‹ Luis de CamoensChapitre 9 sur 13 · HO · texte numérisé non relu

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art transcendant alors, et les langues grecque et latine, à Taide desqueUes on commentait infatigablement Homère, Virgile et les autres poètes classiques, jusqu'à la mathématique, le droit et Fart médical, en passant par la dialectique et la théologie, TUniversité de Coïmbre Tofifrait aux jeunes gens, nobles pour la plupart, qui venaient s'asseoir sur ses bancs. Ce régime universitaire florissait alors dans tout rOccident et rendait manifeste la décadence irrévocable d'un sacerdoce qui, après avoir perdu toute influence politique, ne pouvait même pas conserver la fonction d'enseignement.

11 est curieux de remarquer que presque tous les poètes portugais furent élèves de l'Université de Coïmbre et que cet enseignement rétrograde, dans lequel l'antiquité était présentée comme l'éternel modèle, ne parvint pas à détruire en eux l'impulsion donnée par le moyen âge, dont le mouvement esthétique servit ainsi de contrepoids au formalisme classique de l'éducation de l'époque. La simultanéité de ces deux courants opposés nous expliquera beaucoup de choses dans l'œuvre de Gamoëns.

Ce fut sur les bancs de ces écoles, alors célèbres, que Gamoëns se familiarisa avec les

modèles de la littérature ancienne et cet ensemble de connaissances qu'on découvre dans son poème, où tient tout ce qu'on savait de son temps. Il aimait à se délasser de ses travaux d'écolier par des promenades champêtres, et à livrer son âme le long des rives du Mondego aux douces impressions de la nature. Pressentant sa mission, il recueillait attentivement les traditions populaires et s'enthousiasmait aux récits des navigations lointaines qu'avaient accomplies ses compatriotes. Ce fut aussi dans ces moments de loisir, dérobés à la discipline du latin et du grec, qu'il composa ses premières poésies, adressées à son oncle, dom Bento de Gamoëns, qui occupait alors une haute position ecclésiastique, et était depuis 1537 premier chancelier de rUnivesité. Cet oncle, qui parait avoir eu une grande influence sur l'essor de Gamoëns, était un mystique exalté, plein des traditions nationales du royaume : il crut un jour voir apparaître devant lui Alphonse Henriques, le fondateur de la monarchie. Gamoëns lui doit sans doute son amour pour les légendes et les traditions patriotiques, mais il lui doit aussi, selon moi, un germe précieux de pureté idéale auquel il dut de ressentir cet amour qui transforma Dante et qui inspira Pétrarque.

C'est encore à Goïmbre qu'il a dû lire pour la première fois les maîtres italiens et qu'il traduisit les Triomphes de Pétrarque (1), auxquels il ajouta un commentaire qui nous montre à quel point il connaissait la poésie provençale, initiatrice des littératures modernes.

Ayant, à l'âge de dix-huit ans, terminé ses étvides, Gamoëns revint à Lisbonne (2).

La cour du roi de Portugal était alors le rendez-vous des esprits cultivés et le séjour des muses. Autour de Dona Maria, fille du roi Emmanuel, s'étÉÛt formé une sorte de salon littéraire composé de poètes et de dames de la cour. Celles-ci fournissaient les sujets des compositions poétiques et jugeaient ensuite de leur mérite. Camoëns, admis dans cette compagnie d'élite, y remporta d'éclatants succès. Mais cette âme ardente ne pouvait se plaire longtemps aux fadeurs d'une galanterie de convention, propre seulement à faire sentir plus vivement le besoin d'un amour réel. Jeunesse, talents poétiques, beauté' (3), n'était-ce point assez pour qu'il rencontrât cet amour?

(1) Th. Braga, Hist. de Camoëns, p. 87.

(2) Juromenha, 1. 1, p. 25.

(3) Voici le portrait que Manoel Severim nous a laissé de son physique : u Luis de Gamoëns était de

Comme Pétrarque, ce fut dans une église, un vendredi-saint, que son cœur s'éprit pour toujours. Au milieu de la cérémonie cultuelle, et dans un élan de son âme vers un idéal supérieur, ses yeux en rencontrèrent d'autres qui au même moment s'élevaient purs, angéliques, vers l'image du Christ agonisant.

Cette apparition décida de toute son existence. Désormais sa vie et son génie iront se retremper aux sources du pur amour.

Nous sommes aujourd'hui tellement dégradés par l'état révolutionnaire qu'un pareil amour nous semble être l'effet d'une surexcitation maladive. Nous ne comprenons rien à ce travail séculaire de l'évolution humaine qui tend à faire de la femme le centre de toute vie affective, et à la placer sur l'autel, d'où tombent un à un les derniers dieux provisoires. Cette substitution, que nos chevaleresques ancêtres du moyen âge avaient pressentie et qui apparaît déjà dans la manière d'aimer d'un Dante, d'un Pétrarque, d'un Ausias March, le troubadour catalan, n'est pour l'esprit anarchique de notre époque qu'un

taille moyenne, il avait le visage plein,' le front proéminent, le nez fort, la barbe el les cheveux d'un blond qui tirait sur le safran. »

mysticisme morbide, à peu près incompréhensible. Durant la longue insurrection de Tesprit contre le cœur, nous en sommes arrivés à ne plus comprendre le culte incomparable dont la femme a été l'objet.

La vraie théorie de la nature humaine, qu'enseigne le Positivisme, montre, au contraire, que ces exemples d'exceptionnel amour sont simplement des cas anticipés de Tharmonie morale que la religion définitive rend accessible à tous par Tadoration féminine. Et c'est à ces grands poètes, c'est au sentiment profond qui les inspira, que nous devrons cette idéalisation de la Femme en qui nous voyons l'Humanité.

La personne qui avait conquis le cœur de Gamoëns s'appelait dona Gatharina d'Ataïde :

elle était, quoique très jeune, dame d'honneur de la reine. Son père, D. Antonio de Lima, était un des seigneurs les plus puissants de la cour. Informé de l'affection naissante de notre poète et craignant une mésalliance — car Gamoëns, quoique noble, descendait d'une branche cadette et n'avait aucune fortune, — il mit en jeu toute son influence pour l'éloigner de Lisbonne. Il profita de la sévérité personnelle de dom Jean III contre tout ce qui eût pu donner à sa cour couleur de galanterie, pour

obtenir de lui un ordre d'exil contre Gamoëns, On croit aussi que sa comédie El Rei Seleuco^ dont le sujet pouvait sembler une allusion directe au mariage d'Emmanuel avec la flancée de son fils, avait déjà indisposé le roi contre lui. Enfin, il faut songer aux rivalités envieuses des poètes courtisans, qui ne laissèrent pas de seconder activement le père de la jeune dame dans tout ce complot.

Notre poète reçut donc Tordre de quitter Lisbonne et d'aller résider dans une ville des bords du Tage, qu'on croit être Punhete (1). Il y resta quelque temps , exhalant comme Ovide, dans des vers mélancoliques, ses douleurs d'exilé, et confiant aux eaux du fleuve chéri les plaintes amoureuses qu'il envoyait à sa bien-aimée. Mais fatigué bientôt de cette inaction, il demanda à terminer son exil en Afrique, en s'engageant comme soldat. Peutêtre nourrissait-il la secrète espérance que ses services militaires ne seraient point sans influence sur le succès de ses vœux (1547).

(1) On a longtemps discuté sur Tendroit de cet exil. Ceux qui ont suivi Faria e Sousa ont indiqué la ville de Santarem, mais le vicomte de Juromenha {loc, cit.)i à l'aide des poésies de Camoôns oîi celui-ci parle de son exil et d'une inspection minutieuse des lieux, s*est décidé pour Punhete. M. Braga suit l'opinion de M. de Juromenha.

Le Maroc était alors Técole guerrière des jeunes Portugais. G*est là qu'on débutait toujours dans la carrière des armes et que les princes du sang allaient se faire armer chevaliers. Gamoëns trouva bientôt Toccasion de montrer son courage. Il prit part à plusieurs combats contre les Maures, et, dans une rencontre navale, devant Geuta, un coup de feu lui fît perdre Tceil droit.

Après avoir achevé son temps d'exil, il revint à Lisbonne vers la fin de 1549, croyant que sa conduite courageuse, attestée par une glorieuse blessure, adoucirait la rancune de ses ennemis. Mais Faccueil qu'il reçut ne tarda pas à le détromper. Durant les trois années qu'il passa dans la capitale (i), il attendit vainement une amélioration de son sort au milieu des haines poétiques que lui gardaient les médiocrités de la cour.

Çà et là une entrevue furtive avec sa bienaimée lui procurait pour un instant l'oubli de

(1) Le document découvert par Faria e Sousa, et que nous avoos cité, présente Camoêns comme engagé pour aller servir aux Indes aussitôt après son retour à Lisbonne. Mais un autre document découvert par le même biographe nous prouve qu'il ne partit que trois ans après. On ne sait pas précisément les motifs de ce retard.

ses maux et rendait à son cœur Tespérance.

Mais cela même ne dura pas longtemps. Sa position devenait de plus en plus précaire :

pauvre, persécuté, sans avenir, il voyait sa vie à jamais liée à une autre vie dont un abîme le séparait. La dame comprit cet état cruel, et, non sans courage, elle le pria de Toublier. Elle lui remontra qu'ils ne pourraient jamais vaincre les obstacles qui les éloignaient Tun de l'autre et qu'il valait mieux par conséquent ne plus se revoir, sauf à garder au fond de leur âme le souvenir de leur amour (1).

Gamoêns au désespoir pensa alors à passer définitivement aux Indes, « ce tombeau de tout pauvre honnête », comme il le dit luimême. Une nouvelle mésaventure rendit cette résolution irrévocable.

Il se promenait, un jour de fête, dans une rue de Lisbonne, quand il aperçut des amis attaqués par un officier du roi. Avec sa vivacité habituelle, il accourt l'épée en niiain, et, faisant face à l'agresseur, le met hors de combat. On porta plainte et le poète fut jeté en prison. Peu de temps après cependant il reçut le pardon royal, sous la condition, pa-

(1) J'écris ceci d'après quelques poésies de Gamoëns.

raît-il, d'aller servir aux Indes (1). Il dit donc adieu à Lisbonne, au souvenir de son amour, et quitta le Portugal, le cœur plein d'amertume, en répétant, d'après son propre témoignage, les paroles de Scipion : Ingrata patria^ non possidebîs ossa mea. Le poète se rappelait sans doute ses propres émotions, quand il fait dire à Vasco de Gama, dans les Lusiades:

« Monts paternels, terre chérie, bords fortunés du Tage, nous vous quittions, mais nos cœurs et nos tristes pensées vous restaient. Cintra fuyait dans Féloignement, ses riantes collines s'effaçaient peu à peu : nos yeux ne pouvaient s'en détacher. La terre enfin s'évanouit ♦entièrement : nous ne vîmes plus que le ciel et les eaux I) (2).

La flotte sur laquelle il s'était embarqué fut dispersée par de grosses tempêtes, et seul le Sam BentOy sur lequel était Camoëns, arriva dans la même année à Goa, après six mois de traversée, vers la fin de novembre de 1553.

Un grand nombre de ses poèmes sont pleins des souvenirs de ce laborieux voyage, qui devait servir si puissamment à la partie des-

(1) Voyez Tordonnance royale de pardon, [dans Juromenha^ tome I«', p. \ 66.

(2) Chant V, st. 3; trad. de Millié.

criptive de son œuvre. En attendant la superbe création d'Adamastor, une de ses élégies retrace l'impression que lui a causée le cap de Bonne-Espérance et nous montre en même temps la constance de son amour : « Les souvenirs dont j'étais accompagné au milieu d'un temps paisible ne m'abandonnèrent pas dans la tempête, car, en arrivant au cap de Bonne- Espérance, je les sentis se renouveler, en me rappelant une longue et cruelle inconstance.

Nous étions déjà sous l'étoile qui resplendit dans le nouvel hémisphère et prouve l'existence d'un second pôle; les nuages amènent une /luit obscure : tout à coup le jour fuit de l'air, rOcéan entier s'élève en fureur ; il semblait que la machine du monde allait se rompre au milieu de la tourmente. La mer se couvrait de tous côtés de montagnes. Le redoutable Borée, l'effrayant Notus, luttant ensemble, accroissaient la tempête mugissante et déchiraient les voiles enflées du navire. Les cordages s'entrefrappaient avec bruit ; les matelots désespérés faisaient retentir les airs de leurs cris. Le redoutable et terrible maître des dieux lançait les foudres fabriquées par Vulcain, et faisait trembler les deux pôles. Mon amour se montrait tout-puissant, même en ce lieu, et ne fuyait pas devant la terreur, mais

se montrait plus constant à mesure que la peine grandissait. Voyant donc la mort présente, je me disais à moi-même : Ahl madame, si vous TOUS souveniez quelque jour de moi, j*oublierais tout ce que j'ai souffert. Enfin, rien n'eut le pouvoir de changer Tamour ferme, profond, qu'un solide jugement avait fait naître. Je puis vous assurer une chose, seigneur, c'est que jamais la passion ne s'épure tant que l'objet qui l'inspire est présent (1). » Aussitôt arrivé à Goa, Camoëns prit part à une expédition qui, sous le commandement de D. Alphonse de Noronha, allait secourir le roi de Gochim, allié des Portugais, contre le roi de Pimenta. Dans la même élégie que nous venons de citer le poète raconte cette campagne avec la plus grande simplicité (2) :

« Nous fûmes obligés tout à coup de soutenir

la guerre nous allâmes reprendre une île

que le roi de Porca avait conquise sur celui de Pimenta, et la chose nous réussit. Suivis d'une grande armée qu'avait réunie le vice-roi

(1) Trad. par M. F. DeDis.

(2) On peut lire le récit de cette expédition dans Doigo do Couto, D4c. 6,liv. X, cap. 14, et dans Faria e Sousa, Asia portugueza, tome II, part. II, cap. x, p. 227.

de Goa, nous partîmes avec tous les hommes d'armes qije Ton put trouver... Là, nous nous arrêtâmes seulement deux jours, et pour quelques-uns ces deux jours furent les derniers... »

De retour à Goa, Camoëns s'embarqua pour de nouvelles expéditions maritimes et croisa longtemps devant rentrée de la mer Rouge à l'affût des galères mahométanes. Une de ses plus belles canzoni fut composée à cette occasion. Quand il revint à Goa, il trouva le viceroi remplacé par D. Pedro de Mascarenhas, dans le gouvernement de llnde. 11 apprit en même temps la mort de son jeune ami, D. Antonio de Noronha , tué par les Maures d'Afrique, et celle du prince D. Jean, héritier de la couronne du Portugal. 11 pleura ces deux malheurs dans une magnifique églogue, qu'il envoya à un ami de Lisbonne.

Le nouveau vice-roi n'exerça que très peu de temps ses fonctions, il mourut en 1555, dans un âge très avancé et fut remplacé par D. Francisco Barrette, dont les historiens parlent avec éloge, mais qui a été, de la part de8 biographes de Camoëns, l'objet d'une vive discussion, car c'est sous son gouvernement que le poète fut en butte à des persécutions implacables. Dans une satire, 'dont il ne nous

est resté qa-un fragment, Camoëns avait fustigé un certain nombre de seigneurs portugais, qui, sous prétexte de fêter l'arrivée du nouveau gouverneur, s'étaient permis de grandes licences. L'allusion était claire et ceux qui en étaleot l'objet cherchèrent par tous les moyens à perdre Camoëns dans Tesprit de Barretto. Celui-ci envoya Camoëns en Chine, pour le mettre à Tabri de ces rancunes, disent les uns; pour le punir tout en paraissant le protéger, disent les autres. La vérité est qu'il partait remplir un emploi peu fait pour un guerrier et pour un poète, celui de curateur des successions à Macao.

Les rapports des Portugais avec la Chine dataient de Tépoque où nous avons vu le grand Albuquerque s'emparer de Malaka. Les villes de Liampo, de Chincheo et de Canton furent successivement les centres des échanges commerciaux entre les deux peuples. Plus tard, les Portugais ayant délivré le golfe de Tonkin d'un pirate fameux qui le dévastait, obtinrent de l'empereur chinois, comme prix de ce service, l'autorisation de s'établir sur le rocher où a été fondée Macao. S'il est vrai, comme on le croit, que Camoëns partit pour la Chine en mars 1556, sur la flotte commandée par

Francisco Martins (1), il fut un des premiers habitants de la nouvelle colonie.

Son séjour à Macao est resté lié à un souvenir local, qui, aujourd'hui encore, attire avant toute chose la sympathique attention des étrangers. Au nord de la ville, près du village de Patané, existe une grotte formée par des rochers superposés et que la mer entoure en partie. C'est là que Gamoëns, loin du bruit, allait travailler à son poème et rêvait à sa patrie et à sa bien-aimée.

Tandis qu'il goûtait un repos si nécessaire après tant de traverses, ses ennemis de Goa ne l'oubliaient pas et intriguaient pour le perdre. Profitant de l'alarme causée au gouverneur par le grand nombre de plaintes qui lui parvenaient sur les abus commis dans les emplois publics, ils osèrent, par de malveillantes insinuations, élever des soupçons contre Gamoëns et la manière dont il remplissait sa fonction de curateur. Le gouverneur prêta Toreille à ces calomnies et, avec une rigueur qui suffirait à empêcher la réhabilitation complète de sa conduite, qu'ont tentée quelques écrivains portugais, il envoya ordre à Gamoëns

(i) Voyez Juromeûha, tome I«, p. 73 et 495 (note 39) et p. 496 (note 41).

de venir se constituer prisonnier à Goa, pour rendre compte de son administration.

Le poète obéit immédiatement ; mais le sort lui préparait encore d'autres revers. Le navire qui le conduisait à Goa fît naufrage sur la côte de Cambodge, à Tembouchure du fleuve Mécon (Meikong). Il se sauva à la nage sans pouvoir dérober aux ondes autre chose que le précieux manuscrit des Lusiades (1). Camoêns a lui-même fait allusion à ce naufrage dans la stance suivante de son poème : « A travers les plaines de Cambodge coule le fleuve Mécon^ le souverain des eaux. Grossi du tribut qu'il reçoit, en été, de mille autres rivières, il s'enfle comme le Nil, et couvre au loin les campagnes Fleuve secourable I un jour, tes bords

hospitaliers sauveront du naufrage des chaiits poétiques déjà trempés par Tonde amère; seul débris échappé aux écueils d'un océan perfide, aux tempêtes, aux dangers sans nombre, à toutes les misères qui accableront cet exilé dont la lyre harmonieuse aura plus de gloire que de bonheur (2). »

(1) Cet épisode a inspiré à Horace-Vemet un joli tableau, dont on peut voir une reproduction en gravure à la Bibliothèque nationale.

(2) Chant X, st. 128, trad. Millié.

Après avoir séjourné quelque temps aux bords du Mécon, où il composa ses célèbres Itedondilhas, paraphrase du psaume Super flumina, et que Lope de Vega qualifiait de merveilleuses, il put enfin être transporté à Goa, où il fut mis aussitôt en prison par Timplacable Barretto. Gomment dépeindre le désespoir du poète ? Non seulement on le méconnaissait^ mais on Osait encore Taccuser d'une action contre laquelle protestait tout son passé. C'est sans doute cette période de sa malheureuse vie qu'il a retracée dans le chant VIP des Lttëiades, lorsque, interrompant son chant patriotique, il s'écrie: « Mais que fais-je insensé?... Vous le savez, Nymphes du Tage, mes patriotiques accents n'ont pu conjurer les orages. Traîné par le sort d'exil en exil, de malheur en malheur, toujours sur les flots ou sur les champs de bataille je lutte, je combats et j'écris encore, semblable à cette fille d'Eole qui, mourante et désespérée, d'une main tenait le style et de l'autre le glaive. Tantôt pressé par l'affreuse indigence, sans autre asile que la triste demeure ouverte par la pitié publique aux misères de l'humanité, si je retrouve l'espérance, c'est pour la reperdre aussitôt : l'abîme qui s'était fermé se rouvre plus profond sous mes pas. Tantôt comme

Ezechias, étendu sur un lit de douleur, j'attends la fin de ma déplorable existence, et, comme lui, je n échappe à la mort que par un prodige. Pour comble d'infortune, mon malheur est Touvrage des ingrats que je chantais, le prix des vers consacrés à leur gloire. Au lieu du repos que j*attendais^ au lieu des lauriers qui devaient ceindre ma tête, je n'ai recueilli que des tourments et les superbes dédains de mes persécuteurs. »

Et cependant il n'avait pas encore épuisé le calice : au milieu de ces tourments, il reçut le coup de grâce. Une flotte arrivée du royaume lui apporta la nouvelle de la mort de sa bienaimée. Avait-elle oublié le poète ? On ne sait, mais sa mort si prématurée nous porte à croire qu'elle n'oublia jamais le jeune exilé et que sa dernière pensée fut encore pour lui.

Rien de plus touchant que les poésies où Gamoëns a pleuré cette mort. On y sent que désormais il a perdu le grand lien qui l'attachait à la vie : maintenant l'amour de la patrie le soutiendra seul pour remplir jusqu'au bout la mission que lui impose son génie (1).

(1) M. Juromenha a pu déterminer TaDDée de la mort de D. Catherioe, mais il ne sait si le poète reçut la nouvelle à Macao ou à Goa. M. T. Braga démontre par de bons arguments que ce devait être

L'arrivée, en septembre 1558, de dom Constantin de Bragance, nommé vice-roi des Indes, changea la situation de notre poète. Il prouva aisément son innocence et obtint immédiatement sa mise en liberté. C'est alors qu'il offrit à d'anciens amis, nouvellement arrivés avec le vice-roi, le fameux banquet où, au lieu des mets habituels, il servit à chacun une pièce de vers. Sa pauvreté ne lui permettait sans doute pas de leur souhaiter la bienvenue d'une manière plus substantielle.

Le nouveau vice-roi ne gouverna l'Inde que peu de temps et fut remplacé par le comte de Redondo, ancien ami et admirateur de Camoëns. Celui-ci eut bientôt l'occasion de recourir à sa protection. Un gentilhomme, plus soucieux de ses deniers que de sa noblesse, fît arrêter Gamoëns pour une dette d'argent. Le poète adressa au comte de Redondo une pétition en vers, pour le prier d'intervenir en sa faveur, tout en se moquant de son persécuteur, plus connu sous le sobriquet de Fils secs. Grâce à cette haute protection, il se vit de nouveau en liberté.

dans cette dernière ville : c'est pour cela que nous le suItods sur ce point. (Voir Hist, de Camoèns, p. I, p. 254, 256 et 257.)

Ne demandant rien pour lui-même, il employait la faveur dont il jouissait auprès du vice-roi, à servir ses amis : c'est ainsi qu'il écrivit une ode en tête du curieux livre de Garcia da Orta sur les drogues de l'Inde, pour recommander l'auteur et l'ouvrage. Il intercéda aussi auprès de son protecteur en faveur de son héroïque ami, Hector da Silveira, tombé dans le dénuement le plus absolu.

Mais cette prospérité relative de Camoëns ne devait avoir qu'une courte durée. La mort du vice-roi le jeta de nouveau dans les aventures de la vie militaire.

Cette période de l'existence du poète, jusqu'à son départ définitif de Tlnde, est remplie d'obscurité. Peut-être faut-il placer ici ses voyages à Malaka et aux Moluques, dont le souvenir nous a été conservé par la tradition et que paraissent indiquer certaines de ses poésies (1).

Quoi qu'il en soit, Camoëns se trouvait de retour à Goa lors de l'arrivée de dom Antonio de Noronha, successeur du vice-roi décédé, et comme celui-ci grand admirateur de son ta-

(1) Voyez surtout la Canzone VI, où l'on a vu une description de Tîle de Ternate. D. Alexandre Lobo, évêque de Viseu, dans sa remarquable étude sur Camoëns, croit cependant qu'il s'agit de l'île de Goa.

lent poétique. Nommé par le nouveau viceroi à un emploi assez lucratif (1), il le refusa pour accepter les ofiFres de Pedro Barretto qui lui proposait de remmener à Moçambique, dont il venait d'être promu gouverneur.

Camoëns pensait déjà, sans doute, à retourner en Portugal afin de publier son poème ; et Moçambique était à moitié du cbemin. Mais peu de temps après son arrivée à Sofala, il rompit avec Barretto, soit que Tâme fière de Camoëns n'ait pas voulu se soumettre à certaines conditions humiliantes, soit encore que des discussions aient eu lieu entre eux au sujet de Toncle de Barretto, celui qui, étant gouverneur de llnde, avait envoyé le poète à Macao et l'avait jeté ensuite en prison.

Notre poète, réduit à la plus grande misère, attendit du hasard les moyens de sortir de sa pénible situation. L'attente ne fut pas longue.

(i) Il s'agit de la factorerie de Chaoul. — Un littérateur portugais dans une préface récemment publiée croit que cette nomination doit être rapportée à une époque très postérieure et qu'elle fut accordée par le roi D. Sebastien, en même temps que la pension de 15,000 reis, dont nous parierons plus loin. Cette hypothèse expliquerait, en effet, pourquoi dans l'ordonoance qui octroie cette pension, on déclare qu'elle ne serait payée que tant que le poète résiderait à. Lisbonne.

Bientôt, en effet, la flotte qui reconduisait en Portugal le vice-roi démissionnaire relâcha à Sofala^ et Camoêns retrouva quelques-uns de ses anciens amis et camarades, parmi lesquels Hector da SUveira et Thistorien Diogo de Couto, qui nous a conservé dans ses ChrcH niques le souvenir de cet épisode. Voici ce morceau curieux : « A notre arrivée à Moçambique, nous trouvâmes le prince des poètes de son temps, mon matelot et ami Luis de Camoêns, si pauvre qu'il était réduit à vivre de la pitié de quelques amis. En rembarquant pour le royaume, nous lui fournîmes le linge nécessaire et lui donnâmes de quoi manger.

Pendant Thiver qu'il passa à Moçambique, il s'occupait à préparer les Lusiades pour l'impression. Il travaillait aussi avec beaucoup d'ardeur à un livre intitulé : Parnasse de Luis de Camoêns (1). C'était un ouvrage rempli d'érudition, de savoir et de philosophie : on le lui vola dans le royaiune et jamais on ne

(1) Cet ooTmge perdu de Gamoëns a donné lieu à beaucoup de discussions et de conjectures, depuis Faria e Sonsa jusqu'à nos jours. Mais je crois quMI faut s*en tenir à l'opinion de ceux qui voient dans ce livre la collection de ses poésies diverses, que le poète préparait également pour l'impression. M. T. Braga a défendu ce sentiment sur de bons fondements. (Voyez Hist, de Camoêns^ P. i". p. 330 et suivantes).

put le retrouver, malgré mes diligences (1). » Le poète, ainsi aidé par la générosité de ses amis, fut en état de faire le vogaye. Mais au moment d'embarquer, le gouverneur Barretto s'opposa, dit-on^ à son départ, sous prétexte qu'il lui devait encore les dépenses de sa traversée de Goa à Moçambique. Les amis de Camoêns se cotisèrent et ayant réuni la somme réclamée, à peu près 100 francs, obtinrent son rachat.

Le voilà donc enfin sur la route de cette patrie, qu'il a quittée le cœur plein de fiel et dans laquelle il va rentrer, pauvre et malheureux comme au jour de son départ, mais apportant à cette patrie le plus beau des monuments dont elle puisse jamais s'honorer. Après dix-sept ans d'absence, passés au milieu des tortures et des angoisses de la misère, il va enfin revoir Lisbonne, la ville de sa jeunesse et de ses amours !

Le SantOrFé n'était pas entré en rade (2), qu'une affreuse nouvelle changeait en consternation la joie du retour, joie déjà troublée par la mort de Hector da Silveira, qui avait expiré en vue de la terre. Lisbonne venait d'être vic-

(1) Le 7 avril 1570.

(2) Décade Ville, chap. 28, p. 233 {éd. in-8-).

time d'an horrible fléau et présentait encore Taspect d'nn désert. Les habitants avaient abandonné la ville et n*osaient pas encore y retourner. Cette peste terrible, appelée par les historiens la grande peste, fut suivie d'une famine non moins redoutable. Ce ne fut qu'après avoir croisé quelque temps devant le port qu'on reçut la permission de débarquer. Le poète ne retrouva que sa vieille mère : son père était mort victime de la peste (1) et sa bien-aimée reposait depuis longtems souS la pierre du tombeau I II ne lui restait qu'un seul ami, Tesclave Antonio, un Javanais qu'il avait emmené d'Orient et qui devait être plus tard son unique soutien.

Camoêns trouva la cour bien changée. Le jeune roi, D. Sébastien, ne respirait que guerres et combats contre les infidèles, et son imagination exaltée par des conseillers perfides rêvait la conquête du Maroc. Envain des vieux guerriers essayaient de faire entendre leur voix autorisée : pour toute réponse, le royal fanfaron demandait injurieusement aux médecins si les années n'amoindrissaient pas le courage. Ces projets du roi, les intrigues qui divisaient son entourage, les tristes pressentiments de

(d) Cette coQjecture appartient à M. Braga.

l'opinion publique, étaient autant de circonstances défavorables au milieu des efTorts que faisait Camoëns pour publier son poème. Cependant, grâce à l'intervention de dom Manuel de Portugal, il fut mis en position de le présenter au roi et de le publier ensuite ; ce qui eut lieu deux ans après son retour (1572).

La censure ecclésiastique respecta le texte, et se contenta de quelques changements et suppressions accomplis volontairement par Camoëns (1), sur les conseils du délégué chargé par le Saint-Office d'examiner le poème et avec qui le poète entretenait d'excellentes relations. Le rapport du père, imprimé en tête de la première édition des Lusiades, est un modèle de bon sens, eu égard aux susceptibilités cléricales de Tépoque.

Malgré les circonstances fâcheuses au milieu desquelles l'œuvre fut publiée, l'effet

(1) Des écrivains modernes très respectables^ mais dominés par les préjugés révolutionnaires, ont exagéré beaucoup Tintervention de Tautorité ecclésiastique dans les modifications apportées au texte du poème lors de sa première édition. Le moyen, en effet, d'admettre que Tluquisition n*ait pas toujours eu tort! Je crois avec M. Juromenha qu'on doit, au contraire, être reconnaissant au délégué du terrible tribunal de la tolérance qu'il montra en cette occasion.

qu'elle produisit fut très grand. Les éditions se succédèrent avec rapidité. Le peuple, dit Faria e Sousa, en voyant passer Fauteur dans les rues de Lisbonne, s'arrêtait et le montrait au doigt. Un gentilhomme portugais, Pedro da Costa Perestrello, un des héros de Lépante, déchira, après avoir lu les Lusiades, le manuscrit d'un poème qu'il avait composé sur le même sujet.

Le nom de Camoëns se répandit bientôt à l'étranger et le Tasse composa un sonnet en l'honneur de celui qu'il appelait il cuolto e bon Luigi, Dans une lettre écrite au comte de Mediana, le Tasse disait encore, à propos du chantre portugais : « Dans ce siècle, je ne connais qu'un rival qui puisse me disputer le triomphe. Est-ce vrai, dis-moi, que tu sois aussi malheureux que moi, chantre vertueux du plus haut fait accompli par les gens de ta nation ? On m'a parlé de tes malheurs. Oh !

infortuné I... tu ne l'es pas encore autant que moi ! Il se pourra que l'empire des Indes tombe des mains des successeurs d'Emmanuel et que la fière Lisbonne ne reçoive plus dans son port les trésors de l'Afrique et de l'Asie ; mais l'ancienne gloire de ses immenses conquêtes vivra toujours rayonnante dans le poème de Camoëns; les nations les plus éloignées admire-

ront dans les Lusïades le courage inouï de cette poignée d'hommes, qui, bravant des dangers terribles et inconnus, soumettant des nations populeuses, portèrent aux extrémités de l'univers leurs vertus et la religion de leurs pères. »

N'est-il pas consolant de constater cette sympathie touchante et pleine d'admiration du poète italien envers son malheureux émule?

Si la mémoire de Camoëns n'était pas aujourd'hui au-dessus des attaques des envieux et des ignorants, ces lignes du Tasse suffiraient pour l'en venger. Mais l'amant d'Éléonor rendit à Camoëns un hommage encore plus éclatant : il ne dédaigna pas d'imiter et même de traduire presque littéralement certaines peintures des Lusiades dans sa Gerusalemme liberata,

Herrera, Lope de Vega et Cervantes ne dissimulèrent point leur admiration pour le poète portugais, et les Lusiades traduites aussitôt en espagnol durent provoquer, de la part des poètes castillans, plus d'une tentative infructueuse pour doter leur pays d'une œuvre égale.

Ces hommages des étrangers contrastaient singulièrement avec les basses jalousies des poètes de la cour de Lisbonne, qui essayèrent tout pour déconsidérer l'œuvre et l'auteur.

Mais le poème avait fait tant de bruit, que le roi ne put se dispenser de donner à Gamoëns une marque de sa faveur. Il lui accorda une pension de 15,000 reis annuels (1) — à peu près 500 francs de notre monnaie! — et encore l'ordonnance devait être renouvelée tous les trois ans et la pension ne pouvait être servie que tant que le poète résiderait à Lisbonne.

Ces 15,000 reis étaient si irrégulièrement soldés que Camoëns avait coutume de dire qu'il demanderait au roi qu'on les commuât en 15,000 coups d'étrivières à donner aux ministres de qui ce paiement dépendait. La quatrième année il ne reçut rien de sa pension et sa vie ne fut plus désormais qu'une lutte continuelle contre la misère et la faim.

Cependant dom Sébastien et toute la noblesse pressaient les apprêts de la folle expédition d'Afrique. Le jeune roi, malgré les conseils de ses plus vieux soldats, était résolu à réaliser son projet insensé, et déjà son âme ardente et chevaleresque savourait d'avance des triomphes dont il ne doutait même pas.

D'ailleurs, il faut bien le dire, sauf quelques exceptions dont nous venons de parler, tout

(1) Voyez rordonnance royale dans Juromenha^ t. I; p. 169.

autour de lui ne l'avait que trop encouragé dans ses rêves guerriers. On a fait tomber sur les jésuites seuls la responsabilité de Timprudence du jeune roi, mais il faut être juste et avouer que la noblesse toute entière partageait l'enthousiasme royal I Et malheureusement Camoëns lui-même contribua par son poème à pousser dom Sébastien dans la voie des folles aventures. Il n'y a qu'à jeter les yeux sur la fin du dernier chant des Lusiades pour voir coinbien Camoëns jugeait nécessaire et glorieux pour le jeune souverain de soumettre « le barbare Gentil. » La dernière stance de son poème est une promesse de chanter les exploits de son souverain, « quand il aura rempli de terreur le mont Atlas et écrasé les armées des Maures de Maroc et de Tarudant (1). »

Et comment Camoëns pouvait-il penser autrement ? Lui qui venait de chanter les exploits des anciens Portugais, comment n'eût-il pas souffert de la décadence^ visible de la patrie? Comment n'eût-il pas entrevu dans le renou-

(1) Lusiades, chant X, et. 156. — Dans la dédicace il avait déjà dit, en s'adressant au roi : « Vous de qui nous espérons le châtiment du vil cavalier d'IsmaCI, du Turc d'Orient, et du Gentil qui boit encore Tonde du fleuve sacré, etc. » (Chant I, st. 8.)

vellement des exploits guerriers le relèvement de la vieille gloire portugaise ? Poète et guerrier, il n'avait d'autre ambition que de faire servir son épée à une œuvre qui plus tard fournirait le sujet d'un nouveau poème. Il eût fallu être un politique habile et froid comme Philippe II ou un guerrier vieilli dans les guerres d'outre -mer, comme Mascarenhas, pour prévoir les conséquences funestes de toute cette ardeur guerrière.

Le 23 juin 1578, une flotte portugaise conduisant le roi et son armée fit voile pour le Maroc. Dom Sébastien était si sûr du succès qu'il emportait avec lui la couronne avec laquelle il devait être couronné empereur du Maroc. Il avait eu aussi l'idée d'attacher à son service un poète en titre, chargé d'avance de composer un poème sur l'expédition. Camoëns, dit-on, avait brigué cet honneur, mais un autre poète, Bernardes, lui fut préféré.

L'armée portugaise, débarquée à ErciUa, s'enfonça dans l'intérieur du pays à la rencontre de l'ennemi et le 4 août 1578 l'armée de Muley-Moluc campait devant les forces portugaises. La bataille s'engagea et les Portugais furent complètement défaits. Le carnage fut horrible et dom Sébastien racheta son imprudence par une mort héroïque.

Quand la nouvelle de ce désastre arriva à Lisbonne, Camoëns, nous dit un contemporain, fut comme foudroyé I II avait commencé, d'après ce que raconte Faria e Sousa, un nouveau poème sur l'expédition qui finissait d'une manière si funeste : en apprenant la fatde nouvelle il détruisit cette ébauche. Si Faria e Sousa dit vrai, il faut voir là un premier symptôme de la décadence de son génie; car il n'est guère possible de chanter par anticipation des exploits qu'on attend encore.

A partir de cette époque, Camoëns ne demanda que rarement des chants à sa muse, car il n'avait plus la force de les moduler. Les infirmités arrivèrent à la suite de sa mélancolie et de sa misère, et bientôt son unique soutien fut un pauvre Javanais, qui, la nuit, sous les portails des églises, tendait la main aux passants et rapportait à la mère du poète, complice de ce dévouement, une aumône dont elle trouvait moyen de cacher l'origine à la fierté de son fils.

Quand le fidèle Antonio fut mort, Camoëns fut réduit à vivre du crédit qu'une mulâtresse, marchande des lues de Lisbonne, lui accordait généreusement. Faria e Sousa nous dit qu'à cette époque « le poète marchait appuyé sur une béquille et allait de cette façon presque

tous les jours, avec toutes ses infirmités, toutes ses années et tous ses ennuis, entendre la leçon de théologie qui alors se faisait dans le couvent de Saint -Dominique. Là, il s'asseyait parmi les jeunes auditeurs, comme si luimême eût été Tun des écoliers »

Enfin il tomba gravement malade. De son lit de douleur il encourageait les patriotes qui tentaient de résister à Philippe II d'Espagne, prétendant à la succession de dom Sébastien, mort sans descendance (1). On nous a conservé un précieux fragment d'une lettre adressée par Camoëns à Francisco d'Almeida, un des chefs de la résistance nationale, où il dit en parlant de lui-même : « Qui a jamais ouï dire que sur un si petit théâtre que ce pauvre grabat, le sort ait pu donner le spectacle de si grandes infortunes ? Et moi, comme si elles ne suffisaient pas, je me mets encore de leur côté, car chercher à résister à tant de maux ce serait orgueil. »

(1) Philippe II était fils d'Elisabeth, seconde fille d*Emmanuel de Portugal et femme de Charles-Qaint. Il eut une fouie de concurrents à la couronne du Portugal, depuis le prieur du Crato, le candidat national, jusqu'au pape lui-môme (Grégoire XIII), qui, 8*appuyant sur Thommage féodal d'Alphonse Henriques, réclamait le t*ortugal comme un fief du Saint- Siège.

« Enfin, écrivait-il un autre jour, ma vie va finir et tous verront combien grand a été mon amour pour ma patrie, moi qui ne me contentai pas de mourir dans son sein, mais qui ai voulu mourir avec elle. »

Et cela fut. L'armjée de Philippe II avait déjà passé la frontière et s'avançait vers Lisbonne, Camoëns ne put résister à ce dernier coup et succomba, comme il Tavait annoncé, en même temps que sa patrie, le 10 juin 1580 (1).

Mourut-il dans un hôpital ou dans la petite maison qu'il habitait rue Sainte-Anne? Une tradition constante veut qu'il soit mort dans un hôpital : ceci fut confirmé plus tard par une note écrite de la main d'un pieux missionnaire sur un exemplaire de la première édition des Lusiades^ appartenant à lord Holland. Cette note, la voici : « Quelle chose plus déplorable que de voir un si grand génie si mal récompensé I Je l'ai vu mourir dans un hôpital à Lisbonne, sans avoir un drap dont il pût se couvrir, lui qui avait triomphé dans

(1) C'est à M. Juromenha que Ton doit la découverte d*UD document qui a permis d'établir défiDitivement cette date et de rectifier ainsi tous les biographes antérieurs qui faisaient mourir le poète en 1579. Il est étonnant que des travaux récents sur Gamoêns, publiés en France, aient continué à répéter cette erreur.

les Indes-Orientales, et qui avait fait cinq mille cinq cents lieues sur mer... Quel puissant avis (ajoute le bon père), pour ceux qui, de jour et de nuit, se fatiguent à étudier sans profit, semblables à Taraignée qui ourdit sa toile pour y prendre des mouches ! »

Mdgré ce témoignage du P. José Indio, les biographes modernes penchent pour la petite maison de la rue Sainte-Anne, s'appuyant sur certaines circonstances qui ne peuvent trouver d'explication suffisante si Ton admet que G^moëns est mort à Thôpital. Pour ma part, j'avouerai qu'il me semble plus facile de concilier ces incohérences que de nier une tradition invariable, confirmée d^aillenrs par des témoignages précis (1).

Peut-être Gamoëns n'est-il pas mort dans un hôpital public, mais à Fhospice du couvent où il fut enterré. Cette conjecture, émise par M. Juromenha, aurait l'avaiïtage de tout concilier.

(i) M. Innocencio F. da Silva dans Tarticle, relatif à GamoëDs, de son Diccionario bibliographicOf cite un ouvrage de D. Fernando Al via de Castro, où celuici affirme que le poète portugais a mourut misera» blement dans un hôpital de Lisbonne ». Or, ceci fat écrit quarante ans seulement après la mort de Camoêns.

Quand Philippe II fît son entrée à Lisbonne, un de ses premiers soins, en conquérant habile, fut de faire chercher le grand poète national : ses émissaires lui apprirent bientôt qu'il avait cessé de vivre depuis plusieurs mois.

Pour la première fois Gamoëns fut heureux :

la mort venait d'épargner à son cœur portugais une cruelle humiliation. Le tyran espagnol continua à la mère du poète la pension accordée à celui-ci par dom Sébastien.

En revanche, les poètes courtisans, qui n'avaient pas pardonné à Camoëns sa supériorité, allèrent avec empressement se jeter aux pieds de l'Espagnol et ne rougirent pas d'en recevoir de gros bénéfices. Ils étaient au-dessous de Camoëns autant par le cœur que par le génie. . .

Non ragionam di lor, ma guarda e passa.

Telle fut la vie de l'un des plus grands poètes de l'Occident. Son individualité ne pourra se dégager entièrement que quand le récit de son existence aventureuse sera complétée par l'appréciation de ses œuvres, où rayonne son âme chevaleresque et tendre.

Mais on peut, dès à présent, porter un jugement sur cette vie que nous venons de parcourir. Elle fut telle que l'exigeaient les cir-

constances de sa situation personnelle et de son pays. Noble, mais d'une branche cadette sans fortune, il n'avait devant lui que trois voies à suivre ; être homme de loi, prêtre ou soldat. Ses antécédents de famille, Texpansion maritime du Portugal, qui avait déterminé une sorte de renaissance des mœurs chevaleresques, où un cœur généreux pouvait trouver non seulement la gloire, mais la fortune^ ne durent pas le retenir longtemps dans Thésitation. Il choisit le métier des armes, comme le seul qui pût à la fois satisfaire son imagination ardente et lui procurer une position en harmonie avec ses désirs. Une sensibilité exquise, un amour contrarié furent pour lui une source de malheurs, et il connut le mauvais vouloir des hommes. Plus tard, l'absence de la patrie, ces regrets mêlés de souvenirs à la fois tristes et doux qu'on éprouve loin de ce que l'on aime, et que les Portugais expriment par UQ mot intraduisible dans les autres langues — saudade, — donnèrent à cette tendresse une teinte mélancolique qui constitue le vrai caractère de son génie.

La vie militaire, telle qu'elle était à cette époque, où l'aventurier faisait oublier souvent le gentilhomme, donna quelquefois à ses mœurs le cachet hardi et licencieux du con-

dotu'ere. Dans ces moments, la morgue ibérique s'alliait en lui aux rodomontades et aux allures du matamore (1). Et comme la galanterie semble inséparable de la vanité guerrière, il ne sut pas toujours vaincre certains instincts grossiers et se dégager complètement de la réaction anarchique de son milieu.

Mais tous ces défauts n'étaient pour ainsi dire que les accidents d'un fond inaltérable de grandeur morale, qui fut la vraie marque de son individualité. 11 avait, au plus haut degré, cette élévation d'âme qui répugne à toute concession contre l'idéal poursuivi; il aima mieux s'exiler et errer, pauvre et persécuté, que de s'aplatir devant ceux qui pouvaient lui nuire ou faire sa fortune, et il ne fut jamais poète courtisan. Rien de plus digne que la manière dont il s'adresse au roi luimême dans les Lusiades : il y parle toujours en citoyen et en homme qui n'attend pas de ses contemporains le prix de ses services, a On ne me verra point demander à la fortune, disaitil, le prix de mes travaux; j'ose l'attendre de la postérité (2). » 11 n'abaissa jamais son génie

(1) Voyez surtout les fragments qu^on nous a conservés de ses lettres écrites de Tlnde à ses amis de Portugal (Juromenha, t. V).

(2) Lusiadet, chant I«^ st. 10.

jusqu'à se faire le complaisant de la puissance, jaloux qu'il était des prérogatives esthétiques qui lui permettaient de dispenser Téloge ou le blâme aux gouvernants. A ce sujet, son âme tout entière s'est peinte dans les .'stances suivantes : a Soyez donc mon seul trésor, Nymphes du Tage, soyez mon seul appui. Ne m'abandonnez pas au moment où je vais chan.

ter tant d'actions mémorables. Vous ne me verrez point prostituer vos dons à d'indignes mortels. Je l'ai juré et si je violais mon serment, puissent-ils m'accabler à la fois de leur ingratitude et de leur mépris I

« Jamais, oh ! non, jamais vous ne m'entendrez célébrer celui qui, sans crainte et sans remords, sacrifie à de vils intérêts et le prince et TEtat, ni l'ambitieux qui n'aspire aux grandeurs que pour en faire l'instrument de ses vices ;

a Ni ce dangereux protée qui, fier de la faveur du maître, insulte tour à tour et caresse ses victimes; ni ce conseiller perfide qui, sous le manteau de la vertu, séduit l'inexpérience du prince et livre à ses goûts dissipateurs la dépouille du peuple ;

« Ni ce magistrat sévère à qui Thémis a remis sa balance et qui refuse d'y peser les droits du pauvre ; ni ce ministre au cœur de

bronze qui, toujours armé de taxes nouvelles, boit la sueur des malheureux et dévore les fruits d*un labeur qu'il ne connut jamais.

a Honneur seulement aux héros qui, pour leur Dieu, pour leur roi, prodiguent noblement leur vie I Us meurent, mais cette vie qu'ils viennent de perdre, la renommée s'en empare et la prolonge d'âge en âge jusqu'à la dernière postérité. Filles d'Apollon, soutenez mon courage, et ma lyre, un moment suspendue, me rendra bientôt ses accords (1). »

Ils sont très rares les poètes de cette époque, même parmi les plus grands, qui osaient parler un tel langage.

Ajoutons que son cœur connut aussi toutes les délices et toutes les angoisses d'un amour malheureux, et qu'il sut toujours, malgré quelques faiblesses, demander au culte de sa dame la force nécessaire pour persévérer ou se relever.

Mais c'est surtout le patriote qui est admirable en lui. Tout jeune encore, il comprit l'importance du rôle glorieux que le Portugal venait de jouer par ses découvertes maritimes. L'écho des exploits d'un Albuquerque,

(1) Lmiades, chant VII,|8t. 83, 84, 85, 86 et 87.

d'un Pacheco et d'on Castro exaltèrent son imagination et firent nsdtre en lui Fambition d'idéaliser dans un grand poème la gloire portugaise et la fonction maritime de sa patrie. Ce fut le grand but qu'il assigna à sa Tie et dont il ne se détourna jamais. Il fallut que le sentiment patriotique qui soutint sa persévérance fût bien fort pour qu'il ait pu résister, comme il l'a fait, non seulement à l'ingratitude et à la méchanceté des hommes, mais encore aux naufrages et à la misère. Et quand, de retour dans sa patrie, il y trouva, dernière récompense, l'hôpital et la faim, son grand cœur, que tant de douleurs n'avaient su vaincre, cessa de battre, en apprenant que cette patrie n'était plus que la dépouille d'un tyran étranger !

Ah ! s'il est une chose qui puisse consoler nos âmes et les fortifier contre les petites passions de l'existence actuelle, qui puisse éveiller en elles l'espérance, et leur faire oublier, dans l'anarchie qui nous déchire, les angoisses de notre lutte religieuse, c'est assurément le spectacle que nous ofire la vie de ces grands cœurs et de ces grands esprits. Nous y puisons la certitude qu'il y a dans la nature humaine quelque chose de plus que des instincts grossiers, quelque chose de grand et de noble qui

nous remplit de vénération pour le passé, d'amour pour l'avenir I

Non, l'homme n'est pas cet être qu'une littérature à la mode nous peint tous les jours comme exclusivement asservi aux plus ignobles penchants. Sans doute, la nature humaine est multiple et le même homme peut présenter des aspects très divers : nous venons de le voir pour Gamoëns. Mais dans cette multiplicité même, il existe un fond permanent qui caractérise l'individu et tend à rectifier les déviations. Plus l'individu est supérieur, plus est grande en lui la constance de ce caractère fondamental, qui tend à le préserver de toute dégénération égoïste.

C'est justement dans cette diversité d'aspects propre à l'homme que réside la difficulté de porter sur lui un jugement. Et c'est pour n'avoir pas su la surmonter que des littérateur» sans consistance, sous prétexte de réaction contre le romantisme, ont essayé de ravaler Gamoëns au niveau d'un aventurier de bas étage^ et d'un don Juan de carrefour, se plaisant dans la société de femmes mal famées, se faisant presque un métier de la galanterie... Pour eux, le grand homme est un être de convention créé par la naïveté de nos pères ou pour les besoins de la rhétorique. Des

phrases creuses ne changeront heureusement rien aux lois immuables de notre nature.

Gamoëns fut enterré dans Téglise de Sainte- Anne qui appartenait à un couvent de religieuses de Tordre de Saint-François. Ses restes furent déposés à gauche de l'entrée, sans que rien d'abord indiquât la sépulture du poète.

Seize ans après sa mort, un admirateur de son génie, D. Gonçalo Coutinho, la fît rechercher et Torna d'une simple pierre sur laquelle il fît graver Tépitaphe suivante :

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