoi n'est-elle pas indifférente à ce prêtre?... Presque avidement elle écoute la diction méchante du lazariste. Certaines choses dans la face, dans les traits, le lui rappellent. Non, à coup sûr, il ne lui est pas étranger. Sa physionomie, sa carrure entrent de force dans sa pensée à elle.
Et cet être proche et inabordable, ne la regardant pas, parfois se détournant rudement, cet être inconnu, qu'elle a reconnu à première vue, en ces retrouvailles du fond emmêlées, infinies, sur un geste, sur une manière de la voix, du regard aussitôt familière, il la lie à lui, la tient ébranlée, chancelante. Et les révoltes aux jours de l'enfantement au point d'avaler pour du poison tout plein une fiole d'eau teinte arrachée à Dani, et, lors de la séparation au bout d'un mois, la pincée de cheveux coupés d'un si beau châtain et l'étreignant baiser donné cette seule fois sur les joues rebondies, sur les lèvres barbouillées de lait, cela lui ressaute au cœur. Une tourmente indéfinissable s'enile en elle, à mesure
que les impitoyabilités sèches du missionnaire contre le vice la ta1 eut. Cette parole d'homme atteint au repli, jusque-là impénétré peut-être par elle. Et puis elle s'est retrouvée, elle se comprend dans le tout de cet être pas autrement sympathique, mais dominateur. Tout de même, des syllabes qui sifflent lui font un mal... Le prêtre a disparu de devant les yeux troublés de la femme. Elle s'est rassise perdue. Elle quitte l'église, l'estomac tenaillé comme après un long jeûne, et trémolante. Car enfin il lui semble bien que c'est son fils, ce prêtre.