TROISIEME PARTIE
En rappelant dans la première partie de ce travail les invasions diverses que TEspagne et le Portugal eurent à subir, depuis celles des peuples appelés primitifs jusqu'à la conquête arabe, nous avons fait observer que Tinfluence des Romains sur ce sol où ils avaient implanté, avec leur civilisation, leur langue et leurs mœurs, s'était si bien maintenue, que les invasions postérieures et la conquête arabe elle-même ne purent finalement changer le fond latin de cette civilisation.
. Les conséquences de ce phénomène vont apparfidtre dans Tessor esthétique de la Péninsule.
Gomme tout le monde le sait aujourd'hui, les langues appelées romanes, c'est-à-dire l'italien, le français, le provençal, l'espagnol, le valaque et le portugais, avec leurs innombrables dialectes, se formèrent de la corruption de la langue latine imposée par les Romains aux populations qu'ils avaient vaincues.
Toutes ont lenr source dans le latin, non pas dans le latin classique parlé par les écrivains et les orateurs de Rome, mais dans le langage populaire, altéré successivement et dans la prononciation et dans la construction grammaticale. Les contacts des vainqueurs avec tant de peuples divers, l'enrôlement d'étrangers dans les légions romaines et les longues stations de celles-ci dans les pays conquis, durent naturellement hâter cette corruption spontanée du latin. Plus tard le démembrement politique de Tempire et les contacts germaniques déterminèrent finalement la formation des langues nouvelles, qui apparurent (lès lors avec leurs caractères propres, bien qu'elles dussent encore subir une longue préparation avant de devenir des instruments suffisamment flexibles et usuels. Ces langues, tout en conservant pour base la langue populaire, ou latin barbare, auquel se mêlait quelque peu de grec, empruntèrent beaucoup aux dialectes gothiques ou germaniques et très peu aux idiomes primitifs des pays conquis par les Romains (1). Néanmoins, il faut remarquer de
(1) Olez, Grammaire des langues romanes j Z* édition, traduit de Tallemand, par Auguste Brachet, Gaston Paris et A Morel-Fatio (t. !•', p. 65 et 66).
suite que, malgré le nombre considérable d'éléments germaniques introduits dans leur vocabulaire, les nouvelles langues surmontèrent à peu près complètement l'influence de la grammaire allemande (1).
Appliquons ces principes à Thistoire des langues de la Péninsule ibérique, le seul cas qui nous intéresse ici directement.
Du mélange du latin populaire avec les langues des conquérants antérieurs ou postérieurs à la domination romaine sont sortis les divers dialectes que Ton parle dans cette région, et que Ton peut réduire à trois groupes principaux : 1* le catalan, qui se subdivise en valencien et majorquin et qui se développe sous rinfluence provençale ; 2° le castillan^ appelé ainsi du nom de la province (Gastille) où il prédomina d'abord, mais qu'on désigne aujourd'hui généralement par espagnol; 3° le galicien y auquel appartiennent le bable, très peu répandu, le galicien proprement dit et le portugais (2). Il y eut donc, avant l'unification de l'Espagne d'un côté, et la formation du Portugal de l'autre, plusieurs dialectes espa-
(1) Diez {foc: cit.), t {•', p. 65.
(2) Théophile Braga, introd. au Cancioneiro da Vaticana (Lisboa, 1878)^ p. XX.
gnols, se rattachant à différents développements littéraires. Le catalan et les dialectes voisins se développèrent sons Fimpulsion provençale et en devinrent comme un rameau audelà des Pyrénées ; le castillan, plus original dans son essor, n'obtint que très tard la prépondérance qu'il a acquise depuis ; quant au galicien, après une culture poétique assez générale, il resta stationnaire dans la province où il prit naissance, mais son extension dans la nouvelle nationalité, fondée au sud du Minho, donna naissance au portugais.
Il paraît certain, d'après le témoignage du marquis de Santillane, confirmé par les Cancioneiros de Fépoque correspondante, que pendant longtemps la langue poétique dont on se servit en Espagne fut le galicien ou portugais (1). Il semble que ce dialecte dut rem
(1) Voici ce qu'écrivait le marquis de Santillanne : « Il n'y a pas longtemps que tous les diseurs et troubadours de ce pays, fussent- ils Castillans^ Andalous ou de VEstremadure, composaient leurs œuvres en langue galicienne ou portugaise. » Ticknor, dans son Hist, de la Littérature espagnole, met en doute cette assertion du marquis, se fondant sur un aveu du galicien Sarmiento; mais, comme It fait justement remarquer M. T. Braga {toc. cit.), la publication da cancioneiro portugais du Vatican confirme parfaitement ce témoignage, car les poésies contenues dans ce recueil, quoique appartenant à des troubadours de
plir vis-à-vis des autres idiomes de la Péninsule, le même rôle que le poitevin envers le sud et le nord de la France : une langue intermédiaire qui servait aux rapports mutuels (1). Quoi qu'il en soit, à partir du xii* siècle, le castillan et le portugais eurent une culture séparée, et leurs tendances distinctes commencèrent à s'accuser dans leur développement esthétique. C'est de cette époque que date le poème du Cid^ qui, comme la CAanson de RoUmd^onT la France, est restée la seule grande composition épique des Espagnols.
La formation de la langue portugaise coïncide donc avec la séparation politique du comté qui, donné au prince Henri, devint plus tard le Portugal. Trompé par la ressemblance des deux langues, on a longtemps répété à l'étranger, surtout en France, que le portugais n'était qu'une corruption de l'espagnol. Aujourd'hui, grâce au développement qu'a pris l'étude des langues romanes, personne ne
toutes les provinces de l'Espagne, sont toutes composées en galicien-portugais. Les célèbres Cantigas du roi Alphonse X, de Gastille, surnommé le Sage, sont écrites aussi dans ce dialecte.
(1) D'après Leroux de Lincy et de Roisin, cités par M. Braga.
là
commet plas cette erreur grossière. L'orîgi* nalité de la langae portugaise est bien constatée par d'importants caractères grammaticaux (I). Du reste, il suffirait de remonter historiquement, conmie nous l'avons fait, jusqu'à Tépoque où les deux langues se sont formées, pour se convaincre qu'elles prirent naissance dans des provinces différentes et se développèrent d'une façon à peu près parallèle, sans qu'il soit possible d'établir entre elles une filiation quelconque. S'il n'est question que de ressemblance, on peut, en effet, comparer les deux langues, et dire avec Sismondi que le portugais est un espagnol adouci et contracté. Ce dernier caractère le rapproche du français, où ce travail de contraction a été poussé plus loin qu'ailleurs ; la douceur, jointe aux formes plus latines, le classe plus près de l'italien (2), la plus douce et la plus latine des langues romanes. Faisant allusion à ce caractère éminemment latin du portugais, Gamoêns nous montre dans son
(1) Diez (/oc. cit.), p. 90.
(2) « Delius (Romanische Sprachfamilie, p. 31) fait la remarque digne d'attention qae le portugais dans son ensemble s'est conservé avec une forme plus archaïque que l'espagnol » (note de Diez}.
poème Vénus protégeant les Portugais qui lui rappellent ses Romains aimés, jusque dans leur langue^ a qui, sauf quelque corruption, lui semblait latine (1) ».
Quant à la douceur, qu*il me suffise de citer rhommage que Cervantes lui a rendu dans une de ses Nouvelles^ disant que sous ce rapport on ne pouvait lui comparer que le dialecte de Valence.
Voyons maintenant quel a été dans le vocabulaire de la langue portugaise rapport des idiomes propres aux divers envahisseurs de la Péninsule. La domination plus ou moins longue de tant de peuples différents en Espagne devait naturellement fournir de nombreux éléments étrangers à ses deux langues principales. Ceci explique, comme Ta remarqué Diez , leur richesse et en même temps les difficultés étymologiques qu'elles présentent. Cependant il y a lieu de remarquer que ces différentes influences se font inégalement sentir dans les deux langues. Ainsi les mots basques, d'ailleurs entrés petit nombre, abondent beaucoup moins dans le portugais que dans l'espagnol ; en revanche, le nombre des mots d'origine française est beaucoup plus
(1) Les LusiadeSf chant I«r, st 23.
considérable dans la première, ce qui s'explique aisément si Ton se souvient que le fondateur de la maison royale du Portugal fut un prince français, qui emmena à sa suite et établit auprès de lui un grand nombre de ses compatriotes. Cette influence augmente encore plus tard lors du passage des flottes chargées de croisés français, en route pour la Palestine, lesquels acceptèrent d'aider les premiers rois contre les Maures (c'était toujours combattre les infidèles) et qui se fixèrent ensuite dans le pays (1). Plus tard, cette action française ne se borna pas seulement au vocabulaire de la langue, mais se fit sentir d'une manière toute particulière dans le développement littéraire.
L'influence germanique n'a pas été moins remarquable. Nous avons vu que l'Espagne fut envahie par diverses peuplades barbares dont la dernière, les Visigoths, étendirent leur domination sur toute la Péninsule. Ces contacts primordiaux, joints au fait antérieur et spontané de la corruption populaire du
(1) Duarte Nanes de Li&o, dans son livre sur Torigine de la langue portugaise {Origem da Lingoa portuguezQf petit iQ-4o, Lieboa, 1606, p. 72) est le premier, je crois, qui a donné une liste, assez longue, des mots portugais d'origine française.
latin, aidèrent puissamment au dédoublement des dialectes romans. Tant que les envahisseurs ne furent pas complètement mélangés et perdus dans la masse de la population romanisée, les deux langues, celle des conquérants et celle des vaincus, vécurent Tune à côté de l'autre . Mais finalement, d'après le phénomène que nous avons déjà signalé, les vainqueurs furent assimilés par le peuple conquis et perdirent jusqu'à leur langue, dont il ne resta qu'un certain nombre de vocables qui enrichirent l'idiome populaire. De toutes les langues romanes, si l'on en excepte le valaque, le castillan et le portugais sont celles qui ont le moins emprunté à cette source étrangère (1). Et comme il était facile de le prévoir, ce sont surtout les termes concernant la guerre et ce qui s'y rapporte que la population soumise introduisit dans les nouveaux dialectes. Mais, nous le répétons, ces emprunts faits au vocabulaire germanique n'eurent aucune influence sur l'organisme même des nouvelles langues, dont le fond resta toujours latin.
(1) Diaprés Diez, où je prends tous ces renseignements, les langues romanes du sud-ouest n'ont guère qu'une cinquantaine de mots allemands {loc, cit,y t. 1", p. 60).
L'influeace des Arabes fut de beaucoup la plus importante. On peut dire que la population espagnole, tout en conservant les vieilles influences latines, qui font d'elle une population avant tout occidentale, n'a pris définitivement son caractère propre qu'au contact prolongé de la civilisation arabe.
Cette lutte des deux monothéismes produisit un peuple profondément original et qu'heureusement l'anarchie moderne n'a pu encore entamer sérieusement.
Quand les Arabes envahirent l'Espagne, les populations chrétiennes, nous ne l'avons pas oublié, conservèrent leur langue et leur religion, grâce à l'admirable tolérance des mahométans, longtemps méconnue par les historiens cathoUques. Mais la supériorité de la civilisation arabe ne se montra pas impunément dans sa nouvelle conquête. La haine religieuse n'empêcha pas les vaincus d'imiter les mœurs, l'habillement des musulmans et même d'adopter, plus facilement qu'on ne le croit, la langue arabe. Ceux qui subirent ainsi cette transformation furent appelés musarabes qui veut dire imitateurs de l'arabe (1). Les
(1) D'après Gayangos, cité par Ticknor {loc, cit., l. IV, note, p. 182).
preuves abondent de l'extension que prit la langue arabe parmi les chrétiens. C'est ainsi que Jean, évéque de Séville, se vit dans la nécessité de traduire l'Evangile en arabe, parce que ses diocésains ne savaient plus lire dans une autre langue (1). Cet état des choses se prolongea même après les progrès croissants des rois chrétiens, à tel point que l'on voit encore les monnaies frappées pendant les règnes d'Alphonse VI et d'Alphonse VIII pleines d'inscriptions arabes (2). Quand Alphonse X, le Sage, créa des écoles publiques à Séville (1252), à côté de l'enseignement de la langue latine, il établit des chaires pour l'arabe, ce qui prouve qu'une partie de la population le parlait encore (3). Tous ces faits et bien d'autres démontrent clairement l'extension que prit la langue arabe dans les habitudes de la population conquise. Ce phénomène devait naturellement réagir d'une manière puissante sur le vocabulaire des nouveaux dialectes, qui s'enrichirent, en effet, d'un grand nombre de mots empruntés à l'arabe. Presque
(1) Voyez Ticknor (loc. cit.).
(2) Idem.
(3) Idem.
tous désignent des idées scientifiques, relatives à la médecine, aux mathématiques, à Tastronomie, à la musique ; beaucoup concernent les métiers, les professions et fonctions publiques ; d'autres indiquent les poids et les mesures, un petit nombre a rapport à la guerre (1).
Ce sont ces différents apports, greffés pour ainsi dire sur le tronc latin des deux principaux dialectes de la Péninsule, qui formèrent définitivement le portugais et Fespagnol, tels que nous les connaissons aujourd'hui, mais auxquels vinrent s'ajouter encore, sous Tinfluence des imitations littéraires, beaucoup de mots
d'origine italienne, française et anglaise, sans
parler, comme nous le verrons après, de la réaction classique du xvi" siècle qui alla puiser directement dans le latin écrit un grand nombre de vocables.
Il est évident qu'ici comme pai*tout les nouvelles langues ont longtemps servi aux communications verbales avant d'être employées aux relations écrites. Durant bien des aimées, la langue latine, quoique corrompue, conserva son privilège de langue officielle servant à tous les actes de la vie publique, et sa culture, au milieu de l'oubli de plus en plus grand
(1) Diez {loc. cit, t. 1er, p. 65).
dont elle était Tobjet de la part du peuple, devint même un signe de supériorité intelleo tuelle. Ceci éclate dans le mot ladino^ qui en espagnol et en portugais veut dire homme habile^ intelligent, et qui n'est autre que latino, latin.
En ce qui concerne le portugais, ce n'est qu'à partir du xii" siiècle qu'on commence à trouver des documents écrits et c'est la littérature diplomatique qui les fournit. La plus ancienne charte composée en portugais pur est datée era 1230, c'est-à-dire 1192. On la trouve dans l'ouvrage de Riheiro (1) sur une liste des anciennes chartes portugaises.
Quant aux monuments directement littéraires, les plus anciens sont des recueils de chansons, et en première ligne il faut placer le Canctoneiro galicien du roi Alphonse X de Castille (1258-1281), qui contient plus de quatre cents cantigas en l'honneur de la sainte Vierge, inédites pour la plupart et dont il existe trois manuscrits : deux à l'Escurial et un à Tolède (2). Viennent ensuite deux autres cancioneiros, dont le plus important fut trouvé dans
(1) Observacoens para servirent de memorias ao sys" tenta da diplomatica portugueza, Lisboa, 1798.
(2) Diez {loc, cit,).
la bibliothèque du Vatican, et dont le texte, reproduit d'abord par Monnaci, a été approximativement rétabli par M. Braga dans une édition récente (1).
Les compositions contenues dans ces deux recueils appartiennent d'une manière évidente à Técole provençale. Cette influence de la littéi^ture du midi de la France sur la poésie naissante du Portugal est un des phénomènes les plus curieux à signaler. Bien longtemps avant que les troubadours fussent imités en Gastille, ils trouvèrent de fervents disciples dans le petit royaume qu'un prince français venait de fonder. CSes relations directes entre la Provence et le Portugal furent de bonne heure très intimes, mais on en est réduit à des
(1) Ces deux recueils sont : !<> Cette collection connue sous le nom de Cancioneiro da Vaticana, dont fait partie le cancioneiro du roi Dom Diniz (1279-1325), qui avait été publié déjà à part par Lopes de Moura (Paris, 1847); 2? un manascrit incomplet de la Bibliothèque d'Ajuda, imprimé sous le titre de Fragmentas de hum cancioneiro inedito na livraria do collegio dos nôtres de Lishoa (Paris, 1823). M. de Varnbagen en a donné une meilleure édition sous ce titre : Trovas e Cantares do xiv seculo (Madrid, 1849). — D'après M. Àdolpho Coelho (Introd. au Dictionnaire portugais du P. Vieira), il n'existe pas dans le langage de ces deux recueils aucune différence assez marquée pour qu'on puisse considérer Tun comme plus ancien que l'autre. Ils ne se distinguent que par le style.
conjectures et à des hypothèses pour expliquer leur origine. Les alliances de la famille royale, le long séjour d'Alphonse III en France contribuèrent probablement à consolider cette influence. On sait positivement que le roi Dom Diniz, l'un des premiers troubadours portugais, eut comme précepteur un français, Aymeric d'Ebrard. Ce roi poète déclare lui-même dans une de ses chansons : <( Je veux à la manière des Provençaux faire aujourd'hui un chant d'amour, » et, de plus, il reconnaît la suprématie du lyrisme provençal quand il s'écrie : « Aux Provençaux appartient l'art de trouver : à eux de dire ce que c'est que l'apiour. » Mais cette imitation provençale avait commencé avant Dom Diniz. On peut voir dans le recueil du Vatican un grand nombre d'essais de ce genre appartenant à des seigneurs qu'on sait avoir vécu sous le règne de son père.
Cette influence de la poésie provençale en Portugal devient surtout irrécusable lorsqu'on compare, comme l'a fait M. Baret, les textes des deux littératures. La langue portugaise elle-même présente alors une foule de tours, d'expressions qui lui sont communes avec le provençal et lui emprunte même des mots comme, par exemple, trovar, de trobar.
trouver, dans le sens de composer poétiquement (1).
On sait, du reste, que l'admirable efflorescence lyrique de la Provence rayonna dans tous les sens vers le midi de TEurope. Les chants d'amour des troubadours furent imités partout, en Italie, en Espagne, comme en Portugal^ ici plus tôt, là plus tard, mais aucnn de ses éléments méridionaux n'échappa à cette influence. Après, ce fut le tour de Tinfluence du nord de la France, dont les chants épiques trouvèrent dans la Péninsule un écho qui se prolongea longtemps par les romans de chevalerie. Les nouvelles langues s'essayèrent ainsi, pendant tout le moyen-âge, à l'idéalisation des mœurs correspondantes, mais en somme elles bégayaient encore quand le régime catholico-féodal entrait déjà en dissolution. Tous les efTorts esthétiques de cette incomparable période de l'histoire ne servirent, comme l'a remarqué Auguste Comte, qu'à
(l)Pour l'Histoire de TEcole provençale en Portugal, voir surtout Eugène Baret : Les Troubadours et leur influence sur la littérature du midi de fEurope (Z^ édit, Paris, 1867, chap. v), et Tintrodaction que M. Théophilo Braga a placée en tète de son édition critique du Cancioneiro da Vaticana (in-8<>^ Lisboa, 1878).
rélaboration des diverses langues modernes de rOccident. Quand celles-ci furent assez formées pour se prêter à une évolution poétique caractérisée, la situation historique avait changé, et Fart ne put trouver la condition capitale qui lui donne la vie : des convictions communes et des mœurs stables. Les romanceros et cancioneros de la Péninsule, le développement lyrique de la Provence, les chansons de geste du nord de la Loire, sont les documents qui nous restent de ce long enfantement : ils attestent un puissant réveil esthétique, mais un réveil arrêté au milieu de son essor par le manque de stabilité du régime correspondant. Quand on contemple de près ces ébauches charmantes d'une idéalité toute nouvelle, pleine d'originalité et de vigueur populaires, et si complètement différentes de la poésie ancienne, on est porté à donner de profonds regrets à une époque qui, par insuffisance de la doctrine générale, resta une ébauche par tous ses côtés. On ne s'en console que par la conviction que l'Humanité a enfin trouvé, après de longues et douloureuses transitions, la synthèse nouvelle qui, résumant toutes les autres, permettra le développement normal et continu de tous les aspects de notre nature.
Qu'on me permette de citer un extrait pour montrer combien la poésie du moyen-àge fut originale et éloignée des sources classiques de Fantiquité. G*est un morceau du troubadour Pierre Vidal, dont j'emprunte la traduction à Sismondi. Dans une nouvelle allégorique il dépeint ainsi un de ses personnages : a Lorsque je fus dans la campagne, dit-il, je vis arriver à moi un chevalier beau comme le jour; le chevalier, que je ne connaissais pas encore, avait les yeux doux et tendres, le nez bien fait, les dents éclatantes comme le pur argent, la bouche frsdche et riante, la taille svelte et gracieuse ; sa robe était parsemée de fleurs, et sa tète portait une couronne de roses ; son palefroi, blanc comme la neige, était marqué de diverses taches d'ébène et de pourpre; Tarçon de la selle était de jaspe, la housse de saphir et les étriers de calcédoine... Pierre Vidal, me dit-il, sachez que je suis TAmour, que cette dame se nomme Mercy, cette demoiselle Pudeur et cet écuyer Loyauté » (1).
Qu'il y a loin de cette peinture de F Amour chevaleresque à l'enfant Cupidon, fils de Vénus, déesse de la Volupté et compagne des
(1) Sismondi, De la Littérature du midi de t Europe, tome !«', 3« édit., p. 178 et 179.
Grâces et des Rires I Ce petit morceau ne suffitil pas à caractériser une époque et à montrer tout ce qu'il y avait de différence entre les éléments de la nouvelle idéalisation et ceux de l'ancienne, à laquelle cependant on revint plus tard, comme nous le verrons ci-après?
Dans la péninsule ibérique cette originalité esthétique du moyen- âge reçut un cachet local résultant de l'influence arabe. Nous avons vu combien avaient été intimes les rapports des deux populations et tout ce que la langue arabe avait fourni d'éléments au vocabulaire des nouveaux dialectes. Mais cette action n'en resta pas là. Les contacts arabes communiquèrent au peuple espagnol quelque chose de la luxuriante imagination orientale et l'antagonisme guerrier développa des deux côtés une chevalerie incomparable. L'imitation populaire adopta les chants des nouveaux conquérants et les modula au son de la guitarre, empruntée aussi aux Arabes. Cette pénétration de l'action arabe fut si grande que les chrétiens arrivèrent sans s'en douter à invoquer Allah dans l'imprécation Oxala, qui s'est conservée dans les deux langues de la Péninsule, et même- (chose plus étonnante ! ) à adorer naïvement Mahomet sous la forme d'un saint, Saint Mamede.
— ne —
Mais ici comme ailleurs et malgré ces excitations étrangères, le mouvement esthétique avorta en vertu des mêmes causes et la difficile élaboration de la langue consuma tous les efforts.
En Portugal, ce travail se prolongea jusqu'à la fin du XIV® siècle. Au siècle suivant ce fut le tour de la prose, et cela se comprend. Le moyen-âge était fini, les divers éléments qui Tavaient constitué entraient de plus en plus en conflit; la ressource tirée des luttes avec les Arabes n'existait même plus pour le Portugal, car il avait atteint déjà ses limites normales. Gomment idéaliser dans ces conditions? Sans doute la poésie ne s'arrêta pas tout d'un coup, l'impulsion provençale se prolongea encore dans des compositions qu'a réunies Garcia de Rezende, mais dont les dernières annoncent déjà le mouvement de rétrogradation vers l'antiquité et l'imitation italienne. Du reste, rien de fixe, rien d'original dans ce recueil, rien de beau même, si l'on excepte une pièce touchante relative à la mort d'Inès de Gastro et où sans nul doute Gamoëns s'est inspiré pour le célèbre morceau de son poème dans lequel il raconte cette destinée malheureuse.
Ainsi donc la poésie manquant d'aliment,
on se jeta naturellement sur la narration historique. Nous eûmes alors les chroniques de Fernam Lopes, le Froissart portugais. Azurara raconte les premières navigations de ses compatriotes le long de la côte d'Afrique et nous transmet les gestes du noble prince qui dirigeait ces expéditions. Le trône fournit aussi un prosateur en Dom Duarte qui éciit son Loyal Conseiller et un traité sur Téquitation. Mais les formes du langage sont encore indécises et il faudra attendre un siècle avant que la langue portugaise ne devienne telle que nous la voyons aujourd'hui.
Au commencement du xvi® siècle une tentative vraiment remarquable se produit en Portugal. Gil Yicente, une des individualités les plus puissantes et les plus originales de l'époque et qui n'est guère connu aujourd'hui que par les érudits, essaie de fonder le théâtre portugais. S inspirant d'abord des pastorales de Juan de la Encina et ensuite des Mystères, Farces et Moralités qu'on jouait depuis longtemps en France et en Italie, et qui avaient primitivement fait partie accessoire du culte des cathédrales, Gil Vicente, sous l'impulsion du mouvement spontané du négativisme, qui précéda le protestantisme, porta sur la scène la critique la plus mordante des éléments de
Tancien régime. Quoique écrites dans un portugais aujourd'hui vieilli, ces comédies ou autos dédommagent assez des difiBcultés de la lecture par les qualités puissantes qu on y admire. On prétend qu'Erasme apprit le portugais pour mieux goûter les beautés de Gil Vicente qu'il estimait le premier comique de son temps (1). On l'a comparé souvent à Plante, mais je crois que son génie se rapproche plutôt de celui d'Aristophane, et, pour préciser entièrement ma pensée, sans crainte d'être accusé d'exagération, je dirai qu'il eût été le Molière du Midi si la situation historique se fût trouvée favorable à la tentative conçue par son génie. Son œuvre demeura à l'état d'ébauche, et le mouvement dont il avait été l'initiateur fut bientôt arrêté par le système catholique de la Péninsule, qui sans nul doute a eu tort de comprimer ces manifestations, mais qui était alors occupé d'une chose plus importante et plus nécessaire , et en raison de laquelle il lui sera beaucoup pardonné : il tâchait de nous préserver de la demi- émancipation protestante. Cependant le théâtre ne périt pas dans la Péninsule ; on sait,
(1) Voyez Barbosa Machado, Bibliotheca Lusitcina, article Gil Vicente, t. II, p. 383.
au contraire, avec quel éclat l'Espagne entra dans cette carrière. Tandis que la scène portugaise tombait dans une décadence si profonde qu'elle ne s'en est jamais relevée, malgré la tentative romantique de Garrett, le théâtre espagnol étonnait le monde par des chefs-d'œuvre qui sont encore et seront toujours une des richesses esthétiques les plus précieuses de l'Humanité. Se bornant à idéaliser les mœurs du moyen-âge, il put ainsi échapper à la compression des pouvoirs rétrogrades qui ne pensaient qu'à délivrer la Péninsule de l'anarchie protestante.
En Portugal, malheureusement, aucun génie dramatique ne surgit après Gil Vicente, et la décadence rapide de ce petit peuple suivant de près son apogée ne permit pas un essor pareil. Toute l'énergie nationale sembla s'y condenser dans l'expansion maritime. Encore est-ce chose heureuse qu'elle ait assez duré pour donner à Gamoëns le temps de graver dans une épopée son héroïque histoire ! Aussi ce qui doit attirer l'attention du philosophe dans le développement du Portugal, ce n'est pas le peu de choses accomplies, en comparaison des autres éléments occidentaux, par ce petit peuple placé dans des conditions générales si mauvaises, et comme enchâssé dans
— isole corps d'un rival redoutable, toujours menaçant pour son indépendance, c'est, au contraire, la quantité de grandes choses qu'il a accomplies^ et, entre ces choses, un des rares chefs-d'œuvre de la poésie moderne.
Mais à l'époque où nous sommes arrivés l'évolution esthétique commence à subir une altération notable, qu'on a improprement qualifiée de régénération des beaux -arts, quoique en réalité elle ait constitué une sorte de rétrogradation par l'admiration exclusive et servile où elle conduisit des chefs d'œuvre de l'antiquité, lesquels répondaient à un tout autre état social. L'instabilité du régime catholico-féodal ayant fait avorter, comme nous l'avons vu, le mouvement esthétique correspondant, la désuétude croissante de la foi catholique et la situation révolutionnaire amenèrent ce résultat anormal que l'art alla chercher ses inspirations dans les productions esthétiques d'une société disparue depuis longtemps. Ne trouvant plus des conditions sociales assez favorables à son objet, l'art choisit ses modèles dans l'antiquité, non sans y mêler nécessairement les impressions hétérogènes propres au milieu où lui-même se développait. Cette direction factice eut sans doute l'avantage de perfectionner la
technique des arts spéciaux , et même de sauver Tart en général d'une anarchie complète dans une situation historique peu susceptible de lui fournir un idéal ; mais en faisant de cette direction une condition absolue, au lieu de n'y voir qu'un expédient passager, on dépassa les limites, et on vint à placer le progrès et l'idéal en arrière. A mesure que ce mouvement deviendra plus envahissant, on verra se perdre de plus en plus le souvenir des traditions féodales et l'art menacera de se stériliser dans une servile imitation des anciens.
Il faut ajouter que cette déviation fut encore favorisée par les besoins d'émancipation de plus en plus sentis et par la décadence connexe du catholicisme qui, dans son discrédit rapide, ne parvenait plus à rallier les divers éléments d'une évolution dont la conduite lui échappait tous les jours. Mais l'art perdit ainsi son originalité et aussi sa popularité. Il fallut créer d'abord un public assez instruit pour goûter des œuvres qui supposaient la connaissance des modèles gréco -romains, et comme ce public ne pouvait être fourni que par les classes privilégiées, il en résulta un divorce complet entre l'aristocratie et le peuple. La masse de la population, ainsi que l'a
remarqué VioUet-le-Duc, s'éloigna chaque jour du domaine des arts, tandis que pendant la période féconde du moyen -âge l'art pénétrait les masses jusque dans les couches inférieures.
Cette prétendue Renaissance ne fut donc finalement qu'une réaction perturbatrice qui, poursuivie jusqu'à nos jours, domine encore la situation actuelle de l'art et tient aux mêmes causes d'anarchie mentale et sociale. Nous n'en sortirons que lorsque le triomphe d'une doctrine universelle, ou, pour mieux dire, d'une religion, viendra offrir à l'idéalisation les conditions normales de son plein essor : une foi commune et un régime fixe.
Débutant d'abord en Italie, d'où les érudits propagèrent dans le reste de l'Occident les monuments de la littérature ancienne , ce mouvement rétrograde gagna tour à tour les autres éléments occidentaux. En Portugal, il ne se fit sentir que fort tard, et guère avant la venue des produits littéraires déjà éclos en Italie sous son influence. L'université de Goïmbre devint alors le centre d'où rayonna la réaction classique, sous toutes ses formes, comme nous l'avons vu à propos des études de Gamoëns ; Homère, Virgile et ses pairs y furent
lus et commentés sans relâche, et bientôt, Bembo, Sannazaro, Dante, TArioste et Pétrarque furent acceptés et copiés comme des maîtres.
Cependant, à côté de cet entraînement général vers le passé, entraînement auquel on a rattaché à tort, sous le nom commun de Renaissance, toutes les autres tendances de la situation historique où il se manifesta, le travail du négativisme, dans son ascension invincible, préparait Texplosion de la crise finale. En même temps Télaboration scientifique, commencée en Grèce et interrompue pendant le moyen âge, reprenait son développement et plantait ses premiers jalons sur la route qui devait aboutir à la création de la sociologie et à la fondation du Positivisme.
La décomposition du régime politique antérieur donnait naissance, sous la présidence royale, aux diverses nationalités modernes, et la subordination du sacerdoce au pouvoir temporel annonçait la formation d'églises nationales. L'Occident oubliait de plus en plus le paradis de la foi provisoire pour concentrer ses efforts sur la Terre, préparant ainsi, par l'essor de l'industrie, le règne final de l'activité pacifique. C'est alors que le Portugal, acceptant le rôle d'explorateur maritime que
lui créait sa position géographique, commença cette investigation de la planète huAaine, qui devait relier à jamais le reste du monde au foyer central de la civilisation et répandre la famille occidentale sur toute l'étendue de la surface terrestre. C'est alors que surgit Gamoëns pour idéaliser et perpétuer, sous l'influence esthétique de la Renaissance, Tœuvre accomplie par sa patrie.
A l'époque où Gamoëns suivait les cours de Tuniversité de Goïmbre, Sa de Miranda était le chef du parnasse portugais. G'était un homme distingué, profondément versé dans l'érudition classique, qui, après avoir professé le droit à Goïmbre, était allé puiser en Italie des mètres nouveaux et le goût de cette admirable littérature qui avait devancé toutes les autres. « Domptant la rudesse de la phrase, dit un critique portugais, et l'adaptant à une infinité de combinaisons, il établit de nouvelles lois pour la césure métrique et détermina l'harmonie que devait avoir désormais la poésie portugaise. Se débarrassant de l'usage commun qui prescrivait strictement l'emploi des vers de huit syllabes, il fixa le mouvement de l'endécasyllabe presque entièrement inconnu, et prouva qu'il devait être désormais le plus puissant auxiliaire de l'harmonie poé-
tique chez les Portugais (1). » Son influence fut donc surtout technique et ses efforts portèrent spécialement sur le goût littéraire. En tout cas, c'est lui qui poussa les poètes portugais à rimitation italienne.
A côté de Sa de Miranda, il faut nommer Antonio Ferreira qui le premier en Europe, après le Trissin, composa d'après les canons classiques une tragédie dont il puisa le sujet dans rhistoire toujours émouvante d'Inès de Castro. Cette pièce, plus faite pour être lue que pour être jouée, resta isolée et ne suscita aucun mouvement dramatique. Du reste, nous l'avons déjà dit, le théâtre portugais était mort avec Gil Vicente et toutes les tentatives faites depuis pour le faire renaître sont demeurées impuissantes. Mais ce qui caractérise l'action de Ferreira, c'est l'ardeur avec laquelle il chercha à relever la culture de la langue nationale, abandonnée trop souvent pour le latin ou le castillan. L'habitude d'écrire dans cette dernière langue, outre qu'elle résultait de l'imitation directe des poètes espagnols, avait eu pour cause le mariage des rois por-
(1) Ferd. Denis, Résumé de l'histoire littéraire du Portugal, p. 54.
tngais avec des princesses espagnoles (i). Les poètes d'alors, tous nobles et gens de cour, cherchaient naturellement à flatter leurs souveraines en écrivant dans leur langue. Sa de Miranda lui-même composa dans les deux langues avec un égal succès, en sorte que son nom appartient aussi à la littérature espagnole. Ferreira s'éleva avec énergie contre cet abandon du portugais et détermina une réaction salutaire. La langue nationale commença alors d'èlre cultivée avec amour et fut enrichie de nouveaux vocables empruntés directement au latin classique. La phrase ellemême s'approcha de ce modèle et se prit pour l'inversion d'un amour souvent exagéré.
Camoëns connut-il les compositions de Miranda et Ferreira? Pour moi, malgré l'absence de tout document, il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet ; il n'est pas possible d'admettre que le génie, même le plus fort, puisse se passer d'antécédents qui le préparent et l'expliquent. Nous n'ignorons pas que les œuvres de ces deux poètes ne furent publiées qu'après leur mort, mais nous savons aussi que les copies manuscrites qu'on se passait de main en main
(1) C*est ainsi que les premiers autos de Gil Vicente furent composés en castillan.
étaient nombreuses, surtout parmi les jeunes étudiants de Goïmbre. Sans aucun doute, c'est sous leur influence directe ou indirecte que Camoëns composa ses premières poésies d'après les modèles italiens et qu'il se rendit ceuxci familiers. Nous avons vu que c'est très probablement à cette époque qu'il traduisit les Triomphes de Pétrarque, auxquels il ajouta plus tard un commentaire. Mais âme plus originale^ il subissait aussi, malgré son éducation classique, l'impulsion populaire, et ne négligeait pas les vieux mètres portugais. On n'a pas oublié que dans sa jeunesse il brilla dans le petit cercle poétique présidé par l'infante Dona Maria, qui était comme le centre de réaction contre les nouveautés italiennes.
Celles-ci toutefois devaient l'emporter, mais l'école italique, après avoir préparé Camoëns et reçu de lui une empreinte originale, devint plus tard l'école du pédantisme sans inspiration et sans goût.
A côté de ces antécédents poétiques, il faut signaler l'influence de Barros, l'historien portugais bien connu. Dans l'Eloge du roi dom Jean III il indiqua l'idée d'une épopée nationale, et dans son roman le Clarimundo il essaya lui-même d'en jeter les bases en quelques vers assez mauvais. Mais c'est surtout
par son histoire de l'Asie Portugaise y dont les premières décades parurent avant le départ de Gamoêns pour Tlnde, qu'il fournit au poète la base historique de son poème.
Indépendamment de cette circonstance spéciale, il faut ajouter que dans Barros la langue portugaise acquiert finalement la majesté et Tampleur qui la distinguent. Arrivée à son plein développement, elle pourra se prêter enfin à la construction d'une épopée, si un génie capable de Tenfanter vient à paraître.
Mais pour réaliser cette création, il fallait encore que le poète visitât en personne les contrées lointaines, théâtre des exploits qu'il voulait chanter, qu'il bravât les mers et les tempêtes qui n'avaient pas arrêté les navigateurs de sa patrie. Les Lusiades n'auraient pas existé ou bien ce n'aurait été qu'une œuvre pâle et sans spontanéité, si Gamoëns n'avait pu ressentir, lui aussi, les émotions de la vie de marin et de soldat qu'avaient menée ses héros.
Finalement l'amour donna à son cœur la force d'inspirer à son esprit « la grande pensée» dans laquelle se cristallisa, pour ainsi dire, la conscience nationale de tout un peuple.
Examinons à présent en elles-mêmes les diverses parties de son œuvre.
Les Lusiades constituent le titre principal de Gamoëns devant la postérité. Gomme on le sait, c'est un poème épique, construit d'après les modèles classiques de Tantiquité, surtout d'après Virgile. Ce que nous avons dit pour caractériser la Renaissance explique un pareil choix. Les Lusiades furent le premier essai de ce genre qu'ait vu l'Europe moderne, car je ne peux appeler ainsi la tentative plus que médiocre et aujourd'hui inconnue du Trissin dans son Italia Liberata (1). Cette circonstance, trop oubliée par les critiques (2), doit nous rendre plus indulgents pour les défauts de l'œuvre. Avant Camoëns, le Dante et l'Arioste seuls avaient produit des poèmes d'un genre à part et tout à fait en dehors des
(1) Publiée en 1547.
(2) J*en excepte Chateaubriand qui s'est empressé de signaler ce Fait dans les quelques lignes, malheureusement trop rapides^ qu'il a consacrées à notre poète dans son Génie du Christianisme.
types homérien et virgilien. Le Tasse ne pnblia sa Gerusaleme Liberata qu'en 1580, c'est-à-dire Tannée même de la mort de Camoêns. Ainsi, c'est uniquement d'après l'étude directe des anciens et sans aucun devancier moderne que le génie de Camoëns s'efforça de faire entrer dans le moule d'une épopée classique l'histoire de son pays. Le vrai sujet des Lusiades, comme on l'a remarqué souvent, n'est pas, en effet, l'expédition de Gama ; celle-ci n'en est que l'épisode principal ; c'est l^vènement qui lui a fourni l'action de son œuvre, et autour duquel il a groupé les gloireS de sa patrie. Lui-même le dit en ouvrant son poème :
(( Je chante les combats et ces héros fameux qui, partis des rives occidentales de la Lusitanie et, s'élançant à travers des mers jusqu'alors inexplorées, laissèrent loin derrière eux la Taprobane (1), après avoir surmonté mille obstacles, des guerres, des périls qui dépassaient la force humaine; je chante ces héros qui, dans des contrées lointaines, fondèrent un nouveau royaume qu'ils élevèrent si haut. Je chante aussi la mémoire glorieuse de ces rois qui propagèrent la foi agrandirent l'empire, et, dans leurs expédi-
(1) C'est l'île de Cevlan.
lions, dévastèrent les terres impies de l'Afrique et de l'Asie, et ceux qui, par leurs exploits s'affranchirent de la loi de la mort. Voilà ce que répandront mes chants par tout l'univers, si mon génie et mon art suffisent à une telle entreprise (1). »
C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour bien juger les Lusiades^ dont le titre indique assez qu'il ne s'agit pas des exploits d'un seul homme, mais du rôle de tout un peuple dans l'histoire. C'est donc un poème national, mais ici il faut introduire une distinction pour éviter qu'on sa méprenne sur ma pensée. Il y a deux espèces d'épopées nationales, celles qui parlent au cœur de toutes les classes d'une nation en leur rappelant une tradition
(1) Chant 1", st. 1 et 2 — Je dois prévenir le lecteur une fois pour toutes^ que mon apréciation doit se heurter à une difficulté inévitable, car elle a toujours en vue l'original portugais, alors que je suis obligé de mettre sous ses yeux une traduction française. Or, aucune des traductions connues de moi ne donne une idée complète de l'original, en sorte qu'il sera souvent difficile au lecteur français de voir dans mes citations tout ce que j'y signale, comme sens, beauté ou défaut. Les poètes ne peuvent être bien appréciés que dans l'original ; ceci est surtout vrai pour les poètes méridionaux, chez lesquels les qualités musicales de la langue entrent pour une grande part dans l'effet produit.
commune, et celles qui, sous des formes savantes, comme on dit, idéalisent aussi un sujet national. Il est évident que les premières ne peuvent apparaître que dans des époques relativement normales, celles où une religion dominante (car tout se réduit à cela) établit une mentalité et un langage uniformes : c'est le cas de Y Iliade^ des Nibelungen et de la Chanson de Roland, On a même beaucoup exagéré le caractère collectif de ces compositions^ jusqu'à soutenir qu'elles ne sont Tœuvre de personne, mais l'élaboration de tout un peuple, ce qui est simplement absurde.
Quant à l'autre catégorie de poèmes nationaux, ils se produisent dans des époques troublées ou de crise historique et dans lesquels, tout en voulant idéaliser un sujet national, on va chercher en arrière un type consacré par le goût des classes littéraires dont le langage et les idées s'éloignent de plus en plus de l'idiome et des croyances populaires. Il est presque inutile d'ajouter que les Zwsmrfes appartiennent à cette dernière classe. Le sujet de ce poème, c'est la patrie même, le rôle maritime et explorateur qu'elle a joué dans le monde : quoi de plus national? Mais ces formes sont trop classiques pour qu'il devienne vraiment populaire. Ces réserves faites, on peut souscrire
aux paroles de F. Schlegel, quand il dit que Camoëns a ne se borne pas, en effet, à chanter Gama et la découverte de l'Inde, la domination et les exploits des Portugais dans ce pays : son poème contient, en outre, tout ce que l'histoire ancienne de sa nation présente de beau, de noble, de grand, de chevaleresque et de touchant, coordonné en un seul tout. Ce poème embrasse toute ]a poésie de sa nation.
De tous les poèmes héroïques des temps anciens et modernes, il n'en est point qui soit national à un aussi haut degré. Jamais, depuis Homère, poète n'a été honoré et aimé de sa nation autant que Camoëns : de sorte que tout ce que cette nation, déchue de sa gloire immédiatement après lui, a conservé de sentiments patriotiques, se rattache à ce seul poète, qui peut, à juste titre, nous tenir lieu de beaucoup d'autres, et même d'une littérature tout entière » (1).
L'action du poème commence au moment où la flotte de Gama, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, s'avance le long de la
(1) Hist. de la Littérature ancienne et moderne (trad. de rAUemand, 2 vol. in-S®, Paris, 1829). — Cet auteur va trop loin, à mou ayis, lors qu'il préfère GamoSns aa Tasse; du reste, il ne garde pas toujours la mesure et doit être lu avec beaucoup de précautions.
côte orientale d'Afrique. Les dieux s'assemblent dans rOlympe pour décider du sort de rOrient. Jupiter ouvre le conseil en rappelant que l'immuable et éternel Destin a donné aux Portugais pour de nombreux siècles le domaine de ces régions et il convient, croit-il, que les équipages brisés par des souffrances et des pertes sans nombre arrivent enfin à la terre nouvelle qu'ils cherchent depuis si longtemps. Mais auparavantil décide que la flotte sera bien reçue sur cette côte d'Afrique, afin qu'elle puisse prendre du repos et continuer sa longue route. Bacchus se lève et s'oppose à ce qu'on favorise les navigateurs : il n'ignore pas qu'ils doivent détruire son empire dans l'Inde. Vénus au contraire protège le peuple de Lusus^ dans lequel elle admire toutes les vertus de ce peuple romain qu'elle a tant aimé. Le débat devient confus et tumultueux. Alors Mars, soit qu'il y soit poussé par le souvenir de son ancien amour, soit qu'il juge ce valeureux peuple digne de son appui, fait entendre sa voix terrible et oblige Jupiter à maintenir sa décision première.
Tandis que ceci se passe dans le royaume de l'Olympe, Gama arrive devant Mozambique et reçoit à son bord le roi de cette île. « D'où venez-vous? qui êtes-vous? quelles sont les
mers que vous avez traversées? » demandent les habitants du pays. Mais à travers la réponse discrète des Portugais, le chef musulman soupçonne des chrétiens dans les étrangers.
Le lendemain il demande à voir leurs livres sacrés et s'informe s'ils ne viennent pas du pays des Ottomans. « Je ne suis ni du pays, ni de la race des Turcs, répond le capitaine. Je viens de l'Europe belliqueuse et suis à la recherche dellnde... Les livres sacrés que tu demandes, ce code immortel qu'inspira THomme-Dieu, je ne les porte point avec moi. Ai-je besoin de lire sur des feuilles périssables ce qui est écrit dans mon cœur ?... » Alors le cheik n'hésite plus et décide la perte des ennemis de sa foi. Bacchus, qui n'a pu se résigner aux décrets de Jupiter et du Destin, veut mettre à profit cette haine religieuse pour préparer la ruine des Portugais. Il descend dans l'île, sous la figure d'un vieillard connu et respecté pour sa prudence et favori du cheik. Il lui conseille de se défaire de ces pirates. « Je sais, dit-il, que voulant faire provision d'eau, le capitaine a décidé de débarquer ici avant le jour... C'est à toi d'aller à ton tour, armé et suivi des tiens, les attendre dans une embuscade : comme ils ne se doutent de rien, ils tomberont facilement dans le piège. Et si par
ce moyen nous ne parvenons pas à les exterminer jusqu'au dernier, fais-leur donner un pilote astucieux, assez habile pour les mener dans un port où ils trouvent une mort certaine. » Le cheik suit les conseils du dieu, mais les Portugais infligent aux Maures embusqués une sanglante défaite. Alors le cheik a recours au second stratagème imaginé par Bacchus. II feint le repentir, fait demander la paix aux Portugais, et comme gage d'amitié il leur envoie, comme il l'avait promis, un pilote chargé secrètement de les conduire à la mort. La flotte quitte Mozambique, dans l'espoir de gagner bientôt la côte de l'Inde. Mais le pilote, au moyen de renseignements trompeurs, essaie d'abord de pousser les Portugais dans l'île de Quiloa, habitée par des sectateurs de Mahomet et beaucoup plus forte et plus puissante que Mozambique. Les chrétiens y trouveront leur ruine. Mais des vents contraires, obéissant à l'influence de Vénus, qui veille toujours sur les navigateurs, détournent la flotte et la portent en vue de Monbaze. Le pilote leur fait croire alors que cette terre est habitée par autant de chrétiens que de musulmans. Le capitaine fait virer les voiles pour aborder près de TUe, mais la déesse protectrice de l'expédition s'y oppose encore et les flots soulevés empêchent
la flotte d'entrer dans la rade et la forcent de jeter Tancre au dehors. Cependant le roi de Monbaze que Bacchus, sous un nouveau déguisement, a déjà prévenu, envoie des messagers à Gama. Leurs paroles amicales en apparence cachent le venin de la trahison.
« Triste condition des humains, s'écrie le poète, faisant sans doute un retour sur luimême. Sur mer, les tourmentes et les naufrages, à chaque instant la mort sous les yeux ! Sur terre, les guerres, les trahisons, Tindigence et toutes ses horreurs. Où fuir? Où trouver un asile pour cette existence si malheureuse et si courte? Où serons -nous, misérables vers de terre, à l'abri de la colère céleste? »
Gama envoie à terre deux déportés, avec des présents pour le roi du pays. Ils sont accueillis sur la rive par des transports de joie mensongers. Cependant Bacchus est descendu dans Monbaze, La retraite qu'il a choisie a pris l'aspect d'un temple. Caché sous la figure et les vêtements d'un chrétien, il s'incline devant le somptueux autel qu'il vient de fabriquer lui-même. Les deux Portugais sont conduits au temple où les attend la fausse divinité. Croyant voir une manifestation du culte chrétien, ils sortent convaincus de la vérité des récits
qu'on leur a faits sur Texistence de chrétiens dans cette île. Ils apportent le lendemain ces bonnes nouvelles à Gama qui, mettant de côté tout soupçon, s'empresse de faire lever Tancre pour entrer dans le port. Ses ennemis rassemblent à la hâte armes et machines. Déjà les navires ne présentant plus au vent que les voiles de la proue s'avancent vers la ville, lorsque la déesse de la beauté, toujours attentive aux mouvements de ses héros, voit le piège qui leur est tendu et du ciel à la mer vole comme un trait. Elle appelle les Néréides qui, obéissantes à sa voix, accourent aussitôt et se prêtent à son dessein. La troupe immortelle fend Fonde et entoure les navires portugais. Le vent enfle en vain les voiles : les immortelles, couvertes d'un nuage impénétrable, enveloppent la flotte et suspendent sa course. Le vaisseau de Gama recule et, dans les brusques écarts du gouvernail, menace d'aller se briser contre un rocher. Les matelots effrayés lancent des cris terribles. Les Maures, qui ignorent le motif du tumulte, croient leur trahison découverte et tâchent de fuir : les uns se précipitent dans leurs barques, les autres dans les flots, et le pilote de Mozambique suit leur exemple. Tandis qu'ils se dérobent à la nage, Gama ordonne de jeter l'ancre pour éviter de donner
contre Técueil. La fuite des insulaires et du pilote lui dévoile en même temps le complot des barbares. Il rend grâce à la Providence d'avoir échappé ainsi par un prodige à une destruction certaine et la prie de le conduire aux rivages qu'il cherche en vain. Vénus, entendant ces paroles, quitte aussitôt les Néréides et se dirige vers la demeure du maître des cieux. Ici le poète fait une peinture charmante de la déesse à qui rien ne résiste. Sa beauté, ses larmes et ses discours touchent Jupiter : le dieu, pour calmer le courroux qui ranime, lui dévoile la grandeur réservée par le Destin aux enfants de Lusus. Il envoie ensuite Mercure avec mission de préparer à la flotte un port tranquille et sûr où elle puisse aborder sans crainte. Le messager céleste arrive bientôt à Mélinde, suivi de la Renommée qui publie les prodiges de la valeur portugaise, disposant ainsi les habitants à bien recevoir les navigateurs. Puis il court àMonbaze et ordonne en songe à Gama de quitter au plus vite cette côte perfide et de se diriger vers Mélinde. Dès son réveil Gama commande de tendre les voiles : à ce moment les Maures, cachés dans Tombre, coupaient en silence les amarres des navires, mais la vigilance des matelots déjoue leur projet. Le lendemain, Gama s'empare de
deux embarcatioDS qii'U rencontre sor sa route, et apprend des indigènes qui les montent qu'il est près do royanme de M élindc^, on il pourra troorer le pilote qui lui convient. Arrivée an point d*où Ton peut aperceToir la Tille de Mélinde, la flotte hisse les étendards qui Tolent au gré des vents ; les tambours et les cymbales retentissent pour annoncer rentrée des Portugais. La plage se couvre en un moment d'une foule immense, attirée par la nouveauté du spectacle. Ce ne sont plus ces hommes farouches que TAfirique jusqu'alors avait offerts à leors regards ; la douceur et l'humanité respirent sur leur front. Les vaisseaux portugais jettent l'ancre devant le port, et un des Maures prisonniers est chargé d'aller annoncer leur arrivée au roi de Mélinde. Le souverain, prévenu par la Renommée, est fier d'accueiUir les héros dans ses Etats, il reçoit avec joie les hommages du capitaine portugais et promet d'aller lui-même visiter la flotte. Le jour suivant, en effets le souverain, dans toute la pompe orientale de ses fonctions^ visite les navires portugais. Après avoir tout examiné, il prie Gama de lui faire connaître sa patrie et la partie du monde où elle est située.
« Explique-nous, dit-il^ l'antique origine de ta nation et la fondation de ce royaume si puis-
sant ; raconte-moi ses guerres, ses victoires. Montre-moi par quels degrés elle est arrivée à tant de gloire et de puissance. Dis-moi les périls de ta navigation ; les mœurs, les usages qui t'ont le plus frappé sur le rivage éthiopien, sur cette terre encore sauvage dont tes hardis navires ont suivi les longs détours. » Alors Gama pour obéir au désir du monarque africain commence son récit. Il décrit l'Europe, ses peuples et ses contrées divers ; puis il s'arrête au Portugal et raconte les origines de sa patrie et la fondation du royaume. 11 passe successivement en revue les règnes des différents rois de Portugal jusqu'à Emmanuel, en y rattachant toutes les traditions nationales. C'est dans ce récit que le poète a placé ses meilleurs morceaux, l'histoire de la mort d'Inès de Castro, l'apparition d'Adamastor, la description des scènes et tableaux de la vie maritime, etc.
Gama a fini de parler. Tout le monde est ravi de ce long récit d'actes héroïques. Le roi ne se lasse pas de louer le courage de ces monarques, renommés par tant de batailles ; il vante aussi l'antique fermeté, la grandeur d'âme et la noblesse de la nation. Ici le poète interrompt son chant pour reprocher à ses contemporains l'abandon où ils laissent ceux
qui, comme Homère ou Virgile, publient les actions glorieuses des héros.
Enfîn la flotte quitte Mélinde, munie d'un pilote habile et fidèle. Déjà elle touche au terme de son long voyage, lorsque Baccbus essaie un dernier effort pour empêcher le succès des Portugais. Il va trouver Neptune dans son palais sous-marin dont la magnificence le captive, au milieu de sa colère : « O Neptune, lui dit-il, apprends une grande infortune : hâte-toi d'abord de rassembler les divinités de la mer ; elles apprendront le malheur qui me frappe et qui les atteint toutes. » Neptune ordonne aussitôt à Triton de convoquer les dieux qui peuplent l'étendue des mers. La foule des dieux maritimes répond à l'appel retentissant de Triton, et dès qu'elle est assemblée, Bacchus prend la parole et parvient à communiquer à tous la haine qu'il ressent. Sans tarder, on dépêche à Eole de la part de Neptune un messager qui lui commande de déchaîner ses vents innombrables et furieux et de chasser de la mer tous les navigateurs.
Mais tandis que l'assemblée délibère au fond des eaux^ la flotte, poussée par une douce brise, poursuit sa route sur la mer tranquille. Les matelots qui veillent sur la flotte s'entre-
tiennent de guerres et de batailles. Yelloso leur raconte l'histoire des douze chevaliers portugais (les douze pairs) qui se rendirent en Angleterre pour venger l'honneur outragé de douze nobles dames. Mais Yelloso n'a pas fini encore de parler que d'un coup de sifflet le maître d'équipage réveille en sursaut les matelots. L'ordre est donné de serrer les hautes voiles. A peine celles-ci sont-elles carguées que l'orage éclate, subit et terrible : « Amenez, s'écrie le maître, amenez la grande voile I » Mais les vents furieux ne donnent pas le temps de la baisser, ils la rompent en mille morceaux et avec un tel fracas, qu'on croit entendre le monde crouler. Le poète décrit alors avec son pinceau inimitable en ce genre une tempête formidable, telle qu'il l'avait essuyée lui-même plus d'une fois. Les vagues envahissant le vaisseau de Gama, l'équipage se précipite aux pompes. Trois matelots robustes ne suffisent point à manier le gouvernail. Les deux autres navires de la flotte ne courent pas moins de dangers : les matelots désespérés invoquent alors le Sauveur du monde. Gama se croyant perdu envie le bonheur de ceux qui ont pu périr au milieu des lances du Maroc. Mais au lever de l'aurore, l'amoureuse déesse qui protège les Portugais, voyant sa flotte bien-
aimée en proie à la fureur de Neptune, appelle les nymphes, ses compagnes, et se dirige avec elles vers la demeure des vents. A leur vue, la colère de ceux-ci plie humblement, et, vaincus par tant de charmes, ils se calment et se taisent. Le matin radieux qui succède à cette nuit terrible montre aux marins la terre de rinde. La flotte arrive ainsi devant Calicut. Gamane peut plus contenir sa joie et se jetant à genoux il rend grâces à Dieu. Le poète met fin à ce sixième chant en montrant les travaux difficiles qu'il faut accomplir pour conquérir la gloire.
Il ouvre le vu* par une revue des troubles qui agitent FEurope, et les oppose à Tardeur du Portugal qui ne cherche qu'à combattre les infidèles. Il reproche aux nations occidentales de s'entretuer et de provoquer des luttes religieuses, comme l'Allemagne et l'Angleterre qui inventent un christianisme nouveau. Les Portugais, au contraire, ne reculent devant aucun péril pour subjuguer les peuples infidèles, ils ne connaissent point de vile ambition, et ne suivent pas l'exemple de la rébellion contre l'Eglise, cette mère, dont l'essence est dans les cieux.
Voyons cependant ce que deviennent ces fameux navigateurs, depuis que Vénus a adouci
la vaine fureur des vents irrités. A peine arrivés à Galicut, un Portugais est envoyé auprès du roi du pays pour annoncer leur arrivée. Le messager est entouré de tout un peuple qui admire son air étrange et son habillement inconnu. Parmi les gens qui viennent à sa rencontre se trouve un mahométan, du Maroc, qui, à la vue du messager, s'écrie en langue hispanique : « Qui Va. conduit dans cet autre monde, si loin du Portugal, ta patrie? » Le messager lui répond : « Après avoir sillonné la mer profonde, où jamais humains n'avaient pénétré, nous venons chercher le cours rapide de Tlndus et répandre la loi du vrai Dieu ».
Le souverain du pays, ou le Çamorim, reçoit le capitaine portugais en audience solennelle. Gama lui propose alors Talliance du Portugal. Le monarque, tout en accueillant avec bienveillance cette proposition, répond qu'il doit consulter d'abord son conseil. Le lendemain, le premier ministre du Çamorim se rend au vaisseau de Gama, pour recueillir des renseignements sur la patrie, les mœurs et la croyance des navigateurs. Les trois chefs de la flotte le reçoivent et exposent à ses regards de riches tentures et des bannières où sont peints les exploits des anciens Portugais.
Le ministre demande l'explication de ces peintures. Le frère de Gama prend la parole pour satisfaire sa curiosité; mais tout à coup le poète interrompt son récit. Il invoque de nouveau le secours des Muses, qui demeurent son seul appui, au milieu des misères, des persécutions et des malheurs dont il est accablé (1). Il reprend ensuite son récit et par la bouche de Paulo de Gama le poète célèbre les actions héroïques des anciens Portugais.
Cependant le Çamorim, après beaucoup d'hésitations et sous Tinfluence de ses prêtres, qui lui annoncent la ruine des trônes de Flnde et des intrigues des mahométans de la ville, dont son premier ministre s'est fait l'agent, se montre hostile aux Portugais. Gama est fait prisonnier, mais à la fin il réussit à échanger sa prison contre des marchandises, et regagnant son vaisseau, il s'éloigne à pleines voiles, avant que les nombreux navires que l'Arabie envoie chaque année à Calicut ne viennent écraser sa petite flotte. Rien ne pourra à présent empêcher le héros portugais de porter à sa patrie la grande nouvelle de sa glorieuse découverte. Mais Vénus prépare une surprise
(1) Nous avons cité ce morceau dans la partie biographique de notre travail.
à ses navigateurs préférés. Elle fait surgir du fond de TOcéan, sur la route qu'ils suivent, une île enchantée, où Téthys et les belles Néréides, vaincues par ]a troupe des Amours, se préparent à recevoir Gama et ses compagnons. Les Portugais abordent dans Tîle, et des délices inconnues aux mortels les paient de leurs pénibles travaux. Cette île est Timage de la glorieuse récompense qui attend ceux qui se sont rendus immortels par leurs travaux.
Au milieu d'un festin présidé par Téthys, une nymphe, douée du don de prophétie, chante les exploits et les destinées des héros qui viendront après Gama fonder l'empire de rinde. « Des bords du Tage, s'écrie la jeune immortelle, partiront des flottes belliqueuses; elles traverseront les mers ouvertes par Gama, et soumettront les rivages que baigne l'Océan des Indes ». Ensuite elle raconte les futurs exploits du grand Pacheco, l'AchilJe portugais, qui répand l'épouvante dans tout le Malabar. Puis parait Almeida, le premier vice-roi des Indes ; Lourenzo l'accompagne, Lourenzo son digne fils, qui saura combattre et mourir en Romain. Mais quelle splendeur rayonne sur les ondes de Mélinde, sur cette mer qui, teinte encore de sang, atteste la valeur de Tristan ? C'est l'éclat des armes d'Albuquerque; il vient
conquérir Hormaz et Topulente Malaka. La nymphe poursuit son chant prophétique et raconte encore d'antres exploits. Quand elle a fini de parler, Téthys conduit ses hôtes aa sommet d'une haute montagne où elle leur explique Thistoire de Tunivers; elle leur montre toute la terre et révèle à leurs yeux les mers et les pays que leurs successeurs devront parcourir. « Yoilà, ô Portugais, tout ce que le Destin promet à vos efforts ; voilà les faits qu'accompliront mille héros au cœur valeureux sur ces mers que vous avez découvertes.
Vous savez maintenant par quels travaux vous pouvez vous rendre dignes de vos immortelles et charmantes épouses, qui vous tressent des couronnes glorieuses. Partez donc, eiifants de Lusus. La patrie vous tend les bras. » Les Portugais reprennent la route de cette patrie bienaimée et, conduits par des vents favorables, vont porter au roi le prix et la gloire de Texpédition qu'il avait ordonnée.
« Muse, c'est assez, s'écrie le poète, car je sens que ma lyre est discordante et que ma voix n'a plus d'accent. » Et il finit son poème en pleurant sur la décadence visible de sa patrie et en donnant au jeune roi dom Sébastian, avec un courage peu commun, de fiers et nobles conseils.
Telles sont, exposées d'une manière rapide, la matière et la structure du poème. Examinons-le d'abord dans son ensemble.
On reconnaît dans les Lusiades l'apport simultané de trois influences principales auxquelles a obéi le poète et qui tiennent nécessairement à la situation historique où il a surgi. 11 y a en premier lieu Tinfluence catholico-féodale, puis l'influence classique, et finalement le pressentiment confus, mais réel, de Favènement d'un régime pacifique et industriel, pour le triomphe duquel les grandes navigations portugaises étaient une préparation nécessaire, en instituant l'exploration préalable du siège humain et l'extension des rapports planétaires.
L'impulsion féodale se traduit surtout dans les charmants épisodes chevaleresques qu'il a introduits dans son poème d'après les anciennes traditions locales. Il a su réunir en divers endroits des Lusiades, soit dans le récit de Gama au roi de Mélinde, soit dans l'entretien de Velloso avec ses camarades, soit dans l'explication que le frère de Gama donne au ministre du Çamorim des peintures qu'il admire sur les bannières de la fiotte, il a su réunir, disons- nous, les légendes héroïques que l'imagination populaire avait créées, en
leur donnant plus de relief et de beauté (1). C'est cette richesse poétique au point de vue des traditions nationales qui faisait dire à Schlegel que Gamoêns tenait lieu d'une littérature entière. Cela est tellement vrai que si la situation sociale, j'ose l'affirmer, n'eût pas été aussi défavorable que nous l'avons vue à tout essor esthétique normal, le génie de Gamoêns eût tiré de ces éléments traditionnels, réunis sans mélange étranger dans les Lusiades, une épopée nationale qui aurait appartenu à la première des deux catégories de compositions épiques ci-dessus mentionnées. Bien qu'il soit utile de formuler cette hypothèse afin de mieux caractériser les lacunes de l'œuvre, nous devons reconnaître que sa réalisation fut impossible, et que Gamoêns dut subir les tiraillements contradictoires du milieu social où il vécut. Le moyen âge apparaît encore dans son œuvre à sa
(1) Les limites de mon travail ne me permettent pas de citer tons ces morceaux. Je me contente d*y renvoyer le lecteur. — Voyez les Lusiades, chant. III, st. 45 et 53-54; id,y st. 33-41; id., st. 63; irf., st. 100- 117; irf., st. 118-137; chant IV, st. 52-53; chaut V, st. 46-48 ; chant VI, st. 43-69. — M. Braga a très bien exposé les fondements historiques et poétiques de ces diverses traditions. (Voyez Hist. de Camoèns, P. II, p. 394-436.)
manière de comprendre la vie militaire et au culte de Thonneur et de la fidélité qui respire dans tout son poème.
Beaucoup plus faible est Tinfluence catholique; c'est même la plus faible de toutes. Le poète a beau parler avec exaltation de sa foi religieuse et faire montre de son mépris pour les infidèles, avec un peu d'attention on voit bientôt qu'il ne s'agit pour lui que d'assigner un but à l'activité guerrière, à cette activité dont l'élimination ne pouvait être entièrement conçue, avant qu'on eût acquis une notion claire du but vers lequel marchait l'évolution humaine à travers des transitions inévitables. Son Dieu n'est pas l'être concret du Catholicisme populaire, c'est déjà le Dieu d'Aristote, relégué dans son immensité et gouvernant le monde par des lois régulières. Nous verrons ci-après pourquoi le dogme chrétien n'a pu lui fournir le merveilleux de son poème. Mais il y a un point qu'il faut signaler, car il est caractéristique et l'a fait traiter de réactionnaire (1) : c'est la répugnance que lui inspire la prétendue Réforme prêchée par Luther et l'appui qu'il donne au système par lequel on
(1) M. Oliveira Martins, dans son étude sur les lusiades (Porto^ in-S^, 1872, p. 142 et suivantes}.
chercha à préserver la Péninsule de cette rébellion. La philosophie de Thistoire justifie aujourd'hui Tantipathie qui poussa toutes les grandes natures méridionales à rejeter instinctivement ce nouveau christianisme, dépouillé des institutions qui avaient fait Tefficacité morale et sociale du catholicisme. Plus émancipés au fond que les fauteurs de la crise protestante, ces esprits ne pouvaient voir sans dégoût le renouvellement des discussions théologiques, au moment où ils voyaient des horizons nouveaux s'ouvrir à l'activité humaine. Les poètes surtout, plus que personne, devaient se montrer antipathiques à un mouvement qui tendait à donner au dogme et à la discipline une importance exagérée sur le culte, aliment et source du développement des beaux-arts.
L'influence classique a produit dans les Lustades un fait qui parait monstrueux, quand on oublie la relativité du point de vue historique, et contre lequel s'est exercée la sévérité des critiques. Je veux parler de l'emploi que le poète y a fait de la mythologie grecque, afin d'obéir au canon classique qui voulait qu'en tout poème épique on introduisît nécessairement le merveilleux. C'est sur ce point, ai-je dit, que s'acharnent les ennemis de Gamoëns,
mais il faut ajouter que parmi ses plus ardents adorateurs, sans en excepter les plus modernes, on ne trouve pas une réponse satisfaisante à ces critiques. En effet, les uns nient le disparate et tâchent de justifier le poète en invoquant tous les pédants de Técole ; les autres, plus modernes, renouvelant à leur manière le procédé de Duperron Gastéra, un traducteur français des Lusiades^ veulent voir dans ce mélange de paganisme et de christianisme une sorte de svmbole d'union entre TOccident et rOrient (1). Le poète portugais aurait, selon eux, deviné dans le premier quart du xvi® siècle que les savants du xix® découvriraient des affinités profondes entre les my thologies orientales et le christianisme. Alors on fait intervenir la science des religions , la mythographie, l'anthropologie, les arias, etc., etc. : j'en fais grâce au lecteur. C'est ce qu'on appelle, dans le Positivisme, compliquer l'hypothèse, au lieu de suivre la première loi de la logique
(1) Duperron Gastéra voulut voir une allégorie cachée dans le merveilleux des Lusiades, il ne trouva mieux que d*imaginer que tous ces dieux païens ne représentaient dans Pesprit de Camoëns que des héros chrétiens: ainsi^ Vénus était la Sainte-Vierge (!), Mars Jésus-Christ, etc., etc. Voltaire disait à ce propos : M Â la bonne heure, je ne m'y oppose pas; mais j*avoue que je ne m*en serais pas aperçu. »
positive d'après laquelle on doit faire toujours rbypothèse la plus simple en rapport avec les renseignements obtenus. C'est toujours ce que Herculano appelait du gongonsme scientifique, et, cependant, non seulement ce mélange hétérogène peut se justifier, mais, j'oserai le dire, il était inévitable dansGamoëns (i).
Nous avons vu quel était le caractère de ce mouvement qu'on a appelé improprement la Renaissance. L'art, éloigné de sa source populaire, et prenant pour modèles les cbefsd'œuvre anciens, s'efforça de les imiter et d'en
(1) Ceci avait déjà para dans la Revue occidentale, où ce travail a d'abord été publié^ lorsque j'eus i*occasioii de lire le livre de mon compatriote M. Joaquim Nabuco : Camoens e os Lusiadas, (in-8«, Rio, 1872). Je m'empresse de déclarer que c*est, selon moi, une des meilleures choses qa*on ait écrites sur le poème portugais. Sans doute il manque à l'auteur le flambeau d'une doctrine générale, mais son tact y a suppléé parfois, surtont dans le chapitre relatif au merveilleux des Lusiades. Qu'il me soit permis de regretter que M. Nabuco ait quitté la critique littéraire pour la politique, où il ne pouvait apporter que des qualités d'expression et un goût esthétique épuré, conditions insuffisantes pour faire un homme d'Etat Son talent littéraire a même souffert beaucoup de ce déplacemeut : pour s'en convaincre, il suffira de comparer ce livre sur Camo€ns, écrit en 1872, et le discours qu'il vient de prononcer^ à Rio, à l'occasion du troisième centenaire de la mort du poète portugais. Quelle différence!
déduire des règles inflexibles pour la composition littéraire. Dans le poème épique, le seul genre qui nous intéresse en ce moment, une des conditions jugées indispensables (on enseigne encore ceci dans les classes de rhétorique) était l'emploi de ce qu'on appelait le merveilleux, c'est-à-dire l'intervention directe d'êtres supérieurs déterminant les diverses circonstances de l'action poétique. Cette introduction est spontanée et s'explique aisément lorsque le dogme dont se sert le poète est en rapport avec la croyance du milieu et la sienne propre. Il est même difficile de concevoir qu'il en pût être autrement, car des gens qui ne peuvent expliquer les phénomènes quelconques, surtout moraux et sociaux, sans les attribuer à l'intervention des dieux, ne pourraient pas imaginer sans elle le déroulement d'une destinée quelconque. Gela fait partie de leur constitution cérébrale, ils ne peuvent penser sans cela. Mais le cas introduit par la Renaissance est tout autre : on n'emploie pas les croyances du milieu ; on a recours à l'introduction artificielle d'un dogme mort depuis longtemps, par la seule raison que le merveilleux correspondant régnait dans les anciens modèles adoptés. La mythologie grecque devint alors une partie nécessaire de la com-
position poétique. On voit des poètes qui n'ont jamais cm à Jupiter, ni à Vénus, leur donner place cependant dans leurs œuvres pour désigner les abstractions respectives. Cette aberration fut générale et elle était inévitable. Les éléments esthétiques surgis du régime dn moyen âge n'ayant pu se développer, comme nous Favons expliqué, et d*un autre côté la science n'ayant pu déterminer encore le bot final de révolution humaine, où donc les poètes auraient-ils pu chercher une direction esthétique? L'étude des anciens leur avait révélé tout un monde poétique, ils firent d'eux des maîtres et adoptèrent comme modèles leurs compositions. Dans les universités naissantes on commentait vers par vers les poètes classiques, on étudiait pour les comprendre leur mythologie, on faisait avec minutie la biographie des dieux et des déesses de l'Olympe. En même temps, il ne faut pas Toublier, décroissait la foi catholique, et naissait le mépris pour le moyen âge ; aussi l'on comprendra facilement l'entraînement des imaginations vers ce polythéisme plein de grâce et de charme, vers ces déesses rayonnantes de beauté, animant toute la nature de leur présence. Qu'auprès de telles peintures le dogme chrétien semble froid, laid et absurde !
Il est clair que des natures vraime tiques, placées dans certaines conditi valent éprouver je ne sais quelle r pour ce ciel glacé du christianismi préférer les charmantes fictions de 1 Le génie d'un Milton, précédé de toul veinent esthétique dont les débuts vi paraître Gamoëns, n'est point parvei truire cette supériorité poétique d théisme. Le fait est encore plus frapp les Martyrs de Chateaubriand, compo démontrer la supériorité poétique di chrétien, et qui, à mon avis, ont prouver exactement le contraire.
C'est à cet ensemble de circonstan obéi Camoëns. Voulant faire un poème et étant donnée la situation historiqi pouvait concevoir une composition genre en dehors des modèles gréco-i d'autant plus qu'il n'avait aucun d moderne, ainsi que nous l'avons fail quer. Il lui fallait par conséquent un leux. Or, il avait à choisir entre L chrétien, la magie, que préféra le \ polythéisme grec, ou les entités métapt Sa nature méridionale n'aurait pu s' de la rigidité chrétienne, sa tendresse sait instinctivement l'idéalisation d'u
qui débutait par la damnation de nos premiers pères et par la méfiance envers la femme.
Quant aux entités métaphysiques il était trop poète et trop de son temps pour en user. Ces abstractions sans vie^ sans couleur, devaient lui paraître encore plus froides que les mythes chrétiens. Si Voltaire, malgré son vrai talent esthétique, les a introduites dans son Henriade^ c'est qu'il a sacrifié son goût personnel à des préoccupations philosophiques : on sait du reste combien ces entités ont été nuisibles à son poème.
Enfin Camoëns aurait-il pu, comme le Tasse, faire intervenir la magie? Son esprit était trop positif pour y croire ; sa vie aventurière, ses longs voyages, l'avaient placé en face de tant de phénomènes nouveaux, quoique naturels, qu'il lui eût été impossible de prendre au sérieux la sorcellerie : son esprit était trop empreint de la réalité. Qu'on se reporte plutôt au récit fait par Gama au roi de Mélinde. Le capitaine portugais décrit les dangers nouveaux de sa navigation, et le poète lui fait dire :
« Te dirai-je les 'redoutables phénomènes dont la mer est le théâtre, les bourrasques subites, les noirs ouragans, les nuits ténébreuses, les longs éclairs qui sillonnent le ciel,
les éclats de la foudre qui ébranlent le monde? Immense et vaine entreprise qui tromperait les efforts d'une voix de fer. L'inculte raison du matelot, bornée aux leçons de son art, s'abandonne au rapport trompeur des sens.
Pour lui tout est prodige ; il n'appartient qu'au génie, éclairé par le savoir, d'apprécier d'un coup d'œil les accidents variés de ce mystérieux univers (i). » Il y avait encore une raison qui aurait empêché l'emploi de la magie, c'est que l'inquisition ne plaisantait pas quand il s'agissait de sorciers, et il n'eût pas fait bon être accusé d'avoir un commerce prohibé avec l'esprit malin.
Il ne restait donc à Gamoëns que la mythologie grecque ; il lui donna la préférence, et j'avoue que c'était le mieux qu'il pût faire alors. Il y a sans doute quelque chose de bizarre dans ce mélange de la foi chrétienne des héros du poète avec un merveilleux auquel il ne croit pas, et la chose envisagée d'un point de vue absolu semble ne pouvoir pas surmonter nos répugnances. Mais si on se rend bien compte des éléments contradictoires de la situation générale, si dans les œuvres d'art quelconques, poésie, peinture, sculpture, que
(1) Lusiadesy chaot V, et. 16-17.
la Renaissance a produits, nous ne voyons qu'autant d'essais et de préparations, par lesquels THumanité, reprenant des traditions oubliées, exerce et développe ses facultés esthétiques, alors on comprend les avortements de ces œuvres, considérées chacune dans leur ensemble, et c'est alors qu'on peat apprécier leurs beautés, en opérant la défalcation exigée par la phase historique correspondante.
Cependant, malgré ce péché originel, le poème ne semble pas avoir perdu beaucoup au point de vue littéraire. M"* de Staël, excellent juge en ces matières, a dit que cette alliance ne lui semble pas produire dans les Lusiades une impression discordante : <( On y sent très bien, dit-elle, que le christianisme est la réalité de la vie et le paganisme la parure des fêtes (i). » Voltaire, lui-même, qui n'a pas pardonné à Gamoëns cette incohérence, ne peut s'empêcher d'avouer que ce grand défaut n'a pas fait tomber le poème.
Et il établit ensuite un rapprochement qui l'aurait conduit à l'explication du phénomène, s'il eût possédé la vraie théorie historique. « Mais, dit-il, la poésie du style et l'imagi-
(1) Biographie Michaud, article sur CamoëDs.
nation dans l'expression ont soutenu les Lustades j de même que les beautés de l'exécution ont placé Paul Véronèse parmi les grands peintres, quoiqu'il ait placé des pères bénédictins et des soldats suisses dans des sujets de l'Ancien Testament (1). » En effet, nous verrons bientôt les charmantes peintures que le polythéisme lui a fournies et auxquelles il faut aussi rattacher, quoique indirectement, sa sublime création du géant Adasmator.
(1) Essai sur la poésie épitfue^ chap. vi. — C'est une des œuvres qui accusent le plus de légèreté de jugement dans le « premier des hommes du second ordre » comme l'a qualifié Auguste Comte. Cet essai fut publié, comme l'on sait, afin de préparer le public à l'apparition de la Henriade. Son vrai sens était celui-ci : « Tout ce qui a été fait jusqu'ici en fait de poésie épique ne vaut pas grand'chose, vous verrez dans peu ce que c'est qu'une véritable œuvre de ce genre ». Malheureusement la Henriade a mal soutenu de pareilles prétentions. En ce qui concerne spécialement le chapitre relatif à Camoëns, je ne saurais trop mettre en garde le lecteur français contre les inexactitudes dont il fourmille, malgré l'autorité du Dom de Tauteur. Ainsi il fait naître Camoëns en Espagne et sous Ferdinand et Isabelle ! ! Dans la première édition il avait dit que Camoëns avait accompagné Gama dans son expédition! ! Et ainsi de suite. Quant au crédit que peut mériter son appréciation des LusiadeSj d'ailleurs très favorable sur quelques points^ qu'il me suffise de dire qu'il n'avait jamais connu ce poème que par la mauvaise traduction anglaise de Fanschaw.
La troisième influence que nous avons signalée dans les Lusiades vient du pressentiment vague, bien qu'assez évident, d'une ère nouvelle, où l'activité industrielle et pacifique présidera aux rapports universels. Tout d'abord le choix même de l'expédition de Gama
— dont les résultats furent surtout décisifs à ce double point de vue — pour sujet principal de son poème, prouve suffisamment qu'il avait senti toute l'importance d'une semblable révolution. Il a compris parfaitement le rôle maritime de sa patrie dans l'établissement des rapports entre l'Orient et l'Occident, et la réaction commerciale de ce monde nouveau ouvert par les vaisseaux de Gama et de ceux qui le suivirent. Il se complaît à décrire toutes les régions nouvelles abordées par ses compatriotes, à énumérer les riches produits de chacune d'elles et à faire ressortir leur importance commerciale (1). Edgar d Quinet a très bien senti ce côté remarquable des Lusiades
(1) Voyez surtout le chant X», st. 120 et suivantes.
— D. Alexandre Lobo a reproché à Camoëns cette énumération des produits de l'Orient, qu'il jugeait indigne de l'épopée et de l'esprit du poète. Le grave évêque n'a rien compris à cette nouveauté, il a voulu sauvegarder la dignité des canons classiques, qui ne suffisent plus pour apprécier une œuvre en rapport avec l'époque oîl elle a paru.
et je ne peux mieux faire que transcrire ici la page brillante qu'il a consacrée au poème et au poète : « Les Portugais, qui, par la découverte du cap de Bonne-Espérance, ont rendu l'Asie à TEurope, sont aussi les premiers qui aient couronné par Fimagination Talliance que l'industrie venait de renouveler. Ce peuple ne parait qu'un moment dans l'histoire, et c'est pour accomplir ce miracle.
L'œuvre achevée, il retombe dans le silence.
Comme il n'a eu qu'un moment de splendeur, il n'a aussi qu'un poète, un livre. Mais ce poète est Gamoëns, qui rouvre à l'imagination les portes de l'Orient ; ce livre est celui des Zwsiades qui rassemble, avec tous les parfums du Portugal, l'or, la myrrhe, l'encens du Levant, trempés souvent des larmes de l'Occident. Pour la première fois, le génie de l'Europe quitte le bassin de la Méditerranée ; il entre dans les océans de l'ancienne Asie. Sans doute, les souvenirs de la Grèce et du monde chrétien accompagnent le poète aventureux au milieu des flots qu'aucune rame n'avait encore effleurés. On peut même dire que, sous ces cieux brûlants, on retrouve dans ces stances brûlantes une angoisse qui ressemble au mal du pays. Les images, les regrets, les espérances, les fantômes divinisés, les sirènes de
l*Occîdent surgissent du fond des eanx. Ils se balancent autour du navire, et c'est pourquoi le poème de Camoëns est véritablement le poème de Talliance de TOccident et de TOrient. Vous trouvez tout ensemble les, souvenirs de FEurope et les tièdes senteurs de FAsie, dans ce génie qui est Taccord de la renaissance grecque et de la renaissance orientale. En même temps que vous entendez encore le murmure des rivages européens, Técho du monde grec, romain, chrétien, vous entendez aussi retentir à l'extrémité opposée ce grand cri de : Terre ! qui fit tressaillir le quinzième siècle au moment des découvertes des Indes et des Amériques ; vous sentez à chaque vers que le vaisseau de l'humanité aborde des rivages depuis longtemps attendus ; vous respirez des brises nouvelles qui enflent la voile de la pensée humaine, et les cieux des tropiques se mirent dans le flot le plus pur du Tage. Si les dieux de l'ancienne civilisation, transportés sous un autre ciel, semblent s'y réparer, s'y rajeunir, d'autre part, que de formes, que de créations inspirées immédiatement par cette nature renouvelée dans la
solitude 1 Il n'est pas jusqu'à cette langue
portugaise, si guerrière et si noble, si retentissante et si naïve, si riche en voyelles écla-
tantes, qui ne paraisse un interprète, un truchement naturel entre le génie de rOccident
et le génie deTAsie orientale
« Je ne puis me décider sitôt à quitter Camoëns; et pourquoi ne laisserais-je point paraître ma pitié pour ce grand homme ? Tout me plait de lui ; sa vie d'abord, sa poésie, son caractère, son grand cœur. Seulement je m'étonne que son nom n'ait pas été plus souvent prononcé de nos jours ; car je ne connais aucun poète qui réponde mieux, qui s'associe mieux à une grande partie des idées et des sentiments répandus dans ce siècle, puisque cette épopée sans batailles, sans sièges, toute pacifique (chose presque inouïe), n'offre que l'éternel combat de l'homme et de la nature, c'est-à-dire la lutte dont les écrivains de notre temps nous ont si souvent entretenus. Il y a des dialogues formidables entre le pilote et l'Océan ; d'une part, l'Humanité triomphante sur son vaisseau pavoisé, de l'autre, les caps, les promontoires, les tempêtes, les éléments vaincus par l'industrie. N'est-ce pas là tout l'esprit de nos temps?... Le poème qui ouvre avec le xvi® siècle l'ère des temps modernes est celui qui, en scellant l'alliance de l'Orient et de l'Occident, célèbre l'âge héroïque de l'industrie, poème non plus du pèlerin, mais
du voyageur, surtout du commerçant, véritable Odyssée au milieu des factoreries, des comptoirs naissants des Grandes-Indes et du berceau du commerce moderne, de même que V Odyssée d'Homère est un voyage à travers les berceaux des petites sociétés militaires et artistes de la Grèce (1). »
Après avoir procédé à l'appréciation d'ensemble des Lusiades^ il ne me reste qu'à mettre sous les yeux des lecteurs un choix des plus beaux morceaux du poème en y joignant les considérations nécessaires.
Je me suis efforcé plus haut de montrer pourquoi Camoëns fut conduit à donner la préférence au polythéibme grec, et nous avons vu que cette mythologie avait été incorporée à la langue poétique, encore qu'elle eût perdu tout caractère de dogme religieux. Mais Camoëns croyait à un Etre suprême, à la valeur guerrière et à la beauté de la femme, que ces fictions servaient à représenter. Et l'emploi de ces images, si je puis ainsi dire, nous ont valu des peintures charmantes.
Voici, par exemple, le portrait de Vénus. La déesse, comme dans l'Enéide (liv. P% v. 254
(1) Le Génie des Religions, (t. !«' des Œuvres com^ plètes, iii-18, p. 56-58).
et seq.), va trouver Jupiter et Timplore en faveur des héros qu'elle protège. Elle vient, avec l'aide des Néréides, d'arrêter la flotte de Gama devant le port de Mombaze, où la trahison attendait les navigateurs.
« Vivement agitée, elle quitte les Néréides attristées de son départ, traverse l'espace immense où roulent les corps célestes, laisse bientôt derrière elle l'orbe léger qui se meut sous ses lois et se dirige vers la planète où réside Jupiter.
a Pendant la route, son émotion la rendait si belle, que les étoiles, l'air pur, le ciel et tout ce qui la voyait en devenait amoureux. Ses yeux, domaine des amours, brillaient d'un éclat si vif qu'ils embrasaient les pôles glacés et incendiaient la froide sphère.
«Pour plaire à Jupiter dont elle fut toujours chérie, elle paraît devant lui telle qu'elle se montra jadis au jeune pasteur du mont Ida.
Que ne la vit-il ainsi, le fameux chasseur qui perdit la forme humaine en regardant Diane se baigner dans l'onde pure ? Avant que les avides lévriers l'eussent déchiré, il aurait péri, consumé par la violence de ses désirs.
« Elle s'avance. Sa chevelure ondoyante tombe à flots d'or sur ses épaules plus blanches que la neige ; son sein agité par la marche
frémit doucement, ce sein, abri préféré de Tamonr où sans être ya il se livre à ses jeux. La blanche ceinture de la déesse lance des étincelles où le folâtre enfant allume les traits dont il embrase les cœurs. Les désirs voltigent sur les pas de Timmortelle , ils Tenvironnent et la pressent, semblables au lierre amoureux qui serpente autour de l'ormeau.
« Une gaze légère couvre ses charmes sans les cacher entièrement, voile enchanteur qui tour à tour irrite et retient les désirs. A son aspect tout le ciel est ému, la jalousie se réveille dans le cœur de Yulcain et l'amour dans le cœur de Mars.
« Sur son angélique visage la joie se marie à la tristesse. Telle, dans des ébats amoureux, pressée par Tamant téméraire, la timide beauté pleure et sourit en même temps, et laisse voir le plaisir briller à travers ses larmes. Telle Vénus, plus habile que toutes dans l'art de séduire, d'une voix plaintive et tendre adresse ces paroles au souverain de l'Olympe :
«0 puissant père des dieux, jusqu'ici j'avais toujours cru te trouver Indulgent et favorable pour tout ce qui était cher à mon cœur, malgré le mauvais vouloir d'autrui. Mais puisque je te vois irrité contre moi, sans que je l'aie mérité, que les vœux de Bacchus soient
accomplis: je pourrai dire enfin que j'ai été malheureuse.
« Ce peuple que j'aime, ces héros pour qui coulent en vain mes larmes, c'est mon amour qui les rend criminels à tes yeux, c'est ma tendresse qui les perd ; tu les sauverais si je pouvais les haïr. Eh bien, je les déteste...
a Qu'ils aillent périr sous la main des barbares, car moi seule... » A ces mots, elle baigne de larmes brûlantes son charmant visage, semblable à la rose humectée des pleurs de la rosée. Un moment silencieuse, elle s'efforçait de rappeler sur ses lèvres la parole expirante, lorsque Jupiter se hâte de l'interrompre.
« Emu par ces démonstrations touchantes qui auraient attendri le cœur farouche d'un tigre, le souverain des dieux porte sur elle un de ces regards qui dissipent les orages et ramènent la sérénité dans le ciel. Il essuie les pleurs de la déesse, l'entoure de ses bras caressants et effleure d'un tendre baiser la rose de ses joues.
« Dans les bras de Jupiter, elle sanglote encore plus fort, comme un enfant que sa nourrice a grondé et dont redoublent les pleurs au milieu des caresses qu'elle lui prodigue afin de l'apaiser. Pour calmer enfin la déesse irritée, le maître du tonnerre fait briller à ses yeux
de prophétiques images et fouillant dans les secrets de Tavenir il lui parie ainsi (1)... »
Il se peut qu'on trouve en cette peinture un peu trop de volupté, mais ce qu'on ne pourra s'empêcher d'y admirer, c'est le coloris et la chaleur. Non, le poète n'a pas voulu nous peindre une théogonie quelconque dans cette description où domine à ce point l'élément humain.
Sous ce nom de Vénus le poète nous a présenté un tableau qui est toujours vrai, un tableau plein de fraîcheur et de grâce : c'est la beauté fémmine avec toutes ses séductions, avec tous ses charmes pour enflammer, avec ses larmes pour désarmer les plus forts. Qu'elle s'appelle Vénus ou de tout autre nom, c'est toujours la beauté. Que le coloris du tableau soit souvent charnel, que la richesse des tons chatouille quelquefois les sens, j'en conviens; mais avant d'en faire un reproche à Gamoêns, ne faut-il pas avoir présente à l'esprit la fascination que la beauté physique a toujours exercée sur les populations du midi, ne faut-il pas se rappeler qu'on y aime avec tout son être et que le culte de la femme s'adresse autant à son cœur qu'aux charmes de son corps?
(1) Lusiades, chant II, st. 23-43.
On ne se refuse certes pas à voir avant tout dans la femme Têtre qui sanctifie et purifie notre personnalité grossière, mais on sait aussi que cette beauté morale multiplie son pouvoir quand elle repose sur un piédestal d'une égale beauté.
Quel mal y a-t-il à ce que sous Fenveloppe matérielle nous puissions entrevoir le trésor moral ?
Ainsi Gamoêns n'a pas craint de nous montrer l'idéalisation des charmes physiques de la femme et de nous peindre leur pouvoir irrésistible. Le Tasse n'a pas trouvé pour peindre son Armide des couleurs plus belles; il s'est contenté d'imiter et de traduire ce morceau des Lusiades (1).
Un tableau où éclate la même richesse de coloris est celui de l'Ile des Amours. C'est dans cette île enchantée, nous l'avons vu, que Téthys et les nymphes de l'Océan reçoivent les Portugais et les récompensent de leurs travaux par des délices que les mortels n'ont jamais connues. Il est très facile de comprendre comment Gamoêns a été conduit à cette belle et originale création. Les navigations sur des mers inexplorées et la découverte de terres incon-
(1) Voir Gerulasemme libcrata, chant IV, st. 29-32.
nues avaient fait courir une foule de légendes sur des îles mystérieuses et enchantées qu'on disait exister au milieu de TOcéan. Camoêns s'est emparé de ces fables et les a façonnées au tour de son génie.
Ici le tableau est encore plus voluptueux que dans le portrait de Vénus : le poète a abusé un peu, il faut l'avouer, de son habilité à peindre Tamoar avec ses ruses, ses attraits et ses délices. Il se complaît trop en des détails que la tendresse aime à entourer d'un certain mystère, et ses peintures deviennent souvent lascives. Disons de suite qu'il s'empresse lui-même de nous expliquer rallégorie qu'il cache sous la description de cette île. Les plaisirs qu'on y goûte ne sont que les images des récompenses qui couronnent la vie ; cet hymen des nymphes de l'Océan avec les héros portugais nous représente l'alliance de la gloire et du courage. Il faut toutefois reconnaître que le soin apporté par le poète à peindre jusqu'aux moindres détails convient peu à une allégorie qui ne peut jamais se passer d'un certain vague.
Voici d'abord la description de Tile :
« Dans cette île pittoresque et joyeuse trois charmantes collines, couvertes d'un tapis de gazon, se dressent dans les airs avec un gra-
cieux orgueil ; de leur sommet verdoyant coule une eau limpide et transparente ; au milieu des cailloux- blancs on voit courir Tonde bruyante et fugitive.
« Ces eaux pures viennent se réunir dans un valJon délicieux qui sépare les trois collines, elles y forment comme un long miroir, dont la beauté dépasse toute imagination. Les plantes qui Tentourent penchent coquettement au dessus de Teau leur feuillage épais, heureuses de pouvoir se mirer dans le cristal poli qui les représente si fidèlement.
« Des milliers d'arbres s'élèvent vers le ciel, chargés de fruits odorants : Toranger montre ses belles pommes dorées comme les cheveux de Daphné ; succombant sous le faix de son poids jaunissant, le cédrat est courbé jusqu'à terre ; les citrons 'exhalent leur suave parfum et imitent le sein arrondi des vierges.
« Les arbres sauvages, dont le feuillage touffu ennoblit les trois collines, sont le peuplier d'Alcide, le laurier tant aimé par le blond Phébus, le myrte de Gytherée et le pin de Cybèle, autre victime d'amour (1). Le cyprès dresse sa tige aiguë vers le ciel étbéré.
(1) Le pin cher à Cybèle : Atys par elle aimé, Sous récorce d'un pin fut par elle enfermé.
(Ovide, Métam.^ liv. X, trad. Saint- Ange).
Tout ce passage semble imité d'Ovide.
« En cette ile la nature produit les différents dons de Pomone, sans le seconrs de la cnltnre, dont ils n'ont pas besoin ponr être savoureux : les cerises, de couleur de pourpre, les mûres dont le nom rappelle de tristes amours (1); la pomme de Perse qui Tient mieux lorsqu'elle est transportée sur un terrain étranger.
o La grenade montre en s'ouyrant un rouge plus éclatant que celui du rubis. Entre les bras de l'orme court en serpentant la vigne riante, d'où pendent des grappes noires ou vertes : et vous, ô poires ovales, si vous voulez rester attachées à votre arbre fécond, ne craignez pas de vous livrer au ravage que les cruels oiseaux vous feront avec leurs becs aigus.
(( Le vert tapis qui recouvre le sol de l'île l'emporte en beauté sur ceux d'Achéménie et rend plus charmant encore le vallon ombragé. La fleur de Narcisse incline son front sur l'étang calme et limpide ; là fleurit aussi celui qui fut à la fois le fils et le petit-fils de Gynire, et pour lequel, déesse de Paphos, tu soupires encore (2).
(1) Les amours de Pyrame et de Thisbé. V. Métam,, liv. IV, V. 142 et suiv.
(2) C'est Adonis que Vénus aima passionnément, il périt ù la chasee, blessé par un sanglier. La déesse le
« Il aurait été difficile d'établir, en voyant au ciel et sur la terre les mêmes couleurs, si la belle Aurore donnait aux fleurs ses nuances charmantes, ou si c'étaient les fleurs qui lui renvoyaient leur éclat. Zéphire et Flore y coloraient la violette, Firis, la rose, aussi fraîche que celle qu'on voit sur les joues d'une vierge.
« Là, on voyait aussi le lis blanc, arrosé par les larmes du matin, la marjolaine, la jacinthe qui porte les caractères tant aimés du fils de Latone. Enfin, lorsqu'on apercevait ces fruits et ces fleurs, on remarquait que Chloris ne le cédait en rien à Pomone.
« Dans les airs, les oiseaux volent en chantant ; sur la terre courent des animaux joyeux. Au bord de l'eau chante le cygne blanc comme la neige et Philomèle lui répond de la branche où elle est posée. Actéon n'est plus étonné en voyant dans l'eau pure l'image de ses cornes ; ici, le lièvre fugitif ou la gazelle timide sortent de l'épaisseur d'un fourré ; là, l'oiseau léger porte dans son bec la pâture destinée aux petits qu'il a laissés dans son nid.
IraDsforma eo une flear : rAnémone. V. Métam», liv. X, V. 720 et suiv.
« C'est dans ce séjour délicieux que débarquèrent les nouveaux argonautes. Au milieu de la verdure, les belles déesses étaient répandues comme par mégarde ; les unes jouaient de la cithare, d'autres de la harpe ou de la flûte sonore ; d'autres, enfin, armées de leurs arcs d'or, faisaient semblant de poursuivre des animaux imaginaires. »
Les Portugais arrivent sur la plage et pénètrent dans la forêt pour se livrer au plaisir de la chasse. Mais tout à coup ils entrevoient à travers les branches les beautés immortelles. L'un d'eux, Velloso, ne peut retenir un cri de surprise et invite aussitôt ses compagnons à s'approcher des déesses. A leur vue, les nymphes s'enfuient chacune de son côté poursuivies par les héros.
« L'une, en courant, laisse flotter au gré du vent sa chevelure d'or, Tautre ses voiles légers ; l'une tombe à dessein et entraîne dans sa chute, avec plus de douceur que de colère, celui qui la poursuit.
« D'autres rencontrent plus loin les déesses qui se baignaient dans l'onde pure : et cellesci aussitôt commencent à pousser des cris, comme si elles ne s'étaient pas attendues à un pareil assaut. Les unes, feignant de sacrifier la pudeur à la force, se lancent nues à travers
les fourrés et présentent ainsi aux regards les charmes qu'elles refusent aux mains avides.
« Que de baisers avides dans cette forêt !
quels sanglots attendrissants dans les bois ! quels embrassements délicieux! quelle honnête pudeur bientôt remplacée par de joyeux sourires I Journée adorable, que Vénus enfl€uiima de tous ses feux, comment redire les plaisirs que tu vis éclore ! Ah I que mes vers du moins en offrent l'imparfaite image à celui qui n'a pu les goûter I »
Après ces peintures un peu vives, dont j'ai supprimé à dessein quelques parties, le poète sent le besoin de donner l'explication de son allégorie et de faire succéder à ces tableaux voluptueux des paroles austères.
« Les charmantes nymphes de l'Océan, ditil, Téthys et cette île enchantée, toutes ces images ne sont autre chose que les délectables honneurs qui font grande une existence.
Les glorieuses prééminences, les triomphes, les couronnes, les palmes et les lauriers, la gloire, les distinctions, voilà les délices de cette île.
a L'antiquité aimait à placer dans les deux les mortels illustres dont la déesse aux cent voix avait consacré les noms. Us u'arrivaient
à rimmortalité que par d'éclatants exploits, par d'immenses travaux, par ce chemin de la vertu, long et scabreux d'abord, mais à la fin plein d'agréments et de délices.
« C'est la voix de la Renommée qui en a fait des dieux, des demi-dieux, des divinités de la patrie, des génies protecteurs et des héros. vous donc qui aspirez à la gloire, si vous voulez les égaler ici-bas, réveillez-vous et sortez de cet engourdissement oisif qui rend esclave de cœur celui qui est né libre.
« Mettez un frein à votre avidité et à l'ambition qui, tant de fois, vous pousse au vice honteux et làcbe de la tyrannie : ces vains honneurs, cet or abondant ne donnent pas aux hommes leur valeur réelle ; mieux vaut les mériter sans les avoir que les posséder sans en être dignes.
a Dictez pendant la paix des lois justes et immuables qui ne donnent point aux grands ce qui revient aux petits, ou bien revêtez des armures étincelantes, pour marcher contre les terribles Sarrasins. Vous rendrez les royaumes glorieux et puissants, tout en y gagnant vous-mêmes; vous acquerrez des richesses méritées et des honneurs qui illustreront votre vie.
Vous relèverez le nom de votre roi bienaimé, tantôt par vos conseils judicieux, tantôt à Taide de vos épées, qui vous rendront immortels comme vos ancêtres. Ne vous créez pas d'obstacles à plaisir ; car qui veut bien peut toujours : et vous prendrez place parmi les héros célèbres, et vous serez accueillis dans cette île de Vénus (1). n
Mais Gamoëns ne sait pas peindre uniquement les joies et les voluptés de l'amour, il excelle surtout à exprimer la tendresse mélancolique des passions malheureuses. Il sait trouver les accents pathétiques et touchants du Dante quand il raconte la tragique histoire d'Inès de Castro, cette légende qui n'a cessé d'inspirer tous les poètes de la Péninsule (2), mais aucun mieux que Gamoëns.
Gama vient de raconter au roi de Mélinde la terrible bataille de Salado, gagnée par le roi de Gastille et Alphonse IV de Portugal, contre les musulmans. Le souverain portugais retourne dans son royaume pour jouir en paix
(1) Chant IX, st. 54-95.'
(2) Je citerai entre autres '^uevara dont le drame Reinar despues de morir, composé sur ce tragique événement, a été mis par Auguste Comte dans le Théâtre Espagnol choisi j édité par D. José Segundo Fierez^ d'après ses indications.
du prix de la victoire. Alors le poète se rappelle rhistoire d'Inès de Castro, et, adoucissant avec un art infini Tardeur guerrière qui animait son récit, il donne à son style des couleurs sombres : on sent ainsi dès le début qu'il va nous peindre la douleur et les larmes :
((De retour dans ses Etats, Alphonse ne songeait plus qu'à jouir en paix de sa grandeur et de sa gloire, lorsqu'un tragique événement vint troubler sa vieillesse. toi qui sauves les mortels de l'oubli. Mémoire, redismoi la funeste aventure de cette beauté malheureuse à qui l'amour avait promis une couronne et qui ne Tobtint qu'après sa mort.
(( Amour, toi qui règnes en tyran sur le cœur des humains, sa mort fut ton ouvrage :
c'est toi qui la punis de son obéissance à tes lois. Impitoyable amour, il est donc vrai que les larmes ne peuvent adoucir la soif qui te dévore et que le sang humain doit couler sur tes autels !
(( Tu vivais, belle Inès, solitaire et tranquille, abandonnant ton âme à ces illusions, hélas ! si passagères, qui embellissent le printemps de la vie. Les rives du Mondégo fleurissaient sous tes pas ; son onde pure aimait k
réfléchir ton image, et les échos du vallon répétaient le nom chéri que tu venais de leur apprendre.
« A ta douce rêverie répondaient les douces pensées de dom Pèdre. Pendant les heures de Tabsence, il savait te retrouver encore, la nuit dans la fugitive erreur d'un songe, le jour dans les tendres souvenirs qui, de son cœur, volaient vers le tien. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, tout lui rappelait Inès et le bonheur.
Nulle autre beauté ne peut lui plaire, nul autre hymen ne saurait le tenter. Amour, amour I est-il pour un cœur que tu possèdes, est-il dans l'univers d'autres charmes que les tiens, un autre bonheur que celui dont tu l'enivres? Cependant le vieux roi s'inquiète et s'irrite. Le peuple murmure ; il demande, pour l'héritier du trône, un de ces nobles hymens qui consolident la puissance des rois et assurent le destin des Etats.
a Le prince n'entend ni les vœux du peuple ni les conseils d'un père et d'un roi. Inès le tient enchaîné, la mort seule pourra les désunir... Inès mourra : Alphonse a prononcé l'arrêt. C'est dans le sang de l'infortunée qu'il veut éteindre le feu qui brûle au cœur de dom Pèdre. Ah ! quelle fureur commande à la glo-
rieuse épée qui fiit la terreur du Maure, de se lever sur une beauté faible et timide I
« Des bourreaux la trament aux pieds d'Alphonse. Le monarque est ému ; mais une affreuse politique demande qu'elle périsse. Inès pleure et gémit. La vie n'est point ce qu'elle regrette le plus : elle pleure en souvenir du prince qu'elle adore, de ses enfants qu'elle va quitter pour toujours.
« Dans sa douleur, elle lève vers le ciel ses yeux noyés de larmes, ses yeux, car des nœuds cruels pressaient ses mains captives ; et ramenant ses regards sur ces jeunes orphelins qui, dans un âge encore si tendre, resteront seuls sur la terre, elle adresse ces paroles à leur inflexible aïeul :
« Les monstres des forêts, les farouches « habitants des airs, ont quelquefois, à la vue « de l'enfance abandonnée, oublié leur insc< tinct féroce. Une louve a nourri Romulus et a son frère ; l'oiseau ravisseur a secouru Sé- « miramis aux déserts de l'Assyrie.
a toi qui reçus de la nature les traits et le « cœur d'un homme (si le cœur d'un homme a a pu vouloir la mort d'une femme timide et (( sans défense, dont tout le crime est de capa tiver celui qui fut son vainqueur), seras-tu « sans pitié pour les tristes enfants d'Inès ?
a Ah! sois touché de leur misère et de la (( mienne. Que leur innocence te désarme, « puisque celle de leur mère n'a pu trouver c grâce à tes yeux.
a Ta main victorieuse a su, dans les com- G bats, donner la mort aux infidèles. Ne sauce rais-tu donc aujourd'hui accorder la vie à « une infortunée qui n'a point mérité de « la perdre I Si mon amour t'oflense, qu'un a étemel exil m'en punisse. Relègue-moi aux glaces de la Scythie, aux sables brûlants de (( l'Afrique, dans un désert sauvage où je u puisse ensevelir à jamais mon infortune et « mes larmes,
« Relègue-moi parmi les lions et les tigres, « et peut-être trouverai-je en eux la pitié que (( je n'ai point trouvée chez les hommes. Là, « seule avec ma douleur, avec le souvenir de a celui qui m'est si cher, j'élèverai les enfants <k que m'a donnés son amour. Us me parleront « quelquefois de leur père, et je ne serai pas « tout à fait malheureuse. »
« Le monarque attendri cédait déjà à sa voix plaintive. U veut lui faire grâce ; mais le peuple et les destins ne lui pardonnent point. Les cruels conseillers d'Alphonse pressent l'instant fatal. Ils tirent leurs épées. Chevaliers ! de quel sang allez-vous teindre vos ar-
mes ? Défenseurs de la beauté, en deviendrez vous les bourreaux ?
c Ainsi Pyrrhus autrefois leva le glaive sur la jeune et belle Polyxène. Elle était la dernière consolation de la vieillesse de sa mère ; mais Tombre d'Achille Ta condamnée. Pyrrhus appelle la victime. Elle obéit, semblable à la brebis soumise et craintive ; et, jetant sur sa malheureuse mère au désespoir, un de ces regards qui apaiseraient le courroux des cieux, elle marche au sanglant sacrifice.
« Telle paraît Inès, sous le fer de ses meurtriers. Ils frappent : des flots de sang inondent ce sein d'albâtre où reposaient les amours, ces lis si purs qu'elle a baignés de tant de larmes^ cette tête charmante que dom Pèdre un jour ornera du diadème. Les ministres, dans leur aveugle rage, ne songent point au supplice qui les attend.
(( soleil, toi qui refusas ta lumière à rhorrible festin d'Atrée, osas-tu bien éclairer un spectacle non moins affreux? Profondes vallées, qui avez entendu les derniers accents dlnès, le dernier son de sa bouche expirante, le nom de son fidèle dom Pèdre, vous l'avez redit en longs échos.
(( Gomme la fleur des champs se flétrit, à peine éclose, et perd son parfum sous la
main folâtre de la jeune fille trop pressée d'en orner sa guirlande : telle pâlit et se décolore la mourante Inès. Ses traits s'effacent, ses yeux s'éteignent, les roses de son teint ont disparu avec sa vie.
i( Les nymphes du Mondégo furent saisies de douleur. Des ruisseaux de larmes coulèrent de leurs yeux, et formèrent une source pure, éternel monument de leurs regrets. Les nymphes affligées lui donnèrent le nom qu'elle porte encore, le doux nom des Amours d'Inès. Passant, vois cette claire fontaine : elle arrose des fleurs; ses eaux sont des larmes... C'est la fontaine des Amours » (1).
Tout le monde est d'accord pour admirer les beautés de ce morceau. C'est avec celui d'Adamastor l'un des deux plus célèbres du poème.
Dans celui-ci Camoëns a montré qu'il pouvait rivaliser parfois en force et en grandeur avec les plus grands génies esthétiques de l'Humanité. C'est une création complètement originale, à peine rattachée au paganisme de son
(i) Lusiades, chant III, st. 118-135. Florian a fait une jolie traduction en vers de tout ce cbarmant épisode d'Inès que je regrette de ne pouvoir reproduire.
poème. Adamastor est on des Titans, mais, c'est aossi le génie des tempêtes, le gardien redoutable des mers inconnues. La flotte de Gama approche de Textrémité méridionale de r Afrique. Le temps est calme, la nuit étoilée a nos vaisseaux fendaient paisiblement les ondes ; assis sur la proue nos guerriers veillaient, lorsqu'un sombre nuage qui obscurcit les airs se montre au-dessus de nos têtes, et jette Tefiroi dans nos cœurs.
« La mer ténébreuse faisait entendre au loin un bruit semblable à celui des flots qui se brisent contre des rochers. Dieu puissant, m'écriai-je, de quel malheur sommes-nous menacés? Quel prodige effrayant vont nous ofl'rir ce climat et cette mer? C'est ici plus qu'une tempête.
« Je finissais à peine : un spectre immense, épouvantable, s'élève devant nous. Son attitude est menaçante, son air farouche, son teint pâle, sa barbe épaisse et fangeuse. Sa chevelure est chargée de terre et de gravier, ses lèvres sont noires, ses dents livides, sous de noirs sourcils ses yeux roulent éteincelants.
« Sa taille égalait en hauteur ce prodigieux colosse autrefois l'orgueil de Rhodes et Tétonnement de l'univers. Il parle : sa voix formidable semble sortir des gouffres de la mer. A
son aspect, à ses terribles accents, nos cheveux se dressent, un frisson d'horreur nous saisit et nous glace.
« peuple, s'écrîe-t-il, le plus audacieux « de tous les peuples ! il n'est donc plus de « barrière qui vous arrête? Indomptables « guerriers, navigateurs infatigables, vous « osez pénétrer dans ces vastes mers, dont je « suis l'éternel gardien, dans ces mers sacrées <c qu'une nef étrangère ne profana jamais!
« Vous arrachez à la nature des secrets que « ni la science, ni le génie n'avaient pu encore « lui ravir! Eh bien, mortels téméraires, « apprenez les fléaux qui vous attendent sur « cette plage orageuse et sur les terres loin- « taines, que vous soumettrez par la guerre.
« Malheur au navire assez hardi pour s'é- « lancer sur vos traces ! Je déchaînerai contre <( lui les vents et les tempêtes. Malheur à la « flotte qui, la première après la votre, vien- « dra braver mon pouvoir (1). A peine aura- « t-elle passé sur mes ondes, qu'elle sera « frappée, dispersée, abîmée dans les flots.
(1) La flotte de Pedro Alvarès Cabrai. Sur treize yaisseaux dont elle était composée, six furent engloutis dans les flots, au milieu d'une tempête qu'ils essuyèrent à la hauteur du cap de Bonne-Espérance. Les sept autres, extrêmement maltraités^ n'arrivèrent qu'avec beaucoup de peine au port de Sofala.
« Avec elle périra le navigateur impie (I) « qui, dans sa course vagabonde, aperçut (( mon inviolable demeure et vous révéla mon c( existence. Et ce terrible cbàtiment ne sera (( que le prélude des malheurs que Tavenir « vous prépare. Si j*ai su lire au livre des « destins, chaque année ramènera pour vous « de nouveaux désastres; la mort sera le (( moindre de vos maux.
« C'est ici qu'un guerrier, longtemps cou- « ronné par la victoire, trouvera une étemelle « sépulture (2). C'est ici que par un secret « jugement du ciel, le destructeur des flottes « ottomanes viendra déposer ses trophées et (( payer de son sang la ruine de Quiloa et de « Mombaze.
« Un autre héros le suivra (3), chevalier « généreux, amant passionné. Une jeune « beauté l'accompagne. Doux présent de Ta- « mour, elle devait embellir sa vie. Quelle « affreuse destinée les conduit sur ces bords!
(1) Barthélémy Diaz.
(2) François d*Almeida, premier vice-roi des Indes.
(3) Allusion au naufrage de Manoel de Sepnlveda, revenant des Indes, avec sa femme et ses enfants. Cet événement a fourni à Jeronymo Corte Real le sujet d*un poème épique, qui a été traduit en français par M. Octaire Fournier.
« Ils survivront à leur naufrage, mais pour « éprouver d'inexprimables douleurs ; et leur << lente agonie ne suffira point à ma vente geance.
« Leurs enfants, dévorés par la faim, périront « sous leurs yeux. Le Gafre, avare et féroce, dé- « pouillera de ses vêtements la chaste beauté. « Exposée nue aux ardeurs du jour, à la « fraîcheur des nuits, foulant de ses pieds dé- « licats le sable brûlant du désert, elle fuira (1 dans répaisseur des forêts.
« L'impitoyable solitude ensevelira les deux « époux. Cest là qu'ils mouilleront de larmes a les rochers attendris. C'est là que, réfugiés « dans les bras Tun de l'autre, ils confondront « leur désespoir et leurs derniers soupirs. Les « tristes témoins de tant d'infortunes les redi- « ront aux rives du Tage. »
« Il allait continuant ses horribles prédictions, lorsque, m'élançant vers lui je lui criai: « Qui es-tu, monstre dont l'aspect extraordi- « naire me remplit d'admiration? » A cejs mots tordant sa bouche et ses yeux noirs, et poussant un cri terrible, il me répond d'une voix lente et amère, comme si ma question l'eût affligé :
« Je suis le cap des Tempêtes ; j'anime ce « vaste promontoire que les Ptolomée, les
« Strabon, les Pline et les Pomponius, pas « plus qu*aucun autre n'a connu. Je termine « ici la terre africaine, je suis la cime qui « regarde le pôle antarctique, et qui, jusqu'à « ce jour voilée aux yeux des mortels, s'indi- « gne, en ce moment, de votre audace.
« Tu vois un des compagnons d'Encelade, « d'Égéon et du géant aux cent bras. Je m'ap- « pelle Adamastor. Gomme eux, enfant de « la terre, j'ai fait la guerre aux dieux. Tan- « dis que mes frères entassaient contre le « ciel montagne sur montagne, je combattais « sur l'Océan.
« Une passion funeste alluma dans mon « sein cette belliqueuse ardeur. J'adorais la (c jeune immortelle qui fut l'épouse de Pelée, « j'aurais dédaigné, pour elle, toutes les « déesses de l'Olympe. Un jour je la vis s'é- (i lancer nue sur la plage avec ses compagnes : « le feu qui m'embrasa soudain me brûle et me « consume encore.
a Je parlai, je déplus. Indigné de ses mé- « pris, mais toujours enivré de ses charmes, « je déclarai la guerre à Nérée, et, pour conquérir sa fille, j'entrepris la conquête des « flots. Doris, une néréide, trembla .pour sa « jeune souveraine, et, dépositaire de mes « vœux, lui porta des paroles de paix et d'à-
(( mour. Un pudique sourire effleura les lèvres « de Thétis : a Quelle serait donc, répondit- (( elle, la nymphe dont Tamour suffirait pour « répondre à celui d'un géant?
cf Mais cependant, Doris, afin d'épargner à « rOcéan une guerre si funeste, je trouverai « un moyen de calmer Adamastor sans com- « promettre mon honneur. » Telle fut la « réponse que me transmit la néréide. Hélas!
« je ne sus point en pénétrer l'artifice, tant « sont aveugles les cœurs épris l le mien pal- « pita de désir et d'espérance.
« Victime de mon erreur j'avais déjà re- <( nonce à la guerre; une nuit... cette nuit « cruelle devait couronner mon ardeur! je vis « à travers les ombres, s'avancer la blanche « Thétis, seule et sans vêtements. Les bras « tendus, le cœur en délire, je m'élance vers « cette beauté céleste ; je couvre de baisers ses « yeux, son front, sa chevelure...
« honte! ô désespoir! je n'avais saisi « qu'une montagne affreuse, hérissée d'une « épaisse forêt. Un sommet sourcilleux recea vait les brûlantes caresses destinées à une a tête divine. Tous mes sens furent glacfâs « d'horreur. Je restai muet, immobile, comme « un rocher qui presse un autre rocher.
« Thétis, ô la plus belle des nymphes de
« rOcéan, si tu repoussais mes transports, que « ne me laissais-tu Tillusion qui m'avait séduit , « ce rêve de bonheur où s'égarait mon <( amour ? Je pars désespéré, j'abandonne les « lieux témoins de ma disgrâce; je vais cher- « cher des climats inconnus où personne ne « puisse rire de mes larmes.
« Mes frères étaient déjà vaincus. Leurs a cent bras les avaient mal servis contre le « ciel ; les dieux en avaient enseveli plusieurs « sous de hautes montagnes ; et moi-même, « errant sur la terre et pleurant mes ennuis, « je ne tardai pas à subir le châtiment de mes « témérités.
« De ma chair desséchée, de mes os con- (' vertis en rochers, les dieux, les inflexibles « dieux, ont formé le vaste promontoire qui « avance au milieu de ces vastes ondes; et « pour accroître mes tourments, pour insul- « ter à ma douleur, Thétis m'entoure toujours « de ses eaux.
« A ces mots, il poussa un terrible gémissement et disparut. Aussitôt, Tobscur nuage s'évanouit et au loin on entendit mugir la mer en courroux (1). »
Telle est cette création grandiose et origi-
(1) Chant V, st. 37-60.
nale du génie de Camoëns, que toute traductioQ est incapable de reproduire. Le Dante, le Tasse, Milton, n'ont rien créé de supérieur à cette personnification puissante du Génie des Tempêtes. Hallam, lui-même, dans sa médiocre histoire littéraire, où il semble avoir perdu la perspicacité qu'il a montrée ailleurs, suspend un moment une injuste critique pour déclarer sublime Tidée de cet épisode et en proclamer l'originalité. « La prophétie de Nérée, à laquelle nous avons déjà fait allusion, dit-il, renferme peut-être le germe de cette conception, mais sous le rapf)ort du grandiose, de l'appropriation des circonstances, elle est bien loin du passage de Gamoëns (1). »
Mais il nous reste à faire apprécier chez le poète portugais le côté descriptif de son talent, celui où^ pour la vie maritime tout au moins, il n'a pas jamais été égalé. Il décrit les tem-
(1) Hist. de la Littérature de l* Europe pendant les xv% XVI* et xviie siècles f par Henri Hallam (trad. française d'Alphonse Borghers), t. II. — « Il ne serait pas raisonnable, dit cet auteur, de demander aux critiques portugais une opinion exempte de prévention en faveur d*un poète aussi illustre et d'un poème si éminemment national ». C'est pour éviter un tel re* proche, si naturel daus ce cas, que je me suis fait une loi de mettre sous les yeux des lecteurs les appréciations des écrivains étrangers de préférence à celles des nationaux et même aux mienne?é
pêtes et les phénomènes variés de la mer et de Tatmosphère avec un pinceau dont la réalité n'a pas été surpassée. Pour ne pas allonger ces extraits, je me contenterai de transcrire l'appréciation de Humboldt sur ce côté remarquable des Lusiades : « Ce caractère de vérité qui naît d'une observation immédiate et personnelle brille au plus haut degré daos la grande épopée nationale des Portugais. On sent flotter comme un parfum de l'Inde à travers ce poème écrit sous le ciel des tropiques, dans la grotte de Macao et dans les îles Moluques. Sans m'arrèter à discuter une opinion hasardée de F. Schlegel, d'après laquelle les Lusiades de Gamoêns surpasseraient de beaucoup le poème de l'Arioste pour l'éclat et la richesse de l'imagination^ je puis affirmer du moins, comme observateur de la nature, que, dans les parties descriptives des Lusiades^ jamais l'enthousiasme du poète, le charme de ses vers et les doux accents de sa mélancolie n'ont altéré en rien la vérité des phénomènes. L'art, en rendant les impressions plus vives, a plutôt ajouté à la grandeur et à la fidélité des images, comme cela arrive toutes les fois qu'il est puisé à une source pure. Gamoëns est inimitable, quand il dépeint l'échange perpétuel qui s'opère entre l'air et la mer, les har-
monies qui régnent entre la forme des nuages, leurs transformations nécessaires et les divers états par lesquels passe la surface de TOcéan. D'abord il montre cette surface ridée par un léger souffle du vent ; les vagues à peine soulevées étincellent, en se jouant avec le rayon de lumière qui s'y reflète ; ailleurs, les vaisseaux de Goelho et de Paulo de Gama assaillis par une épouvantable tempête, luttant contre tous les éléments déchaînés. Gamoêns est, dans le sens propre du mot, un grand peintre maritime. Il avait fait la guerre au pied de TAtlas, dans Tempire du Maroc ; il avait combattu sur la mer Rouge et dans le golfe Persique; deux fois il avait doublé le cap, et pendant seize ans, pénétré d'un profond sentiment de la nature, il avait prêté Toreille sur les rivages de Tlnde et de la Ghine, à tous les phénomènes de TOcéan. 11 décrit le feu électrique de Saint-Elme, que les anciens personniflaient sous les noms de Gastor et de )*ollux. Il rappelle « la lumière vivante, sacrée pour « les navigateurs »; il dépeint la formation successive des trombes menaçantes et montre « comment des nuages légers se condensent « en une vapeur épaisse qui se roule en spi- « raie, et d'où descend une colonne qui pompe « avidemmcnt les eaux de la mer : comment
« ce nuage sombre, lorsqu'il est saturé, retire « à soi le pied de Tentonnoir et, fuyant vers « le ciel, laisse retomber en eau douce dans (( les flots de la mer ce que la trombe mugisif santé leur avait enlevé (1) ».... Camoêns nie se montre pas seulement un grand peintre dans la description des phénomènes isolés, il excelle aussi à embrasser les grandes masses d'un seul coup d'oeil. Le troisième chant de son poème reproduit en quelques traits la con* figuration de l'Europe^ depuis les plus froides contrées du nord, jusqu'au royaume de Lusitanie et au détroit où Hercule accomplit son dernier travail. Partout il est fait allusion aux mœurs et à la civilisation des peuples qui habitent cette partie du monde si richement articulée. De la Prusse, de la Moscovie et des pays « que lavent les eaux froides du Rhin »
(que Rheno frio lava), il passe rapidement aux plaines délicieuses de la Grèce « qui crée « les cœurs éloquents et les nobles jeux de « l'imagination » (que creastes os peitos éloquentes e os juizos da alta phantasia) (2).
(1) Chant V, st. 19-22.
(2) Ici Humboldta mal traduit CamoSos: il a pris le mot phantasia dnns le sens dMmaginatioD, mais tout le reste de la phrase indique que le poète voulait signifier les hautes spéculations mentales.
Dans le dixième chant, Thorizon s'agrandit encore; Téthys conduit Gama sur une haute montagne pour lui dévoiler les secrets de la structure du monde (machina do mundo) et le cours des planètes d'après le système de Ptolémée. C'est une vision racontée dans le style du Dante ; et comme la terre est le centre de tout ce qui se meut avec elle, le poète prend occasion de là pour exposer ce que Ton savait des pays récemment reconnus et de leurs diverses productions. Il ne se borne plus, ainsi qu'il l'a fait au troisième chant, à représenter l'Europe; toutes les parties de la terre sont passées en revue, même le pays de la Sainte- Croix (Brésil), et les côtes découvertes par Magellan, « ce fils infidèle de la Lusitanie, qui « renia sa mère. »
« En louant surtout dans Gamoëns le peintre maritime, j'ai voulu dire que les scènes de la nature terrestre l'avaient moins vivement attiré. Déjà Sismondi a remarqué que rien dans son poème ne témoigne qull se soit arrêté jamais à contempler la végétation tropicale et ses formes caractéristiques. Il ne nomme que les aromates et les productions dont le commerce tirait parti. L'épisode de l'île enchantée ofiTre, il est vrai, le plus gracieux de tous les paysages; mais la décoration
ne se compose, comme il convient à une île de Vénus, que de myrtes, de citronniers, de grenadiers et de limoniers odoriférants, tous arbustes propres au climat de l'Europe méridionale. ... Le poète, habitué aux sons harmonieux, n'était pas très tenté d'emprunter à la langue des indigènes des noms barbares, pour faire entrer les plantes exotiques dans la description d'un paysage, qui n'était après tout que le fond du tableau au devant duquel s'agitaient les personnages (!). »
Il est inutile de prolonger plus loin cette étude. J'ai dit l'essentiel pour permettre au lecteur de, bien apprécier les Lusiades, pris dans leur ensemble et dans leurs principaux détails. J'ai montré que cette œuvre, quoique éminemment nationale par son sujet, est cependant construite d'après des modèles de convention littéraire et peu accessible au vulgaire. J'ai examiné ensuite le concours d'influences contradictoires, miroir fidèle de l'époque correspondante, qui ont dominé la composition du poème, et assigné à chacune son degré d'intensité et d'extension. Je me suis efiTorcé alors d'expliquer Tintroduction dans les Lusiades d'un merveilleux artificiel et de
(1) Cosmos jiT&d. parFaye et Galuski, t II, p. 64-68.
rattacher Tincohérence qui en résulte au système général de contradictions qui caractérise l'avènement de l'ère critique. Après cette vue d'ensemble, j'ai successivement mis sous les yeux du lecteur les morceaux les plus célèbres du poème, dont je ne pouvais citer toutes les beautés.
De cette rapide appréciation il résulte qu'on ne peut considérer les Lusiades^ au point de vue de l'histoire générale de l'Humanité, comme un chef d'œuvre accompli. C'est une production inégale, semblable à ces édifices à qui plusieurs architectes ont mis la main, et qui accusent cette diversité dans le défaut d'équilibre des parties : ici éclate la majesté des portiques grecs, là un style mixte, non sans grâce et sans charme, mais qui annonce peu d'indépendance; plus loin, au contraire, on dirait qu'un génie original a tracé le plan, et arrêté de sa main puissante les linéaments hardis d'une nouvelle architecture. Malgré toutes ses inégalités, l'œuvre sera classée toujours parmi les grandes épopées, et méritera à son auteur le nom de grand poète. Elle est peut-être la dernière dans la hiérarchie des chefs-d'œuvre épiques, depuis Homère jusqu'à Milton, mais elle n'en est pas moins du nombre. Et si telle est la place qu'on semble
pouvoir lui assigner, quand on considère cette œuvre dans Tensemble, n'oublions pas, d'un autre côté, qu'elle contient des détails qui soutiennent la comparaison avec tout ce que le génie esthétique a produit de plus beau.
Mais pour le Portugal, les Lustades sont tout. Non pas qu'il n'ait produit d'autres poètes remarquables, mais Camoëns les surpasse tellement qu'on s'explique très bien que lui seul ait conquis une renommée européenne et effacé complètement ses émules portugais aux yeux des étrangers. Il est l'incarnation de l'âme nationale, qu'on me passe le mot, et comme l'a dit si bien M. Ferdinand Denis « quiconque a lu Camoëns a dû admirer je ne sais quel sentiment de courage et de vertu répandu dans ses vers; il a du comprendre que c'était bien ce poète de la patrie dont on répétait les chants en combattant pour elle (1) ; il a compris peut-être pourquoi les Portugais ne le nomment jamais sans une visible émotion (2). »
(1) Allusion au siège «le Colombo. Les soldats portugais pour s'encourager, chaataieat, dit-on, sur la brèche les stances des Lusiades. Ceci se passait 80 ans après la publication du poème.
(2) Résumé de l'Hist, littéraire du Portugal (Disc, prélim.), p. xiv.
Et en effet tant que vivra le nom de ce petit peuple qui fît tant de grandes choses dans le monde, les Lusiades resteront pour lui le livre sacré de la religion patriotique et le reliquaire bénit de la gloire nationale.
Mais Gamoëns n'est pas seulement un poète épique, il a su également montrer sa supériorité dans tous les genres poétiques. Sans doute, la renommée des Lusiades a fait oublier ses chants d'amour, mais mon étude resterait incomplète si je laissais de côté cette partie non moins remarquable de son œuvre.
Les poésies lyriques de Gamoëns ne furent jamais publiées pendant sa vie et on croit généralement que le recueil manuscrit qu'il en avait fait lui fut volé (1). Ce ne fut que quinze années après la mort du poète qu'on réussit à réunir et à publier un certain nombre de ces compositions, auxquelles on donna le nom général de Rimas , qu'elles conservent encore (2). Des éditeurs postérieurs ajoutèrent
(1) Voir cUdessus, p. 130.
(2) Ce premier recueil ne contenait que 65 sonnets, 10 canzoniy 1 seztine, 5 odes, 4 élégies, 3 oct&ves, 8 églogues, 76 redondiihas, — Pour toat ce qui est relatif à la bibliographie des œuvres de Gamoëns, consulter le magnifique ouvrage de M. Théopbilo Braga : Bibliographia Camoniana, gr. in-S», Lisboa, 1880.
successivement d'autres compositions retrouvées à cette première collection, et la moisson ne semble pas encore épuisée, car le dernier éditeur du poète, M. de Juromenha, a été assez heureux pour augmenter ce trésor amassé avec tant de soin.
Comme poète lyrique, Camoëns est surtout un disciple de Pétrarque, mais il subit également rinfluence provençale signalée plus haut. Lui aussi il est un gran maestro (Tamore^ et en ceci le caractère de sa nation, renommée pour la tendresse amoureuse de ses enfants (!),■ a secondé puissamment cette influence littéraire. Un de ses sonnets commence ainsi : « J'écris sur l'amour, je vis d'amour. » Il fut un des maîtres dans l'art de peindre toutes les émotions d'un cœur épris et d'exprimer toutes les délicatesses de l'adoration féminine. Comme tous les vrais poètes, la poésie n'était pas pour lui un simple jeu de l'esprit, mais le langage même du cœur. « vous, s'écrie-t-il, que l'amour assujettit à ses multiples volontés, lorsque vous lirez les événements racontés dans ces pages, sachez-le, ce sont vérités pures et non choses feintes; comprenez-le bien :
(1) Cervantes disait : Mueren de amor los PortU' guèzesy les Portugais meurent d'amour.
selon que vous aurez aimé, il vous sera donné de sentir mes vers. »
Dans un autre sonnet, il nous a laissé le por trait de celle qui inspira saiyre :
« Un coup d'œil doux et compatissant, sans qu'on sache ce qui le rend tel, un sourire doux et honnête, qu'on s'attend à rencontrer, une contenance paisible et modeste, qui laisse de viner presque de la gaieté;
« Un abandon plein de. pudeur, un geste grave et reposé, une bonté pure, indice gracieux et sûr des qualités de son âme;
« Un courage contenu, une aménité perpétuelle, un certain air de crainte sans avoir commis aucune faute^ et cependant un air serein ; tous les indices d'une longue et obéissante souffrance :
« Telle fut la céleste beauté de ma Circé, tels furent les philtres magiques qui transformèrent ma pensée (1). »
(1) La remarque que j'ai déjà faite à propos des traductions des LusiadeSy s'applique également à ce chapitre et même ici je n'ai pas le choix, car il n'existe qn'une traduction française des poésies lyriques de CamoSns, et encore elle est bornée à un très petit nombre. M. C. Magnin en avait traduit quelques-unes dans sa Vie de Camoens, mais c'est à M. Ferdinand Denis que Ton doit ce petit recueil. 11 a été publié à la suite de la traduction des LusiadeSy par MM. Octave Fournier et Desaules, in- 12. Paris, 1841.
L'image de sa bien-aimée le suit partout, tout lui rappelle sa présence et ses charmes :
« Quand le soleil voilé répand dans le monde sa lumière paisible et douteuse, le long d'un rivage je songe à mon ennemie.
« Là je lui vis arranger ses cheveux, là elle posa sa main sur son charmant visage, là elle eut un parler joyeux ; ici elle fut pensive ; tantôt elle s'arrêtait, tantôt je la voyais marcher.
« Là elle s'assit, là elle m'aperçut en levant ses vagues regards; ici elle fut un moment émue, ici elle redevint tranquille.
« Là elle s'attrista, là je la vis sourire; enfin dans ces pensées qui reviennent sans cesse, je passe une existence vaine et qui ne peut finir. »
Cependant, malgré la rigueur du sort et la perspective de nouveaux malheurs, il ne l'oubliera jamais :
« 11 y a déjà longtemps que j'ai appris par mon propre sort quelle vie m'est destinée.
Une longue expérieuce du temps passé m'a dévoilé clairement l'avenir.
« Amour redoutable et cruel, fortune aveugle, vous savez ce qu'est votre force : détruisez, ravagez tout. Qu'il ne reste rien, vengezvous de cette vie qui dure encore.
« L'amour a appris de la félicité que je ne la possédais point, et pour que je sentisse moins son absence, il me soutient par de vaines images.
(( Mais Yous^ madame, puisque mon destin n'a pu être meilleur, vivez au moins dans mon âme, la fortune n'a aucun pouvoir sur elle. »
L'absence et la misère sous des climats lointains n'étaient pas assez encore. Il devait apprendre loin du Tage et après avoir essuyé les calomnies de l'envie, la triste nouvelle de la mort de sa bien-aimée. Pourquoi continuer à vivre ?
« Ame charmante qui t'es éloignée si rapidement de cette vie pleine de déceptions, repose là-bas en l'éternité des cieux; et moi, il faut que je vive toujours triste sur cette terre.
« Si, dans les demeures éthérées où tu t'es élevée, il est permis de conserver quelques souvenirs de la terre, n'oublie point l'ardent amour dont tu as pu lire la pureté dans mes regards ;
« Et si la douleur qui me reste, l'angoisse sans remède de t'avoir perdue, peuvent mériter que j'aille te retrouver un jour,
« Prie-le, ce Dieu qui a tranché tes jours, de m'emporter aussi vite vers toi, qu'il t'enleva jadis à mes regards. »
Gamoëns a excellé dans ces petits poèmes qu'on appelle sonnets. La grâce, le naturel et rharmonîe y concourent sans effort apparent.
Mais, selon moi, c'est surtout dans ses ad- . mirables Canzoni qu'il est vraiment comparable aux grands maîtres italiens. On y trouve une mélodie plaintive et amoureuse, des gémissements qui partent du fond de Tâme et ce sentiment d'une mélancolie douce que les Portugais désignent par ce nom intraduisible de saudade. Voici une des plus belles, composée dans l'Inde :
« Près d'une montagne stérile et desséchée, qui élève sa tête chenue et informe, malgré l'horreur qu'elle cause à la nature, il existe un lieu où aucun oiseau ne vole, où aucun animal ne vient reposer, où l'on ne voit couler aucun fleuve, où l'on ne voit jaillir aucune fontaine, où l'on n'entend jamais le doux bruit des verts rameaux. Cette terre, nommée Heureuse par tout le monde, et que j'appellerai par antiphrase la Désolée, a été placée par la nature près de cet endroit où un bras de la haute mer sépare l'Abyssinie de l'Arabie Pétrée. Bérénice y fut jadis fondée; elle était située où se couche le soleil qui la brûlait de ses rayons.
« On y découvre le cap, avec lequel finit la
côte d'Afrique, qui vient du couchant ; on l'appelait Aromata dans d'autres temps, mais, avec le cours des années, la langue dure et informe des naturels lui a imposé un nom différent. C'est donc en cet endroit où la mer agitée cherche à entrer dans l'embouchure du détroit, que mon triste sort m'entraîna et me fixa un moment. Dans cette partie du monde si triste, si aride, si reculée, il fallut laisser un instant de ma rapide existence pour que mes jours se trouvassent dispersés dans tout l'univers. Là, je les dépensai, ces tristes jours, dans la contrainte, dans l'amertume, dans la solitude, dans le travail et dans la douleur; non seulement j'avais contre mon existence l'ardeur du soleil, un air embrasé et pesant, mais j'avais encore contre moi mes pensées, avec lesquelles je puis quelquefois tromper la nature : elles retraçaient à ma mémoire cette félicité rapide déjà passée, dont j'éprouvais le charme quand je vivais encore, elles me la retraçaient pour doubler l'âpreté de mes maux, pour me montrer qu'il y avait dans ce monde bien des instants de bonheur.
« Je restai là avec ces pensées, perdant mon temps et ma vie; hélas! ces pensées, elles m'emportaient si haut sur leurs ailes (et voyez si le saut devait être léger) que je retombais
de ces vains rêves de contentement dans le désespoir de voir un si déplorable jour. Mon songe se changeait en un pleur subit, en soupirs qui rompaient les airs : ici le cœur captif, entouré de douleurs et de chagrins, montrait sa plaie saignante. Dans cet abandon il se mettait à nu, exposé aux traits de la fortune superbe; oui, superbe, inexorable, sans pitié.
« Mon âme n'avait nul lieu où se reposer, nulle espérance ; je ne voyais aucun chevet où je pusse un peu reposer ma tête, tout était douleur et cause de souffrance ; mais mourir, je ne le pus, le sort ne le voulut jamais; pour cela, il n'était pas assez favorable. Cette mer irritée et mugissante s'apaisait ; il semblait que ces vents, importunés par ma voix, réfrénaient leur colère; le ciel n'était sévère qu'avec moi. Les étoiles et le destin toujours contraires se riaient de mon perpétuel souci ; usant leur puissance et leur indignation contre un corps terrestre, misérable ver de terre.
« Si encore j'avais obtenu, pour prix de toutes ces fatigues, la certitude que je suis quelquefois présenta ses yeux remplis d'éclat ; si j'étais assuré que cette triste voix, traversant l'espace, allât frapper les oreilles angéliques de celle près de laquelle j'ai vécu, et
que, faisant un retour sur elle-même, rappelant à son esprit agité de souvenirs le temps déjà passé de mes douces erreurs, de mes maux chéris, de ces fureurs souffertes et cherchées pour elle ; si, écoutant la pitié, quoique ce fût bien tard, elle eût quelque regret, elle se jugeât intérieurement sans indulgence; si je savais, en un mot, toutes ces choses, je pourrais supporter ce qui me reste d'existence, cela adoucirait mes souffrances. Ah ! madame, que vous êtes brillante I vous dont la douce mémoire me soutient ici, quoique je sois éloigné de toute joie. Dès que ma pensée vous représente à mon cœur, mes fatigues s'évanouissent, ma peine s'enfuit ; par votre unique souvenir, je me trouve rassuré et rempli d'un nouveau courage, même à l'affreux aspect d'une mort si redoutable :
tout à coup l'espoir m'environne, et mon visage devenu plus serein exprime les douces souvenances au lieu des pénibles soucis.
« C'est rempli de ces souvenirs que je m'informe de vous, madame, aux vents amoureux qui arrivent des lieux où vous êtes, que je demande aux oiseaux qui volent s'ils vous ont vue, ce que vous faisiez, quels étaient vos discours, où, comment, avec qui, quel jour, à quelle heure ? Ma vie fatiguée s'améliore ici :
je recueille un nouveau courage qui m*aide à vaincre la fortune et la peine, uniquement pour vous revoir un jour, uniquement pour aller vous servir et vous adorer ; le temps me dit qu'il aplanira tous les obstacles ; mais le désir ardent, qui ne souffrit jamais de retard, rouvre les plaies qui me font pâlir.
« C'est ainsi que je vis, et si quelqu'un vous demande pourquoi je ne meurs pas, vous pouvez répondre que c'est parce que ma vie est une mort continuelle. »
Après les canzoni^ il faudrait citer les odes, les élégies et les églogues où il se montre l'émule de Sannazaro et de Garcilaso, mais l'espace me manque pour mettre sous les yeux du lecteur des spécimens de ces divers genres, qui, d'ailleurs, perdent trop à être traduits. En outre, les diverses parties d'une appréciation doivent être en rapport avec l'importance de chaque sujet, et nous avons vu que Gamoëns est surtout l'auteur des Lusiadesy son titre principal a la notoriété occidentale.
Gamoëns s'est exercé aussi au théâtre, et nous avons de lui un petit nombre de comédies. Mais il faut l'avouer, c'est la partie la plus faible de son œuvre : il n'a pas fait oublier Gil Vicente et n'a provoqué dans ce sens
aucune impulsion féconde, tandis que ses Lasiades et ses Rimas devinrent en Portugal le point de départ d'une riche efûorescence poétique, mais toujours inférieure en éclat et en parfum.
Telle fut Tœuvre du grand poète portugais.
La patrie et l'amour furent les deux grandes sources d'inspiration de son génie : tous ceux qui aiment leur pays, qui ont saigné de le voir malheureux ou se sont réjouis de sa puissance et de sa grandeur l'admireront toujours; tous ceux qui aiment, qui ont souffert les angoisses d'un cœur qui ne s'appartient plus, les douces émotions que procure l'adoration de la bien-aimée trouveront en lui un interprète sincère et fidèle.
Adoration de la femme, amour de la patrie, n'est-ce pas là la noble préparation qui conduit au plein épanouissement du cœur, à Tamour de l'Humanité ?