FORMATION DE LA NATIONALITÉ PORTUGAISE
Le fait capital qui relie directement Thistoire du Portugal à cet ensemble qu'Aug. Comte a appelé rOccident, est l'impulsion décisive et systématique donnée par lui aux grandes découvertes maritimes à partir du xv® siècle. De même que la Grèce fut sacrifiée, dans la longue préparation humaine, à la production d'un petit nombre de penseurs, fondateurs de la science abstraite, de même le Portugal, dans les temps modernes, semble n'avoir eu d'autre fonction que celle de développer, dans une mesure jusque là inconnue, la grande navigation.
Cette petite nationalité, sans aucun trait ethnographique qui put la distinguer du reste de l'Espagne, dut sa formation à une double
cause : la tendance au morcellement politique, propre au moyen âge, secondée par une suite de chefs admirables, et le voisinage de l'Océan.
Dès que la nouvelle nationalité fut constituée, aux dépens de la monarchie de Léon d'un côté, et des Arabes de l'autre, le Portugal ouvrit l'ère des navigations. Alors commença, sous la haute direction du prince dom Henri, cette série d'essais mémorables, qui, continués après sa mort par des rois supérieurs, aboutirent aux deux événements les plus considérables du XV" siècle : la découverte de l'Amérique par Colomb et le voyage de Gama aux Indes.
L'histoire du Portugal dans cette période est bien faite pour exciter Tadmiration : on y voit apparaître des hommes d'une énergie indomptable, comme sait les produire la vie maritime, des héros dignes de Rome, des saints comme aux plus beaux temps du catholicisme.
Cette surexcitation de la vie nationale communiqua à ce petit peuple un enthousiasme exceptionnel. Il ne manquait qu'un génie esthétique pour mettre à profit ce moment unique et l'immortaliser en l'idéalisant.
Camoëns fut ce génie. Il surgit au moment où la splendeur de sa nation, parvenue *à son apogée, durait encore et tendait à se prolon-
ger, suivant la loi qui régit tous les maxima. Il eut ^insi le temps de prendre part, lui aussi, à ces périlleuses entreprises et de visiter les limites de Tempire portugais.
Mais avec lui le rôle du Portugal s'achève; les signes de sa décadence, sont déjà visibles partout. Si Camoëns vint à temps pour sentir la grandeur de l'œuvre, il put aussi prévoir le prochain écroulement de ce grandiose édifice.
Cette relation intime entre le poète et les destinées de sa patrie, est le côté qui nous rend Camoëns si intéressant. Soldat et aventurier, il parcourut les mers ouvertes au monde par ses compatriotes; il visita tous les endroits témoins de la gloire portugaise, depuis la côte occidentale d'Afrique jusqu'à la Chine ; il se battit en gentilhomme et mena cette vie de marin qui devait faire de lui un poète incomparable dans les descriptions maritimes. Le Portugal après lui pouvait disparaître : son rôle historique avait reçu la consécration du génie poétique.
Camoëns est un poète essentiellement national : c'est à la fois son mérite et son défaut. Si l'amour de la patrie prêta à ses chants des accents du plus entraînant enthousiasme, il faut reconnaître que l'exclusivisme qui règne
dans son œuvre principale le rend peu compréhensible aux étrangers, aujourd'hui surtout que, faute d'une doctrine générale, on est incapable d'apprécier la part de chacun dans l'évolution commune.
Mais à mesure que la notion d'occidentalité, systématisée par le Positivisme, rendra plus familière la connaissance du concours historique que présente l'ensemble de l'Occident, Camoëns sera de plus en plus apprécié, car on saisira mieux la part de son pays dans ce développement commun.
Il nous faut donc, pour apprécier son individualité et son œuvre, étudier d'abord l'évolution du petit organisme politique, dont i] résume la vie et la gloire.
Gomme tout le monde le sait, le Portugal forme la lisière occidentale de la péninsule ibérique : il est borné au nord et à l'est par la monarchie espagnole, au sud et à l'ouest par la mer. Sa constitution définitive, comme nation indépendante, date du moyen âge, vers le XII' siècle. Jusqu'à cette époque, le Portugal, partie intégrante de la péninsule, partagea les vicissitudes que lui valurent les conquêtes et les invasions. Aussi Auguste Comte a-t-il dit que la science sociale ne devra ja-
mais séparer Tappendice portugais du reste de TEspagne.
On sait très peu de choses sur les habitants primitifs de TEspagne, les Celtes et les Ibères. Les hypothèses que les anthropologistes modernes ont accumulées à ce sujet augmentent encore Tobscurité où nous laisse le petit nombre de renseignements que les anciens nous ont transmis. Il faut arriver à une époque relativement plus moderne pour trouver des notions précises sur les divers peuples qui successivement s'établirent en Espagne.
Selon Strabon (1), les Phéniciens furent les premiers qui y abordèrent, à une époque antérieure à Homère ; peu après survinrent les Grecs qui fondèrent en divers endroits de petites colonies. L'influence des Phéniciens est incontestable, si Ton s'en rapporte au grand nombre de dénominations géographiques d'origine phénicienne qui se conservent encore, sans excepter le nom même de toute la région, Spania (2).
Après les Phéniciens apparurent les Car-
Ci) Géogr., 3.
(2) Spania de Span, chose occulte, terre éloignée et mal conaae (Â. Herculano, Hist de Portugal, tome l, p. 37).
thagînois. Quand ceux-ci entrèrent dans ia péninsule^ ils y trouvèrent déjà mélangés les peuples primitifs et les divers colonisateurs. Au début, les Carthaginois ne poursuivirent qu'un but commercial dans la conquête de cette Espagne, qui, plus tard, devait être le théâtre décisif de leur lutte contre Rome. En attendant ils apportèrent au mélange des peuples de la péninsule un nouvel élément.
Mais c'était aux Romains qu'il était réservé d'incorporer définitivement cette région. En quatre années (220-216 av. J.-C), le grand Scipion réussit à expulser les Carthaginois et à faire reconnaître partout la domination romaine. Rome néanmoins mit deux cents ans pour achever sa conquête, car les Espagnols ne se résignèrent pas facilement au nouveau joug. Viriate, à la tête des Lusitaniens, tribus occidentales de la péninsule, fit même croire pendant quelque temps à la défaite de Rome ; mais finalement la civilisation romaine l'emporta pour toujours. Quant à la révolte de Sertorius elle ne ressembla à aucune autre :
ce fut l'effort tenté avant l'heure de la part d'un peuple presque complètement romanisé pour se rendre indépendant.
Ce que Rome commençait par la conquête, elle l'achevait par la sagesse de sa po-
litique. Introduisant chez les populations conquises ses mœurs, ses lois et sa langue, transportant au milieu d'elles des colonies nombreuses, donnant accès dans ses temples aux dieux des vaincus et accordant peu à peu à ceux-ci les franchises de ses citoyens, Rome ne tardait pas à rendre complète et définitive l'assimilation de ceux qu'elle avait soumis.
Cette assimilation fut, en Espagne, si profonde et si définitive que les invasions et les conquêtes postérieures ne parvinrent jamais à entamer le fond latin de la civilisation qu'elle avait reçue, et ne purent que modifier la surface. L'Espagne adopta les lois, les mœurs et la langue des Romains ; elle donna à l'Empire un empereur comme Trajan, des poètes et des philosophes comme Sénèque et Lucain.
Quand les barbares apparurent au v* siècle, ils trouvèrent l'Espagne complètement latinisée et mûre pour la vie indépendante. Mais c'est une erreur de croire que les envahisseurs substituèrent leur civilisation à celle de Rome.
Ces invasions ne furent qu'un accident. Il n'eût pas eu lieu que le régime romain aurait encore abouti aux conséquences qui déterminèrent le moyen âge. Le fait capital du moyen âge, au point de vue temporel, à savoir la
transformation de la conquête en défense, d'où résulta la féodalité, avait commencé du jour où l'empire romain, après s'être assimilé les populations qui en étaient susceptibles, avait consacré ses efforts à maintenir hors des limites de l'empire les peuples nomades, trop peu préparés encore pour subir l'incorporation romaine.
Non seulement les envahisseurs germaniques ne purent imposer leurs lois et leurs mœurs, mais ce furent eux, au contraire, qui subirent l'influence décisive de la civilisation des pays latins et finirent par être complètement assimilés. Ce phénomène commun à l'Espagne, à la Gaule et à l'Italie, fut surtout caractérisé par la prépondérance finale de la langue latine, souche directe des langues romanes.
Les Visigoths, après les Vandales, les Alains et les Suèves (1), envahirent l'Espagne et la soumirent. Trois siècles après, les Arabes d'Afrique traversant le détroit commencèrent
(1) Les Vandales et les Suèves s'établirent dans le territoire de la Galice, et dans celui de la vieille Castille ; les Alains occupèrent la Lusitanie ; les Silingués, tribu vandale, s'arrêtèrent dans la portion de la Bétique, appelée aujourd'hui Andalousie (Herculano, loc, cit, p. 28.)
à leur tour la conquête de la péninsule, et par la bataille de Guadelete établirent leur domination sur les ruines de la monarchie visigo- 4.hique. Les survivants de la caste royale et -nobiliaire cherchèrent, après cette défaite, un refuge dans les montagnes des Asturies : c'est de là qu'ils devaient plus tard descendre comme un torrent impétueux, et, après une lutte de plusieurs siècles, reconquérir toute l'Espagne.
La population espagnole accepta facilement le joug arabe, joug que la tolérance généreuse •des vainqueurs rendait facile à supporter.
Ceux-ci permirent aux chrétiens de conserver leur religion, leurs temples et leur langue.
Je n'ai pas à faire ici le tableau de la domination arabe en Espagne. Tout le monde connaît la splendeur de la civilisation qu'elle y apporta, surtout à l'époque du califat de Cordoue. Cette ville devint le centre scientifique de l'Europe, le rendez-vous de tous ceux qui cherchaient à s'instruire. 11 me suffira de rappeler les noms des Abdérames et d'Averroès.
Mais cette prospérité fut de courte durée.
Les derniers califes n'ayant pu venir à bout des tentatives d'indépendance locale, organisées par les gouverneurs de leurs provinces, il en résulta une suite de guerres civiles qui
amenèrent le morcellement de l'Espagne musulmane en une foule de gouvernements indépendants et rivaux.
Les chrétiens du royaume des Asturies mirent à profit ces dissidences intestines pour s'avancer et reconquérir graduellement toute la Péninsule. Ce duel à mort entre deux populations, que caractérisait respectivement la différence de leur croyance religieuse, devenue ainsi pour les chrétiens un symbole de nationalité, donna des deux parts un essor incomparable aux mœurs chevaleresques. Le Cid restera toujours le type éminent, destiné à rappeler cette lutte mémorable, qui devait se prolonger jusqu'au xv* siècle et ne finir que par la prise de Grenade.
Mais à mesure que les rois chrétiens agrandissaient leurs territoires par de nouvelles conquêtes, ils eurent, comme les califes, à subir de la part des gouverneurs de province, les conséquences de la tendance, signalée plus haut, qui portait ceux-ci à se proclamer indépendants. Investis, pour les besoins de la défense, d'une puissance militaire considérable, * les gouverneurs oubliaient bien vite la soumission due au souverain de qui ils tenaient leur pouvoir. C'est à cette tendance séparatiste, tantôt comprimée, tantôt encouragée par
les rois eux-mêmes, qu'est due la formation des royaumes d'Aragon, de Navarre et de Portugal, en dehors de celui de Léon et Castille. Le Portugal seul ne devait plus retourner au tronc commun, sauf pendant l'annexion éphémère qu'il subit sous les Philippe.
Telle était la situation générale de la Péninsule à l'époque où Alphonse "VI régnait sur Léon et Castille. Après avoir réuni sous sa main les États partagés par son père entre ses frères, il dirigea toute sa puissance militaire contre les musulmans. Plusieurs chevaliers étrangers, poussés par l'ambition et aussi par l'esprit religieux de l'époque, qui leur faisait trouver dans ces guerres contre les infidèles un équivalent des croisades, vinrent s'engager squs les bannières du roi castillan.
Parmi eux on distinguait deux princes français. L'un, Raymond, de la famille des comtes de Bourgogne, reçut en récompense de ses services la fille légitime du roi et le gouvernement du comté de Galice, lequel comprenait alors non seulement la Galice actuelle, mais tout le territoire chrétien au sud du Minho; l'autre, Henri, cousin du premier, cadet des ducs de Bourgogne et issu de Hugues Capet, eut en mariage une fille illégitime du roi castillan, Thérèse ou Tereja, avec le gouverne-
ment da district de Braga (1), sous la dépendance de son cousin. Mais, peu de temps après, cette portion de Tancienne Galice fut séparée définitivement par Alphonse VI du gouvernement de Raymond et érigée en un comté distinct en faveur du prince Henri.
Ceci se passait en 1097 ; cette date marque Facte de naissance du Portugal.
On a voulu identifier les anciens Lusitaniensavec les Portugais et expliquer ainsi par une différenciation ethnographique la formation et la persistance de leur autonomie nationale.
M. Uerculano a montré le peu de fondement de cette théorie historique. Les érudits portugais de la Renaissance, dit-il (2), trouvant dans les anciens historiens et géographes des indications sur les peuples qui habitaient la partie de TEspagne appelée Lusitanie, poussés aussi par le besoin qu'ils éprouvaient d'unifier, au milieu des mutations si répétées des popula-
(1) C'est une erreur de croire, comme on le répète souvent^ surtout en France, que ce territoire fut donné en dot à la femme du prince Hecri. Aucun document ne le constate, et ce fait est en opposition complète ayec les mœurs et la jurisprudence qui régnaieut alors en Espagne. (Voyez Herculano, loc. cit,, tome I, note 6>, p. 478.)
(2) Loc, cit, tome I, p. 7 et suivantes.
— lotions de la Péninsule, Thistoire de leur nation, arrivèrent à ne voir dans le moderne Portugal et Tancienne Lusitanie qu'un seul et même peuple. M. Herculano démontre que la géographie autant que Tabsence de traditions communes et de tout élément de filiation s'opposent à une pareille identification. D'ailleurs, le territoire du moderne Portugal, dans la partie qu'on appelle aujourd'hui Algarve, était habité par un autre peuple, les Turdetains.
Cette illusion des érudits de la Renaissance a fini par devenir populaire en Portugal, grâce surtout à Camoêns, qui, acceptant à son tour cette filiation, en tira le titre de son poème national. Mais, pour l'histoire moderne, le Portugal est une nation essentiellement nouvelle, dont il est facile d'expliquer la naissance par la désagrégation politique propre au moyen âge, et la persistance par le voisinage de la mer sur laquelle il fonda sa puissance et trouva la source de son développement.
Chercher l'explication d'un phénomène si simple dans des variétés anthropologiques ou ethnographiques qui n'expliquent rien, c'est répéter doctoralement la fameuse réponse du médecin de Molière, au sujet de la propriété dormitive de l'opium. Dire que le Portugal constitua une nationalité à part, parce qu'un
prétendu élément arien y prédomine, ou parce que ses habitants sont brachycéphales ou dolichocéphales, c'est se payer de mots e accepter naïvement les données d'une pré tendue science dont les matériaux incohérents attendent encore une révision philosophique (1).
Ainsi donc le territoire que le roi castillan avait confié à la garde du comte Henri^ devint le point de départ du moderne Portugal, qui, sous les successeurs du prince français, atteignit les limites que nous lui connaissons actuellement.
L'ambition du nouveau comte chercha aussitôt à se satisfaire aux dépens des Maures du sud, et le prestige militaire qull acquit ainsi ea guerroyant contre eux lui suggéra un
(1) Il ne faut pas croire qae ce scepticisme à Tendroit de Tanthropologie et deè nouvelles sciences qui forment son cortège, soit un point de vue particulier aux «positivistes religieux, comme on nous appelle. Il suflît pour les juger ainsi de la simple dose de positivisme dont se contentent les adhérents de M. Littré. Voyez sur ce sujet un excellent article de M. Wyrouboff, publié daos la Revue de Philosophie positive, numéro de mai 1880.— > Ou peut lire, d'uo autre côté, daos la Revue de M. Broca, du 15 avril de la même année, un travail de M. Almada, qui présente un résumé complet de toutes les conjectures et hypothèses des anthropologistes touchant les peuples de la Péninsule
instant des visées plus hautes : associé secrètement à son cousin, il forma le projet de partager avec lui toute l'Espagne chrétienne. Mais il dut borner ses espérances au comté portugalais {portugalensis), comme on appelait déjà son territoire, du nom de Portucakj donné à la ville située près de Tembouchure du Douro, en face de Tendroit où s*est élevée depuis la ville de Porto.
La mort surprit le comte français au milieu de ses plans d'agrandissement et d'indépendance. Sa veuve hérita du gouvernement delà province, et un document contemporain nous apprend qu'elle osa prendre quelquefois le titre de reine. Mais sa conduite irrégulière et la faveur qu'elle accordait à un seigneur galicien, excitèrent le mécontentement des nobles portugais, qui se soulevèrent contre elle, et mirent à leur tète son jeune fils, Alphonse Henriques. Les deux partis se rencontrèrent près de Guimaraens : les partisans de la mère furent défaits et le jeune prince, reconnu comme chef unique par l'armée victorieuse, prit quelque temps après le titre de roi. L'indépendance du Portugal devint désormais une réalité.
Alphonse Henriques fut non seulement un guerrier accompli, mais aussi un politique
habile. Pour se soustraire à toute revendication de la part des rois castillans, il se déclara vassal du Saint-Siège, et, moyennant un tribut en argent^ il plaça le naissant royaume sous la suzeraineté papale. La papauté, en échange, lui reconnut officiellement son titre de roi, et^ d'un autre côté, le souverain de Castille consacra lui-même par le traité de Zamora Tindépendance du nouveau royaume.
Le roi portugais essaya d'abord d'agrandir ses États du côté de la Galice, mais sans succès. Ses entreprises, au sud, contre les musulmans furent plus heureuses. Une tradition, en rapport avec les croyances de l'époque, raconte que peu avant la bataille d'Ourique (1139), où il aurait battu cinq rois maures, Jésus-Christ lui apparut montrant encore les plaies saignantes de son corps. Gamoëns, qui a recueilli pieusement toutes les traditions nationales, n'a pas oublié dans son poème cette vision miraculeuse. Un exploit plus authentique et plus gros de conséquences pour la nouvelle nationalité fut la prise de Lisbonne, ville musulmane, qui devait devenir la capitale du nouvel État.
Les successeurs d'Alphonse Henriques, depuis Sancho P' jusqu'à Alphonse III, achevèrent graduellement l'œuvre commencée, en
rendant définitive la conquête de TAl-Gharb, c'est-à-dire de tout le territoire au sud du Tage. La nation ayant ainsi atteint ses limites normales, ses rois purent se consacrer au développement et à Torganisation des forces internes du royaume et préparer par suite son expansion maritime. Dès cette époque, on peut observer en Portugal, comme dans le reste de TOccident, les symptômes évidents de la décomposition du régime catholicoféodal. Après une lutte opiniâtre, le clergé fut subordonné au pouvoir temporel, et, selon le mode français, la concentration politique commença à s'opérer en faveur des rois.
Avec dom Denis^ on voit les premiers encouragements donnés aux lettres par un souverain qui, lui-même, était poète. Il fonda Tuniversité de Lisbonne, transférée plus tard à Goïmbre, et s'occupa activement de développer l'agriculture et le commerce.
Alphonse IV put faire sentir déjà le poids du Portugal dans les affaires générales de la Péninsule. 11 prit part, comme allié du roi castillan, à la bataille de Salado, qui sauva l'Espagne d'une nouvelle irruption musulmane. Cette bataille se trouve admirablement décrite dans le chant troisième des Lusiades,
C'est sous le règne d'Alphonse IV qu'eut
lieu la tragédie dont fut victime la belle et malheureuse Ignés de Castro, maîtresse de rhéritier de la couronne, le prince dom Pedro. Quand celui-ci succéda à son père, il fit saisir les assassins de dona Ignés et en tira une vengeance horrible. Ayant prouvé, suivant le récit traditionnel, la légitimité de son union, il fît retirer du tombeau le corps de sa maîtresse, et rayant fait placer sur un trône, la couronne royale sur la tète, il commanda à la cour et au peuple de venir rendre hommage à cette souveraine posthume. Il faut lire dans Gamoëns Tadmirable et touchant récit de cette histoire tragique.
Dom Pedro fut un roi populaire. Son amour de la justice et sa sévérité envers les criminels de toute sorte lui méritèrent le surnom de Justicier.
En effet, il fut en son royaume l'initiateur de cet esprit, développé ensuite par les légistes, qui tendait à faire disparaître toute catégorie et tout privilège devant une jurisprudence commune, s'inspirant uniquement de motifs humains. Hauts fonctionnaires de l'Église, nobles et plébéiens, il soumit tout le monde au même traitement; à un prêtre qui voulait être jugé par le tribunal ecclésiastique il répondit en disant : « Qu'on le pende immé-
dîatement pour qu'il puisse aller trouver au plus vite son juge Jésus-Christ. » Le vieux chroniqueur de son règne nous apprend qu'ayant toujours un fouet à sa ceinture, il lui arrivait souvent de faire justice de ses propres mains : un évoque fut un jour victime de cette habitude peu royale. C'est lui encore qui, pour en finir avec les prétentions de Rome, établit en Portugal le placet pour les bulles et lettres pontificales. Le moyen âge était bien mort !
Le successeur de dom Pedro, Ferdinand, compromit, par sa faiblesse et ses coupables amours, l'indépendance du royaume f mais on lui doit, en revanche, d'avoir largement protégé la marine naissante du Portugal.
A sa mort, le roi de Castille se présenta avec une armée pour faire valoir les droits de sa femme, fille unique de Ferdinand, à la succession de son père.
Cette crise montra d'une manière évidente combien le sentiment national était déjà vif et profond; la résistance héroïque qu'il inspira mit hors de doute qu'une nation vraiment distincte s'était formée là.
Dom Jean, grand maître de l'ordre d'Avis et fils naturel du roi dom Pedro, se fit le chef de cette résistance. Il fut secondé par le dévouement de Nuno Alvares, le Bayard portugais,
le plus pur et le plus héroïque des derniers représentants de la chevalerie méridionale.
La bataille d'Aljubarrola trancha la question. L'armée portugaise, très inférieure en nombre, battit complètement les Castillans, dont le roi ne dut son salut qu'à la fuite. Du côté des Portugais, on remarquait surtout un corps de jeunes chevaliers, portant chacun les couleurs de leur dame et marchant au combat précédés d'une bannière verte. C'était l'aile des Amoureux, a ala dos Namorados.
La journée d'Aljubarrola marque l'irrévocable constitution du Portugal en tant que nation. Il pourra bien plus tard être passagèrement annexé à la monarchie espagnole, mais, nationalité distincte, il saisira la première occasion pour recouvrer sa vie indépendante.
Après cette bataille mémorable, les Cortès, ou Etats généraux, comme on dirait en France, furent convoqués à Goïmbre, et sur l'éloquent plaidoyer du docteur Jean das Regras, type éminent du légiste de l'époque, dom Jean fut proclamé roi. Avec lui commence la dynastie d'Avis.
Le Portugal, définitivement sûr de lui-même, put enfin commencer son épopée maritime.
Dom Jean, qui fut un grand roi, eut encore
le bonheur d'être le père d'une suite de princes hors ligne, ses plus actifs collaborateurs. L'un de ceux-ci, le prince dom Henri, prit la direction des expéditions maritimes. Son génie devina le rôle historique réservé à sa patrie, et il y consacra toute sa vie, toute son intelligence, tout le prestige de sa haute position.
Nous sommes ainsi arrivés à la phase caractéristique de la petite nationalité dont je rappelle aujourd'hui les services, sous les auspices de son grand, poète.
Mais il nous faut, pour apprécier convenablement les progrès accomplis par les Portugais dans la navigation et dans l'exploration maritime, reprendre les choses d'un peu loin.
L INFANT DOM HENai.
Le développement de la navigation hauturière date de l'introduction de la boussole et des instruments qui permettent de déterminer la position du navire en mer. Les anciens dans leurs voyages ne s'éloignaient pas des côtes et se guidaient simplement d'après les astres, parmi lesquels ils choisirent naturellement ceux que l'observation avait indiqués comme restant toujours visibles au-dessus de l'horizon.
C'est aux Phéniciens que Ton doit les progrès accomplis par les anciens dans l'art nautique. Leurs navires visitèrent toutes les côtes de la Méditerranée, dépassèrent les colonnes d'Hercule et remontèrent le long de la côte occidentale de l'Espagne, installant partout des colonies et établissant des rapports suivis entre les peuples du bassin de la mer Intérieure. Les Grecs, par leurs nombreuses colo-
nies, ajoutèrent encore à Tactivité de ces commanications maritimes.
Vint ensuite le tour de Garthage qui continua dignement le rôle commercial de sa mère patrie. Deux grandes expéditions furent accomplies par ordre du sénat carthaginois, Tune dans la direction du Nord, sous la conduite d'Himilcon; l'autre dans la direction du Sud, sous le commandement d'Hannon. Celle-ci (500 av. J.-G.) s'avança le long de la côte d'Afrique jusqu'au-delà des pays limitrophes alors connus.
Mais une expédition d'une plus grande importance, quoique enveloppée de doute et d'obscurité, fut celle que des marins phéniciens auraient accomplie, par ordre du roi d'Egypte Necho, autour de l'Afrique (604 av. J.-G.).
Hérodote, dans son histoire, nous en a laissé une description, bien que lui-même n'y ait pas cru. Mais, chose curieuse, la circonstance qui le rend incrédule au sujet du récit qu'il rapporte est justement, comme on l'a remarqué déjà, ce qui nous l'a fait aujourd'hui considérer comme vraisemblable.
c( Ils racontèrent à leur anévée, dit Hérodote, qu'en faisant voile autour de la Lybie (l'Afrique), ils avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait, ajoute-t-il, ne me pardt nullement
croyable, mais peut-être le paraîtra- t-il à quelque autre (1). » Le phénomène, en effet, nous paraît maintenant non seulement croyable, mais absolument inévitable.
Une autre expédition du même genre fut, dit-on, accomplie par Eudoxius, sous les Ptolomées. Ses résultats comme ceux de la tentative phénicienne furent complètement perdus; elles devaient du reste présenter des difficultés énormes à cause de Fobligation où Ton était de ne pas s'éloigner des côtes.
Les conquêtes d'Alexandre le Grand donnèrent une grande impulsion aux connaissances géographiques : par son ordre, Néarque explora avec une flotte les rivages qui s'étendent de l'embouchure de l'Indus au golfe Persique. Mais le chef-d'œuvre du conquérant macédonien fut la création d'Alexandrie dont il jeta les fondements dans le lieu que son génie lui désigna comme le plus favorable au commerce de l'Orient avec l'Occident. Cette situation de la ville célèbre ne dev^t perdre son importance qu'après la découverte d'une route maritime passant par le cap de Bonne-Espérance.
Les Romains^ exclusivement préoccupés de la conquête terrestre, ne virent dans la marine
(1) Hist.cT Hérodote, livre IV, cliap. XLU.
qu'un auxiliaire du grand but auquel ils avaient consacré leur activité. Tout ce dont les connaissances géographiques s'enrichirent alors consista dans la description des pays conquis, quand Tincorporation romaine eut atteint ses limites normales, description nécessairement bornée aux territoires incorporés et tout au plus à la région située en-deçà du Gange. Des cinq zones entre lesquelles les géographes anciens divisaient la surface terrestre, les tempérées seules étaient habitables, suivant eux. Le froid intense des zones extrêmes, la chaleur excessive de la zone torride y rendaient la vie impossible (1). Telle était notamment Topinion de Strabon et de Pline.
Cette opinion fut généralement admise par les cosmographes du moyen âge, et l'imagination populaire peupla ces régions inexplorées de fantômes terribles, circonstance qu'il ne faut pas oublier, quand on veut apprécier le mérite de ceux qui osèrent les premiers
(1) Il est vrai que les pays orientaux, qui avaient des relations commerciales avec TËgypte, étaient situés dans la zone torride, mais cette contradiction apparente disparaît dès que Ton sait que les limites delà zone torride variaient dans la pensée des anciens. (Voyez une note, à ce sujet, dans V Histoire d'Amérique de Robertson, édit. du Panthéon-Littéraire»)
braver ces terreurs et naviguer au-delà des limites connues.
Les Arabes seuls, pendant le moyen âge, possédaient des connaissances plus étendues sur les pays de TAfrique centrale, grâce aux rapports commerciaux qu'ils entretenaient, par terre, avec les habitants de l'intérieur et du Soudan; mais ces connaissances étaient la chose du monde la plus confuse (1) : ils partageaient l'opinion commune sur les mystères impénétrables de cette mer inconnue qui s'étendait vers le sud, et lui donnèrent même le nom significatif de Mer ténébreuse.
Cependant les croisades vinrent donner naissance à des rapports plus intimes entre l'Orient et l'Occident. Elles ouvrirent l'accès des contrées orientales à une série de voyageurs, qui, dans le principe, furent surtout des moines désireux d'accomplir de pieux pèlerinages ou chargés de missions diplomatiques (2). On leur doit les premières notices sur ces pays, dont les produits recherchés commencèrent à être apportés en Europe par les marchands vénitiens et génois.
(1) Voir Touvrage de M. de Santarem : Recherches sur la découverte des pays situés au-delà du cap Sojador, in-Ss Paris, 1842.
(2) RobertsoQ (loc, dt.)
Le plus illustre de ces voyageurs fut le Vénitien Marco-l*olo. La relation qu'il publia de son voyage, les mœurs étranges qu'il décrivait, surtout celles de la Chine, parurent si invraisemblables à ses compatriotes que ceuxci le nommèrent Messer Mtllione, nom qu'ils donnaient, dans leurs mascarades, à un personnage chargé de débiter des mensonges extravagants.
L'Anglais Mandeville suivit l'exemple de Marco-Polo, mais l'histoire de son voyage, quoiqu'il y racontât des choses encore plus extraordinaires, fut accueillie avec plus de crédulité. Ces récits développèrent le goût des voyages et surtout firent naître le désir d'arriver aux Indes, sans être obligé de passer par les marchés mahométans.
•En même temps que se développait cet esprit de curiosité, l'introduction de la boussole, avec l'opportunité sociale de toutes les découvertes, allait permettre de se livrer aux premiers essais ayant pour but de trouver une route maritime vers l'Inde, en faisant le tour de l'Afrique.
En 1291, deux galères génoises, sous la conduite des frères Vivaldi, tentèrent, dit-on, cette entreprise, mais sans succès. Des deux galères, l'une se heurta aux récifs de la côte
du Maroc et fut obligée de rebrousser chemin ; l'autre fît naufrage à l'embouchure d'un grand fleuve qu'on croit être le Sénégal (1). Cinquante ans plus tard, le Catalan Jac Ferrer aurait tenté le même voyage, mais sans réussir davantage.
Quoique ces deux expéditions aient donné lieu à des contestations nombreuses (2), mon impartialité tenait à les mentionner. Mais tout le monde est d'accord pour reconnaître que ces tentatives, qui restèrent d'ailleurs complètement ignorées, ne représentent autre chose que des efforts isolés, sans aucune organisation systématique.
Les Portugais avaient déjà dépassé, au XIV® siècle, l'infranchissable cap Noun et visité ou plutôt retrouvé les célèbres lies Fortunées des anciens, comme le prouvent une lettre du roi Alphonse IV au pape Clément VI et les documents découverts dans les manuscrits de Boccace (3). L'expédition célèbre de Jean de
{{) Vivien de Saint-Martin : Hist, de la Géographie, p. 301.
(2) Voyez surtout l'ouvrage déjà cité de M. de Santarem et les travaux de M. de Macedo, sur les premières navigations des Portugais, publiés dans les Historias e Memorias da Academia de Lisboa,
(3) Voir le mémoire de M. Macedo, publié dans le
Bettencourt, en 1402, est donc très postérieure, si ses résultats furent plus décisifs.
Tel est l'ensemble des antécédents assignables aux découvertes systématiques qu'organisa rinfant dom Henri.
Ce prince était né en 1394. Dès son jeune âge il s'était consacré presque exclusivement aux sciences mathématiques, se préparant ainsi au rôle que lui-même se traça dans la suite. Encore adolescent il suivit son père, le roi Jean P', en Afrique, dans l'expédition contre la ville de Geuta et, avec ses frères, fut armé chevalier dans la mosquée de cette ville transformée en église chrétienne. Il recueillit avec avidité tous les renseignements que les Maures furent capables de lui donner sur les pays lointains de la Guinée, et s'informa aussi auprès d'eux du célèbre prestre Jean, personnage fabuleux, qu'on disait être le souverain d'un empire chrétien en Orient et sur l'appui duquel le prince comptait pour la réalisation de ses plans.
Nommé par son père grand maître de l'ordre du Christ, dom Henri, de retour en Portugal, résolut de commencer et de poursuivre
tome VI des Hist, et Mémoires de l'Académie de LisbonDe (l'« série); et les additions publiées dans le tome XI de la même série.
avec opiniâtreté une série d'essais maritimes, dont le but immédiat était la continuation de la lutte séculaire contre les infidèles. Le Portugal, après avoir rejeté de l'autre côté du détroit les envahisseurs maures, cherchait à son tour à envahir le Maroc, afin de détruire à jamais, en s'emparant des places fortes de la côte, la possibilité de nouvelles invasions. La conquête devait, en outre, fournir un point d'appui aux explorations maritimes projetées par le prince Henri.
Le redoutable cap Bojador était alors le dernier point connu de la côte d'Afrique. Henri envoie (1418) deux écuyers de sa maison, avec l'ordre de le doubler ; mais les deux navigateurs, assaillis par les tempêtes et repoussés vers la pleine mer, ne rapportent de leur expédition que la découverte d'une petite île, nommée par eux Porto-Santo. Us repartent l'année suivante et cinglent directement vers Porto-Santo : de là ils aperçoivent à l'horizon, vers le sud-ouest, une masse sombre qu'ils prennent d'abord pour un nuage. Mais bientôt l'immobilité de cette masse leur fait soupçonner la terre, et, poussant aussitôt vers elle, ils découvrent une île beaucoup plus grande et toute couverte de bois gigantesques qui lui vaut le nom de Madeira (Madère), lequel en
portugais veut dire bois (1). Barros raconte que, pour défricher la terre, les explorateurs mirent le feu aux forêts et que Fincendie ainsi allumé s'y propagea pendant sept ans (2).
Ces succès confirmèrent de plus en plus dom Henri dans ses projets. Il résolut de quitter Lisbonne (1421) et de venir s'établir avec ses cartes et ses cosmographes près du cap Saint- Vincent, à l'extrémité méridionale du Portugal. Il y fonda une ville qui s'appela d'abord Sagres, du nom du petit promontoire où elle était bâtie, mais que le peuple appela depuis Villa do Infante. Dom Henri y étabUt une école de navigation, la première, peut-être, qu'ait vue l'Europe.
C'est dans cette solitude qu'entouré des meilleurs cosmographes de l'époque, parmi lesquels il faut citer Jacques de Mayorque, il se voua désormais à l'organisation des découvertes maritimes.
A une merveilleuse aptitude pour le travail ce prince sut unir les vertus les plus pures. Un vieux chroniqueur, son contemporain, nous a laissé de lui un portrait dont la fidélité a
(1) Sur ]d priorité de la découverte portugaise, voir les Mémoires de M. de Macedo, déjà cités.
(2) Décade I (édition in-So).
été confirmée par les étrangers qui servirent
sous lui : (( Courage de cœur et finesse
d'esprit, dit Azurara, furent en lui au plus haut degré. Il n*eut de pareil dans le désir d'achever de grands et hauts faits. Jamais la luxure ni Tavarice ne trouvèrent un abri dans son cœur... Il passa toute sa vie dans la chasteté la plus pure et la terre Ta reçu vierge
Ses jours furent remplis par un travail continuel et il serait impossible de calculer
combien de nuits ses yeux n'ont pas connu le sommeil..... Aussi les gens de notre royaume disaient, en manière de proverbe, que les grands travaux de ce prince surpassaient la hauteur des plus hautes montagnes (1). »
Et à côté de cette activité infatigable le chroniqueur nous le montre « très obéissant à la sainte Église, suivant avec grande dévotion
tous les offices et passant en jeûne presque
la moitié de Tannée ». Azurara ajoute « que les mains des pauvres ne sortaient jamais vides de chez lui (2) ».
La vie de cet admirable prince se trouve résumée avec la plus grande simplicité dans la vieille devise française dont il avait lui-
(1) Azurara : Chronka de Guinéy p. 20, 21 et 22.
(2) Loc. cit. y p. 2\,
même orné son blason : Talant de bien faire (1).
Quant à sa part personnelle dans les perfectionnements techniques apportés de son temps à la navigation hauturière, elle est très problématique. Montucla (2), à Tinstar de beaucoup d'autres, lui attribue l'invention des cartes hydrographiques planes, dont l'introduction a dû marquer un grand progrès dans Tart nautique. D'autres lui ont attribué aussi l'invention de l'astrolabe, instrument à l'aide duquel on calculait la longitude du navire par la hauteur du soleil, et qui de nos jours a été remplacé par l'octant et le sextant.
Pour ce qui est des cartes hydrographiques planes, il faut renoncer, paraît-il, à leur attribuer cette origine (3), et quant à l'astrolabe, on sait aujourd'hui qu'on en fit usage pour la première fois sous le règne de Jean II, longtemps après dom Henri. Ce perfectionnement
(1) Talant oa talan signifiait désir dans la langue française du xv» siècle.
(2) Hist, des Mathématiques ^ t. I, p. 1, liv. II (édit. de 1758), Garçam-Stokler; Ensaio sobre a Hist, das ma" ihematicas em Portugal. Paris, 4819, p. 19 et note 11, à la fin du volume.
(3) Voir, dans la Biographie générale de Didot, l'article que M. Ferdinand Denis a consacré au prince Henri.
technique n'en reste pas moins acquis aux Portugais (1).
Ce qui est incontestable, d'après le témoignage du géomètre Pedro Nunez, c'est que les marins du prince partaient pour leurs expéditions munis de tous les instruments alors connus, et il n'est pas douteux que l'expérience acquise par cette suite mémorable de voyages n'ait dû introduire un nombre considérable de perfectionnements, quoique pour beaucoup d'entre eux on ne puisse préciser exactement ni la date, ni l'auteur. Ce même Pedro Nunez, que je viens de nommer, et à qui l'on doit véritablement l'invention du vernier, jetera plus tard les fondements de la théorie de la loxodromie, et proposera, le premier, la construction d'une table loxodromique (2).
Établi à Sagres, le prince se proposa d'abord de faire doubler ce terrible cap de Bojador, au-delà duquel les géographes arabes avaient placé la mer Ténébreuse^ et où l'imagination populaire avait placé le théâtre de mystères
(\) Garçam-Stockler, toc. cit., p. 21 et note 18«. — Le P. Fournier, Hydrographie, liv. X, chap. 2.
(2) Montucla, loc. cit, — Ce Pedro Nunez est l'auteur de plusieurs traités scientifiques, qu*on peut lire encore avec intérêt. H professa en Portugal la Mathématique et la Philosophie.
épouvantables. On disait encore qu'au-delà du cap la mer était desséchée par l'ardeur du soleil et qu'on n'y devait rencontrer que des bancs de sable comme dans les syrtes (1).
Pendant douze années l'opiniâtreté du prince résista au découragement des marins portugais, qui ne manquaient jamais de proclamer à leur retour qu'il n'était pas possible de pousser plus loin.
En attendant, il fit chercher, sur les indications de ses cartes marines, les îles Açores. En 1432, l'infant y envoya un pilote qui retrouva les deux îles les plus occidentales de ce groupe (2).
Enfin, en 1434, Gllianez, écuyer du prince, après avoir juré à son maître de ne pas revenir avant d'avoir doublé le redoutable cap, tint parole et rapporta à dom Henri une poignée d'herbes cueillies sur un rivage nouveau. L'année suivante ce même Gilianez, en compagnie d'Alphonse Gonçalvès, dépassa la cap de cinquante lieues. Ce dernier revint en 1436, et, avançant encore de vingt lieues au-delà du point atteint dans le précédent voyage, il dé-
(1) Âzurara, loc. dt,, chap. 8.
(2) II paraît que ces îles avaient été décoavertes avant cette date. Voyez la note de M. de Santarem, dans Âzarara, p. 389.
couvrit l'embouchure d'un grand fleuve, le rio d'OirOf le fleuve d'or.
C'est à ce moment que se place la malheureuse expédition contre Tanger. Dom Jean étant mort, son flls Edouard lui succéda sur le trône. Ce souverain confia le commandement d'une flotte considérable à son frère dom Henri, dans le but de conquérir Tanger et son territoire. L'entreprise échoua, et malgré le courage déployé par le grand maître de l'ordre du Christ, son jeune frère, Ferdinand, tomba prisonnier entre les mains des Maures. Ce courageux prince, comme autrefois Régulus, aima mieux mourir dans les tourments de la plus dure captivité, que de consentir à son échange contre la ville de Ceuta. Le peuple, qui n'oublie jamais les grands dévouements, le surnomma le sat'nt Infant,
Mais ces malheurs ne purent faire fléchir la persévérance de dom Henri. En 1441, il parvint à recueillir de la bouche d'indigènes faits prisonniers par ses marins des renseignements sur les terres qu'on venait de découvrir.
Nuno Tristam, encouragé par le succès de Gonçalvez, double le cap Blanc (1443). L'année suivante, une association se forme, sous le patronage de dom Henri, pour la poursuite des découvertes. L'appât du gain vint ainsi activer
ces expéditions entreprises d'abord dans un but religieux et scientifique.
. Pour assurer à la couronne de Portuga possession des terres découvertes, le princei suivant les usages de Tépoque, s'adressa au pape Eugène IV, qui lui octroya une bulle de croisade. Cette bulle fut suivie en 1450 d'une autre de Nicolas V, laquelle reconnaissait au Portugal un droit exclusif sur les terres explo** rées, droit qui fut encore confirmé par des bulles postérieures.
En 1445, le Sénégal est découvert et Nuno Tristam atteint le promontoire qui reçut le nom de cap Vert à cause des prés verdoyants dont il est couronné. En 1447, ce même navigateur gagne l'embouchure du Rio Grande, où il est tué par les nègres. L'année suivante, Alvaro Fernandes pousse jusqu'aux approches de Sierra-Leone.
De 1454 à 1455, eut lieu le célèbre voyage du Vénitien Gadamosto, qui était venu s'engager au service de dom Henri. Nous possédons de ce voyage, écrite par le navigateur lui-même, une relation pleine d'intérêt par les détails qu'elle renferme sur les pays nouvellement découverts (1). Mais ce premier voyage
(1) Voir dans Rammio, vol. I^'.
n'ajouta rien aux pays déjà connus. En 1456 Cadamosto et Antonio Noli, appelé Usodimare, virent pour la première fois une partie des îles au Cap-Vert, situées à une centaine de lieues àTouest du cap. Usodimare revint en 1462 et compléta la reconnaissance de ces îles.
Cette même année, Pedro de Cintra et Suero da Costa, dépassant Sierra-Leone, arrivèrent finalement à la côte si ardemment désirée du pays de Guinée.
Le prince n'eut pas la joie d'apprendre cette heureuse nouvelle. En 1460, il mourait à Sagres, à l'âge de soixante -six ans, après en avoir consacré quarante-six à diriger les expéditions maritimes.
Cet homme éminent, dont la vie publique fut vouée à Torganisation de découvertes, auxquelles le Portugal doit sa gloire et l'Humanité « l'exemple de cette ardeur qui nous a valu la connaissance de notre planète », offre aussi dans sa vie privée un type admirable que la régénération finale reproduira certainement plus d'une fois dans les classes puissantes, encore bien que l'anarchie moderne nous ait habitués à de tout autres modèles (1).
(1) Sur la vie de ce Prince et ses découvef*tes, voyez surtout les excellents travaux de Henry Major. Celui
A la mort de dom Henri, les Portugais avaient reconnu à peu près 1,700 milles géographiques, depuis le cap Noun jusqu'au cap.
Mesurado, au seuil de la Guinée, c'est-à-dire le tiers environ de la côte occidentale d'Afrique.
Il leur faudra encore vingt-six ans d'efforts pour en atteindre Textrémité méridionale.
relatif à la vie de dom Heori a été traduit de l'aQglais en portugais.