UNIVERSITY
OF OXFOaO
— Fort bien! je comprends : vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis. Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je demeure :
écrivez-moi.
— Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe ; vous reviendrez bien sans qu'on vous rappelle.
Diogène sortit sans saluer ni la maîtresse de la maison ni le visiteur. Aussitôt la porte fermée, Caliban se leva et courut se jeter à dçux genoux devant Olympe.
— Mon bon William, dit-il, en joignant les mains, ne me renvoie pas, je t'en conjure. Je suis aussi un sauvage, un manant, mais si tu me chasses, je m'en irai mourir dans les bois comme une vache égarée. Pardonne-moi. Je ne me vautrerai plus dans les coins ; je serai bien sage, bien droit sur ma chaise et je ferai tourner mes pouces, comme Thomas Diafoirus. J'achèterai un habit noir, en véritable elbeuf; je mettrai une cravate blanche, un gilet jaune en chamois; je me ferai gentleman, et je ressemblerai au portrait de sir Robert Peel.
Tout en badinant, le pauvre Caliban avait des larmes dans les yeux.
— Oui, mon vieux camarade, lui répondit Olympe, tu resteras chez moi. Non seulement je ne t'en bannirai point, mais je te permets de te vautrer derrière mes rideaux et de me lancer tes lardons accoutumés; je ne m'en fâcherai jamais, parce que je sais que tu m'aimes, et que tu te mettrais dans le Feu pour moi.
— Monsieur de Falconey, ajouta Olympe, je vous présente Caliban, le meilleur et le plus mal élevé des hommes. Prenez le temps de le connaître, et vous verrez qu'il vous gagnera le cœur.
Caliban fit une espèce d'entrechat.
— Dieu soit loué! dit-il, j'échappe au coup d'État! Je reprends possession de mon coin, et je ne l'échangerais pas contre une place à la Chambre des lords.
Pierre déposa sa palette et ses pinceaux lorsqu'Édouard lui vint raconter tous les détails de cette première visite. Il parut écouter avec la plus grande attention, observant la physionomie du narrateur, étudiant les inflexions de la voix et quand le récit fut achevé :
— Mon ami, dit-il, toutes ces petites circonstances ne m'apprennent rien de ce qui s'est passé dans ton cœur; il faut que je sache si, lorsque lu as eu l'imprudence de poser ton doigt sur la pantoufle de cette femme, quelque terrible commotion n'est point partie de cette pantoufle comme d'une bouteille de Leyde.
— Je ne le nierai pas, répondit Edouard, j'ai cru sentir des courants électriques monter de la pantoufle dans le bout de mon doigt et se répandre dans tout mon être; mais il n'y a pas paru à mon visage.
— Qu'importe le visage? reprit Pierre. Du train dont vous y allez tous deux, vous serez amants dans quinze jours, si vous ne vous aimez déjà. Il y a péril. Cette femme est mystérieuse, compliquée : tantôt douce, pleine de bonhomie, généreuse, tantôt dure , orgueilleuse, susceptible. Il n'y a pas plus d'un mois elle aimait encore un charmant garçon, nommé Jean Cazeau. D'où vient qu'on ne le voit plus chez elle? Je saurai la cause de leur rupture. Je connais des amis de Jean Cazeau ; je les interrogerai ; je percerai à jour la vie de cette femme. Promets-moi seulement de ne pas devenir amoureux d'elle avant ce soir.
En parlant ainsi, Pierre s'habillait, prenait son chapeau, poussait son ami dehors et fermait la porte de son atelier. Il employa la journée entière à courir de l'un chez l'autre, recueillant les plus légers Indices sur le caractère d'Olympe et sur ses antécédents, comme s'il se fût agi d'un projet de mariage. Cette enquête le mena jusqu'au quai de Gèvres, où il voulait s'assurer que Jean Cazeau était réellement parti pour l'Italie. Le concierge de la maison s'empressa de raconter l'étrange expédition du secrétaire forcé. Comme il avait craint d'être soupçonné de vol, il insista pour faire voir à un témoin les traces de l'effraction. Des informations qu'il avait prises Pierre conclut que William Caze était un excellent camarade, un bon ami, de mœurs douces, capable de dévouement , mais qu'Olympe était une femme dangereuse, près de laquelle un homme raisonnable devait tenir son cœur à deux mains. Lorsqu'il eut raconté à Edouard le triste dénoûment des amours de Jean Cazeau :
— Mon ami, lui dit-il, rappelle-toi, dans le voyage que nous avons fait ensemble au Havre, ce passage périlleux de la barre de Quillebœuf, où l'on voyait au-dessus des vagues les drapeaux
noirs attachés aux mâts des navires engloutis. Dans la vie de cette femme, il y a un drapeau noir. Je te l'ai montré. L'écueil est signalé : fais maintenant ce que tu voudras.
— Mon ami, répondit Edouard, l'empereur Charles-Quint, qui se connaissait en hommes, disait : « Quand les gens se donnent à vous pour bons et loyaux, il faut les croire, ou du moins il faut agir avec eux comme s'ils étaient tels, et les forcer à le devenir, s'ils ne le sont point. » Une femme belle, aimable, intelligente, vient à moi en souriant, le regard doux, la main ouverte, et j'irais la supposer fausse, dangereuse et déloyale ! Et cela sur des propos d'amoureux maltraités, d'amis jaloux et de gens envieux ! Fi donc ! Et quand elle aurait été cruelle et perfide avec d'autres, elle sera, pour moi seul, bonne, sincère et noble, parce que je la croirai telle. Le mal qu'on cherche et dont on se défie sort de terre; celui qu'on ne veut pas voir et sur lequel on marche n'existe pas.
— Voilà ce que je craignais, murmura Pierre : rien n'y fera parce que cette femme a la peau couleur de bronze.
Mais Pierre se trompait. Ce n'était pas seule-
ment par les yeux que Falconey se laissait prendre; le charme qui l'attirait vers Olympe venait d'une source profonde et cachée. Précisément parce que les hommes de génie ont reçu le don cruel de sentir plus vivement que les autres et d'exprimer leurs sentiments dans un langage que le vulgaire ne parle pas, la nature leur inspire le besoin des épreuves et de la souffrance. Un instinct merveilleux leur fait distinguer à première vue les êtres desquels ils peuvent attendre de grandes joies et de grandes douleurs. Un penchant fatal et irrésistible les entraîne; plus le danger est évident, plus ils le cherchent avec ardeur et plus leur cœur se livre à qui peut le déchirer. Ils y courent comme les premiers chrétiens au martyre; ils en reviennent meurtris, mais plus grands, et ces secousses terribles font leur malheur et leur gloire.
tgôgr
lA semaine ne s'écoula pas sans que Falconey reprît le chemin de la rue Mazarine, où demeurait Olympe.
De cette seconde visite , il ne dit rien à son ami. Pierre n'eut point l'air de s'apei^ cevoir d'une réserve si peu ordinaire. Il n'était pas homme à donner des conseils dont on ne voulait pas; mais comme il parlait d'autre chose :
— Regarde donc sur mon bureau, lui dit Edouard, tu y verras une lettre commencée :
6o LUI ET ELLE.
fais-moi le plaisir de la lire, je veux savoir si elle a le sens commun.
Pierre lut ce qui suit : « Je vous prie de le croire, madame, je connais mon monde. Je sais que ce serait une faute, sinon une impertinence, que d'écrire à une femme de Paris qu'on l'aime, sans l'y avoir préparée par un certain nombre de tours de valses et par un déluge raisonnable de fadaises. Le cœur d'une jolie Parisienne n'est pas comme un tapis de jeu, où l'on jette une pièce en disant : rouge ou noire. C'est une table de bon ton, où il faut compter ses cartes, regarder par-dessus l'épaule de son voisin, avoir des as dans sa manche; encore ne gagne-t-on pas toujours. Mais vous n'êtes point une Parisienne, et je me demande si une femme comme vous a des jours et des heures où il lui convient d'entendre sans colère l'expression d'un sentiment vrai, et s'il ne vaut pas mieux lui en faire part à l'instant où ce sentiment vient d'éclore... »
— Tu peux achever ce billet doux, et l'envoyer, dit Pierre ; je n'y vois pas d'inconvénient. On te répondra : « Enfant que vous êtes! j'ai huit ans de plus que vous ! » Et l'on t'offrira la chaste sympathie et la sainte amitié, refrain obligé de
LUI ET ELLl. 6l
la chanson, jusqu'au jour où l'on consentira, par charité, par pure bonté d'âme, à devenir ta maîtresse pour t'empêcher de souffrir ; en sorte que l'amour se présentera orné de tous les charmes d'un médicament ou d'un régime hygiénique.
Pierre se trompait encore j Olympe répondit en termes pleins de franchise et de naturel : « Vous avez bien raison, monsieur, écrivait-elle, de ne point me traiter en Parisienne; mais, puisque vous avouez qu'en agissant comme vous le faites vous auriez commis une faute grave si j'étais de ce monde raffiné où vous vivez, je me demande comment vous répondrait une autre femme que moi. Apparemment elle se fâcherait et vous fermerait sa porte. Je m'estime heureuse de ne pas être forcée de«prendre une mesure de rigueur qui interromprait dès leur début nos bonnes relations. J'en serais aussi punie que vous. Mais, hélas! où va nous conduire le sujet que vous abordez dans votre lettre ? N'avez-vous donc plus autre chose à me dire? Que je vous serais reconnaissante de venir me voir et de ne point m'en parler 1 J'ose à peine espérer que dans votre beau monde on puisse avoir tant de bonne grâce et de générosité. Cette pensée mêle un peu de
tristesse aux compliments bien sincères que vous envoie votre confrère.
« William. »
Falconey, touché au cœur par cette réponse loyale, se rendit à l'instant chez Olympe, bien résolu à laisser en suspens sa déclaration d'amour commencée. 11 ne voulait point qu'un appel à son bon goût fût sans succès; une visite de simple politesse, placée comme une parenthèse entre deux phrases de galanterie, lui semblait une chose neuve et amusante. Il jura sur son honneur qu'il ne dirait pas un mot d'amour, à moins que la dame ne voulût en parler et qu'elle n'entamât ce ce sujet la première. Pierre approuva fort cette manière de voir et de sentir. II remonta dans son atelier pour y attendre paisiblement le retour de son ami.
A la nuit tombante, Edouard n'étant pas encore rentré, Pierre supposa qu'on l'avait retenu à dîner. 11 attendit le soir jusqu'à minuit. Il aurait pu attendre pendant huit jours, puisque son ami ne rentra pas de toute la semaine ; mais un exprès lui apporta le lendemain matin la lettre suivante,
écrite sur du gros papier de cuisine, et qu'il conserva précieusement ;
« J'ai tenu ma promesse, cher Pierre, je n'ai pas parlé d'amour. Nous n'avions pas songé à une chose : c'est que l'amour s'exprime de cent façons, et qu'il se moque des formules et des sons. Qu'est-ce que des mots pour lui ? Qu'importe de quoi parlent les lèvres, lorsqu'on écoute les cœurs se répondre? Quelle douceur infinie dans les premiers regards près d'une femme qui vous attire ! D'abord il semble que tout ce qu'on dit en présence l'un de l'autre soit comme des essais timides, comme de légères épreuves ; bientôt naît une joie étrange ; on sent qu'on a frappé un écho ; on s'anime d'une double vie ; quel toucher ! quelle approche ! et quand on est sûr de s'aimer, quand on a reconnu dans l'être chéri la fraternité qu'on y cherchait, quelle sérénité dans l'âme ! La parole expire d'elle-même ; on sait d'avance ce qu'on va se dire ; les cœurs s'entendent, les lèvres se taisent. Quel silence ! quel oubli de tout ! Voilà comment j'ai tenu ma promesse de me taire. Il ne faut pas m'en vouloir. Mon bon Pierre, je l'aimais avant de partir. Je suis heureux, pardonne-moi. »
Le troisième jour, une autre lettre d'un style bien différent invitait Pierre à venir passer la soirée rue Mazarine : « Ta présence, lui disait son ami, me paraît absolument nécessaire à la fête que nous donnons pour célébrer ta première entrée dans le salon violet de William. Si tu ne venais pas, la solennité atteindrait difficilement son véritable but, et comme le nombre des invités s'élève à un, mon oisillon déclare qu'elle mettrait le souper sous clef. »
Au bas de la page était ce post-scriptum d'une autre écriture que celle du billet : « L'oisillon avertit Pierre que, la porte étant fermée, il devra dire son nom au Cerbère Justine. »
— Allons l dit Pierre, mon rôle de sermonneur est fini ; ne nous faisons pas prier pour en accepter un autre plus divertissant.
Le soir, il trouva le salon violet éclairé à giorno. Edouard debout à la cheminée était déguisé en marquis du siècle dernier : habit de couleur queue de serin, culotte courte, bas de soie blancs, souliers à boucles d'or, perruque poudrée. Olympe, en vertugadins à grands ramages, double jupe et robe relevée par des nœuds de rubans, le visage orné de mouches, ses cheveux naturels poudrés
à frimas, se tenait au milieu du salon px>ur recevoir le visiteur illustre; elle lui récita un compliment burlesque appris par cœur.
Il n'en fallait pas tant pour briser la glace. Pierre, à qui on avait préparé un costume du même temps que les deux autres, courut s'habiller dans la chambre d'Edouard, et revint aussi disposé à rire que ses hôtes. Admis dans la société intime du prince Iréneus et de la princesse Edw^ige, il sentit le besoin de prendre le titre et le nom de conseiller Gérondif de Pimprenelle. La soirée ne fut qu'un feu roulant perpétuel de plaisanteries, que scènes et discussions comiques, où chacun soutint son personnage avec cette conscience que donne la vraie gaieté. Plus d'un homme sérieux eût pris plaisir à entendre de tels propos, et en peu de temps l'ivresse du rire et de la folie l'eût peut-être gagné lui-même.
Pierre fit honneur au souper, paya son écot en saillies, et rentra chez lui au petit jour, complètement subjugué par les grâces, le sans-façon cordial, l'esprit aimable et la franche bonhomie de son hôtesse. Le lendemain, assis devant son chevalet, il riait encore aux souvenirs de cette soirée charmante, et se demandait comment il avait pu
soupçonner de noirceur et de fausseté une personne qui témoignait si hautement la bravoure de son cœur. Pierre se promit de réparer cette injustice en se faisant désormais le défenseur de celle qu'il avait attaquée. Les jours suivants, il se rendit le soir chez ses amis, et les conversations, tantôt gaies et tantôt sérieuses qu'il eut avec Olympe, achevèrent sa conquête.
— Edouard avait raison, se disait-il ; quand même cette femme aurait été cruelle et perfide envers les autres, elle sera bonne et loyale pour lui.
vu
ALGR^ la discrétion à toute épreuve de leur confident, on sut bientôt qu'Edouard et Olympe étaient enfermés ensemble. Les habitués de la maison, trouvant sans cesse la porte close, privés d'ailleurs de leurs rafraîchissements quotidiens, murmuraient entre eux. La vieille Justine se laissa tirer le secret de ces innovations dans la vie de sa maîtresse. Le malheur des artistes de génie est de ne pouvoir jamais se soustraire à
l'attention générale. On épluche, on commente leurs moindres actions, et on leur fait payer cher les avantages de la réputation, en publiant avec zèle ce qui peut leur nuire. En un moment, tout le monde se mit à jaser de la visite de huit jours que Falconey avait faite à William Caze. Pierre crut devoir en avertir ses amis. Ils commencèrent par se moquer des bavardages, et puis, afin de leur échapper, ils formèrent avec joie le projet d'aller se cacher à la campagne. Comme ils voulaient des bois et de l'eau, la petite ville de Moret, située près des bords du Loing et sur la lisière d'une forêt, leur parut mériter la préférence. On convint de se. séparer pour deux jours seulement, et de se retrouver le troisième sur le bateau à vapeur de Montereau.
Pendant le temps de la séparation, la maison de William Caze fut rouverte aux buveurs de bière ; mais le silence et les bâillements leur apprirent, à n'en pouvoir douter, que la pensée de leur amie voyageait bien loin de leur bohémienne compagnie. Enfin, le second jour. Olympe n'y pouvant plus tenir vint sonner à la porte d'Edouard. Elle le trouva préparant son bagage avec l'aide de Pierre. Ils demeurèrent tous trois
ensemble à causer jusqu'à six heures ; et comme l'envie leur vint d'aller dîner au cabaret, Edouard passa dans sa chambre pour s'habiller, tandis que Pierre montait chez lui pour prendre son chapeau. Olympe, seule dans le cabinet d'études, remarqua sur le bureau le cahier des Chansons créoles, ouvert à la première page. Elle posa ce cahier sur le piano et se mit à jouer les deux premiers morceaux, en exécutant les changements faits par Falconey. La fenêtre état ouverte. Pierre entendit de loin les sons de l'instrument, et reconnut à la fois le jeu d'Olympe et les corrections d'Edouard. Il en eut des éblouissements de surprise et de crainte. De son côté, Falconey resta un moment comme pétrifié, cherchant dans sa tête de quel prétexte il se servirait pour faire excuser à l'auteur ce travail qui constituait la critique la plus sanglante de son œuvre ; et comme il ne trouva rien :
— Bah ! se dit-il, des accords de septième diminuée, des fausses quintes et quelques bémols de plus ou de moins n'auraient pas le pouvoir de brouiller ensemble deux amants fidèles.
Lorsqu'il rentra dans le salon, pour interrompre la musique, Olympe lui demanda la permission d'achever la lecture des deux morceaux corrigés :
— Cette version vaut mieux que la mienne, dit-elle; vous avez fait là un excellent travail, et qui me servira. Vous verrez à mes autres ouvrages le profit que je prétends tirer de cette leçon.
Plusieurs fois, dans le courant de la soirée, Olympe eut des accès de rêverie dont elle sortait en répétant :
— Ces corrections étaient excellentes. On y reconnaît la main du maître.
Bien qu'on ne sentît pas la plus légère apparence de mauvaise humeur ou de dépit dans ces réflexions, Pierre demeura persuadé que Tamourpropre de William Caze avait reçu ce jour-là une blessure profonde.
Les amoureux trouvèrent à Moret un véritable nid qui semblait fait pour eux. Leur maisonnette n'était qu'à vingt minutes de marche de la forêt. Grâce à deux anciennes montures de gendarmes qu'on voulut bien leur louer, ils chevauchèrent nuit et jour dans les bois.
Le beau site de la Malmontagne, bien connu des artistes, était le lieu préféré d'Edouard, à cause de ses groupes de rochers qui prenaient des aspects fantastiques aux rayons de la lune. Les deux rôdeurs nocturnes y revenaient sans
cesse. Comme le héros de Cervantes et son fidèle écuyer, ils laissaient leurs paisibles montures brouter l'herbe des heures entières, et ils grimpaient sur le dos des blocs de grès qui ressemblaient à des éléphants endormis; ou bien ils s'asseyaient cote à côte, laissant leur fantaisie courir à l'aventure; mais lorsqu'ils se mettaient à parler d'eux-mêmes, de leurs projets, de leur amour et de leur bonheur, ils oubliaient si bien le temps que le matin venait parfois les surprendre. Pendant ces longues causeries, dans la plus belle des solitudes, Olympe entendit un langage qu'aucune autrç femme ne connaîtra jamais. Le cœur qui s'ouvrit à elle pendant ces tièdes nuits de septembre contenait de tels trésors de tendresse et de passion, il parlait une langue si poétique et si élevée, soutenu comme il l'était par l'imagination la plus brillante et la plus active, dans toute la fraîcheur de la jeunesse, ce cœur de vingtdeux ans était si plein, si amoureux, si éloquent, qu'on se demande comment la créature qui en a vu le fond, qui en a recueilli les richesses, partagé les émotions et compté les battements, a pu non seulement perdre le souvenir de ces moments de bonheur, mais les nier, les flétrir, les salir par
d'atroces mensonges, en représentant cette époque de sa vie comme un temps de dures épreuves, et les amours les plus nobles du monde comme un calice amer.
Nos amoureux avaient le dessein de passer une semaine à Moret : ils y restèrent plus de quinze jours, sans qu'il s'élevât entre eux l'ombre d'un nuage ou le semblant d'une querelle, sans une seconde d'ennui ou de lassitude d'être ensemble. Il ne se forma pas un léger pli dans les feuilles de roses dont l'amour, la confiance et la sécurité leur faisaient un lit plus doux que celui du voluptueux de Sybaris. Les vents d'équinoxe, la pluie et les premiers froids eurent seuls le pouvoir de les forcer à déloger. La forêt ne les préservait pas aussi bien du mauvais temps que des ardeurs du soleil; leur petite habitation, assez mal close, ramenait leur pensée vers Paris et le salon violet. Ils en étaient partis pour fuir les indiscrets et les curieux ; ils y revinrent avec l'intention d'y recevoir de nouveaux amis et de se composer pour l'hiver un cercle agréable.
Olympe voulut rendre un dîner à son éditeur et à plusieurs des convives du Rocher de Cancale, Edouard fit la liste des invités. Les trois com-
mensaux ordinaires de la maison en étaient exclus, ce qui causa parmi eux une grande rumeur. Les autres convives étaient des hommes trop intelligents pour ne point deviner les rapports qui existaient entre Olympe et Falconey. Ils ne se croyaient point obligés d'en garder le secret, en sorte que leurs remarques prirent les proportions d'une publicité complète. Olympe le souhaitait ainsi ; elle voulait avoir l'univers pour confident et spectateur de ses amours, désormais associées à sa gloire d'artiste; elle voulait mettre celui qu'elle aimait, aussi bien qu'elle, dans l'impossibilité de leur donner jamais une fin vulgaire ou honteuse. Elle voulait que ces amours fussent justiciables de l'opinion du monde et de celle de la postérité. Ses vaisseaux étaient brûlés.
Pierre trouvait cette conduite insensée ; mais il se plaisait à rendre un éclatant hommage au caractère de cette femme, qui poussait la sincérité jusqu'à l'imprudence. En peu de temps, la compagnie du salon violet se trouva renouvelée. Don Stentor ennuyait Edouard : on le reçut froidement, et il se retira sans regret d'une maison où le ton devenait trop précieux et trop guindé pour lui. Diogène, à qui les leçons de savoir-vivre ne
74 LUI IT ILII.
profitaient point, se donnait par bravade des airs de plus en plus familiers, pensant qu'on n'aurait pas l'audace de le congédier. A la prière d'Olympe, Falconey lui fit entendre qu'il était insupportable ; il battit en retraite et ne pardonna jamais ni à lui ni à elle.
Caliban seul demeura, parce que sa finesse de paysan et son franc parler lui gagnèrent l'amitié d'Edouard. Quelques hommes de talent et d'esprit remplacèrent avec avantage les commensaux réformés. Mais à peine eut-on pris toutes ces mesures pour passer agréablement l'hiver qu'on se mit à regretter l'isolement, la campagne et les grands bois. Pendant les longues soirées d'automne, Edouard s'amusait à composer des desseins à la plume sur les divers épisodes, les rencontres nocturnes et les scènes comiques du voyage à Moret. Chaque dessin était accompagné d'une légende burlesque. Au milieu de ces souvenirs divertissants, Olympe soupirait parfois en pensant à sa chère forêt; Edouard, de son côté, rêvait encore la solitude à deux. Un soir, on s'avisa de parler de l'Italie.
— Si nous y allions? dit Falconey. Le soleil s'éloigne de nous, courons après lui. Ne sommes-
nous pas libres ? Qui nous empêche de prendre le chemin des hirondelles?
— Allons où vous voudrez, répondit Olympe.
Je suis prête à partir.
— Allez, mes amis, ajouta Pierre; vous me paraissez fort heureux ici ; mais, si vous devez l'être davantage ailleurs, partez ; n'hésitez pas.
— Cette idée est absurde, s'écria Caliban sortant de sa tanière. Tout le monde parle déjà de vous à Paris ; vous voulez apparemment qu'on en parle dans les deux mondes. Et que ferezvous si vous venez à découvrir, à quatre cents lieues d'ici, que vous avez assez l'un de l'autre?
— Ce serait un trop grand malheur, dit Edouard pour être prévu de si loin.
— Et moi, dit Olympe, je refuse nettement d'en admettre la possibilité.
— Eh bien ! allez donc au diable, reprit Caliban. Je m'en retournerai au pays. C'est là que je t'attendrai, William. C'est là que tu viendras bientôt me rejoindre, l'oreille basse, boiteux comme le pigeon de la fable, traînant après tes pattes les morceaux de ton filet rompu, et ïxjrtant dans ton cœur un bout de stylet, tandis qu'Edouard rentrera chez lui non moins écloppé
yù LUI ET ELLE.
que toi. Le bonheur n'est pas fait pour les esprits inquiets. Je vous donne a tous deux ma malédiction.
Le départ une fois résolu, malgré l'opposition de Caliban, les amoureux supportèrent avec plus de patience les brouillards et le froid. On employa les soirées à raisonner sur l'itinéraire. Un jour, on voulait traverser les Alpes ; le lendemain, on penchait pour la route de la Corniche et les rives de la Méditerranée. Fallait-il passer l'hiver à Florence ou à Naples? Ne serait-on pas mieux à Sorrente, ou dans quelque autre village de cette baie si vantée?
Un mois s'écoula en discussions de ce genre, et Caliban commençait à espérer que le voyage se ferait en paroles, au coin du feu. Mais, un soir, Edouard entra tenant à la main un chiffon de papier qu'il présenta d'un air mystérieux à Olympe, et il s'assit en face d'elle pour la regarder de près tandis qu'elle prenait lecture de cet écrit. C'était un bulletin de deux places retenues à la malle-poste de Lyon pour le jeudi de la semaine suivante.
— Je les ai prises conditionnellement, dit Edouard, et l'on m'a accordé jusqu'à demain.
pour les rendre ou pour reculer le jour du départ.
— II ne faut ni les rendre ni changer le jour, répondit Olympe en battant des mains. Je vous croyais indécis; mais puisque vous voilà enfin déterminé, j'irai aussi bravement que vous.
— Je tremblais, reprit Edouard, qu'à la lecture de ce bulletin un froncement de sourcils ne vînt m'apprendre que je m'étais trop hâté ; mais je vois bien à votre visage que nous pouvons encore aller loin ensemble.
— En Chine, si le cœur vous en dit, répondit Olympe.
Le jeudi suivant, à la nuit noire, Pierre attendait ses amis, depuis un quart d'heure, dans la cour de l'hôtel des postes, lorsqu'il les vit descendre d'une voiture de place. Ils entrèrent tous trois dans une salle basse, où quelques personnes enveloppées de leurs manteaux étaient groupées en silence autour d'un poêle. Bientôt l'horloge sonna six heures, et tout le monde s'agita. Le défiler des malles-postes commençait; elles sortaient une à une de la seconde cour, quelquefois à de longs intervalles. Un employé les désignait à haute voix. Pierre, dont le cœur se serrait un
peu au milieu de ces gens en proie à la Bèvre du départ , se mit à compter machinalement les voitures. Celle de Lyon était la treizième. Il le dit tout bas à Falconey, qui lui répondit en riant :
— S'il n'y avait pas de nombre treize, on ne pourrait pas arriver à quatorze, et souvent ce serait dommage.
L'employé appela les voyageurs pour Lyon.
Pierre embrassa son ami et pressa la main d'Olympe. Les deux amoureux s'élancèrent gaiement en voiture, et les chevaux partirent; c'étaient quatre chevaux percherons et entiers, d'une vigueur admirable. L'un d'eux répondit au coup de fouet du px>stillon par une ruade, et se jeta de côté sur son voisin, en imprimant à tout l'attelage un mouvement vers la gauche. Avant que cette mauvaise manœuvre eût été corrigée, la malle passa sous la porte cochère, et l'une des roues heurta violemment la borne.
— Encore un présage fâcheux ! s'écria Pierre ; mais ce sera le dernier.
Et il reprit le chemin du faubourg Saint-Germain. A l'extrémité de la rue Jean-Jacques- Rousseau il entendit un grand tumulte; au milieu d'un rassemblement où vingt personnes criaient à
la fois, il vit une malle-poste qui avait accroché un tonneau de porteur d'eau et renversé l'homme qui le traînait. Un cheval s'était enchevêtré les jambes dans les traits de la voiture. Pierre s'approcha et vit à la portière la tète de son ami.
— Nous ne sommes pas superstitieux, dit Edouard.
— Et ta voisine, qu'en pense-t-elle? demanda Pierre.
— Voisillon rit de tout son cœur.
Le porteur d'eau relevé se trouva sain et sauf. Le damné percheron, dégagé des cordes qui l'embarrassaient, reçut un nouveau coup de fouet ; une traînée d'étincelles jaillit des pavés, et la malle partit au galop pour regagner le temps perdu.
— Que je suis fou de m'inquiéterl dit Pierre. Les voyageurs heureux sont ceux que l'amour mène à grandes guides.
RRivis à Lyon, Edouard et Olympe s'y reposèrent pendant deux jours ; ils descendirent ensuite le cours du Rhône sur un bateau à vapeur, où ils rencontrèrent un homme d'esprit de leurs amis qui s'en allait prendre possession d'un consulat en Italie. Cet aimable compagnon les suivit jusqu'à Gênes, où il les quitta pour se rendre à son poste. Gênes plut extrêmement aux deux amoureux. Ils en visitaient, le matin, les magni-
fiques palais ; dans le milieu du jour, ils montaient à la promenade publique pour contempler le panorama de la ville et le spectacle de la pleine mer; le soir, ils allaient au théâtre Carlo-Felice ; quelquefois, ils prenaient une voiture de louage et parcouraient les environs, dont les yiîlas hospitalières laissent leurs grilles toujours ouvertes à la curiosité des étrangers. Edouard trouvait tant de charmes à cette vie active, ses journées étaient si remplies, un projet exécuté en faisait naître tant d'autres, qu'il en résulta bientôt pour les deux voyageurs une accumulation de fatigues dont ils s'aperçurent un peu tard. Un jour, par un soleil splendide, ils étaient assis au bord d'une fontaine, sous les arbres d'une villa célèbre, lorsque Edouard, en se mouillant le front et les tempes avec l'eau de la fontaine, s'écria tout à coup :
— Il faut donc que j'aie la tête bien malade pour que cette eau froide me fasse tant de plaisir?
Et, en effet, il s'aperçut que le sang battait violemment dans ses artères, qu'il avait la poitrine oppressée et les membres rompus, comme au début d'une maladie.
— Ne vous fâchez pas, dame nature, dit-il;
ne grondez pas si fort pour avoir été surmenée ; je me rendrai à vos avertissements; mais je frémis en pensant que le pauvre oisillon a mesuré de ses petits pieds toutes les mêmes distances que moi.
' Olympe avoua que depuis peu elle éprouvait une lassitude immense, et lorsqu'Édouard lui reprocha de n'en avoir rien dit:
— Je faisais comme toi, répondit-elle; j'allais en avant, les yeux charmés, l'esprit éveillé, le cœur content, et je ne savais où en était mon corps.
— Eh bien! reprit Edouard, je vous impose huit jours de repos absolu, en manière de pénitence.
Pendant ces huit jours, ils restèrent tous deux à la maison, jouant aux cartes, faisant des lectures ou de la musique, évitant jusqu'à la fatigue du théâtre. Un soir, deux jeunes Italiens de familles patriciennes, qu'ils avaient rencontrés sur le bateau Le Sully, vinrent frapper à leur porte. On les reçut avec joie, on envoya chercher des pâtisseries, et on improvisa un thé à la mode de Paris. Les deux visiteurs étaient de beaux garçons, à barbes noires et soyeuses, volontiers rieurs.
comme la plupart des Méridionaux. Partout où se trouvait Falconey, la conversation ne languissait pas longtemps -, on s'anima ; Olympe secoua son humeur silencieuse pour taquiner ses hôtes sur leur manière de prononcer le français, et se mit avec eux en frais de gaieté. On parlait de la défense de Gênes par Masséna et de la seconde campagne d'Italie. Olympe raconta que dans ce temps-là , sa mère accompagnait à l'armée un officier supérieur, à qui son père l'enleva pour l'épouser, et que sa naissance avait été un résultat si prompt de cette union que la célébration du mariage avait précédé d'un mois seulement son entrée dans ce monde. Edouard, voyant aux visages des deux Génois la surprise que leur causait cette révélation aussi énorme qu'inutile, voulut distraire leur attention par des plaisanteries; mais Olympe, se tournant vers lui d'un air délibéré :
— Trouvez bon, mon cher, lui dit-elle, que je parle de mes proches et de moi-même comme je l'entends. Je ne fais point la guerre à vos préjugés de gentilhommerie ; mais je ne puis pousser la complaisance jusqu'à m'exprimer comme si je les partageais. Ma mère était une femme forte, et
parce qu'elle obéissait au vœu de la nature, à son cœur, à son caprice si vous voulez, je la tiens pour égale en mérite, sinon pour supérieure, aux filles bien élevées, dociles et hypocrites de votre caste. Je ne suis pas fâchée que ces jeunes aristocrates étrangers connaissent sur ce point Topinion d'une Française libre et fière.
— Messieurs, dit Edouard, je vous supplie de croire que, même en France, de telles opinions sont une grande rareté.
— Si vous avez la prétention de m'en faire rougir, reprit Olympe, il faut commencer par me persuader que j'ai tort, et ce ne sera pas chose facile. On vous accorde bien plus de talent qu'à moi; vous avez bien plus de ressources dans l'esprit; ne vous a-t-on pas appris la logique au collège? Qui vous empêche de me convaincre?
— Il ne me convient pas de l'entreprendre dans ce moment, répondit Edouard.
Ce fut après la retraite des deux jeunes gens que Falconey revint sur ce sujet. La discussion reprit avec vivacité; il eut bien de la peine à faire comprendre à Olympe l'inconvenance et l'odieux de sa conduite. Elle parut enfin sentir qu'une fille
n'avait point le droit de disposer de la réputation de sa mère pour soutenir une thèse philosophique, quand même cette thèse serait juste et bonne. Mais si la raison de cette femme se rendait, pour un moment, à l'évidence, son orgueil ne cédait jamais. Plus tard, elle traita de nouveau cette question, et parla de sa mère plus mal encore que la première fois.
Falconey, rentré dans sa chambre, rumina le fâcheux incident de la soirée. Sa mémoire lui rappela plusieurs occasions où Olympe, habituellement douce et aimable dans le tête-à-tête ou en présence de ses vieux amis, avait eu de ces accès d'arrogance devant des étrangers. C'était une face remarquable de ce caractère difficile à pénétrer. Nul homme n'avait plus de dispositions que Falconey à se créer des sujets de trouble et d'inquiétude. Après le travail de la mémoire vint celui de l'imagination. Il se représentait Olympe lui rompant en visière et le traitant avec légèreté ou mépris à chaque visage nouveau qu'ils rencontreraient dans leur voyage. La colère etla jalousie le prenaient à la gorge; il se voyait rudoyant cette créature orgueilleuse, et s'emportant contre elle jusqu'à l'injure; — une séparation devenait inévi-
table ; — il se voyait alors reprenant seul le chemin de la France, rentrant au désespoir dans sa famille, surprenant Pierre le pinceau à la main, pour lui raconter en pleurant la triste fin de ses amours. Au milieu de ces rêves, son cœur se serrait comme si ce dénouement imaginaire eût été déjà un fait accompli. N'ayant pas là son ami pour l'aider à chasser les chimères par deux heures de conversation, il employa une partie de la nuit à écrire. Sa lettre contenait le paragraphe cpji suit :
« Oui, mon ami, pour la première fois, j'ai vu dans les yeux d'une personne qui m'est si chère le dédain, l'ironie et l'insolence; pour la première fois, une vipère a passé entre ses dents de nacre, et est venue tomber entre nous deux en sifflant. Dans cet instant, il m'a semblé que son orgueil froissé rendait du feu comme un caillou, et qu'à cette lueur soudaine je voyais clair dans touce son âme. J'y trouvais un sentiment hideux, celui que je redoute le plus au monde : je l'appellerai la haine de l'amour, c'est-à-dire une sorte de rage et de rancune contre l'objet aimé par la seule raison qu'il a su se faire aimer, une envie de le mordre et de le déchirer, une haine comme celle de l'esclave pour le maître, du faible pour le fort.
de Tingrat pour son bienfaiteur. On dit qu'il existe des femmes capables d'éprouver une joie extrême à cette vengeance sans nom; et quand je songe qu'on peut inspirer un tel sentiment par l'excès même de la passion, par trop de tendresse, par trop d'abandon et trop de cœur, je sens mes cheveux se dresser sur ma tête ; je me crois au bord d'un précipice j une petite main me pousse ; je tombe, et j'entends derrière moi un éclat de rire féminin. »
Edouard, soulagé par ces confidences écrites, se mit au lit et dormit aussi bien qu'il avait coutume de le faire à Paris au sortir de ses conférences du soir avec son ami. Le lendemain, il s'éveilla en chantant, et avant de fermer sa lettre, il ajouta ce post-scriptum :
a N'ai-je pas lu quelque part que Henri IV et d'Aubigné s'aimaient tant qu'ils se querellaient sans cesse, comme un amant et sa maîtresse?
Nous nous sommes querellés aussi; cela prouve que nous nous aimons. Voilà tout. »
De son côté Olympe s'était levée en belle humeur. La discussion de la veille semblait oubliée ; mais, pendant le déjeuner, Falconey regarda autour de lui, en disant :
— Je n'aime plus cet appartement; nous y avons eu notre première querelle.
— Et moi, répondit Olympe, je n'aime plus autant la superbe Gênes, pour la même raison.
— Eh bien! allons à Florence.
Falconey aurait voulu partir à l'instant. Il courut à l'office des bateaux à vapeur et s'empressa d'y retenir deux places pour le soir. On était à la fin de décembre; la traversée de Gênes à Livoume, contrariée par un grand vent de sud-ouest, fut pénible. Le bateau déviait de son chemin, et le timonier dut marcher plusieurs fois contre le vent pour s'éloigner de la côte. Les passagers, enfermés dans leurs cabines, souffraient du mal de mer. Olympe seule bravait ce mal terrible, et se promenait résolument sur le pont, au grand ébahissement de l'équipage ; Edouard l'admirait aussi, et se morfondait au froid de la nuit, assis sur un banc de bois et roulé dans son manteau. Un dessin comique, soigneusement conservé par Pierre, réprésente cet épisode dont le souvenir égaya plus d'une fois les causeries du coin du feu. On y voit Olympe vêtue d'une robe de drap boutonnée du haut en bas, coiffée d'une espèce de fouf, comme les femmes de Watteau, chaussée de bottines à
la hongroise, les mains dans ses poches, la tête haute, la cigarette à la bouche, droite et ferme sur ses pieds, regardant d'un air de supériorité, comme le vieux sergent regarde le conscrit, son compagnon de voyage, dont les traits altérés, le corps plié en deux, les cheveux en désordre, témoignent éloquemmpnt de la puissance de la mer. L'inscription porte ces mots : Homo suniy et nihil humani a me alienum puto.
I A ville de Livoume n'offrant rien d'intéressant pour les artistes, Edouard, qui avait repris sa vigueur et son entrain en mettant pied à terre, voulut poursuivre sa route. Il fit marché avec un voiturin, et après avoir visité le triste désert qui porte le nom de Pise, nos voyageurs arrivèrent le soir à Florence.
La plupart des grandes villes d'Italie portent leur histoire écrite dans leurs monuments. Ceux
ça LUI ET ELLE.
de Florence rappelèrent à Falconey tant de souvenirs des belles années de la Renaissance qu'il voulut relire les chroniques florentines sur le lieu même de la scène ; mais, comme les journées étaient consacrées au plaisir des yeux et à l'examen des galeries de tableaux, il employait une partie de la nuit à ses lectures. En peu de temps, il dévora vingt volumes, menant de front l'histoire du pays, celle des arts et des lettres, et les biographies des peintres. Il y découvrit des sujets d'opéras et de poèmes, sur lesquels il composa des morceaux dont il se proposait de faire plus tard une œuvre sérieuse. La mort tragique de Luiza Strozzi lui donna des émotions qu'il sut traduire en mélodies énergiques et passionnées.
Olympe, qui observait sur son visage des symptômes de fatigue et d'épuisement, l'engageait à se modérer, à ne travailler que le jour et à se reposer par des interruptions régulières; mais le génie de ce jeune homme, une fois échauffé par la muse, prenait le mors aux dents et ne s'arrêtait plus qu'au bout de la carrière. La nature, d'ailleurs, lui avait donné une force organique bien plus grande qu'Olympe ne le pensait; dans ces moments de crise, l'enthousiasme devenait son
état normal, et il lui semblait alors que la vie de tout le monde était une sorte de végétation pire que la mort. Souvent, après avoir promis de se coucher en rentrant du théâtre, il ouvrait son piano et on l'entendait tour à tour jouer,, chanter, marcher dans sa chambre, parler haut, se remettre avec ardeur au travail, où le soleil le venait surprendre. Un mois s'écoula dans cette fièvre perpétuelle, et puis, un matin, ce qu'il avait dans l'esprit se trouvant sur le papier, il se coucha content et dormit près de vingt-quatre heures d'une traite.
— Voilà qui est fini, dit-il en s' éveillant; nous pouvons, à présent, parler de bagatelles, faire bonne chère, rouler carrosse et prendre l'air tant qu'on voudra, pour mes relevailles. L'enfant que je portais est né; je me sens gaillard et dispos.
Et, en efiet, il avait déjà les yeux reposés et le printemps sur les joues.
— Mais avant de nous livrer aux exercices des Béotiens, reprit-il, mon oisillon aura bien la complaisance d'écouter ce que je viens de pondre. Une amie est un auditeur choisi que l'artiste a le privilège d'assommer de ses productions, sauf à lui reconnaître le droit imprescriptible de bâiller,
de penser à autre chose, et même de s'endormir en battant la mesure avec un sourire indulgent.
Falconey mit en ordre ses manuscrits, les posa sur le piano et exécuta tout ce qu'il avait composé depuis un mois. Quoiqu'il y en eût fort long, Olympe parut écouter avec une attention soutenue; elle laissa même échapper quelques légers signes d'émotion et de plaisir; mais quand l'auteur lui demanda ce qu'elle pensait de son travail :
— Franchement, répondit-elle, je m'attendais à toute autre chose. Vous avez, il est vrai, le don de vous transformer à chaque nouvel ouvrage que vous entreprenez; mais à force de changer de manière, vous finirez par en découvrir une mauvaise. II y a là, sans doute, de quoi faire la réputation d'un artiste ; pour un maître comme vous, ce n'est point assez. Je préfère de beaucoup vos mélodies espagnoles.
La vanité d'auteur n'était pas le défaut de Falconey. Sa modestie même allait si loin qu'on l'aurait facilement rendu injuste pour lui-même.
— Ohl dit-il en riant, je croyais boire dans une coupe d'or à la fontaine d'Hippocrène, et j'avalais de l'eau de citerne dans une sébile de bois. Pendant un mois, j'ai cru tenir le Minotaure
par les cornes, et il se trouve que j'ai terrassé un lapin. Ce malheur arrive tous les jours à bien d'autres. Avec la première femme venue, je m'en tiendrais à cette réponse : a Ceci me plaît, ou ceci me déplaît. » Par bonheur, vous êtes du métier; nous allons chercher ensemble comment et pourquoi Je me suis trompé si grossièrement, et puis nous procéderons ensuite à la destruction de l'enfant, puisqu'il n'est pas né viable.
Olympe, sollicitée de s'expliquer, non seulement sur l'ensemble de l'ouvrage, mais sur chaque morceau, fit d'inutiles efforts pour motiver son jugement et formuler clairement son opinion. Si Falconey ne l'eût aidée, elle n'aurait pas su faire une seule critique sérieuse. Bientôt les questions devinrent plus pressantes, et, dans son embarras, elle suppléa aux bonnes raisons qui lui manquaient par de l'aigreur et enfin par de l'emportement.
— Ce n'est pas à moi>méme, dit-elle, qu'il faut en appeler de cette condamnation qui vous révolte. Adressez-vous au public. Vous savez bien que je ne m'y connais point et que mes ouvrages ne valent rien. Quand vous les corrigez, je me soumets docilement. Comment un aussi grand maîfre que vous peut-il s'abaisser à consulter une
pauvre écolière? Vous avez voulu savoir mon sentiment j je vous l'ai dit. Tous les raisonnements du monde ne m'en feront pas changer. Prenons que je suis une ignorante ; je vous répéterai, comme la première femme venue : « Ceci ne me plaît pas. » A votre place, je brûlerais tout ce fatras. Ce n'est point votre avis; n'en parlons plus. Je ne sais ni éplucher, ni disserter; je sens, juste ou faux. J'ai la tête dure; vous me la rompez inutilement par vos questions. Restons en là.
Falconey chiffonna ses papiers dans le dessein de les jeter au feu ; mais, au moment de les détruire, il se ravisa, prit le manuscrit sous son bras et l'emporta dans sa chambre.
— Ne nous pressons pas, se dit-il; je ne suis point assez sûr de la bonne foi de mon juge. Son arrêt pourrait bien être la revanche de mes crititiques sur son premier ouvrage. Je l'avais offensée avant de la connaître; passons-lui cette petite vengeance.
Afin de chasser de son esprit la pensée de cette seconde querelle, Edouard ouvrit l'histoire des peintres florentins par Philippe Baldinucci. Le hasard le fît tomber sur l'article consacré à Cristofano Allori, l'un des derniers grands artistes de
cette école. Baldinucci, dont le père avait connu les trois Allori, donne des détails fort curieux sur la vie, les mœurs et le caractère de Cristofano. Ce peintre vivait à la fin du xvi* siècle, au moment de la décadence des arts. C'était une de ces belles organisations que l'Italie a seule le privilège de produire, avec des aptitudes diverses et tous les talents : poète, musicien, homme d'esprit, aimable et brillant causeur, peintre excellent et digne d'un meilleur temps; mais dissipé, plus amoureux de ses maîtresses que de la gloire, comme il arrive souvent aux hommes de génie, lorsque, après avoir lutté contre le mauvais goût de leur siècle, ils en viennent à mépriser jusqu'aux louanges inintelligentes de leurs contemporains* Cristofano Allori aimait passionnément une femme, dont la beauté était alors célèbre, au delà même des murs de Florence; on l'appelait la Mezzafirra. Elle était vaine, orgueilleuse, cupide, menteuse comme un démon. Allori le savait, mais il en devint amoureux, comme Molière de la Béjart, et il n'épargna rien pour lui plaire. Il eut le malheur d'y réussir. Selon la mode du temps et du pays où il vivait, il se ruina en présents et en folles dépenses, sans que la Mezzafirra lui en
fût pour cela plus fidèle. Dévoré de chagrin et de jalousie, Allori conçut l'étrange idée d'adresser par la peinture un reproche sanglant à sa maîtresse, d'immortaliser le souvenir de ses souffrances en représentant cette femme sous la figure de Judith et en faisant de la tête d'Holopherne son propre portrait. Pendant trois mois, il laissa croître sa barbe, afin de se donner l'air défait; quant à la pâleur convenable, l'insomnie et les tourments y avaient pourvu. Derrière le personnage de Judith, il plaça la mère de la Mezzafirra, complice détestée des débordements de sa fille. Le tableau achevé, Allori l'exposa. Tout Florence reconnut les modèles et comprit l'intention du peintre. La curiosité aidant, le succès de ce tableau fut très grand; mais l'auteur n'atteignit point son but, car Baldinucci ajoute : « Cristofano Allori n'en devint pas plus heureux; cette extravagante vengeance ne corrigea point sa maîtresse. »
La singularité de cette anecdote produisit une vive impression sur l'esprit de Falconey. Il ferma le livre et courut au palais Pitti pour y examiner avec soin le tableau d'AIlori dont les chefs-d'œuvre de Raphaël et d'André del Sarto avaient jusqu'alors distrait son attention. II trouva sans peine la Judith^
qui occupe une place d'honneur, en face de la Vierge à la chaise. Quelle fut sa surprise en reconnaissant dans les trails, la coiffure et jusqu'à l'habillement de la belle Juive, des points de ressemblance avec Olympe ! Assis sur une banquette, dans l'embrasure de la fenêtre la plus proche du tableau, il tint ses regards longtemps fixés sur cette figure terrible, et faisant un retour sur lui-même :
— Est-ce que je serais, pensa-t-il dans les conditions d'AUori? Trouvera-t-on quelque jour dans mes ouvrages une Judith, portant ma tête avec cet air féroce, et les biographes, s'il leur prend fantaisie d'écrire mon histoire, découvriront-ils dans ma vie une Mezzafirra?
Au milieu de ses réflexions, Edouard leva les yeux sur une femme qui passait près de lui et dont la robe effleura le bout de son pied ; c'était Olympe, accompagnée d'un jeune homme qui paraissait lui faire les honneurs du musée. Il les vit tous deux s'arrêter devant la Guerre de Rubens et le portrait de Léon X, par Raphaël, et ils s'éloignèrent par la porte qui mène au salon de Jupiter. Edouard eut d'abord l'envie de les suivre pour les observer; mais il eut honte du rôle d'espion :
lOO LUI IT ILLI.
— Ce n'est point ainsi, se dit-il, que ferait Allori.
Et il sortit du musée. Au bout d'une demiheure, il vit Olympe rentrer seule à la maison.
— Peut-on savoir d'où vous venez? lui dit-il.
— Je viens de Ponte-Vecchio, où je me suis arrêtée quelque temps chez un orfèvre, pour acheter une bague.
— N'étes-vous point allée au palais Pitti?
— Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce que je croyais vous y avoir vue en compagnie d'un jeune homme dont la figure m'est inconnue.
— Je ne connais personne à Florence. Vous avez rêvé tout éveillé. Prenez-y garde, mon ami : ce travail forcé auquel vous vous êtes livré avec une sorte de frénésie vous a fatigué la cervelle. Vous devenez sujet à des hallucinations.
— Ma cervelle est en parfait état, et j'ai des yeux excellents, à telles enseignes que je voudrais m'en servir pour voir un peu cette bague achetée à Ponte-Vecchio.
— Je viens de la serrer dans ce tiroir.
— Eh bien! ouvrez ce tiroir, et montrez-moi la bague, si elle existe.
LUI ET ELLE. lOI
— La voici. C'est à vous que je la destine, comme un gage de notre seconde réconciliation, puisque nous avons eu notre seconde querelle. Votre accueil brusque et votre air de mauvaise humeur m'ont empêchée de vous l'offrir à l'instant; mais vous paraissez vous adoucir, et je m'enhardis jusqu'à vous faire mon petit présent; le trouvez-vous joli?
En parlant ainsi, Olympe tirait d'une boîte en carton une grosse bague en or ouvré, représentant des écailles reliées par de petites têtes de clou, à la façon d'un gantelet de fer, et surmontée d'une améthyste. Edouard la mit à son doigt, et saisi tout à coup d'une joie d'enfant :
— Le charmant cadeau! s*écria-t-il. Misérable que je suis de vous avoir soupçonnée de je ne sais quoi ! car le diable m'emporte si je saurais dire ce que j'avais dans l'esprit. Vous aviez raison : oui, j'aurai été le jouet de quelque hallucination. Je rêvais justement à une histoire étrange et presque fantastique, au moment où j'ai vu passer devant moi cette Florentine qui se permet de vous ressembler. Oh ! le sot métier que celui de jaloux !
Falconey embrassa Olympe et courut retenir
102 LUI ET ELLï.
une loge au théâtre de la Pergola, dont l'afHchc annonçait la Somnambula, de Bellini. Cette loge se trouvait au primo piano, et par conséquent peu élevée au-dessus du parterre. En écoutant le premier acte, Edouard remarqua un beau garçon, dont les yeux se tournaient sans cesse de son côté. C'était le jeune homme du palais Pitti.
— Voila un de mes fantômes en chair et en os, dit-il à Olympe ; mais il paraît que ce beau cavalier est sujet aux visions, comme moi : il vous prend sans doute ppur la femme qu'il accompagnait ce matin, car il vous poursuit de ses regards.
Olympe dirigea sa lorgnette sur le personnage indiqué, l'examina longtemps, et répondit de l'air le plus indifférent :
— Je ne Tai jamais vu.
Il y avait, ce soir-là, ce qu'on appelle en Italie un beau théâtre, c'est-à-dire une salle pleine, et la chaleur était accablante. Pendant l'entr'acte, Edouard et Olympe se retirèrent au fond de leur loge, dont ils ouvrirent la porte pour laisser entrer un peu d'air. Le même jeune homme, en passant devant celte porte ouverte, ôta son cha-
peau, et Olympe répondit à son salut par une inclination de tête inn perceptible.
— Bon! dit Edouard, tout à l'heure vous ne l'aviez jamais vu, et à présent vous le saluez.
— Je viens enfin de le reconnaître, répondit Olympe. C'est le fils de mon orfèvre. Je n'ai fait aucune attention à lui dans la boutique de son père; mais selon l'usage de ce pays, où les connaissances vont vite, il se croit de mes amis pour m* avoir vendu une bague. Telle est l'explication de cet affreux mystère.
— Vous avez toujours raison, reprit Edouard en riant. Décidément je suis pitoyable dans le rôle d'Othello. Le More farouche va demander deux glaces à la vanille, pour régaler Desdemona.
Devant le buffet du limonadier, Falconey retrouva son jeune Florentin.
— Votre père, lui dit-il en italien, est un artisan fort habile; je veux lui acheter à mon tour quelque bijou. Demain, j'irai vous voir à Ponte- Vecchio.
— Je ne comprends pas Votre Seigneurie, répondit le jeune homme. Je suis le comte Meretti, pour la servir. Mon père ne vend pas de bijoux, et je demeure à Santa-Croce.
— Ce n'est donc pas dans une boutique d'orfèvre que vous avez rencontré ma compagne de voyage?
— Non, monsieur! c'est au musée Pitti, ce maiin; mais j'avais déjà eul'honneui* de lui parler hier au palais Médicis, dans la salle de la tribune, devant le portrait de la Fornarina, auquel je trouve qu'elle ressemble beaucoup.
— Vous vous trompez. C'est à la Judith d'Allori qu'elle ressemble.
Rentré dans la loge, Falconey garda le silence pendant le reste de la soirée, et tandis qu'Olympe ôtait son gant pour manger une glace, il murmura tout bas:
— Mezza firra !
Que sa jalousie fût ou non fondée, Edouard ne pouvait se dissimuler qu'on s'était joué de lui par une série de mensonges, et cette découverte lui faisait horreur.
— Qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? se disait-il. Quand je la surprendrais en flagrant délit de trahison et d'infidélité, pourrais-je m'en étonner à présent? Entreprendre de la corriger! peine inutile: qui a menti, mentira. Me taire et garder le masque d'un amant près d'une femme que je
n'estime plus, ce serait une comédie impossible pour moi ; les mots d'amour se changeraient sur mes lèvres en malédictions. Il faut nous séparer. A l'idée de cette séparation, Edouard cherchait ce qui lui restait au monde, ce qui l'attachait à la vie avant qu'il eût rencontré cette femme, et il ne retrouvait plus rien. Le pauvre garçon se mit à pleurer comme un enfant ; puis il s'irrita de sa faiblesse, roula dans sa tête des projets insensés, et revint par un long détour à la défaillance et aux larmes. La nuit entière se passa dans ce chaos de sentiments. Au point du jour, il se leva, prit une voiture de louage et se fît conduire à Fiesole. Olympe l'entendit rentrer à la maison vers dix heures du soir; mais elle venait de se mettre au lit, et pensa qu'il serait temps de s'expliquer le jour suivant. Au milieu de la nuit, elle fut réveillée par les sons du piano. Falconey, distrait par tant d'émotions, avait assez oublié ses travaux pour les pouvoir juger comme s'ils eussent été l'ouvrage d'un autre; il les relut, afin de décider s'il devait les conserver ou les détruire. L'épreuve fut favorable; il reconnut, de façon à n'en pouvoir douter, que ses souvenirs de Florence tiendraient un jour dans son œuvre un rang hono-
rable; et en songeant que les critiques d'Olympe avaient failli le décourager et le porter à un acte de vandalisme, il s'écria :
— Toi aussi, Mezzafirra, lu auras une place dans mon œuvre.
Les premières lueurs du matin commençaient à paraître. Edouard, accablé de fatigue, se jeta tout habillé sur son lit pour essayer de prendre un peu de repos. Il dormait profondément quand la servante lui vint annoncer que le déjeuner était servi.
Quatre heures de sommeil avaient si bien changé le cours de ses idées, que l'aventure du théâtre lui semblait avoir perdu la moitié de sa gravité. Le mensonge pouvait être innocent; et ne fallait-il pas au moins, avant de prendre un parti extrême, s'informer si ce comte Meretti était un rival, et si Olympe avait seulement pensé à lui? Afin d'éclaircir ce point important, Falconey descendit à la salle à manger où on l'attendait. Il prétexta ses recherches sur les peintres toscans pour expliquer son excursion à Fiesole, et il ajouta que ses études étant terminées, il dirait volontiers adieu à Florence.
- - Moi aussi, répondit Olympe.
— Quoi, vraiment ! s'écria Edouard, vous quitteriez cette ville sans regret?
— Assurément. Ne nous y sommes-nous pas querellés, comme à Gènes?
— Vous consentiriez à partir avec moi aujourd'hui?
— En sortant de table, si cela vous convient.
— Je vous prends au mot. Il n'y a plus à s'en dédire.
Edouard voulait aller à Rome; mais Olympe avoua sans détour qu'elle y pourrait trouver une personne dont la rencontre lui serait pénible. Il fut décidé qu'on irait coucher le soir à Livourne, pour y prendre le bateau de Naples. Une voiture à volonté vint chercher les bagages, tandis qu'Edouard courait à la police et au consulat des Deux-Siciles. Au bout d'une heure, il revint avec les passeports en règle, et quand midi sonna aux églises, le voiturin sortait de Florence.
— Par ma foi ! se disait Edouard en écoutant le son joyeux des grelots, si le comte Meretti est amoureux, il n'a guère fait d'impression sur le cœur de sa belle. Cette fois, je ne serai pas si sot que de m'expliquer avec elle.
Mais Falconey n'était ni d'un âge ni d'un carac-
tère à persister dans cette résolution de garder le silence. Pendant la traversée, favorisée d'un temps doux et calme, à la lueur tremblante des étoiles, il se pencha contre l'oreille de sa compagne de voyage et confessa naïvement ses soupçons, sa jalousie, sa colère, son désespoir et ses larmes.
— Je savais tout cela, lui dit Olympe. En revenant du palais Pitti, j'allais vous faire part de ma rencontre avec le comte Meretti, lorsque j'ai lu sur votre visage tout ce que vous aviez dans l'âme. Vous m'accusiez déjà, et je vous avertis que je ne m'abaisse jamais à me disculper. La plus sévère punition de la jalousie, c'est le supplice qu'elle porte en elle-même. Je vous y ai poussé plus avant par des mensonges, sachant bien que vous ne manqueriez pas de courir aux preuves. La vision du musée, c'était moi. La bague a été achetée à Paris; vous auriez dû reconnaître qu'elle n'avait point le poli d'un bijou neuf. Vous n'avez découvert que la moitié de mes tromperies; mais le reste a suffî. J'ai atteint le but que je me proposais. Profitez de cette leçon.
Edouard se plaignit d'abord de la férocité de ces procédés ; puis il finit par implorer sa grâce,
et il l'obtint, comme s'il eût été coupable. Au milieu de ces confidences, le soleil vint dorer le sommet d'un cône volcanique qu'on découvrait au loin : c'était Ischia. Le bateau entrait dans la baie de Naples. On salua le Vésuve, le fort Saint- Elme et les vastes quais de Chiaia, En débarquant, à l'abri du môle, aux cris d'une horde de facchini déguenillés, Falconey s'écria :
— Dieu soit loué! nous voici dans le pays de la musique et de la joie. C'est ici que nous vivrons en bonne intelligence; c'est ici qu'on chante, qu'on aime, et qu'on est heureux!
o u R se donner le temps de chercher a loisir un appartement, les deux voyageurs commencèrent par descendre à la yUîoria, l'hôtel le plus beau et le plus cher de la ville. On leur donna deux chambres unies d'une grandeur démesurée, assez mal closes et sans cheminée, mais dans l'une desquelles était un bon piano à queue. Les fenêtres, d'ailleurs, exposées au midi, donnaient sur le quai, et l'on voyait, pardessus les arbres de la
ii2 LUI ET ELLE.
Villa Reale, la moitié de la baie, les coteaux de Sorrente, l'entrée du golfe de Salerne et l'île de Capri, dont les cornes étaient enveloppées, d'un brouillard léger comme d'une écharpe de gaze.
En aucun lieu du monde, la nature n'a tant fait pour le charme des yeux. Edouard et Olympe contemplaient avec ravissement ce beau panorama, lorsqu'on vint frapper à leur porte. Falconey poussa un cri de joie en voyant entrer un de ses meilleurs amis. C'était un jeune Parisien, aimable, enthousiaste et instruit, admirateur passionné du talent de Falconey, et juste appréciateur de celui de William Caze. Il s'appelait Edouard Verdier. Au moment de se rendre en Sicile et en Calabre, il avait trouvé à Naples des compagnons de voyage qui le pressaient de partir ; mais il consentit à retarder son départ de trois jours. Pour bien employer le temps, on résolut de faire des excursions dans les environs de Naples. Le premier jour fut consacré à visiter les ruines d'Herculanum et de Pompéia, le second à l'ascension au sommet du Vésuve.
Ces promenades étaient de véritables voyages, et malgré le plaisir extrême qu'on y prenait, la fatigue commençait à se faire sentir. Le troisième
jour, Olympe, au bout de ses forces, demanda la permission de garder le lit et laissa partir les deux jeunes gens. Ils parcoururent ensemble la côte de Pouzzole jusqu'au lac Fusaro, et rentrèrent à Naples fort tard, après avoir visité Procida et Ischia. Edouard Verdier s'embarqua le quatrième jour tellement harassé qu'il se coucha dans sa cabine sans attendre le départ du bateau de Messine. Falconey, qui avait reconduit son ami jusqu'au môle par un soleil ardent, éprouva en retournant chez lui un malaise étrange. Il lui semblait porter sur ses épaules un homme dont le poids l'écrasait, et dont les jambes, croisées autour de sa taille, le pressaient à l'étouffer.
— Ohl se dit-il, me voilà comme Sindbad le marin avec le vieillard incommode cramponné à son dos. Mais je m'en tirerai plus aisément que Sindbad : une nuit de sommeil me débarrassera de mon fardeau.
Et il fredonna gaiement l'air de Masaniello :
Sommeil, descends du haut des deux.
Cependant, la nuit suivante, le sommeil ne vint pas ; le lendemain, Falconey resta au lit plus tard que
d'habitude, et à mesure que ses membres se reposaient, il se plaignait que la fatigue remontait de son corps dans sa tête. Il se leva pourtant et s'étendit près de la fenêtre sur un canapé, pour se réjouir la vue.
— Nous sommes, disait-il à Olympe, dans le milieu le plus charmant que des amoureux puissent souhaiter. Penses-tu qu'il soit possible de tomber malade à Naples et d'y mourir?
— Tomber malade! s'écria Olympe. Le bon Dieu nous en préserve !
— Il nous en préservera. Ne vois-tu pas qu'il nous sourit dans toute cette nature en habits de fête? Je cherche vainement parmi les objets qui nous entourent un signe précurseur de sa colère ; mais je crains de le trouver en moi. Je me sens si faible, que le plus léger bruit me donne des sursauts. Une main de géant, brûlante et gantée de fer, s'appuie sur ma tête, et mes idées, effarouchées par cette main menaçante, se heurtent contre les parois de mon crâne comme des oiseaux dans une volière. Je suis à la merci du hasard : un accident, une secousse, une mauvaise nouvelle suffirait pour me terrasser.
Dans l'espoir de dissiper ces pressenti ments à
l'aide de la musique, Olympe proposa de jouer sur le piano l'ouverture de Don Juan de Mozart, qui était un des morceaux favoris d'Edouard.
Tandis qu'elle passait dans sa chambre pour y aller prendre la partition, Falconey se rappela que le commencement de cette ouverture était la reproduction exacte de l'entrée du commandeur au souper de don Juan. En songeante l'accord sinistre en ré mineur' qui marque les premiers pas de là statue, le morceau lui parut mal choisi; dans l'intention de demander une musique plus gaie, il se leva et suivit de près Olympe pour lui dire d'apporter la partition du Barbier de Sévilîe.
La porte, en vieux chêne et à deux battants, qui séparait les deux chambres, était haute de huit à dix pieds, très lourde et Fermée par une serrure rouillée et difficile à ouvrir. Après avoir tourné sans succès le bouton de cuivre, Edouard, dans un mouvement d'impatience, secoua fortement la porte ; le battant de droite sortit de ses gonds et tomba sur un guéridon avec un fracas épouvantable. Olympe effrayée poussa un grand cri ; Falconey, croyant l'avoir tuée, se jeta de son long sur le carreau. Les domestiques de l'hôtel, accourus au bruit, le trouvèrent en proie à une
Il6 LUI ET ELLE.
violente attaque de nerfs. II n'en revint qu'au bout d'une heure. A l'ébranlement nerveux succéda l'agitation du sang. On le vit rougir et pâlir tour à tour. Il se plaignait d'une chaleur insupportable et claquait des dents.
— Me voilà pris, dit-il à Olympe. Le hasard est notre maître. Nous n'aurions jamais prévu cet accident-là. Ne vous le dissimulez pas, ma pauvre amie : je vais vous donner bien de la peine. Ce n'est plus le vieillard de Sindbad le marin que je porte à califourchon sur mes épaules, c'est la Mort en personne, et je vais lui livrer un furieux combat. Envoyez bien vite chercher un médecin, témoin obligé du duel. II faut qu'on m'ôte du sang, beaucoup de sang. J'ai le Vésuve dans la cervelle et la Sol fatarre dans la poitrine. Mais je suis jeune et robuste; quand le médecin viendra, ne vous laissez effrayer ni par des pronostics ni par le nom de ma maladie, quelque sonore qu'il soit.
Falconey avait une fièvre cérébrale.
tgSg)'
<-CW>
|i riialie est le pays le plus délicieux de la terre pour les amoureux et les gens bien portants, c'est le pire de tous pour y Faire une maladie. Le voyageur en danger de mort qui se tire d'affaire malgré l'ignorance du médecin, l'incurie de l'apothicaire, l'indifférence et la paresse des serviteurs, la cupidité de tout le monde, les chambres sans Feu, les portes ouvertes, les Fenêtres disloquées, la pénurie de linge et la privation de soins et de secours de tous genres, celui-là revient de loin.
I l8 LUI ET ELLE.
Le médecin qu'on avait envoyé chercher à midi n'ctçiit pas arrivé à quatre heures. Pendant cet intervalle, la maladie avançait à pas de géant. V Angélus sonnait aux églises, lorsque enfin on introduisit pompeusement Vilîustrissimo dottore ^erizzo. C'éiait un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire et roussie par le temps, dont sa personne offrait l'emblème décrépit. On lui rendit un compte exact de tout ce qui s'était passé. Le malade lui dit d'une voix faible :
— DottoracciOf me refuserez- vous la faveur d'une saignée?
— Non, Excellence, répondit le vieillard.
Mais en cherchant la veine avec ses mains
tremblantes et ses mauvais yeux, le pauvre homme ne savait où poser la lancette.
— Temo di ferirîa, dit-il, en se ridant le front.
— Vous craignez de me blesser, lui répondit Edouard, et vous n'avez pas peur de me laisser mourir.
— Mourir! répéta le docteur en hochant la tête d'un air qui signifiait : « Il ne dépend pas de moi de vous en empêcher. »
Puis il ajouta :
— Donc, qu'elle se tienne en repos, Votre Seigneurie. Je vais lui envoyer un jeune gaillard qui lui tirera autant de sang qu'elle voudra.
Il était trois heures d'Italie, — près de neuf heures de France, — quand le jeune chirurgien entra. C'était un fort beau garçon aux traits réguliers, large des épaules, avec de grands yeux bien enchâssés, la main petite, la bouche sensuelle et les dents comme des amandes fraîches. Olympe se jeta dans ses bras en s'écriant :
— Sauvez-le !
Malgré le trouble de ses sens, Falconey, étonné de cet élan pathétique, murmura tout bas :
« Pourquoi n'a-t-elle pas aussi embrassé le vieux? »
La première saignée ne produisit pas l'effet qu'on avait espéré ; . il semblait au contraire que la maladie eût attendu l'arrivé d'un adversaire redoutable pour engager le combat. Elle ne fit plus que s'aggraver d'heure en heure jusqu'au lendemain. Pendant six jours et autant de nuits, Edouard demeura dans \in état d'exaspération et de désordre qui réclamait une surveillance incessante. Palmeriello — c'était le nom du jeune
chirurgien — montra beaucoup de zèle et passa deux nuits entières au chevet du patient. Enfin, le matin du septième jour, après un dernier paroxisme, la nature, ayant résisté à tant d'assauts, resta victorieuse, mais complètement épuisée par la lutte. Edouard parut s'éteindre tout à coup, et tomba dans une prostration si profonde que, pour ceux qui le regardaient, c'était la mort. Cependant ce n'était pas même de la léthargie, puisqu'il reprenait peu à peu la Faculté de percevoir les objets extérieurs, et qu'il recouvrait l'intelligence de ses sensations. Sa mémoire ne lui rappelait rien de ce qui s'était passé durant ses six jours de fièvre; mais il éprouva une grande satisfaction à reconnaître qu'il était couché dans un lit, avec une compresse d'eau glacée sur le front.
Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette singulière journée, les coordonner, les fixer avec précision et les exposer à la lumière. En voici la relation telle qu'il la dicta lui-niôme à Pierre vingt ans plus tard. C'est Falconey qui va parler...
« Palmeriello et Olympe étaient assis à côté de
LUI Et ELLE. lii
mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais point l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les sons de leurs voix me semblaient faibles et lointains; par instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.
Je sentais des bouffées de froid monter à moi du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.
« J'entendis, alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Olympe prit un petit miroir qu'elle posa devant mon visage. J'aperçus dans ce miroir un masque qui m'était inconnu; il avait les paupières plus qu'à demi fermées, les prunelles ternes et immobiles, les lèvres contractées. C'était mon image
que j'avais vue; je le compris au bout d'un moment, et je me dis que, sur de telles apparences, je voterais moi-même pour l'enterrement,
a Cependant Olympe montra le miroir au chirurgien, en lui disant que je respirais encore. Palmeriello s'approcha du lit, en écarta le drap et me prit la main pour me tâter le pouls. Comme il était debout, il fut obligé de soulever assez haut ma main et mon bras. Le mouvement qu'il me fit faire, quoique fort simple et fort naturel, était si brusque pour ma pauvre machine, que je souffris comme si l'on m'eût écartelé. Le temps que ma main resta dans celles du médecin fut un siècle. J'entendis clairement ces mots :
a Se non è mortOf poco manca (s'il n'est pas mort, il ne s'en faut guère).
tt Palmeriello ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit; il le jeta, comme une chose inerte. A cette secousse terrible, je sentis tous mes os craquer, tous mes nerfs, toutes mes fibres se briser à la fois; un coup de tonnerre éclata dans ma tête, et je m'évanouis.
« J'ignore combien de temps je restai sans connaissance. Lorsque je revins à moi, il faisait nuit. Un silence profond régnait dans la chambre.
Une petite servante assez jolie, que nous avions surnommée Feîicissima-nottef parce qu'elle ne manquait jamais de nous souhaiter une très heureuse nuit lorsqu'elle apportait les lumières, frappa timidement à la porte. On lui cria d'entrer, et je reconnus ainsi que je n'étais pas seul. La jeune Bile déposa deux bougies allumées sur une table, et quand elle eut prononcé tout bas son souhait accoutumé, elle demanda s'il fallait servir le dîner de madame. Olympe lui commanda de revenir dans une demi-heure. La servante sortit, et la chambre retomba dans le silence.
« Ce fut alors que j'aperçus un tableau que j'aurais pris moi-même pour une vision de malade, si d'autres preuves et les aveux les plus complets n'eussent changé mes soupçons en certitude. En face de moi, sur le mur de la chambre, je vis deux grandes ombres projetées par la lueur des bougies, qui se trouvaient alignées de façon à ne former qu'un foyer de lumière. Ces deux ombres représentaient une femme assise sur les genoux d'un homme et comme renversée, la tête en arrière. Je n'eus pas la force de soulever mes paupières pour voir le haut de ce groupe, où la lête de l'homme devait se trouver; mais cette tête que je
cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Elle s'approcha de celle de la femme, et l'attitude des deux ombres était celle d'un baiser. J'avoue que, dans le premier moment, ce tableau ne fit pas une vive impression sur mon esprit engourdi. Il me fallut quelque temps pour comprendre la portée d'une telle révélation; mais bientôt j'arrivai par degrés à l'étonnement, à l'indignation et à l'horreur.
o Felicissima-notte ne revint pas avant huit heures du soir. Tandis qu'elle mettait "le couvert, j'entendis Palmeriello l'agacer en lui parlant le dialecte du pays. Il avait son chapeau sur la tête et s'apprêtait à sortir, lorsque Olympe lui proposa de dîner avec elle. La servante avait posé tous les plats sur la table et s'était enfuie; mais Palmeriello accepta la proposition, prit une assiette, un couvert, tira de sa poche un couteau et se mit à table avec l'entrain d'un bon vivant. Mes deux gardiens m'avaient oublié. Ils dînèrent fort gaiement. Je me rappelle que la conversation roula sur les productions gastronomiques du pays, et qu'ils projetèrent d'aller dîner ensemble au village de Fuori-di-Grotta.
« — Quand donc, me disais-je en les écoutant,
iront-ils diner en tête à tête à Fuori-di-Grotta? C'est apparemment quand on m'aura emporté loin d'ici. Dans leur pensée, je n'y suis déjà plus.
« Et Je songeai que les dîneurs comptaient sans leur hôte. Il faut croire que les forces commençaient à me revenir, car il me sembla que j'avais souri, et probablement j'avais fait quelque grimace, premier symptôme de mon retour à la vie. J'essayai de tourner ma tête sur l'oreiller, et elle tourna. Ce succès me rendit si heureux que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens et leur crier : a Mes amis, je suis vivant ! » — Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas, et je les regardai fixement. Je les vis boire tous deux, l'un après l'autre, et j'eus beau chercher, je ne trouvai qu'un verre Sur la table.
« Je dois le confesser avec humilité : tout grondant de fureur, tout plein de jalousie, je m'endormis. La volontaire et toute puissante nature me l'ordonnait, et je luiobéis. Aminuit, je fus éveillé par une main qui touchait la mienne. Mon bras remua, et, cette fois, je n'éprouvai aucune douleur. »
o — Il va mieux, dit le médecin. S'il continue ainsi jusqu'à demain, il est sauvé.
• Je Tétais en effet. Palmeriello se préparait à partir. Olympe lui dit d'attendre un moment, et que tout à l'heure elle le reconduirait. Ils se retirèrent derrière un paravent qui masquait la porte, et je les perdis de vue. Olympe vint ensuite chercher une lumière pour éclairer Palmeriello. Ils restèrent assez longtemps dans l'escalier. Je me rappelai alors le tableau des ombres entrelacées, la conversation du dîner, le détail du verre où ils avaient bu tous deux. J'eus un moment l'espoir d'avoir vu toutes ces choses dans un rêve ; mais la table était là, on ne l'avait pas desservie, on l'avait même poussée près de moi» lit. Par un effort suprême, je réussis à soulever le haut de mon corps sur mes mains tremblantes. Ma tête s'avança au-dessus de la table. Je regardai de toute la force de mes yeux : il n'y avait qu'un verre! J'en savais assez. »
u bout de vingt ans, Edouard Falconey, après avoir dicté à Pierre ce qu'on vient de lire, jugea inutile d'aller plus loin ; mais il en raconta bien davantage. Olympe, en découvrant qu'il était possible de sauver son malade, retrouva ses bons instincts; car cette femme, au milieu de ses égarements, conservait certaines vertus. Trois semaines de soins intelligents et d'attentions extrêmes achevèrent la guérison d'Edouard. Pendant ce
ia8 LUI ET £LLE.
temps, l'assiduité de Palmeriello et le dévouement d'Olympe ne se ralentirent pas un moment, de sorte qu'en se levant pour la première fois et en regardant par la fenêtre le beau spectacle de la baie de Naples, le convalescent se sentit pénétré d'attendrissement et de reconnaissance pour les deux personnes qui l'avaient sauvé.
Si, dans ce moment, Falconey eût fait part à Olympe de tout ce qu'il savait, les preuves d'affection qu'il avait reçues d'elle auraient trouvé place dans la balance du bien et du mal. Une explication franche pouvait rajuster bien des choses, et du moins Edouard, au lieu d'une maîtresse, aurait conservé deux amis. Mais à l'idée d'exprimer des griefs si affreux, le courage lui manquait; îl se sentit défaillir, et remettait au lendemain, puis au jour suivant. Cette hésitation l'entraîna dans une série de fautes graves. Son humeur devint sombre et hostile. Son caractère s'altéra. La présence de Palmeriello l'exaspérait. Dévoré de jalousie, étouffé par son secret, il parlait un langage mystérieux, comme Hamlet entre sa mère et Claudius.
La situation se compliqua encore, lorsque Edouard reconnut que l'amour survivait dans son
cœur aux outrages et aux blessures, et que la véritable cause de son silence était la crainte d'une rupture inévitable et définitive. Par moments, des retours de passion succédaient à ses accès de colère, et quand il avait arraché à Olympe quelque témoignage de tendresse, il changeait de ton et lui parlait avec mépris. Sans doute cette conduite était déraisonnable ; mais qui osera déterminer à quel degré de faiblesse doit s'arrêter un jeune homme doué d'une sensibilité excessive, trahi par celle qu'il aime dans des circonstances horribles, et abattu par deux maladies aussi redoutables l'une que l'autre, la fièvre cérébrale et l'amour? Cependant, au bout de quinze jours, le calme et la raison revinrent avec les forces. Verdier, qui revint alors de son voyage en Sicile, devina ce qui se passait entre Olympe et le médecin, et il fit part à son ami de ses remarques avant de retourner en France. Falconey, rentré en possession de lui-même, prit la résolution d'en finir comme le voulaient la délicatesse et la dignité. L'hôtel de la Vittoria n'étant plus tenable à cause de la dépense qu'il y fallait faire, on le quitta pour se loger dans un appartement que le médecin avait pris la peine de chercher. C'étaient
encore dtux chambres unies, dans une maison paisible située au yico Carminiello, petite rue qui aboutissait au quai de Chiaia.
Un soir, Palmeriello ayant averti ses amis qu'il ne viendrait pas, Falconey trouva le moment opportun pour l'explication qu'il souhaitait. Il aborda nettement la question, afin de ne point offrir à Olympe la tentation d'un mensonge. Elle parut d'abord atterrée, puis elle voulut protester énergiquement, Edouard se vit obligé de raconter tout ce qu'il avait vu et entendu.
— Ne songez plus à nier, dit-il ensuite ; vous ne feriez que m'irriter. Les querelles n'amènent la réconciliation qu'entre amants, et nous ne le sommes plus. Il ne tiendrait qu'à moi de vous dire des choses qui vous feraient rentrer sous terre. Je vous les épargne. Je vais plus loin : je vous excuse. Oublions la date et les circonstances de votre infidélité. Soyez sincère. Dites-moi que vous aimez cet homme, et donnez-moi la main.
— Jamais ! s'écria Olympe en bondissant par a chambre; ce n'est pas dans ces conditions-là
que nous nous séparerons. Je ne suis ni votre maîtresse ni votre amie. Je suis une femme offensée. Il ne dépendra pas d'un fou de convertir en
LUI ET ELLE. l] I
accusation sérieuse les cauchemars de sa cervelle. Je ne prendrai que le temps de vous désabuser, quoique je méprise les justifications, et puis vous «rez de votre côté, moi du mien.
— Gomme il vous plaira, reprit Edouard. Demain, quand Palmeriello viendra, je l'interrogerai. Nous verrons s'il aura plus de franchise que vous. Mais ne sortez pas d'ici, n'essayez pas d'avertir votre complice, sans quoi je refuse d'entendre vos moyens de défense. Ne vous abusez pas : je ne suis plus le pauvre amoureux, de Florence dont les accès de jalousie vous servaient de passetemps. L'amour est mort. Judith, tu as tué Holopherne. Tu es partie de Paris avec un enfant ; aujourd'hui tu as affaire à un homme.
— A un homme soupçonneux et ingrat, reprit Olympe, à un énergumène ennemi de son propre bonheur. Je me détacherai de lui, je l'abandonnerai à sa folie et à ses remords. Je l'accablerai de mon dédain.
— Justifiez-vous d'abord ; vous m'accablerez après, si vous pouvez.
— Oui, je t'accablerai. Je t'apprendrai que mon âme est supérieure à la tienne.
— C'est ce qu'on verra demain aux débats du procès.
Malgré l'assurance dont elle faisait parade^ Olympe redoutait ces débats en présence d'un juge sur ses gardes. Elle voulut tenter quelque manœuvre hardie pour les besoins de sa cause. Prévenir Palmeriello, s'entendre avec lui et convenir d'avance des réponses qu'il devait faire eût été un coup de maître; mais cette tactique était Irop visiblement indiquée par la situation pour que Falconey ne la devinât pas.
Comme à l'hôtel de la Victoire, une porte séparait les deux chambres du nouvel appartement. Au milieu de la nuit, Edouard, en s'éveillaot, aperçut de la lumière au bas de cette porte. 11 se leva doucement, mit sa robe de chambre, et entra brusquement chez Olympe. Un froissement qu'il entendit lui apprit qu'elle venait de cacher un papier dans son lit. Elle avait d'ailleurs un carton sur ses genoux, la plume à la bouche et l'écritoire à portée de son bras.
— Peut-on savoir à qui vous écrivez? lui demanda Edouard.
— Je n'écris point de lettre, répondit-elle. Je compose.
— Dans les termes où nous sommes, reprit Edouard, cela prouve de votre part une grande liberté d'esprit. Par malheur, vous n'avez pas caché votre lettre assez vivement. J'ai vu le geste, et j'ai entendu le bruit du papier. Pourquoi cet entêtement, cette envie de vous concerter avec Palmeriello? Au lieu de tout cela, faites-moî simplement l'aveu de votre nouvel amour, et dès que je pourrai monter dens une voiture, je partirai pour la France.
— Ne l'espérez pas, dit Olympe avec un redoublement de colère, n'espérez pas que je vous laisse partir pour aller dire en France ce que vous pensez do moi, et présenter à nos amis vos visions comme des réalités. Ou vous reconnaîtrez votre erreur, ou vous ne sortirez plus de Naples.
— Je voudrais bien savoir comment vous m'empêcherez d'en sortir.
— En vous faisant enfermer.
— Enfermer ! Et où donc ?
— Dans une maison de fous, car je dirai que vous êtes fou, et l'on me croira. Les gens de l'hôtel, qui vous ont vu dans un accès de délire, témoigneront que c'est la vérité. Il no faut plus
J4 lUI ET ELLE.
qu'un mot du médecin pour vous faire enlever et transporter à Averse.
— Averse i répéta Falconey, le Bicétre de Naples !
— Vous y dormirez la nuit prochaine. Voilà pourquoi je veux me concerter avec Palmeriello. Comprenez-vous à présent?
Falconey a raconté souvent à ses amis que, dans ce moment, les yeux d'Olympe lançaient des feux si terribles qu'il se sentit dominé par elle. En songeant que ces menaces pouvaient ne pas être vaines, qu'il se trouvait à la merci d'une femme vindicative et d'un obscur médecin dont il ne savait que le nom, son imagination naturellement vive, surexcitée encore par le chagrin, lui représenta l'intérieur d'une maison d'aliénés : les cabanons, les mauvais traitements, la camisole de force, et il fut saisi d'une telle horreur qu'il s'enfuit dans sa chambre et se jeta sur son lit en balbutiant.
— Je suis perdu ! Ils me feront passer pour fou, et je le deviendrai.
Son épouvante le tint éveillé. Les yeux et l oreille aux aguets, il entendit Olympe se lever, marcher dans sa chambre, ouvrir doucement la
fenêtre et la refermer. Ces mouvements extraordinaires lui firent supposer qu'elle renonçait à l'idée d'avertir son complice par écrit, et qu'elle venait de déchirer sa lettre et d'en jeter les morceaux par la fenêtre.
— Si j'avais, se dit-il, la force et le courage de descendre dans la rue au point du jour, j'y trouverais peut-être encore quelque fragment de papier. Ce fragment contiendrait un mot significatif, et cette pièce me suffirait pour déjouer leur complot et les confondre tous deux.
Dès qu'il aperçut les premières lueurs du matin, Falconey s'habilla sans bruit. Les deux chambres avaient des issues séparées dans un corridor. Il descendit sur la pointe du pied, enveloppé de sa robe de chambre et chaussé de ses pantoufles. Tout dormait encore dans la maison, et cependant Edouard en trouva la porte grand' ouverte.
Un peu étonné de cette circonstance il regarda autour de lui. A trois pas, dans la ruelle, il vit une femme vêtue d'un jupon blanc et d'un grand châle, coiffée d'un bonnet de nuit recouvert d'un foulard noué sous le menton. Elle paraissait chercher à terre quelque objet perdu, le corps courbé en avant, les mains sur ses genoux. Un vent assez
fort soufflait du nord-ouest, et la mer brisait ses vagues contre les quais, en sorte que la chercheuse n'entendit point Edouard s'approcher d'elle. Il lui frappa sur l'épaule, en disant d'un ton solennel, comme le revenant de Hoffmann, dans le conte fantastique du Majorât :
— William! William! que viens-tu faire ici, à cette heure?
La chercheuse tressaillit, en reculant de deux pas.
— Nous ne retrouverons point les morceaux de ta lettre, poursuivit Edouard. Le venta balayé cette rue pendant toute la nuit. Ton expédition n'a pas eu de succès, tandis que la mienne a réussi. Notre rencontre sous cette fenêtre vaut mieux qu'un écrit revêtu de la signature. Femme, il fait froid. Rentrons à la maison.
— Non, réfX)ndit Olympe, je n'y rentrerai pas. C'est toi qui as commis une imprudence en venant ici, à cette heure. Ce dernier trait de folie te livre à moi. Rentre toi-même à la maison en attendant que je revienne avec le médecin.
— Nous irons le chercher ensemble, reprit Edouard, car je prétends ne pas te quitter d'une semelle, et si tu m'accuses de folie, ce sera en ma présence.
— Eh bien ! suis-moi donc, si tu peux.
Tous deux se mirent à courir dans la direction du quai. Falconey retrouva pour cet exercice violent plus de force qu'il n'espérait en avoir. Un moment, il perdit de vue Olympe, au détour de la rue; mais arrivé au même point, il la vit à vingt pas de lui. Elle passa devant le factionnaire du château de l'OEuf, qui sortit de sa guérite en ouvrant de grands yeux; puis elle descendit à la rive de Sainte-Lucie et se jeta dans une barque, en commandant aux rameurs de partir; mais Edouard, qui la suivait de près, sauta aussi dans la barque, se glissa sous la tente, et s'assit à côté d'Olympe, en s'écriant :
— Le fou est en pleine mer!
— Excellences, où allons-nous? demandèrent les barcarols?
— A Portici 1 cria Olympe.
Et la barque partit rapidement, balancée sur le dos des vagues. Elle doubla la pointe du môle et se dirigea vers Portici. Les deux voyageurs restèrent côte à côte, les dents serrées, regardant devant eux. Après un silence de trois quarts d'heure, le rideau de la lente s'ouvrit, la barque toucha le rivage.
— Excellences, nous sommes arrivés, dit un des rameurs.
Olympe sauta lestement à terre et se remit à courir, espérant, cette fois, lasser Edouard, lui échapper, et retourner à la ville sans lui par la voie de terre. Dans ce dessein, elle prit un sentier montueux, tourna Tangle d'un mur et se cacha dans un cimetière dont la porte se trouvait ouverte. A peine s'était-elle assise, hors d'haleine, sur la pierre d'une tombe, qu'elle vit devant elle Falconey debout, les bras croisés. De rage et de dépit, elle fondit en larmes.
— A votre place, lui dit Edouard, je renoncerais à une entreprise impossible et j'avouerais que je suis une menteuse.
— Eh bien! oui, répondit-elle.
— Et une désolée menteuse, reprit Edouard.
Cet aveu me désarme. Ajoutez que vous êtes la maîtresse de Palmeriello, et ce sera ma seule vengeance.
— Eh bien ! oui, je suis sa maîtresse.
— Je ne vous en veux plus. A présent, si vous m'en croyez, retournons à Naples.
Ils redescendirent ensemble le sentier qui menait au rivage, Tune toujours pleurant, l'autre
déjà plein de clémence et de compassion. Pendant le trajet du retour, Falconey reprit la parole.
— Calmez-vous, dit-il; oublions, s'il se peut, cette triste aventure. Je ne dirai pas que je vous pardonne, puisque ce seul mot vous paraît une offense. Je désire que vous soyez heureuse. Pour cela, il faut que vous estimiez ce Palmeriello. Ne lui demandez donc jamais s'il aurait eu l'audace de vous seconder dans votre projet. Pourriezvous bien l'aimer si c'était un fourbe et un infâme? Tâchons de le croire honnête homme.
Vous promettre de ne jamais raconter cette affreuse histoire à Pierre, qui m'aime comme un frère, à Verdier, dont l'amitié pour moi est une espèce de culte, ce serait vous leurrer d'une fausse espérance. Vous assurer que, dans mes ouvrages à venir, on ne découvrira aucune trace de ces souvenirs, je ne l'oserais. Quand la muse veut parler, le poète ou l'artiste ne peut plus se taire. Mais Pierre et Verdier sont des amis sûrs. La muse chante sans que l'homme soit obligé de dire le sujet de sa souffrance. Ce que vous avez fait de moi, je ne le sais pas. Mon génie est-il détruit, mon imagination éteinte? Je l'ignore. Les
gouttes de sang qui tomberont de ma blessure seront-elles des germes féconds? Nous le verrons plus tard. Vaudrait-il mieux pour vous que je fusse mort en Italie, dans un cabanon d'hôpital? Je n'en crois rien. La vérité est comme une graine imperceptible; elle vole dans l'air et va tomber on ne sait où. On l'enterre sous un tas de fumier j un beau jour, elle en sort sous la forme d'un brin d'herbe; un passant la remarque, s'en empare, et la montre à tout l'univers. Votre calcul était mauvais. Adressez-vous à mon amitié, vous vous en trouverez mieux. Vous n'aurez pas encore levé la main pour frapper à cette porte là qu'elle s'ouvrira. Déjà je sens que je vous plains de toute mon âme. Je suis mourant, et je vous donnerai des soins ; je suis au désespoir, et c'est moi qui vous consolerai.
Olympe ne répondit que par des sanglots, non qu'elle fût touchée de tant de générosité, mais parce que cette générosité, c'était une défaite pour elle et une victoire pour lui. Cependant, à défaut du cœur, son intelligence comprit que son abaissement serait plus grand si elle se montrait tout à fait insensible. Elle tendit la main è Edouard en murmurant quelque chose de sem-
blable à un remerciement, puis elle essuya ses larmes, et l'orage fut apaisé.
Tous deux s'aperçurent alors d'un phénomène rare à Napies. On était au mois de mars. Le vent était glacial, et il tombait une pluie fine mêlée de neige. Edouard tremblait de froid, ce qui était d'autant plus dangereux pour lui que l'exercice forcé de la course l'avait mis en nage ; Olympe voulut absolument l'envelopper de son châle. Un autre embarras se présenta : il était neuf heures du matin; comment rentrer à la maison, dans l'accoutrement où ils étaient, au milieu d'une population rieuse et criarde? A peu de distance du port, ils donnèrent l'ordre aux rameurs d'aborder à l'endroit le plus désert. Un des barcarols courut chercher une voiture de place. Quelques passants vinrent former un groupe curieux et empressé autour de cette voiture ; mais la robe de chambre d'Edouard était neuve et d'une belle étoffe; les bonnes gens saluèrent avec respect le jeune seigneur étranger, en disant d'un air de bienveillance et d'intérêt :
— Poverettoi sta poco bene. (Le pauvret 1 il est souffrant.)
Et le retour au logis s'opéra le plus simplement
14^ LUI ET ELLB.
du monde. Palmeriello n'arriva qu'à midi. Au premier coup d'oeil, il devina qu'une explication avait eu lieu entre Edouard et Olympe. Ce qui s'était passé se voyait en partie sur le visage sévère de l'un et dans le maintien embarrassé de l'autre. Il aurait voulu chercher dans les yeux de sa complice un signe de connivence, un avertissement quelconque sur la conduite qu'il devait tenir; mais il ne put saisir un seul regard de ces yeux obstinément baissés. La confusion le gagna lui-même. Falconey prétexta la fatigue et l'envie de dormir pour les engager à passer tous deux dans la chambre voisine, et il ajouta d'un ton significatif :
— Vous avez à causer ensemble. Revenez dans une demi-heure.
La conférence ne dura pas si longtemps. Au bout de cinq minutes Palmeriello reparut seul ; il se jeta impétueusement sur la main d'Edouard et la couvrit de baisers.
— Homme trop généreux, dit-il, tu sais donc mon crime? Je me prosterne devant ton magnanime caractère. Je me hais, je me méprise, je me condamne; mais je suis encore capable de repentir. J'expierai mes fautes par un noble sacrifice.
— Comment Tentendez-vous? demanda Edouard en retirant sa main.
— Elle t'appartient, poursuivit Palmeriello ; elle n'est pas mienne, cette femme qu'une ivresse insensée a jetée dans mes bras. Je te la rendrai. Tu partiras avec elle, et je mourrai d'une lente et cruelle mort, tandis que vous voguerez ensemble vers des pays que je ne verrai jamais. Rendez-moi un peu d'amitié. J'ai du courage et de la force. Dans ce corps de fer, il y a un cœur de lion.
Le Napolitain frappait du poing sa large poitrine.
— Et toi aussi! s'écria Edouard en riant, et toi aussi tu vas me faire une scène? Est-ce que tu crois par hasard que je vais pleurnicher dans tes bras? Veux-tu bien laisser ta poitrine en repos. Apprends, docteur de mon cœur, qu'il n'y a point dans ta pharmacie de remède au mal que tu m'as fait. Si tu n'as pas plus de fiel que moi, nous serons bons amis pendant le peu de jours que j'ai encore à rester entre vous deux ; et dépéche-toi de me remettre sur pied, afin que je sois le moins longtemps possible comme une troisième roue à votre corricoïo.
— Par Bacchus ! dit le Napolitain stupéfait, è\ nos rôles étaient changés, vous ne savez donc pas que je vous aurais poignardé ?
— Tu m'aurais planté bravement ton couteau dans les reins, au coin d'une rue, n'est-ce pas? Et moi, si tu me guéris trop bien, je te rosstvai à coups de poing le jour de mon départ. Va-t'en tout de suite à la cuisine commander un potage pour ton malade, car je meurs de faim. Ce soir, je te régalerai d'un macaroni, sur lequel on prélèvera ma part du dîner, et ta gourmandise me préservera d'une imprudence.
Olympe écoutait à la porte. Son orgueil, ce grand ressort de son âme, n'était plus en jeu, c'est pourquoi elle eut un bon mouvement. Elle laissa le petit médecin descendre à la cuisine et ouvrit la porte.
— Mon Edouard, dit-elle en se mettant à genoux, que ta gaieté me fait de bien ! Elle revient donc? Tu peux donc encore être content, jouir de la vie, aimer peut-être, aimer une femme meilleure que moi ?
— Non, signora, pas encore, répondit Edouard. Ma bonne humeur n'est qu'une manière de vous aidera chasser les sombres pensées. Voulez-
VOUS que je chante en la bémol mineur entre deux personnes qui exécutent le duo de Félicita en mi naturel? Depuis que vous ne m'aimez plus, ce que j*ai dans l'âme appartient à moi seul.
— Quoi ! reprit Olympe avec émotion, je n'en saurai plus rien?
— Plus rien, signera. Vous êtes Napolitaine.
Allons ! relevez-vous ; il ne faut pas, dès le premier jour, donner de l'ombrage à votre amoureux. Il est gentil et bon diable. Qu'il ne vous voie pas à genoux devant un étranger. Relevezvous, et causons de choses et d'autres, en épluchant une orange. Le temps qu'il fait et la couleur de votre robe me paraissent des sujets de conversation sans reproche, pour deux personnes qui ne veulent pas abuser du téte-à-téte.
L'accord le plus parfait régna, pendant huit jours, entre les trois amis, Edouard savait se maintenir dans une position qui eût été difficile pour un homme moins bien élevé. Sans montrer une réserve exagérée, il évitait soigneusement toute allusion à ses anciens rapports avec Olympe; sa familiarité même avait le caractère d'un dégagement complet. Les nuances de ce genre ne sont pçint perdues entre un Parisien habitué aH monde
et une femme; c'était de Thébreu pour Palmeriello. Le pauvre garçon, quoique assez instruit pour le pays où il vivait, connaissait peu de choses étrangères à sa profession et à sa ville natale. Quand la conversation s'élevait, il ne brillait guère ; Edouard eut encore le bon goût de ne parler que de choses vulgaires en sa présence, et il trouvait moyen de faire valoir ce rival qui l'avait supplanté. Palmeriello d'ailleurs suppléait à l'esprit qui lui manquait par une certaine grâce et par la vivacité méridionale.
Il semblait que les choses dussent aller ainsi le mieux du monde; cependant Olympe, au lieu de seconder Edouard, prit bientôt un malin plaisir à le faire dévier de la ligne qu'il suivait et à remettre ces deux hommes dans une situation, fausse vis-à-vis l'un de l'autre. Souvent elle rudoyait Palmeriello sans raison, tandis que les gracieusetés, les sourires étaient pour Edouard. Dans les petits soins de garde-malade, elle affectait un empressement qui ressemblait à de la tendresse, et lorsque involontairement Palmeriello fronçait le sourcil, elle redoublait son manège. Falconey lui représenta que cette conduite n'était pas loyale.
— 11 s'agit bien de cela ! s'écria Olympe. Je
me soucie bien de ce qu'il en pense ! Qu'il soit jaloux s'il le veut. Ne l'as-tu pas été, toi?
— Vous ne l' aimez donc pas ? demanda Edouard.
. — Je l'aime et je le hais tout à la fois.
— Mais moi, reprit Edouard, j'ai sujet de me plaindre comme Palmeriello. A mon âge, on ne se guérit pas d'une passion amoureuse en huit jours, et au lieu de panser la blessure que vous m'avez faite, vous l'irritez sans cesse. Sous le prétexte de soigner mon corps, vous oubliez que vous pouvez tuer mon âme.
— Non, répondit Olympe, je ne l'oublie pas.
Je ne veux pas que tu te guérisses, je ne veux pas que ta blessure se ferme.
— Et vous osez me le dire en face ! Savezvous que je suis en droit, sur un tel aveu, de vous regarder comme l'ennemie de mon repos, comme une femme dangereuse et détestable !
— Déteste-moi ; je préfère cent fois la haine à l'indifférence. Je ne puis supporter ce ton dégagé que tu as pris avec moi.
— Toujours l'orgueil ! rien que l'orgueil! murmura Falconey.
— Je ne puis supporter, poursuivit Olympe,
cet air amical et sans rancune que tu montres à ton rival; car enfin, je Tai préféré à toi, ce carabin, tout plat, tout incolore qu'il est.
— Taisez-vous ! dit Edouard avec un accent si impératif qu'elle s'arrêta en bégayant; indigne créature! Taisez-vous, ou je sors à l'instant de cette maison, pour n'y jamais rentrer.
Olympe s'enfuit dans sa chambre et poussa des cris où l'on sentait que la colère avait plus de part que le chagrin.
jE lendemain, Falconey, quoique très faible et très souffrant, pria Palmeriello de lui chercher un domestique disposé à partir avec lui pour la France. Le Napolitain mit beaucoup de zèle et de promptitude à s'acquitter de cette commission. Il trouva une espèce de Figaro de vingt-cinq ans, sans famille, prêt à voir du pays, moyennant salaire. Deux places furent retenues quatre jours
d'avance, au Carrosse postal de Naples à Rome, sans qu'Olympe en eût été avertie.
Le matin du jour fixé pour le dépari, le Figaro vint prendre possession de son emploi et faire les bagages de son patron. Olympe regarda ces préparatifs d'un air sombre, sans demander aucune explication. Edouard, qui redoutait une crise, adressait à son domestique cent recommandations minutieuses. L'arrivée de Palmeriello fit une heureuse diversion. Il s'attendait à être grondé pour avoir gardé le secret du départ; mais Olympe, en le voyant, parut retrouver tout à coup sa plus belle humeur. Assise à côté de lui, la main sur son épaule, elle témoigna beaucoup de joie de pouvoir bientôt parcourir avec lui les environs de Naples, aller en barque à Capri, à Sorrente, à Castellamare ; n'ayant plus de malade à soigner, elle aurait désormais liberté complète; elle voulait louer une maisonnette à Pausilippe, près d'un bois d'orangers, jouir des plaisirs de la campagno, du printemps, de l'avantage de posséder deux bonnes jambes et de la santé.
C est cela, mes amis, interrompit Edouard; divertissez-vous bien. Moi, je suis comme ce jeune baron allemand à qui le diable avait gagné ses
jambes au piquet. Ce malheur ne m'empêchera pas de faire quatre cents lieues avec les jambes des autres.
— Pour commencer, reprit Olympe, nous irons dfner ce soir à Fuori-di-Grotta.
Ce mot de Fuori-di-Grotta rappela subitement à Edouard le moment où la vérité s'était montrée à lui toute nue. 11 en eut un frisson et changea de visage. Olympe s'en aperçut et redoubla ses câlineries, en appelant Palmeriello son cher petit docteur. Mais cette gaieté factice ne dura pas; elle s'éteignit tout à fait quand l'heure du départ eut sonné. Un silence de mort régna dans la voiture, pendant le trajet de la maison à l'hôtel des Postes. Tandis qu'on chargeait les bagages sur le carrosse postal, Olympe se leva impétueusement d'un banc de pierre où elle était assise, et vint tirer Falconey par le bras.
— Mon Dieu! lui dit-elle, je n'ai pensé à rien. Me laisses-tu le titre d'amie? Te reverrai-je un jour? M'écriras-tu?
— Je veux être votre ami, et ferai ce que vous voudrez.
— Tu ne partiras pas sans me dire que tu me pardonnes?
— Je croyais que vous n'aimiez pas ce mot-là, et, d'ailleurs, je vous ai déjà pardonné.
— Au moins, tu ne me refuseras pas, en partant, l'aumône d'un baiser?
Mais Falconey avait trop de peine à surmonter ses propres émotions pous se laisser envahir par celles des autres. Il serra furtivement la main à Palmeriello, et choisit le moment où Olympe essuyait ses yeux pour monter dans le courrier.
Le mal que cette femme avait fait à Jean Cazeau lui fut ainsi rendu.
— Tu es sans pitié, dit-elle en saisissant la main qu'Edouard lui tendit par la portière. Je suis bien malheureuse.
— Et moi donc, croyez-vous que je sois au comble du bonheur?
La voiture partait.
— Adieu ! s'écria Edouard.
— Non, répondit Olympe, pas adieu, jamais adieu! Au revoir!
— Eh bien, soit : au revoir !
— Nous aurons beau temps pour dîner à Fuori-di-Grotta, dit Palmeriello.
— Je ne dînerai pas avec toi, homme; je ne dînerai pas du tout. Je te trouve bien hardi de
prétendre me consoler moyennant une partie de plaisir et ta sotte compagnie.
— Cara Olimpia, reprit le jeune médecin, vos volontés sont des ordres sacrés pour votre esclave. Pourvu que vous m'aimiez, je ne me plaindrai jamais.
— Peut-être, répondit Olympe. Ne souhaite pas trop que je t*aime.
A peine sorti de Naples, Edouard se demanda ce qui l'obligeait à partir. Les lois du monde, la fierté, le respect humain? Que signifiait tout cela pour un amant malheureux? — Le repos du corps, le calme de l'âme, c'était le néant, la solitude et le pire des fléaux, l'ennui ! En pensante ses parents il se rappela les larmes que son départ leur avait causées, leurs craintes, leurs tristes pressentiments trop bien réalisés; ils ne savaient encore que la moitié de ses souffrances physiques et rien de ses peines de cœur. N'allait-il pas leur porter des chagrins et des inquiétudes qu'il leur épargnerait en ne partant pas? Tandis qu'on changeait de chevaux, à Capoue, Edouard vit passer un voiturin qui prenait le chemin de Naples; ne pourrait-il pas retourner près d'Olympe, se jeter à ses pieds, demander grâce pour lui-même, reprendre
sa position d'amant abandonné, et dire à cette femme :
— 1] m'est' impossible de vivre sans toi. Tu avais raison : Oui, je suis fou; je mériterais d'être enfermé pour avoir voulu le quitter. Je reviens, punis-moi, fais-moi souffrir encore. Olympe!
Olympe! est-ce que tu ne veux plus me tourmenter ?
Par bonheur ce sont là des résolutions qu'on exécute rarement. Le voiturin passa; le courrier avait changé de chevaux ; Edouard remonta en soupirant dans le carrosse postal, et machinalement, sans penser à rien, l'esprit engourdi, le coeur gonflé, il poursuivit son voyage, dont le chagrin l'empêcha de conserver aucune impression. En traversant les Alpes seulement, il mit pied à terre dans un site pittoresque, d'où il dit adieu à l'Italie qu'il ne devait plus revoir, et mêlant dans sa pensée les séductions de ce beau pays avec les charmes de sa maîtresse infidèle, il s'en prit à la nature de tout ce qu'il souffrait; il se plaignit amèrement du combat que l'amour et les regrets livraient dans son âme à la raison, a la dignité, à l'honneur.
— Dieu puissant! s'écria-t-il, puisqu'il ne faut
plus que je l'aime, ôtez-la donc de mon souvenir !
Dans les premiers jours d'avril, Pierre, en regardant un matin par la fenêtre, vit un fiacre s'arrêter à la porte de sa maison. Un homme en habit de voyage descendit de voiture avec peine, et s'appuya d'une main sur une canne et de l'autre sur le bras d'un domestique. Cet homme avait le front peu garni de cheveux, la barbe longue, le visage maigre, les jambes enflées, l'air défait et abattu; en traversant la cour, il leva les yeux, promena ses regards avec attendrissement sur toute la maison et fit un signe de tête à Pierre, qui le reconnut alors et descendit précipitamment. Les deux amis s'embrassèrent, et le malade s'assit un moment au pied de l'escalier.
— Mon ami, dit Pierre, tu as suivi de si près la lettre qui annonçait ton retour, qu'on n'espérait pas te revoir aujourd'hui. Tu ne peux pas te présenter brusquement dans cet état déplorable. Laisse-moi te précéder de quelques minutes; il faut des précautions avec une famille qui t'aime si tendrement.
— Je suis donc bien changé? demanda Edouard.
— Nous parlerons de cela tantôt.
Pierre entra dans l'appartement, dont la porte resta ouverte; Edouard qui le suivit lentement, s'arrêta dans l'antichambre. Bientôt après, trois personnes arrivèrent en courant; on entendit des cris déchirants, et la porte se referma.
DOUARD DE Falconey avait une constitution excellente, et ce que le savant M. Flourens, dans son charmant livre de la Longévité, appelle une grande réserve de force. Il ne lui fallait pas moins pour se remettre de l'atteinte profonde qu'il venait de recevoir. Comme on a pu le remarquer, Olympe avait admirablement soigné le malade, mais elle avait assez maltraité le convalescent. Trois mois de calme suffirent à réparer
le désordre physique : le visage d'Edouard commençait à s'arrondir, ses cheveux repoussaient abondamment, et on le voyait reprendre peu à peu la vivacité, la fraîcheur et tous les signes aimables de la jeunesse et de la santé.
Or, les sensations d'un homme bien portant ne sont pas les mêmes que celles d'un malade, et les sensations déterminent le cours des idées; Falconey, en éprouvant une espèce de joie sans motif, crut de bonne foi que son cœur se guérissait. Mais lorsqu'il voulut rçtourner dans le monde, revenir à ses plaisirs, à ses lectures, à ses travaux, il s'aperçut que tout ce qui l'avait charmé autrefois le laissait aujourd'hui indifférent. Ses goûts avaient changé en littérature, en musique, en peinture. L'ancien homme s'était enfui, et un homme encore inconnu avait pris possession de l'enveloppe désertée. Celui-ci paraissait être plus difficile à contenter, d'un jugement plus sévère, d'un esprit plus réfléchi et d'une humeur moins communicative ; il restait à savoir si son imagination aurait la faculté de produire. Edouard ne voulut pas se presser d'en faire l'épreuve. Pour ne point se laisser accuser de stérilité, il publia seulement ses souvenirs de Florence, où l'on re-
marqua une nouvelle transformation de son talent. Tandis que sa réputation grandissait, il eut ainsi le loisir de recueillir tout le fruit que lui devaient donner l'expérience et les chagrins, et de préparer ce qu'en peinture on aurait appelé sa troisième manière. Cependant comme il n'avait encore ni touché une plume ni ouvert son piano, Pierre lui demanda où il en était, ce qui se passait en lui, et si la muse n'aurait pas bientôt quelque chose à dire.
— Je ne sais ce que j'éprouve, répondit Edouard. Je ne suis ni gai ni triste; il me semble que je n'ai plus rien à espérer ni à attendre-, et pourtant, lorsque je rentre à la maison, le soir, et que le vent d'été me souffle au visage, j'étends les bras, et je ne sais quoi me pénètre dans le cœur qui ressemble à de l'espérance. Quand je rôde dans cette solitude qu'on appelle le monde, je regarde autour de moi, comme un cheval égaré cherche une fontaine pour se désaltérer ; et puis, à l'idée que je pourrais trouver quelque sujet de m'émouvoir, je n'ose plus rien désirer. Mais alors ce repos que je voudrais conserver me paraît être le frère jumeau de l'ennui. L'amour est une douleur, la haine est une douleur, l'avarice, l'ambi-
l6o LUI ET ELLE.
tion, la colère, toutes les passions sont des maux; pourquoi donc, mon Dieu! l'indifférence, qui est l'absence de toutes les passions, n'est-elle pas un bien ?
— Patience ! répondit Pierre. Tu n'as que vingttrois ans. L'indifférence est venue avec les fraises; elle s'en ira aux vendanges.
Sans attendre les vendanges, Falconey, invite par tout le monde, recherché surtout par les jeunes gens, se jeta, pour secouer son ennui, dans une vie dissipée. Ses camarades de plaisir étaient des gens d'excellente compagnie, à qui le vin, le jeu, les chevaux, les excursions à la campagne ou les mascarades, ne suffisaient pas, si tout cela n'était assaisonné par l'esprit, la conversation, la poésie et beaucoup de musique; c'est pourquoi on ne pouvait se passer de Falconey. Pour l'amusement de ses amis, il consentit souvent à s'asseoir au piano. Animé parla table, le bruit et les rires, il composa des chansons qui faisaient pâmer d'admiration les convives. La muse, bonne fille, mettait son bonnet de travers; mais sous le masque de l'insouciance et de la Folie elle cachait une sensibilité qui s'exaltait tous les jours davantage. A chaque instant l'image d'une femme pas-
LUI ET ELLE. l6l
sait devant les yeux d'Edouard. Au milieu des plaisirs, il pensait à la terrible Olympe de Portici, qui le menaçait de le faire enfermer, et il tombait tout à coup dans une tristesse noire. Aux heures de solitude, il voyait l'autre Olympe, appuyée sur son bras, dans les bois de Moret, et il se sentait pénétré d'une profonde mélancolie.
C'était dans cette dernière disposition qu'il répondait aux lettres de Naples, — car il en venait assez régulièrement une par mois. — Un matin, après avoir lu un petit journal satirique où William Gaze était en butte à des attaques, il écrivit une longue lettre dans laquelle il donnait à son ancienne amie l'assurance de ne jamais renier ce qu'il avait aimé, comme saint Pierre avait renié son maître; et puis, ce tribut une fois payé aux amours passées, il partit gaiement avec son ami Verdier à la recherche de l'imprévu, au gré du hasard et de la fantaisie. Au retour de cette partie de plaisir, qui l'avait mené jusqu'à Enghien, Edouard crut s'apercevoir que la vie turbulente l'étourdissait sans le distraire. Son esprit inquiet prit subitement en aversion la fumée de Paris, les toits, les moulins de Montmartre, la boue, les pierres, tout ce qui, disait-il, pouvait porter
lui LUI ET ELLE.
rhomme à vivre plié en deux, les coudes sur une table et le front sous une lampe. On était dans la saison des eaux; il partit pour l'Allemagne, y passa un mois, et revint à l'automne aussi content de revoir Paris qu'il avait été pressé d'en sortir. Capharnaùm était redevenu Athènes.
Pendant ce temps-là , Olympe envoyait de Naples des morceaux que le public accueillait avec une faveur constante. Dans ces ouvrages, quelques vagues souvenirs des temps heureux revenaient par instants et donnaient au maestro des accents vrais et naïfs. Bien qu'il y eût dans le succès une part pour ta curiosité, ce succès était légitime; et comme il allait toujours grandissant, Falconey éprouva un plaisir extrême à penser que, sous son influence, le talent d'Olympe aurait produit ses fleurs les plus belles et les plus pures.
Sur ces entrefaites, la nouvelle se répandit du retour de William Caze à Paris. Falconey se demanda quelle conduite il devrait tenir si Olympe l'engageait à revenir le voir sur le pied d'un ancien ami. Son agitation fut grande; mais, au bout de huit jours, ne recevant pas signe de vie, ii pensa qu'on n'avait point envie de le revoir. Un
LUI ET ELLE. l6}
soir, il entendit, au foyer de l'Opéra, un groupe de jeunes gens plaisanter aux dépens du fécond maestro, qui revenait, disait-on, encore plus riche en aventures qu'en chefs-d'œuvre. Ce langage blessa Falconey ; il lui sembla que le jeune homme qui parlait ainsi l'avait regardé. Quoiqu'il n'eût aucun titre au rôle de défenseur et de chevalier d'une personne qui ne l'aimait plus, il s'irrita en pensant qu'on n'aurait point osé se permettre les mêmes plaisanteries dans le temps de son règne. Avec un peu de susceptibilité, ne pouvait-il prendre pour lui-même ce mot d'aventures?
Edouard adopta cette façon élastique d'envisager la question; il connaissait le rieur du foyer de l'Opéra, et il lui écrivait une lettre de provocation lorsqu' Edouard Verdier arriva fort à propos. Verdier supplia inutilement son ami de renoncer à cette démarche absurde; enfin, lorsqu'il eut épuisé tous les moyens de persuasion :
— Je vois bien, ajouta-t-il, que vous considérez comme une douce vengeance le plaisir de vous battre pour votre infidèle. Le procédé, j'en conviens, serait noble et digne de vous; mais, puisqu'il faut tout vous dire, vous joueriez un personnage ridicule. La dame de vos pensées est
pourvue d'un champion. Apprenez que son petit médecin napolitain l'accompagne.
— Palmeriello à Paris! s'écria Edouard en jetant sa lettre au feu.
— C'est à lui maintenant, reprit Verdier, de rompre des lances pour elle, et vous ne pouvez plus lui en disputer le privilège.
Olympe avait amené, en effet, Palmeriello.
Persuadée que Falconey ne garderait pas le secret de l'aventure de Naples, elle voulait prouver que son héros était un homme supérieur à l'amant sacrifié; elle prétendait à l'absolution complète du monde. Il fallait donc nécessairement que Falconey fût un monstre, un ingrat, un fou, et qu'on trouvât en Palmeriello l'assemblage de toutes les perfections. Pour la démonstration de la première thèse, elle pouvait compter sur le secours des envieux; la sottise humaine devait faire le succès de la seconde. William Caze ouvrit son salon à un petit nombre d'artistes qu'elle accabla de compliments, afin d'obtenir d'eux quelques témoignages d'estime pour son favori. Usant de l'autorité de son nom, et avec cette assurance imperturbable que donne l'engouement, elle présenta Palmeriello comme un grand connaisseur
archéologue, un collectionneur érudit, possesseur de véritables trésors en antiquités et objets d'art. Il avait apporté une caisse pleine des merveilles les plus précieuses de toute la Péninsule italique. Un échantillon de ces raretés, étalé sur une table du salon violet, faisait l'admiration des visiteurs; on y voyait deux vases étrusques, deux camées antiques et une pierre gravée de Pikler avec la signature de l'auteur.
La vérité était que Palmeriello ne se connaissait en rien, que sa collection se composait seulement des objets exposés, héritage de feu son père, et qu'il n'avait d'autre envie que de les vendre pour payer les frais de son voyage en France.
Parmi les nouveaux habitués du salon violet, se trouvait un jeune pianiste allemand nommé Hans Flocken, d'un talent d'exécution incomparable, jouissant d'une réputation européenne, comblé de tabatières à portraits, familier chez des souverains de son pays, ayant des allures d'homme de génie et un peu gâté par les succès de concert ; d'ailleurs séduisant, expéditif en amour, dédaigneux avec les hommes, et irrésistible pour les femmes nerveuses quand il se mettait au piano. Hans Flocken avait trop d'esprit et trop de hauteur pour faire
l66 LUI ET ELLE.
aucune attention à Palmeriello. Sans perdre son temps à regarder les vases étrusques, il fît sa cour à la maîtresse de la maison. Heureusement pour le favori, ce rival dangereux, toujours entre une tournée en Allemagne et un voyage en Angleterre, fut obligé de partir pour Londres, où il devait passer un mois. Pendant cet intervalle, Olympe continua de prôner son antiquaire. On commençait à dire autour d'elle que ce mauvais sujet de Falconey avait abandonné sans pitié William Gaze, après l'avoir accablée de déboires, lui faisant un crime du choix d'un médecin, homme de grand mérite, qu'il s'était mis à prendre en grippe sans raison. Un incident vint renverser tout cet échafaudage.
On apprit que Falconey allait bientôt rompre le silence qu'il gardait depuis longtemps et publier un ouvrage considérable. En effet, la muse était descendue dans son cabinet de travail. Elle l'avait touché du bout de son aile, et il avait senti qu'il ne pouvait chanter autre chose que sa douleur. Cet oublieux, cet ingrat, si justement remplacé par un homme meilleur que lui, se métamorphosait en un malheureux blessé, qui ne montrait qu'à demi la plaie de son cœur; toute la jeunesse.
tout ce qui souffrait, tout ce qui aimait, devait bientôt répondre par un cri d'entiiousiasme à ses plaintes. Un fragment qu'il avait fait entendre à se» amis ne laissait aucun doute sur le succès réservé à cette publication.
Olympe comprit qu'elle serait battue sur le terrain où elle voulait engager la lutte. Au lieu de s'entêter dans une comédie insoutenable, elle changea ses batteries. Avec une incroyable soudaineté, d'une femme fîère et consolée qu'elle était d'abord, elle devint une femme humble, abandonnée et inconsolable. Dans ce nouveau plan de campagne, Palmeriello n'avait plus ni rôle à jouer ni service à rendre. Sa présence devenait plutôt compromettante ; en conséquence, d'un homme supérieur qu'il avait été pendant quinze jours, il redevint, de son côté, un importun et un sot. L'ordre de retourner à Naples lui fut intimé dans un billet d'un laconisme écrasant. 11 voulut se révolter, on ne l'écouta pas; il s'avisa de pleurer, on l'appela lâche, en lui disant :
— Pleure si tu veux; mais va-t'en.
Le moment était venu du sacrifice de la collection. Un expert, chargé d'estimer la valeur des objets d'art rapportés d'Italie, déclara que les
l68 LUI ET ELLE.
vases étrusques étaient d'une fabrique d'imitation bien connue à Florence et à Rome, que les camées étaient modernes et grossièrement taillés, et que la pierre gravée, en simple pâte, avait été moulée sur un original de Pikler. La collection ne valait pas cinquante francs. Il n'eût tenu qu'à Olympe de partager la confusion de Palmeriello ; elle aima mieux le traiter d'ignorant. Le pauvre garçon, dans l'embarras et le désespoir, ne pouvait plus ni rester ni reprendre la route d'Italie. Cependant il trouva du secours et se tira d'affaire par des moyens dont le récit n'intéresserait personne; je l'épargne au lecteur, en vertu d'un mot remarquable de la duchesse de Maillé *. Palmeriello sortit de Paris, en donnant à cette florissante cité mille malédictions; puis, il disparut de la scène du monde. Un caprice de femme l'y avait élevé, un caprice l'en expulsa pour jamais.
Après avoir ainsi balayé le terrain, William Caze ferma sa porte et s'imposa plusieurs jours de réclusion. Pendant cette veillée des armes, la ser-
* Une petite fille de madame de Maillé, madame la duchesse de ***, me citait, l'autre jour, ce mot de sa grand'mère : « Ma fille, ne touchez pas à l'argent ; cela pue. » (P. M.)
vante répondait aux visiteurs que madame était souffrante, qu'elle avait du chagrin, quelle ne verrait pas de longtemps ses amis. Un matin, Falconey, en se levant, trouva sur son bureau une épître de quatre pages. Olympe ne cherchait point à nier ses torts. Pour la première fois, cette âme altière s'humiliait et s'accusait elle-même. A la suite de cette confession venait une peinture énergique de ses remords. Olympe parlait de se tuer, de se retirer dans un cloître, de couper ses cheveux et de les envoyer à l'objet de ses regrets; elle finissait par demander avec insistance une entrevue. Falconey consulta Pierre, qui vota énergiquement contre la proposition. Après l'expérience de Naples, consentir à retourner chez cette femme artificieuse, c'était s'exposera donner dans quelque piège. Quel pouvait être son dessein? Selon toute apparence, elle voulait reprendre possession d'un cœur qu'elle avait perdu par sa faute, effacer le souvenir de ce qu'elle appelait elle-même son crime, et rompre une seconde fois d'une manière honorable pour elle aux yeux du monde, mais aussi cruelle et plus dangereuse peut-être pour Edouard. Celui qu'elle avait trahi, qui l'avait quittée avec indignation, elle voulait le faire
voir à toute la terre attaché de nouveau à son char, et lui dire ensuite comme k, Palmeriello :
— C'est assez ; pleure et va-t'en. Tu ne peux plus affirmer maintenant que nous nous séparons parce que je t'ai trompé.
Les prévisions de Pierre ne manquaient pas de vraisemblance. Edouard en convenait; mais il y avait dans l'épître une menace qui le touchait : les cheveux d'Olympe étaient magnifiques, et il ne voulait pas qu'on y mît les ciseaux. Il se reprocherait toute la vie, disait-il, d'avoir laissé commettre un sacrilège qu'il aurait pu empêcher. Pour lui cette raison était déterminante : il consentit à l'entrevue. Peu de jours après, il reçut une seconde lettre qui l'invitait à dîner au cabaret avec deux autres personnes, et il accepta encore. Mais à la troisième rencontre, il y eut une scène de cris et de larmes, et il en revint avec la résolution de ne plus s'exposer à pareille tempête. Pierre, croyant que tout finirait là, se réjouit de ce dénoûment. Il se trompait fort. Le lendemain. Olympe demanda par écrit une quatrième entrevue. Edouard répondit par un refus motivé, d'une forme bienveillante.
« Il avait peur, disait-il, du mal d'amour, et il ne voulait pas perdre en un jour le fruit de six mois d'efibrts et de réflexions. »
Une nouvelle épître arriva, pleine de supplications. Cette fois, il ne se pressa pas de répondre. Un soir, il était assis au piano, entouré de quelques amis, lorsqu'on lui remit un paquet assez volumineux, scellé d'un cachet qu'il connaissait bien. Il rompit ce cachet en tremblant, referma brusquement l'enveloppe, après l'avoir déroulée à moitié, et serra le tout dans un tiroir. Ses amis, le voyant préoccupé, se retirèrent. Falconey revint alors au mystérieux paquet. Il l'ouvrit, l'examina longtemps, y plongea ses mains, le porta doucement à ses lèvres et se mit à pleurer. — C'étaient les cheveux d'Olympe.
|l est nécessaire, pour rintelligence de cette histoire, de transcrire ici quelques-unes des lettres de William Caze. Elles apprendront au lecteur
en quel bizarre état se trouvait alors l'esprit de
cette femme.
c/f CM'. ÉVOUtÀT[T> VE FcALCOl?CEr
Novembre 183...
a Tu m'écouteras, Edouard. Les cinq minutes que te coûtera la lecture d'une lettre, tu ne me
les refuseras pas. J'ai été menteuse; mais dis toimême s'il existe une femme plus sincère que moi, en ce moment.
« Sais-tu qu'il est horrible de perdre l'estime d'une personne qui vous aimait hier? Je me souciais bien de l'estime de Vautre, quand il est parti ! Lui ai-je fait un mensonge, à lui? Ai-je pris la peine de feindre un instant, pour échapper à son mépris ou à sa haine? Ah ! si tu m'as vue mentir, c'est que je t'aimais. — Veux-tu que je me guérisse? Fais-moi quelque atroce méchanceté. Mais, ô mon pauvre roseau, tu es toujours luttant contre la rancune ou contre la bonté. Tu me fais du mal, et tu en as regret. Tu me traites injustement, et puis tu t'adoucis. Tu es un agneau avec tes colères de lion. Ah! je le vois bien : le monde se met entre nous et te défend d'oublier l'injure. Pauvre Edouard, si personne ne le savait, tu me pardonnerais; mais il y a là Verdier, qui dirait : o Oh! quelle faiblesse ! » Lui qui pleure pour rien dans le giron de mademoiselle ***. Il y a ces dames des salons de bel esprit, qui diraient : a C'est pitoyable! » Et tu aimes mieux être malheureux. Qu'est-ce donc de pardonner à qui vous aime?
Ah i si j'eusse pensé, quand tu as quitté Naplcs,
que tu dusses souffrir ce que je souffre aujourd'hui, je me serais coupé une main, je te Taurais présentée, en te disant : Voilà une main menteuse, jetons-la dans la mer...
a Mais à qui s'adresse tout cela? Est-ce à vous, murs de ma cliambre, échos de sanglots et de cris? Est-ce à toi, portrait silencieux et grave de mon bien-aimé? Est-ce à toi, crâne effrayant, plein d'un poison plus sûr que tous ceux qui tuent le corps? -Est-ce à toi, Christ sourd et muet? J'aurai beau dire, beau pleurer, beau me plaindre I Mon Dieu! que votre miséricorde donne l'oubli et le repos à ce cœur dévoré, car tant que j'aimerai ainsi, c'est que vous serez en colère. »
Mercredi matin.
a Qu'est-ce que notre amphitryon du Rocher de Cancaîe me disait donc hier de Hans Flocken ? Est-ce que tu lui en aurais parlé? Est-ce que tu as pensé un instant que j'allais aimer Hans Flocken? Ah ! mon cher bien, si tu pouvais encore être
jaloux! Mais vous ne l'êtes pas. Vous avez fait semblant, et cela est mal. Que ne puis-je aimer Flockcn? Faut-il le mettre à la porte de chez moi? Pourquoi? Ne serait-ce pas une sottise?
a Voici la vérité : un moment, j'ai cru, pendaiit ses deux premières visites, qu'il était amou reux de moi ou disposé à le devenir. A la troisième visite, je me suis convaincue que je m'étais sottement infatuée d'une vertu inutile, et que M. Flocken ne pensait qu'à la sainte Vierge, à qui je ne ressemble pas. Bon et heureux jeune homme ! Certes, s'il est ainsi, je l'estime et l'aime beaucoup. Si c'est une affectation, cela m'est fort égal. Mais quel besoin de le renvoyer? Comment m'y prendrais-je, et quelle singulière raison pourrais-je lui en donner? D'ailleurs, j'ai une idée fixe, une seule et dernière espérance. Pauvre William, toi qui fus si orgueilleuse quand tu étais aimée! Pauvre Madeleine sans cheveux, mais non sans larmes, sans croix et sans tète de mort ! Il t'a été pardonné, ô Madeleine ! et moi j'aime et on ne me pardonne pas ! — Je disais que j'avais une idée fixe. Je veux ton amitié; je veux ravoir ton estime; c'est la seule chose qui me soutienne. C'est pour cela que je ne puis me décider à partir.
Quand je serai loin, que sauras-tu de moi? Tu supposeras que je fais quelque nouvelle folie. Faut-il m*isoler, me cloîtrer? Ne sera-ce pas à tes yeux un coup de tête romanesque, dont la durée te semblera douteuse? Au premier pas que je ferai dehors, ne croiras-tu pas que je vais avoir une tentation, et succomber? D'ailleurs, qui sait s'il n'en serait pas ainsi? La claustration, l'ascétisme, la mortification, exaltent les sens, et pourquoi exposerais-je les miens à une solitude dangereuse? — Ah ! s'il venait me trouver dans ma cellule, luii S'il venait m'y donner un baiser tous les jours! Mais non, s'il y venait, ce serait encore avec méfiance. Il faut que je mette entre nous un temps et des faits qui pourront s'appeler hier. Je te prouverai que je peux aimer, souffrir et subir. . .
« Mais, hélas! tu dors, car il est onze heures du matin, et tu auras fait de la nuit le jour, Edouard, je veux ton amitié. Ne peux-tu croire à quelque chose de bon de ma part? J'irai la réclamer plus tard, cette amitié, car aujourd'hui ce seraient des orages qui te feraient mal. »
Jeudi matin.
a Mon Dieu! J'aimerais mieux des coups que rien. Rienl c'est ce qu'il y a de plus affreux au monde, et c'est mon expiation. Un cilice, le jeûne, les coups de fouet, voilà tout ce que les pénitents ont su inventer. Ils n'ont pas imposé à des gens qui aimaient de demeurer à trois pas de l'objet de leur amour, et de se tenir tranquilles, et de rire et de manger 1 II me faudra bien du temps avant que j'aie le courage de ne pas être jalouse : la femme dont tu m'as dit du bien le jour que nous avons dîné au cabaret, j'aurais voulu la rabaisser au-dessous des plus viles créatures. Et pourquoi? Cela est aussi laid qu'absurde. Seigneur Dieu, ne me laissez pas m'abrutir et me perdre. La passion est un don sévère, mais divin. Les souffrances de l'amour doivent ennoblir et non dégrader. C'est ici, mon orgueil, que vous êtes une sainte et digne chose. Que cette femme le console, qu'elle lui apprenne à croire! Moi je ne lui appris qu'à nier. Edouard, tu verras que mon âme n'est pas corrompue. Je répandrai
contre moi-même une accusation terrible. Saints du ciel! vous avez péché, vous avez souffert I... »
tAU S^TÈiME
Samedi minuit.
« J'arrive des Italiens. Je me suis profondément ennuyée. J'avais eu une journée assez doucement triste. Caiiban m'avait lu quelque chose de M. de Maistre. Je n'en ai retenu que trois lignes : « Dans certaines provinces de l'hide, on fait souvent le vœu de se tuer volontairement si l'on obtient telle ou telle faveur des idoles du lieu. Ceux qui font ce vœu se précipitent du haut d'un rocher. . . » O mon Dieu ! si vous vouliez m'accorder un seul jour de ce bonheur que vous m'avez ôté, je ferais bien ce vœu-là...
« Déciment la musique ne fait que du mal ; et c'est si bête un théâtre! Que toutes ces figures tranquilles, indifférentes ou contentes, ont l'air stupide! Me voilà en housingot, seule, désolée d'entrer au milieu de ces hommes noirs. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses.
l8o LUI ET ELLE.
et là-hautj toutes ces femmes blanches, blondes, parées, couleur de rose!...
a Je ne peux pas souffrir tout cela pour rien ! J'ai trente ans; je suis belle encore; du moins je le serais dans huit jourâ si je cessais de pleurer. J'ai autour de moi des hommes qui m'offriraient hardiment leur appui. Ah ! si je pouvais me remettre à aimer quelqu'un ! Mon Dieu ! rendezmoi ma féroce vigueur de Naples ! Rendez-moi cet âpre amour de la vie qui m'a pris comme un accès de rage au milieu du plus affreux désespoir !
« Ce matin, j'étais dans l'atelier de Rubens. Il m'a dit que, si tu l'eusses voulu, tu aurais été un grand peintre. Je le crois bien. II a envie de copier les dessins de ton album. Tout en me montrant des figures de femmes espagnoles, il m'a demandé où j'en étais : — o Je ne me guéris pourtant pas, » ai-je dit. Et je lui racontai mes chagrins. — De quoi puis-je parler, sinon de cela? — Il m'a donné un bon conseil, c'est de n'avoir pas de courage. — a Laissez-vous aller, me disait-il; ne faites pas la fîère; ne soyez pas Romaine. Quand pareille chose m'arrive, je m'abandonne à mon désespoir. Il me ronge, il m'abat, il me tue; et puis quand il en a assez, il
LUI ET ELLE. l8l
se lasse à son tour et me quitte. » — Et le mien augmente tous les jours! Je me soumettrais à tous les supplices pour être encore aimée de toi. Cet amour me conduirait au bout du monde.
Ah! je le sais maintenant : on ne peut pas aimer, deux personnes à la fois. Parce que cela m'est arrivé, tu te dis : o Ce qu'elle a fait déjà, elle le fera encore. » Insensé ! c'est le contraire qu'il faudrait dire. J'avais besoin d'un bras solide pour me soutenir. Tu étais trop suave et trop subtil, mon cher parfum, pour ne pas t'évaporer quand mes lèvres t'aspiraient. Les beaux arbrisseaux de l'Inde et de la Chine plient sur leur faible tige et se courbent au moindre vent. Ce n'est pas d'eux qu'on tirera des poutres pour bâtir. On s'abreuve de leur nectar, on s'entête de leur odeur, on s'endort, et on meurt! »
Lundi soir
« L'heure de ma mort est en train de sonner.
Chaque jour qui s'écoule frappe un coup, et dans
quatre jours le dernier coup ébranlera l'air vital nutour (Je moi. Alors s'ouvrira une tombe, où ma jeunesse et mes amours descendront pour jamais; et que serai-je ensuite? Triste spectre, sur quelles rives iras-tu errer et gémir? Grèves immenses! Hivers sans fin ! Il faut plus de courage pour franchir le seuil des passions et pour entrer dans le calme du désespoir que pour avaler la ciguâ...
« Pourquoi m'avez-vous réveillée, mon Dieu, quand je m'étendais avec résignation sur une couche glacée? Pourquoi avez-vous fait passer devant moi le fantôme de mes nuits brûlantes? Ange de mort, amour funeste, ô mon destin, sous la figure d'un enfant blond et délicat! oh! que je t'aime encore ! Quel est ce feu qui dévore mes entrailles? II semble qu'un volcan gronde au dedans de moi, et que je vais éclater comme un cratère. O Dieu ! prends donc pitié de cet être qui souffre tant! Pourquoi les autres meurent-ils? Ne pourrai-je succomber sous le fardeau de ma douleur?
« Pourquoi cette image fixée dans ma cervelle? Après toutes les révoltes de la vanité, tous les conseils de la raison, tous les discours humains, pourquoi un profil divin vient-il se dessiner entre mes yeux et la muraille? Pourquoi ceux qui me
parlent s'enveloppent-ils d'un nua^e, et pourquoi vois-je sur leurs épaules une tête qui n'est pas la leur? L'être qu'on aime renferme-t-il un démon qui nous torture? Quelle fièvre avez-vous fait passer dans mes veines, esprit de la vengeance céleste? Quel mal ai-je donc fait aux anges du ciel pour qu'ils descendent sur moi et m'infligent le châtiment d'un amour de lionne? Mon sang s'est-il changé en feu? Pourquoi ai-je, comme à l'approche de la mort, des embrassements plus fougueux que ceux des hommes? Quelle furie s'anime contre moi et me pousse du pied dans le cercueil?
Deviendrai-je folle? Réveillerai -je les hôtes des maisons par mes hurlements? Oh! il faut que je. meure ! »
ES lettres ne pouvaient pas plaire à un homme qui estimait le naturel paiMiessus toutes choses. L'artiste fut révolté par des expressions de mauvais goût et des images désagréables, comme la main menteuse jetée dans la mer, et la remarque sur les effets de la mortification; l'homme du monde fit la grimace à l'idée du housingot mêlé dans la foule, au parterre d'un théâtre. Deux mots partant d'une émotion vraie auraient assurément
l86 LUI ET ELLE.
touché le cœur d'Edouard; mais il ne les trouva pas. Le souvenir du passé, la fatale expérience, lui disaient que l'orgueil était encore là, déguisé sous le masque de Thumilité. La dernière lettre étonna Falconey par une force de langage qui ressemblait à de la passion ; mais V amour de lionne lui inspira plus de frayeur que d'intérêt. Pour se remettre de l'impression douloureuse causée par cette lecture, il s'en alla souper chez son ami Verdier.
Cette nuit-là, vers deux heures, Pierre dormait profondément, lorsqu'il fut éveillé par une voix de femme qui l'appelait dans la cour. Il sauta hors du lit et ouvrit sa fenêtre :
— C'est moi William, lui dit-on ; il faut absolument que je vous parle.
Pierre alluma une bougie, se hâta de s'habiller et traversa un long corridor pour aller au-devant d'Olympe. Il la trouva toute en larmes, assise sur une marche de l'escalier; il la releva, la fit entrer, et comme la nuit était froide, il voulut faire du feu ; mais elle l'arrêta en s* écriant :
— Laissez cela. Il s'agit bien du chaud ou du froid! Écoutez-moi, et faites attention à mes paroles. Le jour ne tardera guère à venir, n'est-ce
pas? Eh bien ! je ne le verrai point si vous me refusez le service que j'ai à vous demander. Je suis cent fois plus coupable que vous ne le pensez. Le crime que j'ai commis n'a pas de nom, et quand je vous l'aurai raconté...
— C'est inutile, interrompit Pierre; je sais tout cela.
— Vous ne savez rien, reprit Olympe en élevant la voix. Laissez-moi soulager ma conscience.
Avec une volubilité incroyable, elle raconta les circonstances de sa faute et tout ce qui s'était passé à Naples dans la chambre du malade ; puis, en achevant cette confession, elle se coucha de son long sur le carreau, les bras étendus, la face contre terre. Il y eut un moment de silence aussi pénible pour son auditeur que pour elle.
— Sur de tels aveux, dit Pierre, il est impossible de mettre en doute la grandeur de votre désespoir. Mais gardez-vous bien de redire toutes ces choses à Falconey. Vous lui feriez beaucoup
de mal.
— Je n'ai point la prétention de me disculper, répondit Olympe. Qu'il me pardonne seulement et qu'il m'accorde son amitié !
— Son amitié! vous l'aurez toujours. S'il ne
l88 LUI ET ELLE.
VOUS la témoigne pas comme vous le désirez, c'est qu'il lutte encore contre un reste d'amour.
— Le croyez-vous? s'écria Olympe en se relevant.
— J'en suis certain.
— Mais si ma présence est un sujet de crainte pour lui, s'il a l'envie de se guérir, faut-il, pour cela, que je meure? Qu'il souffre quelques jours de plus et qu'il ne me tue pas ! Je veux le revoir.
— Je lui dirai cela, et il vous reverra.
— Point de pourparlers ! reprit Olympe. Je ne veux pas attendre. Je veux le voir à l'instant même. Vous connaissez quelque moyen de pénétrer jusqu'à lui sans éveiller toute la maison. Conduisezmoi. Marchons.
Pierre ne résista pas. Il prit la lumière, et descendit l'escalier, suivi d'Olympe. L'art du serrurier n'avait point encore inventé, en ce tempslà, ses chefs-d'œuvre portatifs; pour ne pas charger ses poches d'un poids incommode, Edouard était convenu avec son domestique d'une cachette où l'on mettait la clef de son appartement. Pierre commença par regarder dans cette cachette; la clef s'y trouvait. Falconey n'était pas chez lui. Olympe insista pour entrer. Elle ôta son chapeau.
s'installa dans un fauteuil, remercia Pierre de sa complaisance et l'engagea fort à s'en aller, disant qu'elle n'avait plus besoin de ses services et qu'elle attendrait Edouard jusqu'au jour, s'il le fallait. Mais Pierre crut deviner qu'elle préparait un coup de théâtre, et qu'elle voulait rester seule pour se maintenir dans son état d'exaltation. La politesse française lui fournit un moyen simple et commode de déranger ce projet dangereux. Pouvait-il se retirer sans avoir, au moins, rallumé le feu? Ce maudit bois ne voulait point s'enflammer. Tout en soufflant les tisons, Pierre interrogea Olympe sur ses travaux et ses voyages. D'abord elle le laissa dire, et se tint renfermée dans un silence farouche; mais bientôt, entraînée par l'usage du monde et l'habitude, elle consentit à répondre. La conversation finit par s'engager ; le ton baissa par degrés. Pendant quelques minutes, l'orage gronda sourdement, et puis il s'éteignit, et la fièvre se trouva calmée. Sur ces entrefaites, Falconey arriva. II avait gagné quelques pièces d'or à la bouillotte, et rentrait assez content de l'emploi de sa soirée.
— Oh ! dit-il gaiement, vous devancez l'aurore d'un peu loin, seigneur Agamemnon. Il paraît
que nous n'allons point parler de bagatelles. Auriez-vous, par hasard, une affaire d'honneur?
— Non, répondit Olympe, une affaire de cœur, toujours la même.
— Et en t'attendant, dit Pierre, nous causions de la supériorité des Italiens dans la musique bouffe.
— A la bonne heure! reprit Edouard, voilà un sujet de conversation qui n'engendre pas de mélancolie. Il est bien à vous d'avoir chaussé, pour venir me voir, votre humeur des dimanches.
Le coup de théâtre était manqué. Pierre prit sa lumière et remonta chez lui; mais, au lieu de se recoucher, il ouvrit sa fenêtre, d'où l'on voyait celle de la chambre d'Edouard, ei resta en observation. Du haut de sa vedette, il suivit du regard la pantomime de la conférence. L'ombre d'une femme passait' et repassait sur les vitres avec une agitation croissante. Bientôt cette ombre leva les bras en l'air et s'affaissa sur elle-même. Probablement Olympe s'était jetée à terre au dernier mot d'une tirade. L'ombre d'Edouard parut à son tour. Elle se mouvait plus lentement que l'autre; mais parfois le bras faisait un geste vif et saccadé, où l'on sentait le reproche et la
colère. Sans doute les paroles que ce geste accompagnait eurent un effet décisif, car l'ombre s'arrêta. Un bruit de porte résonna dans Tescalier. Pierre entendit dans la cour les pas légers d'une femme, quelqu'un frapper doucement aux vitres du concierge, et une voix altérée par l'émotion demander le cordon. Sans attendre qu'on eût ouvert, il descendit à la hâte chez son ami.
— Eh bien! dit-il, la victoire est donc à nous?
— Oui, répondit Edouard, mais cette victoire me coûtera cher. Me voilà troublé pour longtemps. A quoi sei'virait de le nier? Le repentir de cette femme est sincère. Jamais je ne l'avais vue plus belle et plus touchante. Ce n'était ni le démon de Naples, ni l'ange de Moret. C'était une autre créature, sublime, illuminée par le feu divin de la passion, d'autant plus charmante qu'elle ne songeait pas à plaire, mais à persuader. Et ses cheveux coupés ! — Ah ! mon ami, est-il possible que je sois cause de cette mutilation! — Mais à quoi pensons-nous? Bavard que je suis! je fais des phrases, et pendant ce temps-là, elle va seule, dans les rues désertes, par une nuit affreuse, sans un bras pour la soutenir et la défendre !
E douard avait déjà pris son chapeau, et s'élançait
ic): LUI iT ELLE.
dehors. 11 traversa la cour, frappa à la fenêtre du concierge à grands coups de poing et ferma la porte de la rue avec un bruit de tonnerre. Pierre s'apprêtait à reprendre le chemin de son donjon, lorsqu'il entendit derrière lui un soupir ; une femme était debout sur le seuil de la porte ; elle pleurait, tenant son visage caché dans son mouchoir.
— Vous ici, William! s'écria-t-il. Comment est-ce possible?
— J'ai frappé, j'ai appelé en vain, répondit Olympe. On ne m'as f>as ouvert. II faut que vous veniez à mon aide.
— Mais Edouard est parti avec l'intention de vous reconduire. Comment se fait-il que vous ne l'ayez point rencontré?
— J'ai monté jusqu'à votre atelier; ne vous y trouvant pas, je suis revenue ici ; et sans doute Edouard est parti pendant ce temps-là.
— Eh bien ! c'est moi, reprit Pierre, qui vous donnerai le bras. Je suis à vos ordres.
— Un moment, de grâce ! dit Olympe, en s'appuyant sur le chambranle de la porte, les forces me manquent, accordez-moi quelques minutes pour me reposer. Je n'entrerai point dans
LUI ET ILLi. 103
cette chambre; j'ai promis de n'y revenir jamais. Laissez-moi y jeter un dernier regard et fixer dans ma mémoire ces meubles, ces gravures, ce fauteuil où je ne m'assiérai plus.
Olympe pleurait des larmes si chaudes, elle se livrait à sa douleur avec tant d'abandon, que Pierre en fut remué jusqu'au fond de l'âme.
— Remettez-vous, dit-il. Ce n'est point ainsi que vous reprendrez des forces. Oubliez tous ces objets, témoins d'une triste querelle ; songez plutôt à ces beaux bois deMoret, auxquels nul souvenir fâcheux ne se rattache. Ne restez pas debout contre ce mur. Puisque vous ne voulez pas entier, reposez-vous dans le salon sur le canapé. Venez, pauvre William, et prenez courage. L'amour passe ; les regrets et les chagrins passeront à leur tour.
Olympe se rendit sans résistance aux avis de Pierre; elle consentit à s'étendre sur le canapé du salon. — Laissez-moi seule, dit-elle ensuite; mes larmes ne s'arrêteront pas tant que vous me parlerez. Emportez cette lumière; le silence et robscurité me font du bien. Ne faut-il pas sortir de l'état de mollesse où je suis pour pouvoir m'en aller ?
194 LlJl BT BLIE.
Pierre rentra dans la chambre avec la lumière, et se promena de long en large, en murmurant tout bas :
— Quelle nuit! bon Dieu! quelle nuit! Encore si nous étions au bout de nos peines 1
Afin de méditer plus attentivement sur les dangers qu'il redoutait, Pierre s'assit dans un fauteuil, les coudes posés sur la table et la tête entre ses deux mains. Sollicité par la Fatigue, le calme de la nuit, l'heure avancée, le bruit monotone de la pendule, il s'endormit subitement et rêva qu'il voyageait en diligence. Une main qui le frappa rudement à l'épaule, l'éveilla en sursaut.
-^ Viens avec moi, lui disait Edouard ; viens donc, malheureux! Pendant que tu dors, elle se meurt peut-être. Je n'ai pas pu la rejoindre. La vieille servante ne l'a point vue. Ah! mon ami, s'il faut qu'elle se soit tuée!...
— Dieu merci! répondit Pierre, en se frottant les yeux, il n'y a personne de mort.
-^ Qu'en sais-tu? s'écria Edouard. Songes-y donc : la rivière qui est là-bas ! la mort la plus facile, mais la plus hideuse et la plus froide des morts!
— Si tu voulais m'écouter... reprit Pierre.
LUPET ELLE. 19$
— Non, je ne t' écouterai pas. II faut toujours qu'on t'écoute, toi ! Morbleu ! toutes les raisons du monde empêcheront-elles une femme de se noyer si elle tombe dans l'eau? Je ni'irai pas seul chercher au bord de cette rivière. Viens avec moi.
— Nous n'irons chercher personne au bord de l'eau, dit Pierre. William est là, couchée sur le canapé. Tu as passé devant elle sans la voir.
Edouard ne fît qu'un bond jusqu'au salon.
Il se jeta devant Olympe à deux genoux, lui prit la tête à deux mains et l'embrassa en pleurant.
— Il me fallait cette épreuve, dit-il, pour savoir combien tu m'es chère. Va ! je n'ai jamais cessé de t'aimer. Le pardon n'est-il pas inventé pour ceux qui ont commis des fautes? Et qui pourrait me défendre de te pardonner? Non, je ne te rends pas mon amour; tu l'avais encore, et tu l'auras tant que je vivrai.
Pierre n'entendit point la réponse d'Olympe. Il avait repris sa lumière et remontait les degrés en répétant :
— Quelle nuit ! bon Dieu ! quelle nuit ! Vouloir deviner tous ces jeux du hasard, prétendre y
LUI ET EtLE.
mettre obstacle, c'eût été peine perdue. Une invisible main nous dirige. Courbons la tête, et disons comme les Turcs : Dieu est grand !
OUR que cette nouvelle recrudescence dans l'amour d'Edouard eût quelques chances de durée, le pardon ne pouvait point suffire; l'oubli eût été nécessaire, et il ne dépend pas de nous d'oublier. Les souvenirs pénibles, la défiance et la jalousie, ne tardèrent pas à se dresser entre les amants réconciliés. Depuis le voyage en Italie. Edouard tenait en main le fil qui conduisait par le chemin du mal dans le cœur d'Olympe, et il s'y gouvernait avec une rare sagacité. Cet esprit généreux, qui jusqu'alors avait refusé de croire
aux mauvaises pensées, les voyait éclore mainienant et les saisissait à la volée. II n'en manquait pas une, et prenait un amer plaisir à étaler sa découverte. Il appelait cela piquer un insecte avec une épingle et le classer dans sa collection. Le plus cruel des reproches, celui qui se formule par allusion, et l'ironie, le dissolvant le plus puissant, se mettaient de la partie.
Par mesure de prudence, Edouard avait voulu que la porte fût fermée aux habitués de la maison. Hans Floken, après avoir laissé sa carte de visite, écrivit un billet pour demander audience. Olympe assura qu'elle ne répondrait pas à ce billet j mais Falconey lut dans ses yeux qu'elle voulait répondre, et il acquit, en effet, la certitude qu'elle avait répondu. Telle fut la cause de la première querelle. Un autre ami, qui avait quelque sujet de chagrin, écrivit à William Caze pour lui demander des consolations. Cette fois, la réponse fut communiquée à Edouard. Il y rencontra par hasard les mots de chasteté et de sainte amitié, -dont Olympe aimait à faire un fréquent usage.
— Ma chère, lui dit-il, vous parlez si souvent de chasteté que cela devient indécent. Voire ami-
lié n'est pas plus sainte que celle des autres. Défaites-vous donc de ces grands mots.
— Mon cher, répondit Olympe sur le même ton, trouvez bon que je console mes amis selon ma méthode. Vous voyez qu'elle leur plaît assez, puisqu'ils y reviennent.
— Je sais, reprit Edouard, je sais que, dans votre petit cercle, vous êtes la sœur du pot de tous les cœurs souffrants ; mais à moi on ne m'en fait point accroire; pour en avoir goûté, je puis assurer qu'il y a de l'arsenic dans vos tisanes.
— Je ne veux pas qu'on me parle ainsi, s'écria Olympe en frappant sur la table. Je t'apprendrai à respecter William Caze.
— Comment cela, chaste monsieur? dit Edouard en croisant les bras.
— Tu vas le voir à l'instant.
Olympe prit sur une étagère son fameux poignard du Rocher de Cancaîe, le tira du fourreau et s'avança l'arme haute. Mais Falconey souffla les deux bougies, et s'écria dans l'obscurité:
— C'est toi qui vas mourir. Dépêche-toi de faire ta prière.
Et le redoutable William Caze demanda grâce
aoo LUI ET ELLE.
à deux genoux. Cet épisode tragi-comique fut le dernier de la recrudescence. L'amour n'avait pas pu survivre à la confiance et à l'estime. Une fois la séparation décidée, Falconey reprit son humeur douce et bienveillante. Olympe vint encore, deux jours de suite, le relancer jusque chez lui ; elle le trouva compatissant, mais inébranlable dans sa résolution d'en finir.
La dernière de ces deux entrevues, fut marquée par un incident que l'homme le plus défiant de la terre n'eût jamais pu deviner. Falconey dînait en ville ce jour-là. Ses amis comptaient sur lui. Rien au monde ne pourrait le détourner, disait-il, d'un devoir sacré*, cependant il offrit son bras à Olympe pour la conduire jusqu'à l'entrée de la rue Mazarine. Chemin faisant, William mit en jeu ses plus tendres séductions pour engager Edouard à venir partager son modeste dîner. A tout hasard, sans oser croire qu'il dût accepter sa proposition, elle avait commandé à sa vieille servante les plats qu'il préférait. Falconey, touché de cette gracieuse préméditation, changea tout à coup d'idée, avec cette merveilleuse versatilité qu'il appliquait aux petites choses de la vie, et qu'il appelait le bonheur de ne pas aller où l'on va.
— Ma foi, tant pis! dit-il, je cède à l'occasion et à Therbe tendre : je veux manger votre petit dîner.
Olympe remercia Edouard du fond du cœur; mais, au moment de poser la main sur le marteau de la porte, elle s'arrêta d'un air embarrassé.
— J'espère, dit-elle en hésitant, j'espère que vous ne serez pas trop mécontent de la rencontre... Vous avez été si dur pour moi... J'étais loin de prévoir...
— Qu'y a-t-il donc? demanda Falconey.
— Nous ne serons pas seuls, reprit Olympe.
J'ai invité à dîner une autre personne, et je crains que le choix du convive...
— Ah! Qui est-ce donc?
— Hans Flocken.
Les passants se retournèrent au bruit d'un énorme éclat de rire. Edouard fît signe à un fiacre de s'arrêter, dit adieu à Olympe, s'élança dans la voiture, et partit, toujours en riant.
Le même soir, au dessert d'un joyeux dîner, les convives s'amusèrent à proposer des toasts burlesques. Il va sans dire que les non-sens les plus bouffons obtenaient les applaudissements les plus
chaleureux. Quand vint le tour d'Edouard, il leva son verre en disant :
— Je bois à Holopheme, si méchamment mis à mort par Judith.
VTi
INGT ans plus tard, par une triste soirée de novembre, Falconey, malade et alité, voyait passer devant ses yeux des images fantastiques créées par l'insomnie et la fièvre. Le médecin ne s'inquiétait point de ces visions et disait que le grand maestro ne pouvait ni se bien porter, ni être malade comme tout le monde. Pour échapper à ces figures importunes, il fallait à Edouard de la compagnie. Pierre, qui lui faisait lecture du journal, rencontra par hasard le nom de William Caze.
â04 LUI ET ELLE.
— Voilà celle qui m*a empoisonné, dit Edouard. Je suis comme ces gens qui avaient dîné une fois chez les Borgia ou les Médicis, et ne s'en remettaient jamais.
— Avoue-le pourtant, répondit Pierre, le poison est lent, et, avec de la raison et du régime, il ne tiendrait qu'à toi de te guérir.
— Eh! ne vois-tu pas, reprit Edouard, que ce poison-là ôte la raison et jusqu'au désir de vivre? Morbleu 1 que vient faire là le régime? Tu es grand comme père et mère, et tu ne me connais pas mieux que cela ! Apprends donc que je ne puis pas vivre sans aimer, et que l'amour n'entre pas dans mon cœur sans que l'incrédulité, la jalousie et tout le cortège des soupçons le viennent assiéger. Avec cette injustice distributive qui distingue l'amour, je m'en suis pris malgré moi aux meilleures et aux plus douces du mal que m'avait fait le démon de Naples. Si j'étais le seul que cette femme eût mis en cet état, on pourrait me citer comme une exception, un cas rare; mais regarde où en sont aujourd'hui ceux qu'elle a aimés. Tous ne sont-ils pas sortis de ses mains plus ou moins meurtris, défigurés, estropiés pour jamais? On en ferait une procession de fantômes^
II y en avait un qui se mourait d'une maladie de poitrine. Celui-là paraissait devoir s'en aller avant d'avoir reçu le coup funeste. C'eût été vraiment dommage 1 Elle s'empressa de lui ôter l'illusion au dernier moment, afin qu'il mourut désespéré. Je lui pardonnerais de s'engouer aisément, de se désabuser plus vite encore, d'oublier l'idole de la veille ; mais renier ce qu'on a aimé, le détruire, le martyriser moralement! On devrait inventer pour les crimes de ce genre un châtiment public.
— N'exagérons point, dit Pierre; examinons les choses en philosophes et avec impartialité. Il y a, selon moi, des circonstances atténuantes.
— Ah ! s'écria Falconey, je suis curieux de voir cela.
— Si l'on y regardait bien, reprit Pierre, on trouverait peut-être dans les facultés et le talent du maestro l'excuse de la femme. William Caze, obligée par son art à faire parler les passions, éprouve un ardent besoin de les connaître, d'en écouter le langage, de les voir de près, d'observer dans le cœur des autres toutes celles qu'elle est incapable de sentir. De là cet appétit déréglé de complications, d'aventures, de changements, d'amours interrompues, reprises, abandonnées.
ao6 LUI ET ELLE.
Le calme et le bortheur, si doux qu'ils soient, ne lui enseignent plus rien après certain ten^ps; de là le désir de rompre, de passer à autre chose. La femme aimerait encore volontiers; mais le compositeur s'impatiente et dit : « Assez d'amour! nous savons cela par cœur. Occupons-nous un peu de jalousie, de désespoir, de tromperie, d'infidélité, a C'est ainsi qu'elle trompe et devient infidèle.
— A merveille ! s'écria Edouard. En sorte que l'objet aimé joue le rôle agréable de cette chauvesouris dont Spallanzani bouchait les yeux et les oreilles avec de la cire à cacheter brûlante, pour voir si elle saurait encore voler et se conduire ! Et quand j'ai été sacrifié à ce petit médecin, qui certes pouvait alors passer pour le premier venu, c'était une manière de faire des expériences in anima viîi, absolument comme M. Magendie, qui enlevait au bout de son scalpel la moelle épinière d'un chien?
— Peut-être bien, répondit Pierre.
— Mais, pousuivit Edouard, comment expliques-tu cette espèce de fureur avec laquelle William déchire la réputation de ceux qu'elle a aimés? Quand tout est fini, à quoi lui sert de
LUI ET ELLE. i07
dire que l'un était un fou, l'autre un imbécile, celui-ci un enragé, celui-là un homme sans délicatesse ?
— C'est peut-être, répondit Pierre, que la femme a trop d'orgueil pour se contenter des circonstances atténuantes qui plaident en faveur de l'artiste. Elle ne veut convenir d'aucune faiblesse, d'aucune erreur, et prétend se justifier sur tous les points. Or, pour qu'elle ait raison, il faut bien que les autres aient tort. Donc ce sont des misérables.
— Du moins, reprit Edouard, je dois lui rendre cette justice : jamais je n'ai ouï dire qu'elle eût mal parlé de moi.
— Je le crois bien : elle n'en parle pas du tout; mais peut-être ne perdras-tu rien pour avoir attendu.
— Quel reproche pourrait-elle donc me faire?
— Je ne sais; mais si elle rompt le silence, sans aucun doute ce sera pour te déchirer comme les autres. Elle ne manquera pas de te donner à vingt ans les idées et le caractère d'un homme de quarante ; elle puisera dans ton âge viril de quoi composer un portrait fort peu aimable d'amoureux adolescent. Parce qu'elle t'a rendu
ao8 LUI ET ELLE.
ombrageux, elle dira que tu l'étais avant de la connaître. C'est elle qui t'a ravi la confiance et la foi du cœur, et elle dira que ton cœur était défloré. Parce que, dans tes moments d'horreur et de souffrance, tu as parfois appliqué des narcotiques sur ta plaie, elle dira que tu étais déjà blessé et que tu aimais les narcotiques. Ces mensonges par anachronisme volontaire sont les plus perfides, les plus difficiles à démasquer.
— Mais je suis perdu ! s'écria Edouard dont l'imagination n'était que trop disposée à se créer des monstres. Je suis perdu ! Je mourrai avant elle, et je serai calomnié.
— Non ! reprit Pierre. La justice et la vérité ne demandent qu'à se produire au grand jour.
Il suffit de les y aider un peu. Préparons ta défense.
Falconey fit apporter sur son lit de vieux tiroirs où il n'avait point fouillé depuis bien des années.
Dans un de ces tiroirs, il trouva plusieurs lettres de William Caze.
— Que signifie cela? dit-il. Je croyais avoir rendu toute cette correspondance.
— Oh! s'écria Pierre, voilà qui est providentiel. Pareille fortune n'arriverait pas à un
homme rangé. Combien tu dois te réjouir de n'avoir jamais su le compte de ton argent ni de tes mouchoirs !
A ces précieuses lettres, dans lesquelles William Caze confessait toutes ses fautes, Falconey ajouta deux pages de notes écrites à Naples avant et après sa maladie. Pierre ne douta pas qu'un jour ces deux autographes ne dussent avoir une grande importance biographique. Edouard lui dicta ensuite la relation qu'on a lue plus haut. De tout cela on fît un dossier. Pierre mit ces documents sous son bras, et, voyant son ami tranquille et rassuré, il lui souhaita le bonsoir.
— Un mot encore ! dit Falconey. Je ne ressemble pas à celte femme. Je ne veux pas renier ce que j'ai aimé, sans en avoir un grave sujet; n'oublie pas qu'il s'agit seulement de me défendre. Peut-être aura-t-elle les mêmes scrupules, la même religion que moi.
— Espérons-le, répondit Pierre.
— Ne te sers donc de tout cela que s'il le faut absolument, et à la dernière extrémité.
— A la dernière extrémité, répéta Pierre.
— Mais, si elle avait l'audace de mentir à Dieu et aux hommes jusqu'à dire que j'ai été un
210 LUI ET EILE.
ingrat, un fou et un méchant, quand c'est elle qui m'a trahi, enlevé la raison et empoisonné le cœur, arrive alors, comme la statue du commandeur au souper de don Juan.
— J'arriverai.
— Marche sur le mensonge, et écrase-le.
— Je marcherai dessus, et je l'écraserai.
— Le mandat que je te donne est facile : pour le remplir il suffit de m'aimer et d'être honnête homme.
Pierre étendit son bras sur le lit du malade, et répondit :
— Je le remplirai; je le jure!
J'ai entendu dire que Pierre avait tenu parole