I. PORT-SAÏD
Une rue, du sable, de l'eau. C'est Port-Saïd. Port-Saïd, résurrection de Sodome et Gomorrhe. Ou, plutôt, la parodie, dans la médiocrité de ce siècle, des deux villes du déluge.
Gomorrhe pour touristes à itinéraires fixes, — Sodome pour matelots et corsaires de commerce. Ce n'est pas le luxe flamboyant et l'orgie sonore des villes infernales, c'est le magasin de nouveautés du vice, le Louvre égyptien où l'on vend à tous les rayons des petits nègres et des instruments de joie sale, à des prix défiant toute concurrence.
Ce doit être, aujourd'hui, jour d'exposition — et j'imagine que Ton vend à perte. L'unique rue de Port-Saïd est encombrée d'affreux gnomes, collés à vous comme des larves, qui vous obsèdent avec une affolante obstination. Rien ne vous en débarrasse, ni les éclats de voix ni les coups de cravache. Ils se tiennent pendant quelques secondes à distance respectueuse, puis se rapprochent de nouveau, peu à peu. De temps à autre, le geste menaçant d'un policeman qu'invoque votre regard désespéré les disperse comme un essaim d'insectes, mais le groupe se reforme bientôt, se resserre, et les voix recommencent de chanter leur invite monotone, tandis que les visages immondes grimacent l'intention avec un cynisme exaspérant.
Des deux côtés de l'artère ce ne sont, dans les étranges maisons de bois, que vitrines de photographes. Devant les portes, des rabatteurs — dont les plus jeunes ont bien huit ans — vous harponnent au passage d'une
main qui colle aux manches de votre vêtement :
— M'sieu ! . . . M'sieu ! Photographies zolies ! . . . m'sieu ! Vinez voir. . . Les vues de Port-Saïd... Vinez!
Afin d'échapper à la bande qui m'assaille, je suis. Entre, avec moi, toute une famille : la mère, les filles, le père, un bon vieil homme, ex-notaire de province bombardé consul dans une des petites villes de Palestine , qui va rejoindre son poste avec les siens. Ils se sont, comme moi, embarqués sur le Niger, et, comme moi, se sont proposé de traverser Port- Saïd pour tuer les heures d'escale.
Nous voilà donc tous chez le photographe, autour de la table sur laquelle gisent des albums fermés. Le rabatteur dit simplement : « Choisissez. Photographies zolies », et disparaît, nous laissant seuls : aucun de nous, du reste, n'est en méfiance. Nous allons voir les vues de Port-Saïd... Les jeûnes filles, le père, la mère et moi... chacun s'est attribué un
album différend, et nous ouvrons presque ensemble...
Un cri. Des cris. Les jeunes filles pâlissent, rougissent, verdissent. Le vieil homme et sa femme sont affolés. Je voudrais, moi, être à cent lieues sous terre !
Les vues de Port-Saïd sont des photographies d'une obscénité inouïe, d'inconcevables images, étalées là dans une sérénité de missels...
Et, tandis que la famille consulaire se précipite au dehors, le rabatteur la poursuit énergiquement :
— Pas cer!... Pas cer, M'sieu, Mesdames! D'après nature!... garanti!... Non? alors voulez-vous des cigarettes?... Cigarettes, m'sieu !... Mesdames!... Deux, quatre, six francs la douzaine !...
Le Niger quitte Port-Saïd à la nuit, après trois heures de manœuvres saccadées, car il avait, de l'avant, touché le sable traîtreux du
port. A présent, il glisse, d'un mouvement imperceptible , dans le chenal étrangement illuminé. Un grand transport australien nous croise, et ses feux jettent dans la nuit des étoiles éblouissantes. Puis, c'est un tableau fantastique : le défilé à la lueur rouge de torches, le défilé de grands spectres noirs, chargés de faix énormes, pénétrant dans le flanc ouvert d'un navire qui « fait du charbon ». Ils êont là cinq cents coltineurs qui grouillent au milieu d'une activité de fourmilière, sur des radeaux accolés à la quille du monstre. Et les flammes épaisses qui éclairent ce spectacle lui donnent, dans les ténèbres, un caractère infernal qui vous empoigne.
... Mais nous avons quitté le chenal. L'héhce s'est tue, et le Niger demeure un instant immobile, balancé par la houle de fond, pendant que le pilote se laisse glisser dans son cutter. Et nous voilà en fuite vers le large...
Alors c'est une inoubliable féerie que cette ville de bois illuminée de milliers de phares
rouges et blancs qui scintillent, se croisent, vont et viennent, et qui donnent, dans la nuit , refîrayante et magique illusion d'un univers en chaos s'efîondrant à travers les espaces.
Et c'est la puissante apothéose de Port- Saïd, — de Port-Saïd, Sodome pour matelots et corsaires de commerce, Gomorrhe pour touristes à itinéraires fixes...
Jaffa.