CONCLUSION
On ne doit pas voir dans l'histoire une masse d'exemples, mais on doit y chercher nne suite de préparations.
Auguste Comte.
Cette conclusion doit comprendre nécessairement deux parties, Tune relative à la nationalité où a surgi Camoëns et l'autre se rapportant à la fonction poétique dont il fut un des grands organes au xvi® siècle.
Nous avons assisté, pour ainsi dire, à la naissance du Portugal, déterminée par la tendance au morcellement politique propre au moyen-âge, par la convergence des efforts dans la lutte contre les Arabes et par les admirables dictatures royales qui dirigèrent la consolidation de son indépendance. Puis, nous avons vu cette petite nationalité, une fois constituée, prendre le rôle d'exploratrice de la surface terrestre et ouvrir Tère des grandes
navigations qui aboutissent d'un côté à la découverte de Colomb et de Tautre aux voyages de Gama et de Magellan. De ce développement maritime il est résulté Textension de la famille occidentale sur toute la terre et l'institution des rapports universels, sous l'impulsion de l'activité industrielle. Ce n*est pas tout : Albuquerque fonde un nouvel empire aux dépens delà puissance musulmane et le Portugal contribue ainsi à délivrer l'Europe occidentale d'une menace perpétuelle. Telle fut l'œuvre de ce petit peuple, tels sont ses titres à la reconnaissance universelle.
Nous assistons ainsi à ce curieux phénomène de la formation et du développement d'une nation à part, en dehors de toute variété ethnographique, distincte du reste de l'Espagne, à la formation, en un mot, de ce que M. Laffîtte a appelé une race sociologique.
Tout en conservant des caractères communs avec la population espagnole, les Portugais, par une suite de modifications politiques et sociales, arrivèrent à un état complet de différentiation nationale. Non seulement le nouveau noyau devint politiquement autonome, mais des traditions locales et distinctes prirent naissance, et une nouvelle langue se développa dans ce coin de la Péninsule.
Le Portugal acheva de se caractériser lorsque tous les éléments qui avaient concouru à sa naissance, furent rendus convergents et homogènes par le sentiment d'une fonction générale distincte. Dès lors, il fut impossible, soit par la violence, soit par la persuasion, de le réincorporer à la monarchie espagnole dont il était sorti.
Ce fait indestructible ilfaut Taccepter comme un des résultats fondamentaux de révolution ibérique et comme un cas anticipé de Tavenir normal où les grandes nationalités actuelles, pour obéir aux besoins d*un régime industriel et pacifique, se résoudront en un certain nombre de petites patries qui se suffiront à ellesmêmes, comme le Portugal, la Hollande, la Suisse et la Belgique.
C'est dire combien le Positivisme est opposé à toute vaine utopie d'incorporation, qu'elle s'appelle union ibérique ou autre. Il n'y a de lien général que le lien spirituel, lui seul peut faire converger des unités distinctes ; le groupement temporel est, au contraire, local et spécial par sa nature, il s'adresse à des intérêts réunis sur une portion déterminée de la planète, son action ne peut dépasser ces limites. Une doctrine universelle, commune, gé; nérale, reliant toutes les diversités nationales;
des gouvernements temporels, locaux et distincts dirigeant chaque patrie, voilà la solution de l'avenir vers lequel nous marchons.
Il est donc à la fois rétrograde et anarchique de vouloir nous proposer Tunion politique d'éléments dont toute l'évolution a eu justement pour résultat de les distinguer de plus en plus : anarchique, car ces tentatives peuvent provoquer des collisions formidables en excitant les convoitises des forts aux dépens des faibles ; rétrograde, car on nous propose simplement de retourner en arrière et de nous replacer au point de départ de chaque évolution nationale.
Il y a par conséquent dans l'histoire de l'élément portugais deux grands faits à retenir. D'un côté, la participation à l'œuvre générale de l'Occident par les grandes navigations qui nous donnent la connaissance pratique de notre planète où s'accompliront les destinées de notre espèce. D'un autre côté, la formation d'une diversité nationale complétant la division du travail sociologique et annonçant l'état normal de l'Humanité.
Mais la participation du Portugal au mouvement général de l'Occident ne se borne pas au développement maritime, il est un des éléments nécessaires de l'évolution poétique pen-
dant la longue transition moderne. Gamoëns représente le maximum de ce concours à l'élaboration commune et à ce titre il est un des grands organes de la fonction poétique telle qu'elle résulte de la situation historique. Or, l'exercice de ce ministère dans une époque troublée entraîne de toute nécessité des inconvénients propres à la nature de la crise sociale.
On peut voir, en effet, chez le poète portugais les symptômes de cette grave aberration si magistralement analysée par Auguste Comte (1), et d'après laquelle on tendrait à faire de l'art le régulateur de la société. Méconnaissant la vraie destination de l'art qui consiste à embellir la vie humaine pour l'améliorer, les artistes, et surtout les poètes, furent conduits, d'après la dissolution graduelle des principes sociaux, à la vicieuse prétention de vouloir diriger la société. Les cinq siècles que dure la phase négative n'ont fait que développer ces aspirations, qui ont finalement pris, suivant quelques exemples modernes, la forme maladive d'un délire
(1) Voir le Discours sur l* ensemble du Positivisme, dans le tome I«' du Système de politique positive, p. 277 et suiv.
orgueilleux. Et à mesure que la situation so. ciale est devenue de moins en moins favorable à la production des grands génies esthétiques, on a vu surgir à leur place une foule d'esprits incomplets dont le seul mérite consiste dans une facilité abusive à tout exprimer. Ces purs littérateurs trouvèrent nécessairement dans les besoins de propagande négative du siècle dernier, une base pour leur anormale prépondérance qui, à Tavènement de la grande crise révolutionnaire, leur procura un ascendant politique qui dure encore, grâce au journalisme et au régime parlementaire.
Nous avons été ainsi conduits « à la honteuse domination, non moins funeste à Tart qu'à la philosophie et à la morale, des influences évidemment vouées à la subaltemité sociale ».
Cette aberration fait surtout des ravages dans nos populations méridionales, où le prestige accordé toujours à l'imagination favorise les déplorables prétentions politiques des purs rhéteurs. Ce malheureux état de choses durera tant qu'une nouvelle systématisation religieuse ne viendra régler toutes les forces sociales et assigner à chacune d'elles sa destination normale.
Cultivées d*abord par les théocraties, les facultés esthétiques, comme les autres forces
sociales, durent s'en détacher et poursuivre leur progrès en dehors de ces tentatives prématurées de systématisation de Tordre humain. L'antiquité gréco-romaine, le moyen âge et la transition moderne eurent pour résultat le libre développement de toutes ces forces. L'art eut une très grande part dans cette suite de préparations et s'il ne put, excepté dans la Grèce, retrouver un régime favorable à son plein essor, par suite de l'instabilité de l'ébauche du moyen âge et des éléments contradictoires des temps modernes, il ne cessa d'entretenir et d'exercer notre puissance esthétique. Ce caractère de l'art transitoire se manifeste surtout dans l'ensemble des compositions qui se rattachent au mouvement poétique auquel appartient Gamoëns. D'après la remarque d'Auguste Comte, tout cet ensemble de productions admirables, depuis Dante jusqu'à Walter Scott, n'a surtout servi qu'à démontrer que l'Humanité n'a rien perdu de sa puissance esthétique. On peut ainsi voir clair dans l'histoire de l'art et expliquer Tavortement final de toutes ces œuvres, écloses au milieu d'une situation anarchique, qui a placé* l'artiste sous l'influence de courants divers et contradictoires.
C'est à l'avenir qu'est réservée, sousl'impul-
sion d'une doctrine universelle, — dont Tavènement n'est lui-même que le résultat de toute l'évolution humaine, — la réalisation de cette harmonie intime entre l'artiste et le public qui permettra alors la production d'oeuvres incomparables. L'art retournera à sa source religieuse et trouvera dans un nouveau culte les conditions de sa destination normale :
idéaliser et stimuler. Alors aussi on saura comprendre la valeur méconnue par nos préjugés scientifiques, de ces populations qui, comme l'Espagne et le Portugal, ont cultivé essentiellement le sentiment et l'imagination.
Tout concourt donc à nous démontrer la nécessité et l'opportunité de l'avènement d'une nouvelle religion : tout le passé, scientifique, actif et esthétique, ne se présente à nos yeux que comme une longue préparation faite de transitions souvent douloureuses, pour arriver à cet état final où tous les aspects de notre nature, sentiment, intelligence et activité, longtemps déchirés par des luttes intestines, se trouveront définitivement harmonisés sous une nouvelle unité religieuse.
Il avait bien pressenti le résultat du long enfantement des siècles, le grand penseur catholique moderne, quand il disait : Tout an-
nonce je ne sais quelle grande synthèse vers laquelle nous marchons.
Plus heureux que lui, nous savons que cette synthèse existe déjà, et qu'elle n'attend que le dévouement des hommes de bonne volonté pour laisser après nous sur cette terre une société meilleure et faire succéder des temps plus calmes aux orages révolutionnaires de notre époque.