‹ LuiniChapitre 9 sur 10 · SAINTE CÉCILE ET SAINTE URSULE · texte numérisé non relu

SAINTE CÉCILE ET SAINTE URSULE

(Monastère Majeur à Milan.)

l'arcade qui est en face de la porte. En arrière du Crucifié, sur une hauteur de sept mètres, après les personnages du premier plan, et surélevés par une banquette de terrain où s'érigent deux colonnades, ce sont, à la gauche des spectateurs, les épisodes de la vie militante, le Couronnement d'épines et Jésus tombant sous la croix; à la droite, la vie triomphante, la Mise au tombeau et le Christ apparaissant à saint Thomas. Tout au fond, à droite, l'Ascension du Christ, et sur la gauche, le Jardin des Oliviers. Saint Sébastien et saint Roch, entre trois arcades ouvertes au-dessous de la grande fresque, se dressent parmi des prophètes et des inscriptions.

Tout de suite, au premier coup d'oeil, dans cet ouvrage colossal, la vie apparaît, les figures semblent animées, prises là, sur la plage, dans les ruelles aux lourdes voûtes ; un bourreau, pesant rustre, glabre et frisé, quelque boucher suisse-allemand avec sa veste d'indienne tuyautée; au pied de la croix, à gauche, les fonctionnaires sérieux, syndics de bourgade tout pénétrés d'attention oiseuse, aisément criminelle. A l'extrémité de la fresque, une femme drapée, du plus grand style, tient un enfant sur ses bras et en attire un autre contre elle avec un geste fier ; son chien esta ses pieds, un gros barbet de montagne, blanc et touffu.

Dans un crépuscule de tons qui semble pris aux chatoiements des tourterelles, aux couleurs du ciel après que le soleil s'est abîmé, les soirs d'été, derrière les montagnes rudes, éblouissant le Ceresio, le groupe des Saintes femmes se lève, entourant la Vierge Marie ; et l'ensorcellement

émane de cette fresque, un charme qui captive, et ramène sans relâche dans cette éghse ; la Yierg"e,émaciée etcomme effacée par une douleur dont aucune autre douleur n'approche, cette femme qui voit mourir son fds.^ cette sainte qui voit expirer son Dieu, tandis qu'elle s'évanouit, elle a derrière elle une petite femme pale, aux lourds cheveux blonds, et du plus pur style antique, à demi cachée par le voile vert bleu qui fait un Jinceul de cendre à la mère de Jésus-Christ, Jamais un être qui défaille sous les tortures dé la vie, de Texécrable vie humaine^ ne fut peint avec la puissance d'amour meurtri, de mal suprême, que.Bernardino Luini sut répandre sur ce visage de Notre-Dame des Douleurs, Ah! ce maître du sourire est aussi le maître de la tristesse, il sait l'ing-énuité diyine des sentiments souverains, et les gestes, et les figures des créatures trop frappées et d'une passion trop profonde pour être autre chose que vraies. Les tresses blondes de la femme qui est derrière la Vierge, il les prend à ses paysannes du Tessin. Deux cariatides, superbes sœurs de la femme qui s'entoure de ses enfants, étendent comme un lit de leurs draperies autour de la Vierge, qu'elles protègent,

Une piété, une pitié, sans limites, ces deux mots que l'Italien confond presque en un seul, resplendissent dans cette couronne de femmes. Les nobles draperies se mêlent, douces à voir, si fraîches depuis l'an 1529; ceux-là même qui accusaient Luini de peindre (( grossièrement » le mettaient au rang des maîtres en l'art de draper.

La tête de la femme qui soutient le bras de la Sainte-

LUINI. loi

Vierge se détache sur la croix du Bon Larron ; et le n^g^ard monte naturellement jusqu'à ce martyr dont une résignation poij^nante incline la tète, pendant que hi Mauvais Lar-* ron, Caïn crucilié, conserve sa révolte de corps et d'ànui et contourne ses membres en g^estes rebelles. Le Christ est calme, et l'expression se trouve graduée sans recherche, sans emphase. Un tendre vol d'anges entourer la croix de ses chairs blondes, de ses tètes blondes, fluides comme une auréole. Et, symbole de la brutalité romaine, signe des sol-J dats et des juges, l'étendard se dresse au-dessous avec la devise S P Q R. C'est dans ce groupe que Ton trouve, à cheval, le centurion qui partageait avec le Christ l'admiration arrachée à Jean-Paul Lomazzo.

Luini montre dans cette fresque comment se compo-* saient ses types principaux, avec quelles secrètes épreuves et quelle série d'essais t la tète de saint Jean, si chaude et pathétique, l'une des premières où s'attache le contempla^ teur qui s'éprend de cette œuvre, les traits s'en trouvent esquissés par deux fois, dans les visages de compassion^ perdus au milieu des autres groupes; et ces satellites, qui sont la chenille d'un type divin, ce sont deux goujats, affai-» rés au supplice, mais ce sont aussi les seuls, entre tous ces hommes de sang, qui lèvent la tète vers Jésus. •

La figure vraiment subhme, c'est sainte Madeleine. De toutes ces âmes muettes, c'est elle qui touche le plus. « Elle fut, disait la Légende Dorée, auprès de la croix, lors de la Passion. » Elle est tout près, aux pieds du Christ, en face du gibet^ sa chevelure ruisselant d'un voile que rattache

une bandelette, mais qui est repoussé, crevë par ses cheveux triomphants ; ceci relègue au rang des coiffures banales tout ce que d'autres maîtres ont posé sur des fronts quelconques. La magnifique créature est vraiment cette « Marie- Madeleine de race très noble, châtelaine de Madalon, descendante des anciens rois ». Ses grandes mains — car Bernardino Luini comprendra beauté des mains fortes, comme celle des larges bouches et des faces puissantes, — ses mains d'un robuste dessin sont éployées comme deux ailes ; elle s'est vouée à celui que l'Église catholique lui fait nommer le Dieu de son salut, Deus salutis ?neae!

Sur la pierre oii est plantée la croix, un personnage, dont la tête est plus petite que la main de sainte Marie- Madeleine, un adolescent, un petit génie, est placé, frère du Saint Jean, et, plus encore, du Bacchus si chers à Léonard de Vinci. Au bas de la croix, au centre du drame chrétien, Bernardino Luini pose, entre la Marie-Madeleine et le crâne symbolique en croix sur des os, cette image de la Renaissance, un jeune satyre païen.

Les deux saints qui sont figurés au-dessous de la grande fresque font voir, dans le Saint Sébastien, la science et l'amour du nu, si rarement mis en œuvre par Luini, et, dans le Saint Roch, l'autre extrême, toute la concentration de la vie et de la pensée dans un visage. Dans le Saint Sébastien, outre le beau corps vainqueur du supplice, Luini se plaisait à peindre, de même que dans le Saint Jean, cette forme fière du menton chez un être humain jeune, imberbe, mtisculeux, lorsque la tête se relève pour regarder au ciel,

et que le triangle superbe du maxillaire se dessine dans la chair robuste. Dans le mystérieux Saint Roch, à l'intense mélancolie, ravagé par tous les fléaux, on prétend reconnaître le portrait même de Luini, jeune encore, et pressé par l'existence difficile : les boucles des cheveux retombent sur un front large et obstiné, l'œil est aigu, la face maigre ; une lèvre énergique se dessine sous la courte barbe frisée.

Est-ce là vraiment le jeune Bernardino Luini, le fugitif de la Pelucca, dont le vieux Luini se serait ressouvenu, dans une étape de son âge mûr, auprès du monastère qui enferma Laura Pelucchi, religieuse du même ordre franciscain dont les moines employaient le peintre ? Ne dit-on pas aussi, dans ce pays, que Luini fixa l'image de Laura Pelucchi dans la Sainte Vierge avec r Enfant Jésus et saint Jean, qu'il peignit pour le cloître, et qui se trouve maintenant dans l'église ?

Cette Madone figurait à la place qu'occupe aujourd'hui, dans Fhôtel du Parc, une lunette à jour, percée au-dessus de la porte qui conduisait du cloître au réfectoire, avant que le monastère fût déshonoré par l'auberge. Elle est datée <( BERNARDINO LVINO MDXXX ». Quant à la grande fresque, elle porte, auprès de la main qu'élève le Saint Roch, le millésime MDXXVIIII ; et elle fut payée à Luini la somme de deux cent quarante-quatre livres impériales et huit sous ; elle a près de cent mètres carrés, elle renferme un monde de personnages. Voici les comptes, que j'imprime en français pour la première fois, je pense : « L'an 1529, au mois

dé juillet, Dom Baptiste de Somazo a compte à maître Ber^ nardino de Luyno, 'peintre, pour prix de sa Passion, peinte dans ladite église, £ P6. — Ytem, en décembre, donné £ 23. — Le 18 juin 1330, Dom Hélias Broclii a compté à M. Bernardino de Luyno, peintre, £ 84, 4 sols. — Le 19 juin 1330, donne à M. Bernardino de Luyno, pour un grand habit, £ 70, 4 sols. — It. Fan 1333, par Domi^ nique-André Pochobello, compté à M. B. de L., peintre^ pour solde complet de l'œuvre de la Passion, £ 30. — Total : £ 244 et 8 sols impériaux. » Ainsi, le paiement fut fait en quatre années. Bernardino Luini était approvisionné par les moines. D'après les conventions ordinaires, ils lui fournissaient tout ce qui était nécessaire à ses fresques, et tous les frais de la peinture étaient à leur charge. Il achetait seulement, parleur intermédiaire, ses vêtements et ce qui suffisait pour son entretien. Aussi, durant toute sa vie^ il hanta de préférence ces calmes et commodes asiles deS monastèrèsj II y trouvait, au milieu d'une indifférence très nécessaire au travail de l'artiste, l'allégement de tout souci matériel. En outre, la peste ou la guerre lui faisaient recher^ cher ces refuges, dans, un siècle si terrible pour la Lombardie. Ne voit-on pas, à Sainte-Marie-des-Anges, une fresque votive contre la peste ? Et partout, dans les églises ou les musées, il reste d'innombrables Saint Roch, des Saint Sébastien ; or, selon les « prescheurs » du temps, « la peste vient de saint Sébastien » et saint Roch en guérit. Alors si la légende est vraie, voici dans ce saint qui montre le ciel^ dans ce pestiféré dont la jambe étale un bubon,

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le portrait du jeune peintre à la vie bohémienne que fut Bernardino Luini ; ensuite, là-haut, sous le casque du centurion, voici l'homme fait, le peintre devenu célèbre, marié peut-être, en tout cas père de trois fils ; il a la barbe pleine, et le visage plus sévère. Quant au vieillard, c'est l'apôtre, c'est le saint aux yeux subtils, le docteur de l'antique loi, avec sa lèvre rasée, sur une barbe floconneuse ; toutes les œuvres capitales de Luini l'ont montré. Il est permis de croire que Luini voulut se peindre, à Lugano, sous la forme triple de sa jeunesse, de son âge viril, et de la vieillesse où il était alors entré ; mais on pourrait supposer aussi, puisque l'on nous assure que ses trois fds lui ressemblaient si fort, qu'il a simplement pris autour de lui ces modèles familiers, dont cette idée assez naturelle explique à la fois les intimes ressemblances et les différences légères.

Disparaissant dans cette gloire de la grande fresque, il y a ici la Madone dont j'ai parlé, une Cène des Apôtres et, dit-on, un Ecce homo^ toutes œuvres secondaires. Dans la Cène, la tête d'un vieillard intéresse, et aussi le geste du Saint Jean; le vieillard, c'est toujours celui que l'on croit être Luini, et saint Jean séduit le regard, par cette attitude qu'il a pour incliner sa tête sur « la poitrine du Pontife miséricordieux, cette poitrine lumineuse et douce où dormit Jean le Bien-Aimé ». On a travaillé au dégagement d'une chapelle, et ce serait encore pour découvrir un Luini ; mais la médiocre valeur de VEcce homo, tout au plus vraisemblable pour Aurelio Luini, rend plus

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que douteuse la valeur des autres trouvailles dans cette église. ,

11 y a mieux, à Lugano. Dans Fancienne maison Vedani, possédée en 1896 par M. Guidi, je trouvais un frag^ment de fresque admirable ; ce Luini subsistait nag"uère, assez abîmé par le temps, dans une ancienne écurie, qui servait jadis aux moines comme chapelle ou comme parloir; car^ Cette maison Guidl fut, elle aussi, un monastère. Le centre de la peinture, que l'on a pieusement réappliquée sur la muraille d'un salon, est bien conservé.

Entre deux anges délicats, aux figures d'adolescents modelées avec une perfection raffinée, aux longues tuniques drapées à miracle, Notre Seigneur Jésus-Christ est crucifié, la tète un peu plus inclinée que dans la grande Passion de l'église Sainte-Marie-des-Anges, mais d'ailleurs semblable et fait assurément d'après la même, esquisse ; un des anges tient le roseau avec l'éponge dans une main, et de l'autre il montre son Dieu; le second dés anges dessine son doux profil entre la lance qui a percé le flanc du Christ, et qu'il supporte en sa main droite, et le calice, le Saint-Gràl mystique, élevé dans leâ doigts de sa main gauche pour i'ecueillir le sang de la plaie divine : il n'ose pa^ le regarder, ce sang qui coule dans le vase vermeil* Une forme indécise flotte dans la pénombre et les lézardes; c'est ce qui subsiste de la Sainte Véronique; elle tient à la main, — une main qui perce les ténèbres, — le voile où Jésus imprima sa face : à coté de l'ange au Saint-Gràl, une autre sainte, très pareille à Tune

Cliché Alinari.

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