PRÉFACE
Ce travail est le fruit des recherches faites par moi pour remplir la mission dont m'a honoré M. Pierre LafQtte, lorsqu'il m'a chargé de célébrer, dans une appréciation orale, au siège sacré du Positivisme, le troisième centenaire de la mort de Gamoëns. Ses encouragements spéciaux, joints à une impulsion angélique, m'ont soutenu dans cette entreprise difûcile. Ceci explique les deux dédicaces qui précèdent.
L'appréciation sociologique, tant abstraite que concrète^ est une fonction sacerdotale.
Systématisée par la théocratie, elle échut pendant la transition gréco- romaine aux
classes hybrides qui résultèrent de la séparation des fonctions théoriques, jusque-là concentrées entre les mains du prêtre.
Au moyen âge, le sacerdoce catholique reprit possession de Tappréciation historique comme d'une attribution légitime, mais l'instabilité du régime correspondant ne donna qu'une durée éphémère à cette restauration des anciennes prérogatives sacerdotales. A partir du xiv® siècle, le lien spirituel est rompu, et l'incomparable épopée du Dante, où la poésie s'empare de ce domaine sacré, marque rirrévocable début de la transition révolutionnaire.
Depuis, la crise s'est accentuée de plus en plus, et l'appréciation historique est devenue le privilège de littérateurs aussi anarchiques qu'incompétents. Le Positivisme, ici comme partout, vient mettre fin à l'anarchie moderne et proclamer l'indivisibilité des fonctions théoriques, confiées à un sacerdoce librement accepté.
En certains cas particuliers cependant, et sur l'indication de ce même sacerdoce, il peut
y avoir avantage à investir de Toffice de juge un simple apôtre. C'est le cas actuel.
Par délégation du seul pouvoir spirituel que j'accepte, j'ai assumé la charge de prononcer la glorification d'un organe de l'Humanité. Le successeur d'Auguste Comte a lui-même exposé au public, à la fin de la dernière leçon de son Cours de morale, les motifs exceptionnels de cette délégation. Il est utile, a-t-il dit, que la glorification du meilleur type portugais soit faite à Paris, et soit faite par un Brésilien : il y aura là une démonstration éclatante de l'universalité de la nouvelle religion, qui glorifie les services des grands hommes de tous les pays, et qui parvient à éteindre, chez les descendants coloniaux des populations européennes les haines sorties des luttes de l'indépendance nationale, en y substituant un sentiment profond de la continuité historique. La glorification de Camoëns, du type le plus caractéristique qu'ait produit le Portugal, sera d'autant plus décisive qu'elle émanera d'un Brésilien.
Il faut, en efl'et, renoncer aux vieux pré-
jugés contre la mère pairie. Il faut nous pénétrer de ce fait que, socioiogiquement parlant, les Brésiliens sont Portugais : des liens d^amour et de reconnaissance doivent nous rattacher éternellement à la souche historique d'où nous provenons. Une nation qui ne se reconncut pas d'antécédents est exposée à se dissoudre^ et les appendices américains de rOccident ont besoin, pour échapper à ce danger, de relier leur naissante histoire aux traditions de leurs ancêtres et d'instituer, sous l'inspiration de la vraie philosophie, le digne culte du Passé national.
Je m'estimerais heureux si ce travail pouvait contribuer à ce résultat.
Je me suis, dans cette étude, efforcé de réunir sous la présidence de Camoëns^ qui les domine tous, les types portugais placés par Auguste Comte dans son Calendrier ou Système de commémoration universelle. Je n'en ai exclu qu'un seul, le ministre Pombal, me réservant, pour les raisons que je vais exposer, de lui consacrer une étude particulière.
Tous les autres types appartiennent à l'époque de la grandeur du Portugal, et, par conséquent, viennent se grouper d'une manière toute naturelle autour de celui dont l'œuvre constitue le meilleur résumé esthétique de leurs services. Mais pour parler de Pombal il faut avoir fait d'abord la théorie de la décadence du Portugal, décadence qui précède son apparition et sans laquelle on ne peut comprendre son énergique tentative. Il m'a donc paru préférable, pour ne pas détruire l'homogénéité du présent travail, destiné surtout à rappeler les services de l'élément portugais, de réserver pour une publication postérieure l'appréciation de Pombal, en la faisant précéder de la théorie de la décadence portugaise. Je me propose de montrer alors quel rang doit être, d'après Auguste Comte, assigné à la péninsule ibérique dans le classement occidental, et comment doit être conduite, dans cette population, la transition organique qui préparera en Occident le triomphe définitif de la Religion de l'Humanité.
On ne trouvera pas dans ce travail ce qu'on
est convenu d'appeler emphatiquement « les principes de la critique moderne », quoiqu'il eût été bien facile à Tauteur d'en faire étalage s'il n'avait poursuivi qu'un simple but littéraire et ne s'était pas soumis à la discipline intellectuelle de la religion positive. Cette déclaration est inutile pour mes lecteurs positivistes, mais je crois devoir la faire pour les autres : ils pourraient s'étonner que je m'abstienne de mettre à coutribution ces sciences nouvelles qui chaque jour éclosent sous les vitrines des libraires. J'avoue avec franchise que j'adopte entièrement la dénomination qu'Herculano — un historien portugais dont le nom reviendra souvent dans ces pages — appliqua un jour aux productions de l'anarchie scientifique de notre temps, à toutes ces sciences nouvelles qui s'intitulent anthropologie, ethnographie, pré-histoire, science des religions, etc., etc. Il appela tout ce fatras incohérent et verbeux, un yongorisme scientifique. Le mot est heureux et mérite d'être retenu.
Sans doute, j'ai la plus grande sympathie
pour les écrivains qui, en Portugal ou ailleurs, battent vaillamment en brèche la vieille rhétorique et les vieux préjugés — il y a parmi eux des types très recommandables ; — mais les positivistes ont le droit d'exiger que leur doctrine, à eux, ne soit pas confondue avec ces élucubrations, qu'elle ne saurait patronner. Ces prétendues sciences, conçues dans un esprit tout à fait contraire à la saine philosophie, ne renferment en somme que des fragments détachés de la sociologie et de la morale, et quelques documents susceptibles d'être joints aux acquisitions concrètes. Pour le Positivisme qui sait déterminer les caractères d'une véritable science et qui a institué la séparation de l'abstrait et du concret, cette question-là est jugée.
Il me reste à donner quelques explications secondaires.
M'adressant surtout à un public étranger, je n'ai pas craint d'indiquer, toutes les fois que cela m'a paru nécessaire, les sources où j'ai puisé, afin de faciliter les vérifications et les
recherches. Ce même motif m'a conduit à développer la partie concrète de mon travail plus que je ne l'aurais fait si l'histoire du Portugal était plus connue de Tensemble de mes lecteurs occidentaux.
Dans la partie relative aux origines et à la formation du Portugal, j'ai suivi, en le résumant parfois, le récit d'Herculano, qui reste toujours pour moi, malgré la justesse partielle de certaines critiques récentes (1) et le mérite littéraire d'autres ouvrages (4), le plus judicieux des historiens portugais.
En ce qui concerne directement la biographie de Camoëns, je tiens à déclarer que je me suis servi surtout des derniers travaux de MM. Juromenha et Theophilo Braga, sans négliger cependant de prendre connaissance de toute la série des travaux antérieurs ; ceci m'a été facile, grâce aux richesses mises libéralement à la disposition du public par la Bibliothèque nationale.
(1) Th. Braga, HisU do Homantismo em Portugal j 1 vol. io-BS Lisboa, 1880.
(2) Oliveira Martins, Historia de Portugal^ 2 vol. iD-8% Lisboa, 1879.
Je puis dire que ce travail est le premier, publié en langue française, qui contienne une biographie du poète, d'après les documents découverts par M. Juromenha et les judicieuses rectifications de M. Braga.
J'ai laissé de côté certains détails de la vie de Camoëns, en particulier ceux qui concernent quelques aventures galantes, sur lesquelles les biographes insistent trop^ en général. Quand la biographie du poète portugais était encore à faire, cet empressement de l'érudition à ne rien négliger des moindres indications qui concernaient sa personne était excusable. Mais aujourd'hui que Ton est arrivé
reconstruire sa personnalité, il devient inutile et même irrévérencieux de s'apesantir sur des faiblesses qui disparaissent complètement devant l'ensemble de ses services et de ses vertus positives. Sachons peser, quand nous apprécions; sans quoi nous suivrions la méthode de cette école matérialiste qui prétend s'attribuer le monopole du réel, et qui n'aboutit qu'à consacrer l'immoralité, en nous enseignant le mépris de nos semblables.
A ce propos, on doit regretter que M. Juromenha ait donné accès, dans sa magnifique édition des œuvres complètes de Camoëns, à une composition adressée au poète, et qui pour la forme et le fond était indigne d'y figurer (i). En cette circonstance, le culte de l'éditeur pour son poète a cédé aux habitudes de rérudit.
Je rappelle, en terminant, à mes lecteurs français, qu'écrivant dans une langue étrangère un travail dénué de toute prétention littéraire, j'ai droit à toute leur indulgence.
Miguel Lemos.
(8, rue des Ecoles.)
Paris, le 22 St.-Paul 92 (10 Juin 1880).
(1) Elegia à Luiz de Camoens sobre os amores com a escrava (Obras, t. V).