‹ LuiniChapitre 10 sur 10 · MARIAGE MYSTIQUE DE SAIME CATHERINE · texte numérisé non relu

MARIAGE MYSTIQUE DE SAIME CATHERINE

(Musée Poldi Pezzoli à Milan.)

des femmes qui sont dans la grande fresque, joint les mains dans un geste de douleur fervente, et sa figure amaigrie aux yeux plaintifs se tourne vers la blessure du divin Maître. Les tons de cette belle relique, trésor inconnu qui paierait toutes les peines d'un voyage dans l'inhospitalier canton, sont gris, lilas et mauves, la touche est pleine et libre; les nus, les visages et les draperies sont d'une exécution charmante, et certainement Luini devait exécuter cette page délicieuse dans les mêmes années oii son génie passait du Monastère Majeur à Sainte-Marie-des-Anges.

Nos musées ne possèdent rien de pareil, et leur dénûment est probablement sans espoir. Les fresques du Louvre ont perdu la fleur du ton et de la touche. Il n'y a qu'un morceau minime pour représenter, à Paris, Bernardino Luini frescante : c'est la jolie tête de femme au bandeau rouge, avec le doigt sur les lèvres, qui vient du legs His de la Salle.

Quant à nos Luini peints avec l'huile, celui que montra le Salon Carré n'est pas le meilleur; pour l'Italie, il ne serait même pas bon. L'Enfant Jésus est semblable à celui que l'on voit dans le Mariage de sainte Catherine au Musée Poldi-Pezzoli. Dans l'autre tableau oii figure la Sainte- Vierge, les tons rouges et verts de ses vêtements sont d'une belle conservation. Mais c'est encore la Salomé qui, malgré cette terrible main, à droite, que le cadre coupe, et qui ressemble à un billot, conserve le mieux sa noblesse. Elle vaut mieux que la jolie, mais incertaine Hérodias du Belvédère à Vienne, en Autriche, mieux

que la ihédiocre HérocUas du Musée Borromée à Milan; mais, en revanche, elle est inférieure à X HérocUas, d'une étrange finesse, que montre, à Florence, la Tribune des Offices. Comment Florence, avec ce tableau magnifique, expose-t-elle dans les, petites salles une Vierr/e d'un ton criard, vulgaire et invraisemblable ?

~ Naples, aussi, garde un Lùini de la plus parfaite période, une Madone avec V Enfant auprès dune touffe de lys. Et il y a d'autres Luini célèbres, ceux du Musée de l'Ermitage à Pétersbourg, celui de Madrid, celui qui de chez le cardinal Fesch a passt^ dans la galerie Alphonse de Rothschild. Mais je n'ai: pas trouvé l'occasion de voir ces tableaux. Je n'en dirai rien ; parler d'un tableau sans l'avoir étudié, d'un livre sans l'avoir lu, d'un pays sans y avoir fait un séjour, c'est affaire à d'autres, et je ne sais pas ce métier, UHérodias> de, Florence, et YHérodias Ae. Paris sont les dernières œuvres que je puisse nommer ici comme authentiques. Je sais qu'il est en iVngleterre, à la National Gallery, des tableaux donnés à Luini. En mars 1894, M.John Rustoii exposait quatre saints : Sainte Anne, fort belle si la gravure en dit vrai, Samte Catherine d' Alexandrie , un fade Saint Etienne, et un Saint Georges, qui rappelle le Saint Roch de Lugano ; ces quatre grands morceaux figuraient à l'Exposition d'Art italien à. Londres. Et l'on sait de reste avec quelle ardeur continuent les achats de l'Angleterre et ses études sur l'Italie. Elle paraît surtout sensible, aux œuvxes vastes-. , .

Plus petites, \gs fféi^odias x\es musées français et floren-

LUINI. llo

tins ont souvent été données à Léonard de Vinci. Comme Léonard, qui faisait une Sainte Catherine d'Alexandrie avec Catelina de San Celso, l'Hérodias milanaise, Bernardino Luini faisait une Sainte Catherine d'Alexandrie avec la comtesse Blanche-Marie de Cellant. Comme Léonard, Bernardino Luini peignait les Hérodias ambiguës et perverses. Imitation ? Point du tout ; mais tradition d'un même temps. Il n'est pas juste d'attribuer à un maître, à un Raphaël, par exemple, ainsi que je Tentendis faire par un grand théoricien, M. Louis Ménard, la création d'un type artistique : celui de la Vierge-Mère ; car ce type se trouve, avec des qualités aussi fortes, chez tous les autres grands artistes dont le Sanzio fut contemporain, et dans ceux qui le précédèrent immédiatement. De même, il n'est pas juste de donner à Léonard l'invention des clairs-obscurs étranges, des profonds sourires, des visages aux lignes molles et voluptueuses ; c'est la nature et c'est la race de Lombardie que l'on décrit, bien naïvement, tandis que l'on s'imagine découvrir un mystère prestigieux.

En vérité, pour comprendre que chacun des deux maîtres, si étrangement confondus ensemble, fut un homme d'un caractère unique, et un génie libre d'attache, regardons leur image et souvenons-nous de leur vie.

Le portrait du Vinci par lui-même, ce dessin qui jamais ne sera surpassé, se conserve à la Bibliothèque de Turin. Tête de mage et de prophète, avec des yeux surnaturels dans la caverne des orbites; et, sous la coupole du crâne, la face creusée par les méditations universelles et par les

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traces d'une vie presque surhumaine ; une blancheur étrang-e encadre tout cela.

Bernardino Luini, car nous accepterons le vieillard traditionnel de ses fresques, celui que tant de légendes lombardes ou tessinoises reconnaissent pour son image, Luini, c'est un vieil ouvrier de l'art, blanchi sous le métier, mais vigoureux encore, capable d'abattre, en un an, et de mener ensemble les fresques du Monastère Majeur et la fresque de Sainte-Marie-des-Anges. Pour celui-ci, la carrière s'est passée à peindre, seulement à peindre, toujours à peindre. Il n'a point, comme Léonard, cherché tous les secrets pour exprimer son vaste rêve, il n'a point pris et rejeté la peinture, selon qu'elle lui donnait ou non le moyen de saisir l'expression toujours fuyante, d'esquisser une ombre, un profd du mystère poursuivi sans relâche; il n'a point douté, dédaigné ; sa poésie ne voulait que décrire ce que son pinceau figurait, et ses sonnets ne montreraient point, si nous les possédions encore, le vers si triste du Yinci :

« J"ai pleuré ce que j'ai désiré, quand je l'eus ! »

Bernardino Luini continuait fidèlement la tradition de ses vieux maîtres, de Foppa, du Bergognone. Léonard de Vinci réside à Milan durant seize années, au moment où Luini formait son talent, et Bernardino saura prendre les enseig'nements du Yinci, les fondre avec les qualités originales qu'il possède, et le Vinci lui rend hommage jusqu'à le mêler à ses œuvres, l'un dessinant, l'autre peignant.

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Ce serait une rare audace, ou la méconnaissance entière d'un peintre qui n'est pas un peintre de musée, mais de pays et de sanctuaires; oui, ce serait une sotte phrase d'école, que de confondre avec une œuvre rare et restreinte comme celle du Vinci, l'œuvre prodigieuse de Bernardino Luini. L'artiste doit être fécond, beaucoup peindre, beaucoup sculpter, beaucoup écrire ; s'il érige ses impuissances en vertus, c'est diplomatie, ce n'est pas g-énie. Luini fut prodigue et inépuisable. Et puis, sa technique même est profondément différente de Léonard. On a très heureusement dit que « Luini, tout en prenant à son maître ce qu'il y a de suave, de gracieux et de tendre, a su cependant conserver un style et un faire très personnels. Ses enfants se font aisément reconnaître des enfants du Vinci. Mais c'est surtout par l'exécution que Luini se distingue de Léonard. Son dessin moins précis, sa touche plus fondue et moins légère, notamment dans les ombres, ont rompu avec toutes les traditions du xv^ siècle. »

Le plus beau dessin de Luini que la France possède appartient à la Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts, à Paris. C'est un Enfant Jésus embrassant le petit Saint Jean-Baptiste, étude à la pierre d'Italie, pour la Sainte- Famille que possède le Musée de Madrid.

Les dessins de Luini sont d'ailleurs très rares ; ceux que le désordre chronique et concerté du Louvre permet de voir exposés sont des plus contestables. Le Musée de Dijon exhibe une médiocre copie à l'huile, ou tout au moins une œuvre affreusement repeinte, et l'on y attribue à Luini un

dessin au crayon sur papier bleuté, tête de femme tournée à droite, qui autorise tous les doutes.

Enïin, pour quitter Léonard et l'écarter de Luini, où sont dans Fart et dans la vie de Bernardino Luini, les inquiétudes sans trêve, les échappées prodigieuses du Vinci, dans toutes les sphères de l'activité humaine ? Pour l'infatig-able artisan, rien de tout cela n'existe. Luini, si novateur dans ses procédés, c'est, pour la manière de vivre, un de ces vieux maîtres qui conservent en Lombardie la même tradition que les anciens de Florence; on a sa (( boutique » de peintre, ^di bottega, ou bien l'on va dans les cliâteaux, dans les églises, avec son attirail et ses acolytes, et l'on travaille en conscience, du lever au coucher du jour.

Luini sent, avec son instinct d'artiste, qu'il est doué pour voir la nature et la peindre sous l'aspect de la fresque, par l'intuition rapide d'une vie colorée, ardente : il fait des fresques sans relâche.

La Bible, l'Ancien Testament et le Nouveau Testament, la Vie des Saints (à peine un peu de mythologie païenne tout au début), toutes ces histoires lui sont présentes sous leur forme éternelle; c'est-à-dire qu'elles existent vraiment pour lui, et de son temps, et sous les apparences mêmes des êtres qu'il voit vivre. Ce sont ses lils, ce sont les femmes dont le charme l'a troublé ou transporté, qui forment le peuple de ses fictions ; ce sont les enfants qu'il caresse ou les vieillards dont il partage la promenade et la causerie; ce sont, à Lugano, les fdles de Campione ou de

Maroggia, qui, durant la composition, reviennent passer dans son rêve; si peu variées au fond, et tellement diverses dans les apparences que leur imprime ce fort génie, les créatures qui s'achèvent et deviennent éternelles en apparaissant à l'esprit du peintre, renaissent et se multiplient dans ses figures idéales.

Comme l'époque est troublée par les pestes et par les guerres, Bernardino se réfugie là ou l'on peut peindre sans être menacé, pestiféré, chassé ; tout ce qui pourrait déranger sa tâche, il aura soin de l'écarter, par des violences s'il le faut, par le meurtre et la fuite. Il aime les cloîtres, qui lui assurent le repos de l'existence, les églises, dont les murailles neuves sont un champ vaste et libre pour la pompe joyeuse des scènes imaginaires, les moines, chez qui la vie matérielle est toujours prête, et qui obligeraient l'artiste à se servir d'eux, s'il avait la moindre envie de refuser des offices aussi commodes. Les moines payent assez mal, mais ils logent, ils protègent, ils nourrissent. Les matériaux mêmes sont préparés souvent par eux. Vivre en un monastère, avec la liberté de travailler, n'est-ce pas le mieux pour un bon ouvrier d'art ?

Bernardino Luini a des fils ; ils seront ouvriers avec et après lui. Seulement, il y a une chose qu'il ne peut leur enseigner : c'est le génie. Ils seront célèbres d'autant plus vite, et ils vivront plus heureux que lui.

Car il est un esprit subtil, et son regard le dit; il a l'âme inquiète, ce qu'on entrevoit de sa vie le prouve. Les hommes venus après lui ne l'aiment guère, ils saluent

cepeiulani un poète dans ce peintre ; il fait des vers, qui s(î perdirent, et il raisonne. Aussi Lomazzo, mal instruit sur l'antiquitë, mais d'autant plus fier de parler à l'antique, le rang-e parmi « les g-rands peintres g-ymnosophistes », avec Michel-Ange, avec Gaudenzio Ferrari et le Bronzino. Vasari vante « sa courtoisie et son amour pour son métier ». Les quelques mots venus de lui, grâce aux miettes de l'histoire, se rapportent à ce métier tant aimé et si longuement : « Ainsi qu'au temps de nos pères, Bernardino Lovini souloyt dire, aussy luy, qu'un peintre sans perspectifve, c'estoit autant comme un docteur sans grammaire. » Sa vie incertaine et troublée, au dehors, comme le temps même oii il la vécut, harmonieuse et siire au dedans comme l'œuvre majestueuse dont elle fut le prétexte, sa vie de peintre et d'homme apparaît seulement par les dates inscrites sur ses ouvrages et par les figures de ses fresques. N'est-ce pas assez? N'est-ce pas même, pour un artiste de génie, la vraie manière, la plus forte et la plus hère, de survivre (1)?

(1) Los développements d'ordre purement scientifique et les références bibliographiques, quon ne saurait donner ici, se trouvent dans les articles publiés par la Gazette des Beaux-Arts, 3e période, t. XXlt, p. 89-107, 306-319; t. XXIII, p. 25-38, 229-243 et L XXX, p. 189-194 (années 1899, 1900 et 1903).

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