‹ Lui et elleChapitre 1 sur 3 · OF OXFORD · texte numérisé non relu

OF OXFORD

Ce livre n'a pas besoin d'explication. Son unique raison d'être est V accomplissement d'un devoir, et c'est ce que tous les honnêtes gens ont parfaitement compris.

Quant aux attaques dont l'auteur a été l'objet, il n'y répondra pas. On ne le fera pas si aisément sortir de la réserve qu'il s'est imposée. La déclamation, les injures, les menaces irréfléchies contre lesquelles la loi offre toutes les garanties désirables n'intimident personne et ne prouvetit rien.

qA ^. Jean Caieau

|oN, mon cher Jean, nous ne sommes pas aussi près de nous haïr que vous le dites, et vous avez eu grand tort de veiller jusqu'à trois heures pour m'écrire ces six pages de reproches que je

ne mérite pas. Non, vous ne trouverez jamais dans mon cœur rien qui ressemble à de la haine. Chassez bien loin cette mauvaise pensée que le chagrin et l'insomnie vous ont soufflée. Prenez patience; attendez un peu, et vous reconnaîtrez que vous avez en moi une sœur, une mère tendre. Mon Dieu! non, je ne vous ferme point ma porte; je ne vous ordonne point de vous éloigner; je ne soupire pas après le moment où chaque seconde qui s'écoulera augmentera d'un tour de roue la distance qui nous sépare. Pouvez-vous m'assurer que vous êtes guéri? votre cœur est-il disposé, comme le mien, à goûter le charme d'une amitié fraternelle? ma présence est-elle sans danger pour vous? alors, venez me voir et demeurez près de moi aussi longtemps qu'il vous plaira. Mais, par malheur, nous n'en sommes pas là, votre blessure saigne horriblement. Vous me parlez d'amitié avec l'amertume et la colère de l'amour qui n'est plus partagé. Vous voyez bien qu'il faut partir.

A quoi bon chercher l'explication et les causes de mon refroidissement? L'amour s'en va sans raison, comme il est venu, ou plutôt il meurt, parce que tout a une fin. Et croyez-vous qu'on s'en

débarrasse de parti-pris, comme d'une robe qu'on ne veut plus mettre? Vous m'accusez d'avoir opéré dans mes sentiments une véritable amputation avec la férocité d'un chirurgien. Hélas! mon cher enfant, plût à Dieu que ma folie eût duré autant que la vôtre ! Je la regrette, je la pleure ; mais il ne dépendait ni de vous ni de moi de la prolonger d'une minute seulement. J'en suis sortie, comme d'un rêve charmant; mais une fois qu'on s'est éveillé de ce sommeil- là, rien ne peut plus vous le rendre. Mettez-vous bien cela dans l'esprit. De vains ménagements ne feraient que vous nuire. L'avenir appartient à la sainte amitié. Sur la page de l'amour il faut écrire le mot : Jamais ! N'hésitez pas, partez pour l'Italie.

Je souris en voyant votre orgueil masculin se cabrer, quand je vous appelle mon cher enfant. Vous oubliez que vous n'aviez pas encore vingt ans le jour de notre première rencontre. L'ardeur de votre âge, l'emportement de votre passion, vous ont empêché de comprendre la chasteté de ma tendresse, la maternité de mon amour. Je ne vous ai point aimé pour votre jeunesse, comme l'auraient fait ces femmes vulgaires qui sont les jouets de leurs sens ; mais bien malgré votre jeu-

nesse. C'est elle qui aurait dû me préserver d'une faiblesse que je déplore aujourd'hui, parce que notre séparation en est la conséquence nécessaire. Au lieu de m'accuser, rappelez-vous donc que je vous ai cédé pour vous épargner une souffrance. Je le reconnais trop tard : mon dévouement n'a servi qu'à vous préparer une douleur plus grande. Je suis comme une sœur de Bon-secours qui aurait mis son malade à deux doigts de la mort pour l'avoir trop accablé de soins ; et c'est afin de ne pas vous achever par une pitié mal entendue que, je vous le répète : Il faut absolument que vous partiez.

11 me reste à répondre à votre dernière accusation; bien des femmes à ma place ne vous la pardonneraient pas; mais je ne saurais m'en fâcher, tant elle me semble frivole I Vous m'appliquez le mot de Saint-Lambert sur Jean-Jacques Rousseau : « Il marche accompagné de sa maîtresse, la réputation, » Ma gloire, dites-vous, s'est jetée entre nous deux. Mon nouvel amant est le public. Je vous méprise parce que vous êtes obscur, et que me voilà tout à coup célèbre. Le succès m'enivre. J'ai honte de vous avoir aimé; je voudrais pouvoir vous supprimer de ce monde,

après vous avoir fait manquer votre carrière, après vous avoir tout ravi, le bonheur, le repos, et jusqu'à votre nom, — car il paraît que vous ne vous appelez même plus Jean Cazeau.

11 n'y a qu'une petite difficulté à tout cela : c'est que ma gloire n'existe point. Je ne crois pas sérieusement à ma réputation, et je ne fais nul cas de ce succès que le caprice d'un sot public est . venu faire , entre mille autres productions éphémères, à mes Chansons créoles. Je suis née, il est vrai, avec quelques dispositions pour la musique. J'ai appris à composer, toute seule, ou à peu près. Par quelques dons naturels assez heureux, par de l'originalité, j'ai suppléé, tant bien que mal, à la connaissance qui me manquera toujours des règles fondamentales de ce bel art, à cette solide éducation qui n'est donnée qu'aux hommes, et sans laquelle le génie lui-même ne vole jamais que d'une aile.

Les éditeurs sonnent à ma porte, et demandent d'un air affairé à quelle heure je serai visible; mais au premier morceau de ma façon qui n'obtiendra pas les suffrages des badauds, le bruit de la sonnette ne m'annoncera plus que mes amis.

Mon nom d'emprunt grandit chaque jour. — On ne l'en oubliera que plus vite.

On se demande : « Qui est ce William Caze?

un étranger, sans doute. — C'est une femme, répond quelqu'un de bien informé. — Une femme! Ah! bah! Est-elle jeune, jolie, galante, mariée, veuve ou séparée? »

Tous ces propos répétés par la médisance, l'envie et la curiosité, font ce qu'on appelle la réputation, et vous ne croyez pas que je la méprise!

Mon cher Jean, lorsqu'on dira devant vous :

« Sait-on qui est son amant? » je vous prie de répondre hardiment : « Elle n'en a pas et ne veut plus en avoir. »

Puisse l'assurance que je vous en donne vous consoler promptement! Mais il faut partir. C'est l'ordre de votre mère et la prière de votre soeur. Vous avez retenu votre place aux Messageries Royales pour ce soir; perdre encore une fois vos arrhes serait pitoyable. Vous m'avez assez donné de preuves d'amour; prouvez-moi donc une fois que vous avez du courage. Que votre prochaine lettre soit datée de Lyon ou de Marseille ! Tantôt, je mettrai mes habits d'homme pour aller

VOUS voir, VOU8 aider à faire vos préparatifs de départ et vous serrer la main.

Olympe de B***.

Le malheureux jeune homme à qui cetre lettre était adressée commença par y chercher quelque mot sorti du cœur, quelque pâle étincelle de l'ancien amour, et, ne l'y trouvant point, il pleura des larmes amères. Comme tous les amants abandonnés, il s'était imaginé que six pages de reproches écrites au milieu de la nuit sous l'influence d'un violent désespoir seraient d'un effet irrésistible. Pour la vingtième fois depuis un mois, cette espérance était déçue. A la seconde lecture, il comprit que le véritable but de cette froide réponse était de le décider à partir.

— Elle veut absolument se débarrasser de moi, dit-il en froissant le papier entre ses doigts. Ma présence sur le pavé de Paris lui devient incommode. Elle a beau s'en défendre, il est évident que je la gêne dans son nouveau rôle de femme célèbre. Mais que signifie cette tendresse chaste, cette maternité dont elle s'avise tout à coup, au bout de trois ans? Me serais-je mépris à ce point?

Si l'on y regardait de près, ne verrait-on pas que c'est elle qui s'est jetée à ma tête? Ai-je rêvé que nous étions amants? Non, ce n'est pas ainsi que ma mère m*a aimé. Elle se joue effrontément de ma simplicité. Ah ! elle a raison : il faut que je parte et que je l'oublie... Cependant, il est bien à elle de penser à venir me serrer la main une dernière fois ; je l'embrasserai au moment du départ. Je la presserai sur mon cœur.

Ranimé par la perspective de cet embrassement, le pauvre jeune homme n'envisageait plus avec autant d'horreur le moment de l'adieu suprême. 11 ouvrit sa malle de voyage avec empressement, et déjà il commençait à préparer son bagage, lorsqu'il pensa qu'Olympe le viendrait voir, en effet, mais pour s'assurer qu'il partait. A cette idée, de grosses larmes lui jaillirent des yeux. Il laissa tomber à terre les hardes qu'il tenait dans ses mains, et il s'assit, les bras pendants, le menton sur la poitrine, dans un abattement profond.

Au moment où il s'était séparé de madame de B***, Jean, n'ayant pas eu, depuis trois ans, d'autre domicile que celui de sa maîtresse, avait acheté quelques meubles indispensables pour

s'installer clans un appartement composé de deux chambres et situé sur le quai de Gèvres. Un lit en bois de noyer, une table carrée pouvant servir de bureau, un vieux secrétaire en acajou rose, fort terne, mais qui aurait eu quelque prix si on l'eût remis à neuf, composaient, avec quatre chaises de paille, son modeste ameublement. La belle vue des quais, du pont au Change et des vastes bassins de la Seine, aurait fait de ce petit réduit un séjour agréable pour tout autre qu'un amant malheureux; mais l'abandon et le chagrin l'avaient rendu plus sombre qu'une prison aux yeux du pauvre Jean. Quatre heures venaient de sonner à l'horloge du Palais de Justice, quand un fiacre s'arrêta devant la maison. Le portier fit un sourire malin en voyant passer un bambin coiffé d'un chapeau à larges bords, vêtu d'une redingote trop large pour lui, la main gauche dans la poche d'un pantalon à plis, maniant de la droite une badine de jonc et marchant d'un pas résolu, comme un écolier qui en est à sa première paire de bottes.

— Cette malle est encore vide ! Je m'en doutais, dit Olympe en jetant son chapeau et sa canne sur la table. Vous savez bien que la diligence de

Lyon part exactement au coup de six heures. A quoi donc pensez-vous?

Jean secoua la tête comme s'il eût répondu :

« Je ne pourrai jamais ! »

— Quel besoin, dit-il après un moment de silence, quel besoin avez-vous de m'envoyer à trois cents lieues? Ne pouvez-vous me laisser dans ce coin?

— Pour y ruminer votre ennui, reprit Olympe, pour y tomber malade peut-être ! Non certes, je ne puis vous le permettre. Cette faiblesse est insupportable. Je vous déclare que si vous restez je ne vous reverrai de ma vie, et je brûlerai vos lettres sans les lire. Voyons! êtes-vousun homme? Ouvrez cette armoire et passez-moi votre linge; nous allons faire votre malle ensemble.

Jean obéit machinalement. Il ouvrit Tarmoire, en tira le linge et les habits, tandis qu'Olympe rangeait chaque pièce dans la malle, avec la dextérité d'une personne habituée aux voyages. On délibéra sur les livres qu'il convenait d'emporter, outre le Guide en Italie d'Ârtaria. Jean fouilla dans son secrétaire et y prit un gros paquet de lettres qu'il voulut glisser à la dérobée dans sa malle; mai» Olympe lui frappa doucement sur l'épaule.

— Que faites-vous là? dit-elle. J'espère bien que vous ne serez point dévalisé par les brigands de la Romagne ; cependant il y a des aubei^istes voleurs. On peut perdre son bagage ; une correspondance amoureuse n'est pas un objet de première nécessité sur les grandes routes. C'est à votre retour que vous relirez ces lettres. Remettezles à leur place, mon cher enfant. Un jour, quand je serai devenue votre compagnon, votre frère William Caze, je vous dirai que mon cœur ne désavoue pas ce qui est écrit là ; mais à la condition que nous parlerons de l'ancienne Olympe comme d'une personne morte depuis longtemps.

Remettez toute cette correspondance dans votre secrétaire, et contentez-vous d'emporter la clef.

Lorsque les lettres furent rentrées dans le vieux meuble, les bagages étant achevés, madame de B*** regarda sa montre.

— Nous avons encore un quart d'heure, ditelle en s'asseyant sur la malle. Écoutez-moi, cher Jean. Puisque vous avez du courage et l'envie de me satisfaire, je vous tiendrai compte de votre soumission. Je ne suis pas si dure et si cruelle que j'en ai l'air. Au moment où vous allez partir, mon cœur se serre, comme le vôtre ; je regrette

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cette nécessité de nous séparer pour quelques mois, et à présent que c'est une résolution prise, je ne vous déguiserai pas mon émotion. Ces petites chambres où vous avez tant souffert me sont chères. Je voudrais pouvoir y revenir pendant votre absence, pour y penser à vous, pour m'iso- 1er, pour y travailler paisiblement, loin des importuns, loin de mes amis eux-mêmes, car j'aurai des jours de tristesse, où tout le monde me sera odieux. Si vous n'y voyez point d'inconvénient, donnez l'ordre à votre concierge de me remettre la clef de votre appartement, quand il me prendra fantaisie de venir m'y installer.

Jean trouva cette idée admirable et ne manqua pas de l'adopter avec enthousiasme. Il voyait dans ce caprice de son amie une pitié, une tendresse, une délicatesse charmantes. Dans l'effusion de sa joie, il se mettait à genoux devant Olympe et lui baisait les mains en la remerciant de se montrer enfin clémente et bonne. Il promettait de surmonter ce fatal amour qui l'empêchait encore de goûter une amitié si douce. Mais comme il parlait de sa guérison prochaine avec trop de passion, madame de B*** lui ordonna de se calmer s'il ne voulait la voir redevenir impitoyable. Pendant ce débat.

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le quart d'heure s'était écoulé. Olympe avait eu soin de ne pas renvoyer sa voiture, pensant qu'elle pourrait servir. On y transporta les bagages. Jean commanda au concierge de remettre les clefs de l'appartement à son ami William Caze lorsqu'il viendrait les demander; à quoi le concierge ne manqua pas de répondre qu'il était aux ordres de madame ; et l'on partit pour la rue Notre-Dame-d es- Victoires.

Dans la cour des Messageries, Jean parut sortir de son accablement. Le bruit, l'agitation, le désordre du départ, faisaient une heureuse diversion à ses tristes pensées. On procéda bientôt à l'appel des voyageurs. Son nom était le premier sur la liste. Les mains et les lèvres tremblantes, il s'approcha d'Olympe pour l'embrasser :

— Montez donc, lui dit-elle avec vivacité; le voyage sera long; il ne faut pas laisser prendre votre place.

— Oui, répondit Jean, le voyage sera long. Et il monta sur le marchepied en murmurant

tout bas :

— Le dernier baiser, le dernier adieu, elle me le refuse! Elle veut que j'emporte mon dernier sanglot. Ingrate créature!

Mais lorsqu'il fut assis dans le coupé, Jean vit une petite main frapper le carreau de vitre qui était fermé. Il s'empressa d'ouvrir. Cette main tendue vers lui cherchait la sienne; Olympe se dressait sur la pointe du pied pour atteindre plus haut, et dans cette attitude forcée il y avait je ne sais quoi de gracieux et de tendre, en sorte que le reproche, qui grondait encore, s'éteignit tout à coup. Tandis que Jean écoutait d'une oreille distraite des recommandations banales sur les soins qu'il devait prendre, les précautions contre le froid de la nuit et les courants d'air, l'heure sonna, et la main qu'il tenait se retira de la sienne. Il entendit l'adieu d'Olympe se mêler au bruit des coups de fouet, aux cris du postillon ; et les chevaux partirent au trot.

Lorsque le roulement de la lourde voiture se perdit dans le lointain parmi les autres bruits de la rue, un jeune garçon, auquel personne n'avait pris garde dans la cour des Messageries à cause de sa petite taille et de sa mise qui sentait un peu ce qu'on appelait alors le bousingotf leva les bras vers le ciel en s'écriant : a M'en voilà donc débarrassée! B

Le lendemain, le même bambin se présentait

au domicile de Jean Cazeau, accompagné d'un homme en manches de chemise, aux mains noires, portant un trousseau de ferrailles passées dans un large anneau. Le concierge n'hésita point à donner les clefs de l'appartement. L'homme aux mains noires reçut l'ordre d'ouvrir le secrétaire, et tandis qu'il s'efforçait de crocheter la serrure, l'écolier observait ses mouvements avec un intérêt extrême. Enfin l'obstacle céda, et la tablette du secrétaire s'abaissa. Olympe se jeta sur ses lettres.

— J'ai dérangé la serrure, dit l'ouvrier; fautil l'emporter pour la remettre en état?

— C'est inutile, lui répondit-on en lui donnant une pièce de vingt sous; il m'est indifférent que ce secrétaire soit ouvert ou fermé.

Le serrurier se retira enchanté de son salaire. Il était à peine dans la rue, quand Olympe descendit les degrés, et rendit au concierge les clefs de l'appartement. Elle portait sous son bras un paquet enveloppé dans un journal.

— Madame verra bien, dit le concierge, que j'aurai grand soin du ménage de monsieur. S'il survenait quelque chose, j'en avertirais madame. Elle n'a qu'à me donner son nom et son adresse.

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— Vous ne les savez donc pas? demanda Olympe.

— Non, madame.

— Fort bien. Je vous les donnerai à ma prochaine visite.

Mais le concierge attend encore la visite d'Olympe. Elle ne revint jamais au quai de Gèvres.

ERS huit heures du soir, les habitués du petit salon de madame de B*** la trouvèrent tenant à la main des pinceltes et remuant un monceau de papiers qui brûlaient dans la cheminée. Elle était dans un de ces négligés que les femmes ordinaires ne portent tout au plus qu'avant l'heure du déjeuner : robe de chambre ouverte, en soie jaune, manches larges, babouches turques sans quartier, résille espagnole, chemise d'homme et

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cravate noire. Les amis d'Olympe ne s'étonnèrent point de cette toilette bizarre, en ayant vu bien d'autres. Leur mise était d'ailleurs assortie à celle de la maîtresse du logis. Ces fidèles habitués, au nombre de trois, venaient chaque soir témoigner leur amitié pour madame de B*** et leur admiration pour ce génie nouvellement révélé, en faisant chez elle une large consommation de grog, de vin chaud et de bière. C'était une manière de vivre en gens du monde sans renoncer aux habitudes de café.

Le plus ancien en date dans l'intimité d'Olympe était une espèce de campagnard sauvage qu'on appelait Caliban, car tout le monde avait un sobriquet dans cette compagnie débraillée. Caliban, ayant connu Olympe au pcys, avait le privilège du tutoiement, et disait parfois de dures vérités à son amie. Son surnom lui venait de ce qu'il arrivait toujours mouillé jusqu'aux os ou couvert de poussière, selon la saison.

Le second était un homme instruit, puriste en littérature, à vues étroites en matière de beauxarts, à cheval sur les règles les plus rebattues et qui jouissait d'un certain crédit de connaisseur, môme hors du salon de madame de B***; mais

cet esprit cultivé habitait un corps inculte, malpropre jusqu'à incommoder ses voisins, modèle curieux de sans-géne et de cynisme : c'est pourquoi on l'appelait le seigneur Diogène. Nous devons cette justice à Caliban, de dire qu'il n'était point envieux et qu'il savait gré à Diogène d'être encore plus malpropre que lui.

Le troisième ami intime, jeune homme d'une stature colossale, écuyer consommé sans avoir de chevaux, peintre sans talent, d'une ignorance crasse, mais excellent et honnête cœur, eût arpenté tout Paris pour rendre un service à son cher William qu'il aimait en bon camarade. Robuste comme un cuirassier, doué d'une force de poumons peu commune et doux comme un agneau, il menait souvent Olympe au parterre des théâtres, lorsqu'elle se déguisait en homme. Son habillement méritait le nom de costume. On y reconnaissait quelque chose approchant d'un pourpoint, des brandebourgs allemands, des olives polonaises, le pantalon à la cosaque, le manteau à la Henri III, le chapeau sombrero, le col de chemise en fraise. C'était une espèce de Franconi-Van Dyck. Au demeurant, le meilleur fils du monde, tapageur, gai comme un pinson, et n'ou-

vrant guère la bouche sans dire une drôlerie ou une ânerie. On rappelait Hercule, don Stentor ou le Terre-Neuve. D'autres figures venaient se joindre à cette cour hétéroclite, mais avec moins d'assiduité.

Caliban, qui aimait les coins, s'était assis à terre entre la fenêtre ouverte et le rideau. Diogène préparait un grog fortement chargé d'alcool, tandis que le Terre-Neuve fumait un cigare, à cheval sur une chaise.

— William, dit le seigneur Diogène en tournant la cuiller pour faire fondre le sucre, j'ai à vous parler. Vous savez que Jean est mon plus intime et mon meilleur ami. Il nous manque à tous, et je ne puis croire que vous ne le regrettiez pas vous-même. Son exil a duré assez longtemps, il faut le rappeler.

— Bien dit ! s'écria Hercule. Je soutiens Diogène ; je lui monte en croupe.

— Le moment de rappeler Jean n'est point encore venu, répondit Olympe. Les raisons de son exil me regardent : c'est une question dans laquelle je ne puis admettre d'autre juge que moi.

— Ces raisons, reprit Diogène, ne sont pas un mystère pour nous, et si vous voulez que nous en

parlions à cœur ouvert, je vous prouverai bien qu'elles sont toutes en faveur du rappel.

— Parlez à cœur ouvert, afin que je vous comprenne.

— Eh bien! quand on a aimé un homme, le moins qu'on lui puisse laisser c'est un peu d'amitié.

— Mon bon Diogène, répondit Olympe, et vous, mon cher Stentor, voilà donc ce que vous pensez de moi ? Pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus tôt? Vous sauriez que je n'ai jamais été la maîtresse de Jean. Je le traitais, il est vrai, avec une préférence marquée. Vous êtes tous mes enfants, et je le considérais comme mon Benjamin, parce que son caractère doux et faible lui faisait un besoin incessant de tendresse, de soins et d'attentions particulières; mais, j'en atteste le ciel, ces câlineries que vous avez prises pour de l'amour venaient d'une affection pure et chaste. Vous êtes des hommes forts, vous autres, et vous ne comprenez rien à ces âmes plaintives qui se croiraient oubliées, mal partagées, si on les mettait au même régime que vous. J'ai été trop généreuse, trop compatissante pour le pauvre Jean. C'est ma seule faute, et j'en suis punie. Ma pré-

aa LUI BT ELLE.

férence pour lui, bien qu'elle n'existât que dans la forme, a éveillé dans son cœur un amour déplorable ; j'ai dû lui interdire l'accès de cette maison.

— Qu'avez-vous à répondre à cela ? dit le Terre-Neuve à Diogène.

— Je réponds que les bras m'en tomberaient d'étonnement, si je ne tenais ce verre dans ma main.

— Il y a des jours, dit Caliban du fond de sa cachette, il y a des jours où les vessies deviennent de si belles lanternes, que William, en nous les montrant, les prend lui-même de bonne foi pour des lustres.

— Je ne sais plus qu'en penser, murmura Diogène en vidant son verre.

— Il faut me croire, dit Olympe d'un ton impérieux.

— Out, s'écria le Terre-Neuve, on doit croire William. Vive William ! Je lui décerne une statue en marbre de Paphos.

— Dis donc Paros, au moins, animal ! cria Caliban. '

— Paros, si vous voulez; cela m'est égal.

— Quant au pauvre Jean, reprit Diogène, vous pensez le connaître, William, et vous vous trom-

pez grossièrement sur son compte. Parce qu il est modeste et bon vous l'avez pris pour un homme médiocre; mais il vous étonnera bien quelque jour. Relisez ses lettres et vous verrez qu'il y a en lui l'étoffe d'un écrivain charmant.

— Ses lettres, répondit Olympe en montrant les cendres noires qui fumaient encore dans la cheminée, les voilà, et celles qu'il m'écrira désormais seront datées de Rome. Je l'ai fait partir pour l'Italie, et il n'en reviendra pas sitôt.

A ces mots, Diogène se récria sur la barbarie d'un tel procédé ; Olympe se défendit, appuyée par les cris de don Stentor, et il y eut du vacarme dans la ménagerie.

— Au lieu de vous quereller, dit Caliban, laissez donc William nous faire un peu de musique.

Olympe ouvrit le piano et joua une suite de petits morceaux, encore inédits et qu'elle venait de composer sous le titre de Paysages. C'étaient des mélodies d'une exquise fraîcheur, où il y avait peu de science, mais beaucoup d'art, et un profond sentiment de la nature champêtre. Les trois amis se tenaient en extase. Diogène, qui s'y connaissait, prédit à ce bouquet musical un grand succès et de bon aloi, ce qui ne parut pas déplaire

à l'auteur. Caliban, qui s'était vautré dans son coin en dilettante sauvage, se leva, et tirant de sa poche un rouleau de papier :

— William, dit-il, jette donc un coup d'oeil" sur ce morceau, qui a paru ce matin même chez ton éditeur : Le Chant du suicide, par Edouard de Falconey.

— Comment ! s'écria Diogène, Falconey a publié un nouvel ouvrage et je ne le connais pas encore! Jouez-nous cela bien vite; nous allons nous régaler. Ce sera de la musique romantique sans doute.

Avant de l'exécuter. Olympe parcourut le morceau du regard et le lut tout bas, comme font les musiciens habiles, pour se mettre en devoir de bien rendre les passages difficiles; puis elle posa le papier sur le clavecin.

Dès les premières mesures de l'introduction, les trois auditeurs furent frappés du caractère de grandeur qui régnait dans cette étrange musique. Bientôt le chant devint plus passionné ; on y distinguait comme les cris d'un désespoir amer et les sanglots d'un cœur déchiré; puis arriva enfin une espèce de mélodie amoureuse, puis une prière qui se tourna en un chant de mort. Caliban était

Oppressé ; Diogène se tenait la tête à deux mains ; le Terre-Neuve arpentait le salon de ses longues jambes avec une agitation croissante.

— Mille tonnerres ! s'écria-t-il, quand le piano eut frappé le dernier accord, que cela est beau !

— Celui-là, dit le .seigneur Diogène, est un grand maître, un véritable poète ; mais ce morceau ne ressemble en rien à ses premiers ouvrages. Il se transformée chaque production nouvelle.

— £hi oui, ajouta Caliban, tu as du talent, William, beaucoup de talent dans ton genre descriptif; mais ce chant du suicide, moucher, c'est l'oeuvre du véritable génie.

— Qui est cet Edouard deFalconey? demanda Olympe.

— Un jeune blondin, répondit Diogène, un homme du monde, un élégant, portant touffe de cheveux d'un côté, chapeau sur l'oreille de l'autre, taille de guêpe, l'air fat, haut sur talons, dédaigneux des petites gens comme nous, et coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris.

— Un mirliflore ! dit Caliban, c'est dommage.

— On l'appelait au collège le prince Belles- Pattes; mais avec ces pattes-là, il a écrit ce que vous venez d'entendre.

a6 LUI ET ELLB.

La porte du- salon s'ouvrit, et la vieille servante apporta une lettre.

— C'est donc vrai, madame, dit-elle en riant, que vous vous appelez à présent madame Caze?

— Oui, ma bonne, répondit Olympe; c'est mon nom de guerre, mon nom de musique.

Madame de B*** lut le billet, et comme le porteur attendait une réponse, elle se rendit dans l'aniichambre pour répondre verbalement.

— Mes amis, dit-elle en rentrant au salon, vous aurez demain soir des nouvelles de ce grand maître Mirliflore, de ce poète compositeur aux belles pattes. Mon éditeur, qui est aussi le sien, donne un dîner au Rocher de Cancaîe, où sont invités quelques écrivains et musiciens célèbres. L'amphitryon m'annonce que j'aurai pour voisin le jeune maître à la mode.

— Il faut y aller en homme, dit Hercule.

— Je n'en suis pas d'avis, répondit Diogène. On ne saurait quoi dire à un gamin, tandis qu'une femme recevra tous les hommages de la compagnie.

— Tiens-toi bien, mon pauvre William, dit Caliban ; une conversation de table, où il faut du trait et de la légèreté, n'est pas ton affaire. Tu

as l'esprit lent comme Ludovic Carrache que ses compagnons d'atelier appelaient le bœuf. Si l'on met sur le tapis quelque sujet sérieux, et qu'on approfondisse un peu la question, tu peux espérer d'émettre quelque idée ingénieuse, d'ouvrir quelque point de vue lumineux; sinon, ô William, tu ne brilleras que par les appas, la toilette et la modestie de ton sexe.

— Ce que tu dis là est parfaitement vrai, répondit Olympe avec bonhomie. Je m'observerai donc, ô Caliban, je me tiendrai bien, pour tâcher de te faire honneur.

'ans une vaste et ancienne maison du faubourg Saint-Germain, contenant plusieurs corps de bâtiment, demeurait, au premier étage, Edouard de Falconey. Son appartement, qui communiquait à un autre plus grand occupé par sa famille, se composait d'une chambre à couchçr et d'un salon meublé en cabinet de travail, décoré de gravures et d'objets d'art. Ses parents qui l'adoraient ayant assez d'aisance pour ne point le

presser ni le contrarier dans le choix d'un état, il avait atteint sa dix-neuvième année sans avoir pu se décider à adopter une carrière quelconque. Sa beauté, sa jeunesse, ses excellentes manières, la recherche un peu outrée de sa mise, en faisaient un cavalier remarquable et fort remarqué, surtout des femmes. Mais il avait d'autres avantages plus rares. C'était l'homme le plus heureusement doué de cette génération ardente et vivace qui mettait tant de passion à toutes choses, qu'elle sut faire d'une querelle littéraire une guerre aussi longue et aussi acharnée que celle de Troie.

Edouard de Falconey avait reçu de la nature un caractère aimable et facile, que d'étranges chagrins devaient altérer plus tard ; mais si la vie est un bien, jamais enfant ne vint au monde sous de meilleurs auspices. Après des études brillantes, il s'était fait, par beaucoup de lecture et de réflexion, une seconde éducation plus solide encore que la première. Ayant d'égales dispositions pour tous les arts, il mena de front la peinture et la musique, sans penser à en tirer autre chose que des délassements.

Pendant un été, sa mère avait loué une petite maison de campagne près de Paris, et il y allait

souvent à pied. Durant ces promenades solitaires, il composait, pour tuer le temps, des ariettes, des duos et des fugues, et il les écrivait en arrivant k la maison. Tantôt il imitait les vieux maîtres italiens, tantôt les allemands ; un jour, il copiait à s'y méprendre le style naïf de Durante, ou la manière plus expressive de Pergolèse; le lendemain, c'était le savant Bach, ou le majestueux Hœndel. L'envie lui vint enfin de traduire en mélodies ses propres sensations; c'est ainsi que la nature l'attirait sur le chemin d'une vocation particulière.

Un jour, Falconey exécuta ses compositions devant une assemblée assez nombreuse. On leur trouva une allure vive et cavalière, et plus d'originalité qu'il ne le pensait lui-même. Les louanges lui furent prodiguées, et les jeunes gens l'appelèrent un maître. Mais il ne se laissa pas étourdir par ces premiers encouragements.

— Je consens, disait-il un soir à un de ses plus intimes amis, je consens à devenir pour ceux qui m'aiment et qui s'amusent à m'applaudlr un génie en herbe. Jouons à ma petite gloire naissante; je me ferai une muse de mon caprice. Si les femmes trouvent que j'ai raison , je me contenterai d'être, par passe-temps, le héros d'un

cercle, et nous en rirons ensemble. Mais suppose qu'un homme sérieux me frappe sur l'épaule et qu'il me dise : « Jeune homme, à quoi penses-tu? » Je serais embarrassé de lui répondre, car je ne connais pas mes forces, et je ne vois pas nettement ce que je porte en moi. Ma vie n'est encore qu'une espèce de rêve assez doux. Brodons sur cette toile d'araignée, en attendant que nous sachions ce que j'ai dans la tête.

~ Pour savoir ce qu'on porte en soi, répondit le confident d'Edouard, le moyen est simple : on en offre au public un échantillon. Le lendemain, on se juge et on voit clair.

Falconey se décida enfin à publier un recueil de mélodies espagnoles, contenant des sérénades, des boléros, des tiranas, et même quelques scènes dramatiques. Le bruit fut si grand que l'auteur ne se montrait plus en public sans y exciter des chuchotements dont il s'apercevait. Dix lettres par jour, d'écritures inconnues, lui apportaient des témoignages plus ou moins flatteurs d'admiration, d'intérêt et de curiosité. A vingt ans, il se trouvait jeté dans le monde de Paris, en pleine lumière, orné de tous les prestiges qu'un homme de cet âge ose à peine rôver. Le plaisir et l'imprévu ve-

naient au-devant de lui, sans qu'il prît la peine de les chercher. II connut, et parfois même il dédaigna des enivrements qui auraient suffi à griser bien des têtes; mais la fatuité que les hommes lui reprochaient n'existait qu'en apparence, et les succès de tous genres faisaient si peu de tort à son bon sens et à sa modestie, que son génie se développait de jour en jour pçr le seul effet du temps et de l'expérience. Au milieu d'une vie dissipée, il produisit quelques morceaux de l'ordre le plus élevé, entre autres Le Chant du suicide, qui déconcerta également les fanatiques et les détracteurs des fantaisies espagnoles.

Dans la même maison qu'Edouard demeurait un jeune peintre, garçon laborieux, d'une humeur gaie, mais d'un caractère grave, composant de petits tableaux de genre qui n'étaient pas absolument sans mérite, plus heureux dans son atelier qu'en aucun lieu du monde, très sensible aux jouissances de l'esprit, bon causeur, d'une discrétion à toute épreuve, et réunissant, par conséquent, les qualités requises pour faire un ami sûr et un confident. Les deux jeunes gens vivaient dans une étroite union depuis plusieurs années; après les plaisirs communs, s'était naturellement établie entre

eux la communauté des contrariétés et des peines.

Edouard avait tant à dire à son ami, tant d'aventures à lui raconter, tant de conseils à lui demander, que souvent il oubliait d'écouter, à son tour, les confidences de Pierre, — c'était le nom du jeune peintre ; — et d'ailleurs Pierre, lorsqu'il avait un secret, n'éprouvait pas le besoin de le confier, même à ce compagnon qu'il aimait comme un frère. Falconey, excessif, exagéré en toutes choses, impressible comme une sensitive, venait chercher dans le commerce de son ami du calme et des avis judicieux. Leurs conversations se prolongeaient souvent jusqu'au milieu de la nuit, et parfois Edouard y prenait tant de plaisir, qu'il en négligeait les soupers et les bals.

Un soir, Edouard se préparait à se rendre chez une marquise du voisinage, et il contemplait avec satisfaction un habit neuf que son tailleur venait de lui apporter. Pierre, plongé dans un fauteuil, délibérait par complaisance sur le choix d'un gilet, lorsqu'un domestique entra, tenant à la main un billet qu'Edouard tendit à son ami après y avoir jeté un regard distrait :

— Lis donc cela, dit-il à Pierre. Dois-je accepter cette invitation?

— Pourquoi pas? répondit Pierre. Tu fréquentes assez de belles dames et de grands seigneurs pour avoir la curiosité de dîner une fois en compagnie d'artistes distingués, et à côté d'une femme de talent.

— Eh bien 1 répondez que j'accepte avec plaisir, dit Edouard au domestique.

Puis il revint à sa toilette et à son habit neuf.

— Il serait de bon goût, reprit Pierre, avant d'aller à ce dîner du Rocher de Cancale, de procéder à un examen approfondi des Chansons créoles, afin de pouvoir en parler à ta voisine avec connaissance de cause.

Falconey ouvrit son piano et joua les deux premiers morceaux du recueil. Tout en admirant la beauté de cette musique et la riche imagination de l'auteur, il se permit, en homme du métier, quelques légères critiques.

Chaque maître a sa manière de grouper les accords et de conduire son harmonie. Cest ce qui constitue le style. Falconey trouva dans ce premier ouvrage de William Caze trop de recherche et de prétention à l'effet. Le compositeur, disait-il, avait fait comme ces écrivains qui abusent des adjectifs. Edouard prit un crayon et corrigea

plusieurs passages en y rétablissant une harmonie moins tourmentée. Ces changements donnaient aux deux morceaux ainsi retouchés un caractère plus naturel et plus simple, ce qui ajoutait encore à leur charme poétique. Il ne poussa pas ce travail au delà des premières pages ; mais le cahier de musique resta sur son bureau pendant plusieurs jours, et cette circonstance de rien eut des conséquences graves, comme on le verra bientôt.

lE lendemain, à minuit, Edouard, qui avait achevé sa soirée à l'Opéra, monta chez son ami pour lui rendre compte du dîner esthétique et musical. Quoiqu'il fût le plus jeune des convives, on l'avait fêté,, complimenté, traité avec de grands égards.

— Et ta voisine de table, demanda Pierre, comment 1* as-tu trouvée?

— Très belle, répondit Edouard. C'est une

femme comme' je les aime : brune, pâle, olivâtre, avec des reflets de bronze et des yeux énormes, comme une Indienne. Je n'ai jamais pu regarder ces visages-là sans émotion. Sa physionomie peu mobile prend un certain air indépendant et fier, lorsqu'elle finit par s'animer en parlant. Cependant je confesse que la première impression ne m'a pas été agréable. Une toilette qui sentait la femme libre, et surtout un petit poignard suspendu à la ceinture, me donnèrent une idée fâcheuse du goût de la dame.

— Un poignard ! s'écria Pierre. Pourquoi diable un poignard? Il n'y a pas, que je sache, de brigands au Rocher de Cancale, comme dans les rochers de Terracine, ou si on y écorche les gens, c'est du moins sans violence. Une femme qui a tant soit peu de vertu n'a pas besoin de poignard pour la garder.

— Aussi, reprit Edouard, lorsque j'ai demandé en badinant à ma voisine ce qu'elle faisait de ce joujou-là, elle a rougi d'abord, puis elle m'a répondu : — Je voyage souvent, je m'habille quelquefois en homme, et comme je ne puis souffrir qu'on me protège, il me faut de quoi me défendre. Ce joujou portatif est toujours à mes ordres, et

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remplace avec avantage un cavalier servant qui m'ennuierait.

— Je serais curieux, ai-je ajouté, de voir comment vous maniez cette arme de marine au moment de l'abordage. — A quoi elle répondit avec un sang-froid parfait : — Il ne tiendra qu'à vous.

— Mon ami, dit Pierre, ce langage superbe et ce poignard à la ceinture ont une grande signification. Cela veut dire : lequel de vous est assez hardi pour me faire la guerre? Dehellare superbos. Cette femme-là connaît les auteurs classiques. Mais qu'avez-vous dit encore?

— N'ayant pas l'intention de taquiner ma voisine, poursuivit Edouard, je lui ai fait remarquer que nous étions gens du même pays, puisqu'elle avait adopté le nom d'un nom d'un grand poète anglais et que le mien était celui de plusieurs rois d'Angleterre. Ensuite, la paix étant signée, nous causâmes paisiblement. A la façon dédaigneuse et ironique dont elle parla du mariage, je compris qu'elle avait à se plaindre de cette institution. Sur ce sujet, elle émit de l'air le plus innocent du monde et avec beaucoup d'assurance quelques idées d'une philosophie passablement

subversive et d'une justesse très contestable. Et puis, comme la conversation devint générale, elle parut écouter avec intérêt sans vouloir prendre la parole.

— Et toi, demanda Pierre, as-tu été brillant? En présence d'une jolie femme la conversation devient un tournoi : as-tu rompu quelque bonne lance ?..

— J'ai dit mon mot, comme les autres.

— Raconte-moi donc cela. Ne vas-tu pas faire le modeste avec moi ?

— Eh bien ! reprit Edouard, on parlait des découvertes de Cuvier, qui vient de mourir, et du Cosmos de M. de Humboldt. Je m'avisai de dire que nous autres poètes et artistes nous n'avions pas besoin de savoir que la terre tourne autour du soleil. On ne manqua pas de se récrier; on me pressa de m'expliquer, et je soutins cette thèse : que les arts et la poésie n'ont affaire qu'au dieu artiste, qu'ils ne connaissent pas le dieu mathématicien, et que, si cela convient à ma pensée, je n'hésiterai pas à faire tourner le soleil autour de la terre.

Tandis que mes contradicteurs parlaient tous à la fois, ma voisine me dit à l'oreille : -^ Prenez

garde, ils vous mettront à la torture pour l'hérësie du tournoiement du soleil, comme Galilée pour la doctrine contraire. — Je réclamai un peu de silence en annonçant que ma voisine avait un mot à dire en ma faveur. On s'empressa de donner la parole à William Gaze. La dame parut embarrassée de l'attention extrême qu'on lui prétait. Gependant elle surmonta son trouble.

— Je me range, dit-elle, à l'opinion de M. dé Falconey. Que nous importe, à nous autres, la pesanteur d'un astre, et si son attraction est en raison directe de son volume et en raison inverse du carré des distances? Ce qui nous touché, c'est l'éclat, la puissance, la beauté merveilleuse du soleil, les spectacles sublimes qu'il nous donne ; c'est de voir en lui le père de la lumière, de la chaleur et de la vie, la source du bonheur et de l'amour. Je trouve donc la distinction posée par mon jeune voisin entre le dieu des poètes et celui des savants satisfaisante pour mon faible esprit, et j'ajouterai, à l'appui de son opinion, que les découvertes de Newton, de Galilée et de M. de Humboldt peuvent battre en brèche la Genèse, sans ôter rien de sa valeur à la Création du bonhomme Haydn.

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— Par ma foi ! s'écria Pierre, je ne connais pas une seconde femme capable de raisonner ainsi. Je lui pardonne son poignard à la ceinture. Mais qu'ont répondu vos adversaires ?

— Ils nous ont condamnés, d'une seule voix, disant que notre univers, avec son firmament en voûte et son soleil unique, fait exprès pour notre grain de sable, était une chose petite et mesquine. A force de les entendre crier, je sentis le feu me monter aux oreilles; et comme ma voisine ne voulait plus combattre, je me vis obligé de remonter en selle.

— Vous oubliez, leur dis-je, que mon premier mot a été, en commençant, que le soleil tournera autour de la terre, si cette hypothèse convient à la pensée du poète ou du musicien; mais, si j'adopte le créateur selon la science d'aujourd'hui, nous ne serons pas encore pour cela du même avis; c'est votre univers qui va me paraître, à son tour, chétif et mesquin.

a Que cette terre est petite ! dites- vous, quel grain de sable que le soleil qui l'éclairé, parmi tant de soleils ! »

— Moi, je vous réponds : Que votre univers est petit ! Quel grain de sable dans le vide que ce

frêle tourbillon d'étoiles et de soleils, jeté dans un coin de l'espace, comme un haillon parsemé d'or ! Qui êtes-vous donc, vous qui croyez avoir un Dieu pour cet univers imperceptible, dont la grandeur effraye votre pensée ? vous qui avez cherché le plus pur de votre fange et qui l'avez pétrie sur votre moule imparfait et misérable pour vous en faire un Dieu qui vous ressemble ? Vous avez pour lois le mal et le bien, l'attraction et la pesanteur, mais dans un autre coin de la nuit sans bornes, tout près de vous, à quelques milliards de lieues seulement, s'agite aussi, sous quelques lampes vacillantes, quelque autre petit univers vivant sous d'autres lois. Dans celui-là, il n'y a ni bien ni mal, ni poids ni forces. Les êtres qui l'habitent ont d'autres sens; ils saisissent ce qui les entoure par d'autres moyens que vos yeux ternes et vos mains tremblantes. Ici, là-bas, partout, l'espace est rempli de combinaisons savantes, diverses, toutes debout dans l'infini, toutes ayant, comme vous, de quoi vivre une éternité ou deux. Tout ce qui est possible est fait ; tous les systèmes de la vie combinée avec la matière ont été tirés du chaos ; et cependant, si le Dieu qui les a fait éclore soufflait dessus quelque matin, il n'aurait qu'à regarder

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le néant pour en faire sortir un nombre égal, un nombre encore infini, de créations nouvelles,

— Je vois ici les convives, dit Pierre, applaudissant cette tirade comme un morceau de musique, et le mot une éternité ou deux comme une cadence bien faite ou un arpeggio brillant.

— Précisément, reprit Edouard, si bien que j'en étais embarrassé. Je leur avais fait une sortie à la manière de Diderot, ce qui m'arrive si rarement que je leur demandai pardon de m' être échauffé dans la discussion plus que je ne l'aurais voulu. Heureusement on eut l'air de me croire lorsque j'affirmai que ces boutades déclamatoires n'étaient point dans mes mœurs de tous les jours. Nous étions au dessert; l'amphitryon se leva de table, et je donnai le bras à ma voisine pour la mener dans un salon où l'on avait préparé le café. Pendant ce passage d'une pièce à l'autre, je remarquai avec étonnement qu'elle ne portait plus son poignard à la ceinture. Elle l'avait sans doute glissé dans sa poche.

— Elle avait désarmé ! s'écria Pierre ; c'était une façon emblématique de te décerner le prix du tournoi. Les femmes s'entendent admirablement à parler ce langage. Celle-ci a compris que l'ennui

s'enfuyait par une porte lorsque tu entrais par l'autre ; elle désire faire ta connaissance.

— Là-dessus, poursuivit Edouard, je pris mon chaf>eau pour me rendre à l'Opéra, où l'on jouait Le Dieu et la Bayaière,

— Et comment t'es-tu séparé de la dame?

— En pressant respectueusement le bout de son gant qu'elle daigna tendre vers moi. Elle m'invita d'un air gracieux et ouvert à me présenter chez elle si l'envie m'en venait, et je lui promis d'aller la voir.

— Prends garde, mon ami, dit Pierre. Cette femme est belle, séduisante, et, ce qui me paraît bien plus grave, elle te plaît ; mais de son cœur tu n'as pas la moindre notion, et s'il était de bronze comme sa peau, ou si elle n'en avait point, plus son intelligence est grande, plus elle serait dangereuse.

— Allons donc ! répondit Edouard en allumant son bougeoir.

Et tandis que son ami descendait l'escalier en fredonnant, Pierre, qui avait bonne mémoire, transcrivit fidèlement sur une feuille de papier les détails du dîner au Rocher de Cancale, et il n'oublia pas, comme on le peut croire, la tirade sur l'univers et le Dieu de la sciende.

Olympe, qui était rentrée chez elle vers neuf heures, avait rendu à ses amis un compte moins exact et moins circonstancié de sa soirée. Vainement Diogène la pressait de questions ; elle lui répondait par monosyllabes. Lorsqu'on lui demanda ce qu'elle pensait de Falconey et s'il avait fait de grands frais pour lui plaire ;

— Je n'en pense ni bien ni mal, répondit-elle ; pour de l'esprit, il en a beaucoup ; mais s'il a fait des frais pour moi, je n'y ai guère pris garde. Nous n'avons été du même avis sur rien. Il a improvisé fort longuement sur je ne sais quoi, le Cosmos de M. de Humboldt, je crois. Le dîner, d'ailleurs, était fort beau.

— Voilà donc^ dit Caliban, les détails que tu nous avais promis? Mon cher William, tu ressembles, en ce moment, à ces romanciers qui annoncent pompeusement au lecteur que le héros de leur histoire a beaucoup d'esprit, et qui ne savent quoi lui faire dire.

— C'est peut-être, répondit Olympe, que je me soucie fort peu du héros en question, et que je songe à autre chose.

— Parlons bas, messieurs, reprit Caliban; William est rêveur. William a du sombre dans

Tâhie, OU bien quelque pensée trotte dans son vaste esprit, comme un rat dans un grenier... Faut-il nous retirer, William?

— Comme tu voudras, répondit la dame. Va-t'en ou reste; c'est tout un.

Olympe prit du papier à musique et se mit à écrire sur un coin de la table, entre la bouteille de bière et le sucrier, au bruit des verres et de la conversation, aussi tranquillement que si elle eût été dans la solitude. Cette puissance de concentration était une de ses facultés les plus remarquables. Ses amis n'étaient pas gens à se fâcher sans raison. Ils continuèrent à causer et à boire. Cependant, au bout d'une heure, comme leur amie semblait s'isoler de plus en plus, ils se retirèrent ensemble.

— Qu'a-t-elle donc? demanda Hercule.

— Mes amis, répondit Caliban, je la connais depuis son enfance et sur le bout du doigt. Il y aura bientôt du nouveau.

EU de jours après, Falconey fit sa première visite à Olympe. Il la trouva dans un de ces négligés pittoresques qui ne seyaient qu'à elle. Son accueil fut cordial, son ton naturel, gai, sans prétention ; elle offrit au visiteur d'excellent tabac d'Egypte, et s'assit à terre sur un coussin pour fumer une longue pipe en cerisier de Bosnie. Afin de profiter des avantages et du beau jeu que lui faisait cet agréable laisser aller de la vie d'ar-

tiste, Edouard feignit de regarder avec un vif intérêt les babouches de la dame. Il en admira la forme et les broderies, mit un genou en terre pour les regarder de plus près, et posa doucement son doigt sur le bout du pied, en indiquant ce qui lui semblait vraiment oriental parmi les dessins de ces broderies.

Olympe, n'osant point retirer son pied de peur de montrer une pruderie hors de saison, se prêta de bonne grâce à la fantaisie d'Edouard, et lui dit, en souriant, qu'elle était bien aise d& prendre avec ses babouches la revanche du mauvais effet de son poignard. Ils demeurèrent dans cette attitude, pendant un moment très court, où le regard le plus scrutateur n'aurait pu découvrir d'un côté qu'une curiosité d'enfant et de l'autre qu'une simplicité bienveillante, sans ombre de coquetterie; cependant tous deux avaient compris qu'ils se plaisaient réciproquement, et que leurs cœurs étaient faits pour se mesurer ensemble. Ils eurent beau parler de choses insignifiantes, les yeux, la voix, le geste, tout venait confirmer cette révélation subite. L'arrivée même de Diogène et de Caliban, qui rompit le tête-à-tête, n'eut point le pouvoir de suspendre cet échange

tacite de pensées et de sentiments. Au bout d'un quart d'heure, ils savaient que, depuis leur première rencontre, ils avaient rêvé l'un à l'autre, et qu'ils pourraient à l'avenir s'aimer, se séparer, se trahir peut-être, mais que jamais ils ne pourraient se devenir indifférents.

Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque; le second se coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussitôt relevée de son coussin et assise dans un fauteuil.

Falconey ne fît point semblant de remarquer les postures malséantes des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme, en affectant une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène s'en aperçut, et pour se venger il lança quelques plaisanteries blessantes contre les gens du faubourg Saint- Germain, sur leurs airs d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective. Edouard nourri dans ce monde-là l'aimait et le respec-

tait. II ne se croyait point obligé de renier ses amis, pour avoir acquis des talents et de la réputation.

— Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable. Je tiens à honneur d*y être admis, et je vous demande grâce pour elle. Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle Test avec ses principes et ses traditions. Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et 4'honorable. Quand on la regarde de près, on pejnt s'étonner de voir tout ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache, peuvent encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour avoir un cœur ferme, une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire ce qui leur manque lorsqu'ils ont , en outre , l'esprit cultivé et beaucoup de politesse.

— Et une tenue décente, ajouta Olympe.

— Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène.

— Pour vous-i)o£»e»jet à vous-même.

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