II. LE CAIRE
Les pyramides.
Sous lin ciel de désert, un ciel immense et roux,
Rêvent les pyramides éternelles.
Le flot de l'infini vient se mourir sous elles
Dans le silence aff'reux qui plane, grave et doux.
La nuit prochaine les effleure de l'aile,
Tout se meurt doucement dans la mort du désert
Et l'horizon lui-même a des caresses frêles
De sommeil et de paix, dans ses rougeurs d'enfer.
Solennelles et mornes,
Les pyramides rêvent vers l'immensité
Et l'espace les vêt d'une chlamyde énorme
De tristesse et d'éternité.
Leur long rêve est couché dans la poussière des siècles
Et chaque jour le fait plus farouche et plus troublant.
Les pyramides rêvent, et ce rêve attend,
Semble- t-il, une chose effrayante et cruelle...
Î80 LUEURS d'orient
Les pyramides éternelles
Se dressent dans le sable d'or
Ainsi que les tombeaux du temps.
Mais le sang du lointain s'est noyé dans le sable,
Le désert s'est drapé dans de longs voiles noirs,
Et la nuit est venue.
Nuit d'effroi, nuit de glace, nuit émue,
D'un émoi plus puissant que tous les univers
Et la mort a plané plus grande sous les nues
Et sur la mort même du désert.
Mais, terribles et mornes,
Les pyramides voient à présent dans la nuit
Et dans la mort, leur long rêve qui luit,
Leur rêve qui prédit
Une chose effrayante et profonde...
Les pyramides rêvent vers la fin des mondes !
Leur long rêve est couché dans l'agonie des soirs
Et chaque soir le fait plus farouche et plus noir.
Les pyramides rêvent,
Et ce rêve attend
Une chose effrayante et cruelle!...
Les pyramides éternelles
Se dressent sur le deuil du ciel
Ainsi que les tombeaux du temps.
IG
Le Sphinx,
Impassible à travers les âges abolis,
Le Sphinx ouvre à jamais son œil profond et louche
Et creuse son sourire ironique et farouche
Sur l'océan de sable et les ciels dépolis.
Un secret monstrueux dans l'ombre de sa bouche Dort ainsi qu'un poison dans l'aurore d'un lys Et le Sphinx aux yeux gris et glauques, et pâlis, Regarde obstinément le soleil qui se couche!
Un jour il détendra ses membres calcinés...
L'on verra s'élargir ses yeux hallucinés,
Et, lent, il marchera vers l'Occident mystique.
Son rire stridera, puissant et sarcastique, Car, enfin ! il verra l'éclair de ses yeux verts Embraser le chaos final des univers,
Et s'écrouler le monde, à l'heure fatidique !
Le Fish-market.
Etrange, et bien amusante, en vérité, cette concordance — d'une ironie plutôt grossière — de mots et de choses. Le Fish-market (marché aux poissons !) est le « quartier réservé » du Caire, le faubourg consacré à la luxure tarifée... Et c'est bien un marché public, un marché d'une ignominie extraordinairement colorée, le symbole de l'Orient pourri par l'Occident, et qui garde, en tout, sa couleur unique de hazar , son parfum de figues sèches , d'essence de roses et de poussière chaude et musquée.
Lorsque le ciel du Caire se poudre de nacre
et que la nuit tombe sur la douceur des choses, des silhouettes hâtives se mettent à rôder devant les grands hôtels du centre, silhouettes d'énormes pains de sucres noirs et que l'on aurait coiffés d'un turban ou d'un fez... Ces silhouettes vont et viennent de passant en passant, traversant les chaussées, sillonnant les trottoirs, furtives et rapides, en chauvessouris. Parfois, l'une d'elles, qu'aucune impatience ne rebute, se colle à l'étranger sans lâcher prise, avec une incroyable obstination. Et que le lecteur me pardonne, il faut que je lui dise crûment ce que débite le sabir malpropre de la silhouette, car toute une face du caractère égyptien surgit dans ce boniment de cynique ordure :
— Viens... Missieu!.. moi mener toi au Fishmarket voir danse du ventre tout nu... Et tout ce que tu voudras, missieu... Ail v^hat you'll, sir... come with me... you'll besatisfied, come! Ti verras Mauresques... ânes... chèvres... little boys... tout ce que ti veux... Vas pas
avec ouneôtre, missieu, car moi être le millieur kaouet du Kairo... Les ôtres pas bons kaoïœts ! Moi être le millieur !
Parfaitement! Car telle est la morale arabe, tout au moins celle de l'Arabe du Caire, que la profession de souteneur et d'entremetteur est tenue, en ce pays anglo-égyptien, pour un honneur — et que la conscience apportée dans cette profession devient un titre de gloire. Ah ! certes oui, le critérium du bien et du mal change avec les cieux, et l'on peut croire que Paul Adam n'a fait qu'entrevoir, dans ses Lettres de Malaisie, un état plus que possible, un état probable de la cité future, qui sera une cité bien primitive. Et le romancier a raison de dire que ce n'est pas un idéal !
Il faut avoir traversé le Fish-marhet pour se faire une idée de ce que peut être la simplicité des mœurs 1 J'y fus, un soir, à l'heure où l'animation n'y bat pas encore son plein. Devant moi, quelques Américains sévères cheminaient dans une contemplation dogmatique, et une
jÉriusALEM. — Mosquée El-Aksa.
doctoresse de Boston, hautaine et curieuse, s'y était même aventurée, son carnet de notes à la main.
Des ruelles à l'infini, dédales croisés, contournés et tortueux, des culs-de-sac et des impasses, débouchant sur deux ou trois artères-mères elles-mêmes étroites et ravinées comme des fossés. Et, de chaque côté de ces labyrinthes, de maison en maison, le spectacle extravagant d'un marché de chair exhibée en étalages comme les marchandises d'une halle à l'enchère ! Marché d'une vision effrayante pour les Occidentaux, si préparés soient-ils à l'impression de quelque conte des Mille et une Nuits d'obscénité fantasque et d'invraisemblable cynisme ! Sous des lumières tristes et des clartés douteuses, de la chair s'étend et s'étire en d'indescriptibles postures, nue ou contrastée par l'orgueil oriental d'oripeaux aux reflets sanglants, de soies écartâtes et d'ors vifs. Chairs lumineuses, chairs inconscientes et chairs ignobles. 11 y a là des enfants éton-
nées, des vieillardes avachies, des jeunes femmes vaniteuses du kohl qui leur met de la flamme aux yeux et fières de l'impudeur avec laquelle il leur est permis de s'offrir. A travers les fenêtres sans rideaux et des lucarnes grillées l'on voit s'agiter des couples, voire des trios, en d'abominables confusions, sans souci du défilé extérieur qui passe, du reste, indifférent à tout ce qui n'est pas sa suggestion personnelle. Ah î les chairs blanches, les chairs dorées, les chairs grises et les chaires noires, l'enchevêtrement des races dans cet infâme dépotoir d'humanité!... Ah! les chairs étendues au milieu des ruelles mêmes, ces nudités déambulant dans une ville de eauchemar — quelle inexprimable sensation d'effarement, de magie et de dégoût!
L'animation grandit dans le Fish-market.
Une foule étonnante s'y bouscule silencieusement dans la pénombre tachée de lueurs jaunes, des milliers d'Arabes et d'Européens se ruent au vice, sans un cri, sans un mot... Car
Intérieur du Saint-Sépulcre. — Le tombeau du Christ.
le geste est tout le formulaire suggestif de ce lieu — et ce geste prend des proportions insoupçonnables ! Toute la chair accumulée aux étalages et sur le pas des portes s'est à présent jetée dans la ruelle, à l'assaut de cette foule qui passe et sollicite le geste... et le geste se fait acte ! La cohue sourde s'immobihse, paralysée par les femelles qui l'accrochent et lui barrent le passage. J'aperçois même la doctoresse américaine que ses compagnons défendent maladroitement contre une nuée de filles qui luttent pour l'emmener! Et une suffocante odeur d'amour sauvage et de chair fauve passe dans les groupes qu'elle congestionne. Et ce n'est pas seulement une odeur d'amour, c'est l'odeur de la bestialité humaine, une odeur de sang et de meurtre !
Mais brusquement il se glisse comme un souffle glacé dans cette saoulerie frénétique. Au milieu de la ruelle, d'un pas cadencé, survient une patrouille de soldats anglais, secs, dédaigneux et corrects, qui font leur ronde.
Et la chair se retire comme une marée à ce passage prestigieux. Je m'adresse aiti brigadier qui commande cette patrouille, et qui, immédiatement, avec une courtoisie protectrice et indifférente autant que ferme, nous protège et nous fait sortir du Fish-market sans que, désormais, un regard seulement nous sollicitât. Admirable exemple de cette discipline que l'administration anglaise seule suscite, impose et maintient en Orient.
La doctoresse de Boston a repris tout son flegme et semble avoir oublié déjà... Mais je retiens son cas, et comme je l'exprime, plus tard, à un fonctionnaire de la police égyptienne qui m'initie aux étrangetés du Caire :
(( Ce sont les touristes qui ont fait cela, me dit-il froidement. Ce sont les touristes européens et leurs compagnes, qui ont créé les mœurs du FisJi-markct. »
C'est bien ce que je disais : l'Orient pourri par l'Occident ! L'Europe hypocrite et dégénérée établissant en Afrique ses quartiers d'orgie
en même temps que ses quartiers d'hiver. Et ce que j'ai vu, ce n'est pas de la barbarie, ce n'est même pas de l'orientalisme, c'est de la civilisation !
IIL ALEXANDRIE
Alexandrie, colonie attique ? bazar européen? ville arabe? Je ne sais, et, en vérité, l'on serait indécis à moins, car Alexandrie a de grandes lignes grecques, des bars où timoniers anglais et matelots français s'assomment à l'alcool ou de coups de poing, et un vieux quartier musulman... Mais ce que j'en veux retenir, c'est qu'Alexandrie est la porte de rOrient, et c'est qu'Alexandrie, par un matin rose, vue du large, est un des plus merveilleux décors du monde !
Dans ce décor, toute la grandeur et tout le mystère de l'Egypte se pressentent. Ce sont,
(Jis-je, de grandes lignes pures et droites, sous un ciel immense que ne heurtent point des cimes abruptes et que ne tourmentent pas des courbes de collines. Ce ciel s'étale avec une sévérité claire sur l'horizon linéaire et large de la ville. Et c'est une fresque blanche, d'un dessin extraordinairement candide dans sa richesse — et c'est un collier de perles jeté dans la nature... Au delà, derrière les palais blonds, se devine la fécondité puissante du delta, et plus loin encore doit être le désert... le désert, ce ciel brûlant de sécheresse et d'effroi, ce ciel aride et nu jeté sur la terre comme un attirant symbole d'horreur, de beauté, de néant et d'infini...
Ah ! la grâce d'Alexandrie en panorama sous les matins roses, où sommeillante sous les ciels pourprés et mauves du soir!... cette grâce qu'elle seule possède, la ville d'Aphrodite, cette grâce inexplicable et qui se fige à jamais dans les mémoires tendres — grâce émue et fine, grâce d'art aigu, pure grâce de
simplicité! la grâce d'un marbre à la Phidias !
... Il y a, ce soir, des étoiles en pluie dans ratmosphère d'Alexandrie, et dans le port, calme comme un étang, un autre firmament scintille. Vers la rade, une nuée de petites carènes et de barques élancées se tasse avec des profils de mâtures étrangement sveltes et fines. Il doit y avoir des fées dans ce coin du monde, et l'on rêve d'y vivre une éternelle extase.
Février 1897
jÈuusALKM. — Souleri-uins de Saluinon.