‹ Luiz de Souza (volume 2)Chapitre 1 sur 10 · Luiz de Souza · texte numérisé non relu

Luiz de Souza

LoHSQUii M. de Kleist rentra dans la galeiie, le désordre de ses idées était à son comble. Il se parlait à voix basse, il niarchait avec précipitation, puis il s'arrêtait subitement et ses yeux se portaient tour à tour sur le Térapliim et sur rÉpliod qui rayonnait à la flamme vacillante des flambeaux. Il alla enfin vers un pupitre où était un gros livre poudreux : il en lut à la hâte plusieurs feuillets, et il commença à murmurer entre ses dents quelques mots de colère : — Oui, comme je le pensais, la fauteenestàcetbomme , il a vacillé dans son désir, il a eu peur, et une

iL f

seule énioiioiï d'effroi sulfit pour éloigner les Séphiroths... En parlant ainsi, il regardait Leïla Mariam , qui , par respect poiu- l'état d'agitation dans lequel elle le voyait, n'osait l'interrompre et le contemplait seulement dans un religieux silence. Il lut encore quelques mots dans le vieux livre, puis il leva de nouveau les yeux sur elle.... On eût dit d'un vautour qui regarde de loin sa proie et qui cherche à l'étourdir du feu que lancent ses yeux, avant de l'ensanglanter de sa serre. Il murmura encore: — L'homme est certainement plus fort que les esprits élémentaires... mais pour cela il faut qu'il rencontre une intelligence énergique comme la sienne... Voilà bien un passage qui le prouve : L'Ibbour ou l'imprégnation, c'est la réunion de plusieurs âmes dans un seul corps; c'est là où la doctrine touche complètement à celle de Paracelse. II a surpris l'esprit architecte, lui... il l'a vu travaillant curieusement aux mystères infinis de l'existence; il ne s'agit que de le saisir et de le dompter... et puisqu'il faut renoncer aux révélations duTéraphim... pourquoi donc ne point essayer ? Clément d'Alexandrie l'affirme, les disciples de Va-

lenlin, eux, osaient pénétrer dans les secrets les plus cachés de la vie... Pourquoi le taire ainsi, Jeratliael, continua-t-il avec désespoir... Ne t'ai-je point appelé de tous les noms... Et comme il soulevait un flambeau afin de donner un dernier coup d'œil au traité d'Abraham Irira, les lueurs vacillantes jetèrent sa propre image dans un grand miroir constellé. En présence de cette face terrible, à laquelle les reflets bleuâtres du métal donnaient un aspect encore plus sinistre , il crut un moment que le génie lui apparaissait, et la sueur ruissela de son front; mais sa propre image lui renvoya un ricanement terrible : un second coup d'œill'avait désabusé!.. —Oh! non, je ne suis point assez heureux pour cela... et puis sa pensée grandissait, sa volonté devenait horrible , c'étaitcommela tache de sang de Shakspeare qui revient toujours, qui ne veut jamais s'effacer. Pourquoi ne pas aller plus loin qu'eux? On dit qu'ils ont tous reculé devant la consomr.îation de l'œuvre ; et puis il se disait à luimême qu'aux temps sublimes de l'antiquité, les Rhyzotomes n'hésitaient pas à sacrifier un esclave! qu'un roi de Grèce, épris de la science,

4 LUIZ DE SOTIZA.

avait livré un homme à Arislole pour le bien des merveilleux mystères... le sacrifice horrible accompli par le tribun Pollentianus lui revenait à l'esprit et il se trouvait encoreexempt de remords au souvenir d'une telle audace ; — arrière ces timidités... d'ailleurs n'est-ce pas pour lui donner une existence plus splendideet plus brillante: celle d'u; e âme qui se joue dans les sphères et qui peut se plonger quand il lui plaît au sein delà lumière. Seulement , cette âme, il faut qu'elle m'obéisse... Il cessa deparlei" el il lut encore, puis il vint avec un calme apparent près de la jeune fiiJe qui n'avait point rompu le silence. — Leila vient de le voir clairement, les Dews n'ontpas voulu répondre; l'écho de ma voix s'est éteint dans le ciel; laldabaoth a ri de son rire de démon; je n'ai pu rien faire de ce que je voulais accomplir. EtcependantLeïla Mariam, maintenant encore, il vous reste un moyen de protéger votre maîtresse contre les Dews de l'air, c'est de vous envoler parmi eux comme ces beaux anges qui déploient leurs ailes d'or. — Que veut dire Cid Aral? je ne saurais le comprendre.

M. de Kleist n'osa pas d'abord lui répondre, effrayé de la proposition qu'il allait lui faire : ses yeux se portaient avec une mobilité effrayante de cette jeune fdie pleine d'enthousiasme etde vie à la télé mortedu Téraphim...Oh! je le sens bien, dit-il (IrUis un vrai délire, la mort seule peut enseigner!.. i'Archée élémentaire, ce muet génie qui travaille sans repos dans les cavernes de notre corps, l'arcliée est seul dépositaire de cette imprégnation des âmes dont parlent tous les kabbalistes, et qui serait la re'vélalion du plu ; puissant amour... la triple connaissance de cet esprit encore inconnu, c'est la science universelle, c'est l'héritage que nous laissait Adam, Si je sais m'y prendre avec promptitude, il sera saisi comme Protée au moment où il croira échapper aux regards; puisqu'il le faut , esprit subtil, je t'arrêterai dans tes caprices... Les hermétiques sont bien heureux, ajouta-t-il avec un soupir étouffé, comme si enfui il prenait la résolution terrible devant laquelle il avait toujours reculé: le souci de leur rêve est dans le reflet changeant du métal... L'eau d'immortalité peut jaillir pour eux d'un corps sans vie!

Moi, ii nie faut frapper aux portes du temple de la Mort et deviner le mystère dans un cri d'agonie... Je le vois bien, ils se sont tous égarés, les vieux rites des Hébreux les ont fait faillir; les lèvres pâles de ce Térapliim n'ont pu révéler ce mot sacré , parce que sa jeune âme , ignorant les célestes mystères du langage, n'a su répondre à la pensée.

Alors il s'avança vers la jeune fille comme si tous ses doutes avaient cessé : ses lèvres blêmes étaient tremblantes, mais un feu plus terrible brillait dans ses yeux. En voyant son front pâle se découvrir avec orgueil , on comprenait que la volonté était remontée sur son trône, et qu'elle éclairait encore des tempêtes intérieures, comme un soleil d'orage qui laboure la nuée. C'était vraiment le sacrificateur des temps antiques qui regarde sans pitié sa victime , et qui n'entend plus que l'impitoyable voix de sa divinité.

— Comprends-moi bien , Leila, dit-il, îu m'as vu dans le désert, tu sais que j'ai écouté aux portes des sept cieux et des sept feux ; quand je descendais parmi vous, c'est que mon esprit

LDIZ DE SODZA. -J

était las de ces splendeurs dont tu pouvais deviner les magnificences aux franges d'or , de l'horizon. Je sais tous les secrets de Soleyman; mille fois j'ai entendu la voix tonnante du géant Semandoun; Schenuak, le chef des démons, a été contraint de m'obéir, et cependant ce que tu m'as demandé je n'ai pu le faire. Ce juif...., car c'est un juif, il a excité la pitié de kheder, celui qui garde les portes du jardin florissant de l'éternelle jeunesse où demeurent les Anges; tout a manqué parce qu'il a été sans courage. Je l'ai bien vu, celte pâle tête d'enfant a souri elle-même de dédain.... cependant, Leïla, celle qui consentirait aujourd'hui à quitter la vie de la terre, pourrait monter comme la colombe de Noah, vers ies cieux qu'elle n'a jamais vus , pur esprit tout semblable aux Péris de l'air, elle se jouerait au dessus des orages , elle vivrait du parfum des fleurs. Les anges qui dansent sous l'arc-en-ciel l'appelleraient pour partager leurs jeux. Ilia lui ouvrirait les portes de son paradis, et la terre, inondée de soleil, ne lui semblerait plus qu'un grain d'or jeté sur une verte émeraude... Je le répète, Leïla , celle

8 LtlZ DE SOLZA.

qui consentirait à quitter en ce moment ies liens périssables qui l'attachent à ce monde. celle-là pourrait calmer de son sourire invisible tous les maux qu'on souffre ici-bas; sa voix qui se mêlerait aux \ents serait un chant éternel de plaisir; celle qu'elle aime reposerait sous ses ailes invisibles, et elle se parerait d'espérance, comme la perle qui sort de 1 Océan devient plus belle aux rayons divins du soleil... Eh bien 1 à cette àme toujours glorieuse dans les cieux , je ne lui demanderais que d'obéir à une voix sur la terre, à celle de 1 homme qui aurait été son second créateur en lui donnant la mort.

L'expression de la jeune fille n'avait poiiit changé; on eût dit que son esprit ardent avait déjà deviné dans les yeux duKabbaliste ce qu'il venait de lui proposer. Elle lui répondit dans sa belle langue arabe, si ardente et si poétique ;

— Cid Aral me le promet-il?... Qu'il étende la main sur le livre des chrétiens et qu'il répète aussi le serment que le prophète faisait aux hommes; qu'il jure par l'olive et par le mont Sinaï. S'il ne faut que ma vie pour que les anges fidèles descendent avec moi et (lu'ils consentent

LLiZ j>ii SOUZA. q

à charmer de leurs sourires divius çeiie que je ne \ois plus sourire sur Ja terre, je suis prête à quitter le monde... j'oseiai voler vers les cieux. Le marquis prononça d'abord d\n\e voix ferme le serment qu'exigeait ia jeune Arabe dans la foi de ses deux croyances: mais, quand il vint à poser sa main sur le livre vénéré des chrétiens, une sueur froic'e baigna son front, et, puissance invisible des premières impressions, on eût dit que le superbe était déjà abaissé, rien que par un frêle souvenir d'enfance.

— Je suis prête, dit la jeune Arabe. Cid Aral peut frapper; et, en parlant ainsi, elle dénouait les flots de sa noire chevelure, et elle s'en faisait un voile qui allait cacher les derniers mystères du sacrifice ; son front rayonnait d'enthousiasme, et l'on eût dit réellement d'une péri égarée qui allait regagner les cieux.

Le Rabbaliste la contempla ainsi quelque temps. Ce regard d'innocence lui ôtait la force de rien accomplir. Trois fois il leva le fer, et trois fois ils'arrêta. Leïla élaitsouriante comme

lO LTJIZ DE SOITZA.

ces jeunes victimes qu'on immole sur les bords fleuris du Gange, et qui aspirent déjà sur la terre le souffle de l'empyrée. Mais cette fois le fanatisme de la science fut moins fort que la sanglante volonté des prêtres.

— Non, dit le marquis de Kleist, et il jeta loin de lui le poignard ; ce serait peut-être ce qu'ils appellent un crime!.. Celtes Protucius n'est pas assez sûr de la tradition. Il faut remettre cette terrible expérience au retour, ajouta-t-il en reculant devant Leïla. Je ne le sais que trop, rien ne manquait au rite... D'ailleurs le texte est positif : le Téraphim doit être le premier né d'entre les hommes, comme n'ayant pas souillé, dans les vapeurs terrestres , les purs souvenirs de la vie angélique... Ce que j'allais faire n'était peutêtre qu'une vaine pratique de necyomance....et puis toujours ces misérables scrupules des hommes qui ne comprennent point les besoins rongeurs de la science... car ils l'ont vue entrer cette jeune fille... la doctrine, qui m'a si souvent compromis , allait me perdre. En achevant ces mots qu'il murmura à demi-voix et que Leïla ne put comprendre, il lui expliqua comment la

LUIZ DE SOITZA. I I

/oix de Suriel l'avait averli de ne point consommerle sacrifice, parce que Éblis le désespéré , toujours jaloux des hommes, étendait déjà ses ailes noires pour la saisir comme un \autour , avant qu'elle entrât dans la gloire des sphères lumineuses. Mais telle était l'exaltation de la jeune Arabe qu'elle regrettait réellement cette irrésolution comme si les mystères invisibles qui s'étaient présentés en foule à son imagination avaient eu quelque réalité. Le sacrifice était vraiment accompli dans son âme ; elle avait déjà livré à un autre univers les élans de son enthousiasme, et le Kabbaliste fut contraint de répéter à plusieurs reprises ce qu'il lui avait dit sur la nécessité de ne point enfreindre avec légèreté les rites du monde des Génies. Pour la convaincre plus complètement, il lui expliqua donc comment les Sadat Almalaïkah, les seigneurs des autres anges, se seraient irrités d'un sacrifice qui ne pouvait pas être fait si près d'une autre évocation. Il lui promit même de se préparer par l'élude à la connaissance de certaines combinaisons qu'il craignait d'ignorer et il fut convenu qu'au retour del'expéditioUjdoatle départ était

M LUIZ 1)E SOLZA.

presque fixé, il l'initierait aux iniposans mystères dont une partie venait de lui être dévoilée. Du reste, comme en ce moment son esprit envisageait plus froidement les choses, ses raisonnemens subtils n'eurent point de peine à donner le changea l'esprit exa'lé de la jeune Arabe. Quant à lui c'était déjà une conquête immense que celle qui lui avait livré une âme et qui lui avait montré jusqu'où pouvait aller le dévouement aux fantômes de sa pensée. Telle était mêmelacuriosité que lui inspiraient lescroyances de la jeune fille qu'il eût prolongé long-temps encore son entretien avec elle; mah l'heure était avancée, et la prudence, qui ne l'abandonnait jamais complètement au milieu de ses plus grandes aberrations, lui fit comprendre plus vite (|u'à Leïlaque cette absence prolongée pourrait inquiéter Magdalena ou même donner des soupçons. Après donc s'être décidé à voiler le sanctuaire et s'être assuré que les issues de la galerie ne permettaient pas qu'une vue étrangère vînt sonder les mystères, il tira d'une précieuse cassette de bois d'angelim ce qui était nécessaire pour panser lesdeux stigmates <jui avaient étéim-

Ll IZ DE SOL'ZA. l3

posés ;i Leïla durant l'évocation, puis il sortit avec elle et passa dans le prem.er cabinet. Déjà il se préparait à en sortir et il venait de s'assurer que la serrure à secret qui devait en caclier la vue aux profanes avait été hermétiquement ferr.îée , lorsque ses yeux tombèrent sur une kttre dont le cachet iui était bien connu. Dans le pren^ier moment il eut la crainte que quelque domestique n'eût pénétréavec Manasséjusqu'aux portes . de la galerie, mais un rap de examen lui prouva que c'était un message d'Eléazarque !e juil, dans son trouble, avaii^ négligé de lui lemettre, et qu'il avait déposé là en s'éloignant, persuadé que celui à qui il s'était chargé de l'apporter ne pouvait manquer de l'apercevoir dès qu'il sortirait de la galerie. Malgré les violentes émotions qu'il venaild'éprouverM. de Kleist déchira l'enveloppe avec une précipitation qui montrait assez l'importance qu'il attachait à ce message ; et, bien que l'agitation intérieure qu'il éprouvait semblât ne pas lui laisser le libre exercice de sa pensée, il lut cette longue épitre avec une telle promptitude qu'on eût pu croire qu'il allait y trouver une révélation presque aussi importante

l4 LUIZ DE SODZA.

que celle qu'il était allé chercher jusque dans les plus sombres mystères.

11 n'eut pas plus tôt terminé sa lecture qu'il commença à se promener à grands pas dans le cabinet. Au lieu d'être fière comme dans le moment de sa plus terrible colère, sa contenance était abattue et il marchait les regards baissés vers la terre. 11 était évident qu'une nouvelle émotion venait de se joindre encore à tout ce qui l'avait agité dans la journée, et que cet esprit superbe se sentait de nouveau humilié.

— Il paraît , disait-il en se parlant à lui-même , qu'elle ne craint pas de recevoir chaque soir cet homme que le hasard met toujours sur mon passage... Je vois maintenant pourquoi il est si disposé à accepter cette place qui le retiendrait à Lisbonne. .. Je la croyais plus prudente... Qui soupçonnerait qu'il en peut être ainsi et que mon amour naufrage où d'autres ne trouvent que joies paisibles? Eh bien! ajoutait-il avec une fureur contenue dont il eût été difficile de deviner toute la violence sous un sourire d'orgueil, il verra ce que peut une volonté qui n'a pas

LUIZ DE SOUZA. l5

même fléchi devant ceux qui commandent aux hommes et qui compte pour rien le temps.... 31ais auparavant il partagera le calice. Je sais assez ce que vaut le cœur d'une femme pour comprendre ce qu'il peut oublier! En achevant ces der niers mots , le marquis cessa de se promener comme il l'avait fait jus(ju'alors, et , prenant au contraire cette attitude inmiobile de recueillement qu'il avait toutes les fois qu'une forte résolution se concentrait en lui , il semblait qu'après avoir abandonné son âme à tous les orages, il reployait la voile pour méditer dans le repos. Pour lui , un moment d'extase puissante jetait un éclair sur l'avenir, de même que la réflexion laborieuse lui enseignait longuement le passé. Cette fois la méditation fut ardente, mais elle fut rapide, et comme il prit presque subitement une résolution dont on verra parla suite toutes les conséquences, Leïla Mariamput difficilement s'apercevoir des vives émotions qu'il venait d'éprouver. Comme la jeune Arabe devenait de plus en plus nécessaire à ses desseins et qu'il lui était important de conserver sur elle l'influence qu'il avait tant de fois exercée, il repritau

k6 lliz de sotjza.

contraire l'appatc-nce àiin grand calme, parla encore de la cerliliide fini lui reslail. que l'éxocation n'était pas inafi'e, qu'une pleine réussite devait la couronner plus 'ard , et il finit par lin remettre un phiî 'clère en or dont la vertu, selon lui, élait infaillible: c'était, ajout i-t-il, à un talisman semblable (lu'il «lewùt le calme subit qu'il retrouvait ioujouis après'îts plus ierribles commotions, et il offrait à Léïla d'en faire l'expérience sur celle à qui elle était si entièrement dévouée. Mais tout cela était pour arriver à un but que la jeune fille ne soupçonnait pas encore. Voici ce que lui é. rivait rabi Eléazai' : il paraissait assuré que dona Migdnlena avait , depuis trois jours, de secrètes entrevues a\ec une personne qu'on ne lui désignait pas clairement, mais qui avait été vue, par le juif, pénétrant dans les jardins du côté duTage, à une heure où, selon l'usage de Lisbonne, un élranger ne pouvait guère être admis dans l'intérieur du palais. La belle dona était descendue pour le recevoir jusqu'aux longues allées d'orangers qui suivaient dans leurs détours les rives d'une vaste pièce d'eau alimentée par le fleuve, et que

îA iz m: soiiZA. ï ~

sa solitude rendait propre à de semblables entrevues. M. de Kleist avait à cœur, on le pense bien, de joindre aux détails qu'on lui donnait ceux que pourrait lui fournir la jeune Arabe. Il lui fît subir adroitement un minutieux interrogatoire d'après lequel il espérait diriger ses combinaisons. Son jugementétaitbien arrêté sur le personnage mystérieux qu'on lui déj^eignait d'ailleurs assez confusément; mais il eût voulu savoir ce qui se passait dans ces promenades nocturnes, et tous les renseignemens qu'il put obtenir, loin de satisfaire sa curiosité, ne firent qu'exciter sa jalousie. Après donc une foule de questions détournées , il apprit de Leïla Mariam qu'elle avait accompagné Siti Magdalena dans les promenades qu'elle faisait depuis quelque temps et qui se prqlongeaient jusqu'à une heure assez avancée; mais elle lui avoua en même temps qu'elle la laissait seule à l'endroit où se terminaient les parterres du jardin , qu'elle lui ordonnait de l'attendre et qu'elle se dirigeait alors vers les bords du fleuve, sans qu'elle sût pourquoi elle cherchait ainsi la solitude. Plus d'une lois, elle l'avait remarqué , ajouta-t-elle , une grande tris- II. 1

iS IMZ DE SOI! /.A.

lesse paraissait dans: tous les traits de Magdalena après ces longues absences; il lui avait même semblé que sa maîtresse était prêle à lui avouer ce qui causait en elle ces douloureuses inquiétudes; mais, soit découragement profond, soit incertitude, elle avait toujours gardé le silence et il n'avait pas été possible à la jeune Arabe de soupçonner d'où venaient ces douleurs secrètes et siibites qui la jetaient dans un si cruel abattement. Ces détails, donnés avec une naïveté sincère qui ne permettait pas qu'on soupçonnât leur vérité, confirmèrent bien le marquis dans ce qui lui avait été annoncé; mais ils ne purent éclaircir tous ses doutes et ne cbangèrent rien à sa résolution. Ce qui, aux yeux d'un homme moins prompt dans ses entreprises eût été un obstacle invincible, fut franchi par sa pensée , dès qu'il eut envisagé ce qui lui restait à faire pour ne pas être complètement vaincu dans la lutte qui s'était engagée.

En conséquence, après s'être fait donner par la jeune fdle de nouveaux détails, dont elle était bien loin de comprendre l'importance , sur le moment précis où Magdajena rentrait dans ses

LUIZ DE souzv. ig

appartemens et sur les différentes issues qui conduisaient au parc quand on s'y rendait par le Tage, il lui recommanda, par ce qu'il y avait de sacré pour elle, le silence le plus absolu , et il la congédia au moment oii le soleil allait se coucher.

Quand Leïla Mariarn tut p*artie, le marquis de Kleist rentra dans la galerie, mais bientôt il se sentit comme à l'étroit dans cette enceinte où tout lui rappelait sa double défaite ; il éprouva le besoin de respirer le grand air de l'Océan et il monta sur la terrasse solitaire de son palais , où la vue pouvait s'étendre si loin qu'il était donné à un tel esprit de s'égarer.

Alors, à la faible lueur du crépuscule qui achevait d'envahir l'horizon, il se prit à con-

l'X rUIZ DE SOUZA.

templer les édifioes qui déroulaient leurs arcades de pierre jusquesaux bords de l'Océan. Les tours des remparts, réfléchissant les lueurs orageuses du couchant, lui semblaient comme les idoles colossales d'une vieille cité de géans. La forêt séculaire qu'Emmanuel avait plantée sur le Tage jetait au loin son long gémissement ; et voilà que, comme au fils de l'homme voyant les cités, son démon d'orgueil lui parla. Il lui sembla qu'un esprit de feu l'enlevait par delà les régions fangeuses et qu'il avait le droit de contester.

— Non , je ne disputerai plus ainsi avec le dieu inférieur de la terre! Je ne combinerai plus les nombres pour l'honorer, je ne m'abaisserai plus devant lui, je ne dirai plus : Ces vagues ont une voix terrible et c'est la voix de ses splendeurs. Je ne répéterai plus ; Ces étoiles sont belles : c'est un pur rayon de ses yeux. Tu m'as envié. Le Léviathan a rugi de joie au fond de son abîme, et les Séphiroths ont souri parce qu'un homme s'était trompé; mais qu'importe! Celui dont le nom est écrit dans la lumière m'a créé aussi puissant que loi; s'il me demande mon

âme pour la confondre avec la sienne, je la lui livrerai et je serai voyant comme lui. Tu n'auras plus le droit de sourire, toi qui es périssable, toi qui t'uses dans ta création; moi, j'appartiens au grand monde immortel et ma pensée peut y rayonner. Je le sens bien , continua-L-il avec un sourire plein d'orgueil, puisque j'ai déjà dédaigné tant de puissans mystères et qu'un mot déplus j'entendais la triple harmonie! va, ce sera un grand jour pour moi dans l'infini , quand le rayon d'or de la foudre éternelle détruira ton monde et ton soleil. Alors , laldabaotb , tu ne seras pas davantage aux yeux du Triarque que cette pâquerette des champs qui croit entre les pierres de mon palais et que le vent de la mer commence à dessécher; et moi, pur esprit, je planerai au dessus de tes ténèbres comme cet épervier qui bat les vagues et qui se plonge dans la lumière. Je verrai ta honte de l'Orient à l'Occident, je dirai : Tu as régné et tu as créé , mais lu es devenu moins que la plus infime de tes créatures, parce que ton monde a été mauvais... J'aurai pitié alors du passereau qui errera dans les ténèbres et qui ne pourra retrojiver le Jour;.

2/j LUIZ l)L SOIJZA.

j'aurai pitié de la fleur des champs cpii se sera desséchée parce rpie le soleil n'aura pu lui sourire de ses rayons agonisans. Mais toi , tu as été sans pitié et je serai aussi sans pitié. Eh ! que crois-tu donc qiîej'en voulais faire de tes secrets d'avare que tu caches sous ton ciel d'airain ? Quel dessein me prétais-tu ? T'ai-je demandé , comme Mœsué lé vieux, l'art de changer tous les métaux, et, comme l'aigle d'Einsidt , ai-je cherché à enchaîner la mort ? Tu sais hien que non. J'étais las de marcher à l'aventure dans ton monde de fange, et je demandais ce qui appartient à celui qui se sent l'é/iergie du désir; je voulais le secret de dégager une âme, et de la voir j asser dans la lumière; je voulais un second pouvoir, celui delà dominer, la liberté de l'envoyer un ange et le droit de lui commander. Oui , je devinais d'autres cieux , je voulais m'y envoler.

Alors il cessa de parler. La nuit était descendue sur la ville et le repos régnait autour

de lui; mais, loin de le calmer La rosée

du soir qui mouillait déjà son front se séchait sous un feu dévorant, et toutefois l'orage était

LLIZ DE SOTJZA. 13

intérieur; jamais le ciel n'avait été plus serein !.., Peu à peu cependant les pâles lueurs des étoiles qui pour lui disaient chacune un mystère, adoucirent l'amertume de son cœur.

Comme Saiil , il eut l'idée de chercher le repos dans les grandeurs de l'harmonie; mais l'orgueil le trompait encore. — Il a été dit : Les deux ont un son. Mon Père, mon Père, s'écria-t-il encore ainsi qu'il est écrit diuis S^-Jean , glorifiezmoi de la gloire que j'cwais twant que le monde eût été fait. Ophonée, l'envoyé du rebelle, a voulu me dire vos secrets ; c'est devons seul que je veux les apprendre sans m'abaisser jusques à lui. Oui , l'harmonie des créatures est celle de votre livre d'or. Faites au moins qu'Ashmodaï, le démon des amours terrestres , ne vienne plus me troubler ainsi.

Alors il saisit une viole, et, à la lueur des astres, dont il cherchait à deviner les ineffables concerts , il conimença à éteindre le feu qui le consumait. Ses préludes résonnaient dans la nuit comme un nouveau et puissant langage. A entendre les sons pleins, montant en de larges accords; à voir ces yeux qui se plongeaient dans

2b LUI/ Di: SOl'ZA.

l'infini, on eûLclit qu'il avair renoué le fil rompu de ces divins entretiens quePytiingore renouvelait sur la terre et qu'il avait entendus aux cieux : harmonie divine et sainte, semblable aux accords des sphères; musique des âmes heureuses dont les nombres sont la mélodie. Mais il ne put reposer ainsi; l'orgueil échevelé secoua de nouveau son flambeau sur soname, et chaque son devint un soupir , un cri déchirant , un sanglot. Ophonée reprenait sa fureur; l'archet vibrait sur la note arrachée. C'est ainsi que Prométhée devait gémir, et que les Titans devaient pleurer. " Effrayé , éperdu dans cet abîme que creusait son âme, il en fit monter encore une voix d'exil s'adressant à la divinité; mais, dans ce tourbillon d'harmonie et dans le frémissement des accords, on devinait l'imprécation... Un seul moment , un seul, sa pensée osa dérober un rayon divin du ciel; mais le flot qui gémit dans le gouffre éteignit cette lueur du temps :

— Je n'aj deviné, dit-il, que le trouble de moii âme et je r/?*i entendu résonner que l'éternel écho de mon agonie; et cependant, si cette beauté choisie parii- les femmes avait voulu

m'entendre , si elle ne m'avait point dérobé une portion de ma puissance, je serais le milieu entre Dieu et la créature, entre les cieux archétypes et les anges, entre le monde des hommes et celui qu'ils ne voient pas.

Et maintenant nous franchirons un jour, et nous descendrons de ce palais pour entendre de plus paisibles harmonies.

Le vent frais du soir venait de s'élever , il chantait ses harmonies à l'Océan et les grands arbres du Tage se courbaient pour saluer cette belle nuit parée d'étoiles, qui jetait ses molles clartés à la mer. Mille accens inconnus résonnaient sur les flots qui baignent Lisbonne ; les voix se croisaient; on entendait dans le lointain les instrumens guerriers leur répondre ; et l'on eût dit que le Tage amoureux de ses rives, répétait la mélodie enchantée dans les va-

3o I.TTl/ I)F S<)U/.\.

gues soupirs de se nille échos. Taniôt c'était une vieille romance chevaleresque du pays de Galice disant des amours oubliées; tantôt une modinlia, toute parée de souvenirs antiques et qui retentissait sous ce beau ciel , comme un chant de jetme syrène, s'éteignant parmi les parfums; puis tout àcoup une voix sonore, une de ces voixqui avaient chanté àOrmuz ou à Ceylan, disait une vieille chanson de guerre, et livrait ses grands souvenirs aux flots qui bondissaient de joie. Jamais le port n'avait été si tumultueux, jamais les rives du Tage n'avaient retenti d'accens si nouveaux, jamais aussi les vagues du fleuve n'avaient bercé tant débarques joyeuses, tant de braves et insoucians aventureiros , aussi était-ce une harmonie merveilleuse, que cette musique qui venait charmer Lisbonne pour un jour; on eût dit que toutes ces voix essayaient d'endormir la reine de l'Océan et que la brise s'en allait murmurant : Repose-toi dàiis ta gloire, laisse-toi bercer par tes flots.

Tandis que les sons affaiblis des théorbes et des mandolines se mêlaient ainsi , et qu'on entendait quelques voix d'Italiens et d'Espagnols

LUIZ «F SOLZA. 3l

se répondre d'une barque à l'autre, de telle sorte quon eût pu croire qu'une fête joyeuse avait lieu sur ie grand canal de Venise, ou sur les bords du Guadalquivir, une jeune dame se promenait à pas lents dans un vaste jardin du quartier du Restello dont les grilles s'ouvraient sur une partie du rivage qui alors était fort isolée. D'un côté on voyaitles eaux paisibles mourir sur le rivage, de l'autre la forte tour carrée qui défend la villese montrait surson rocher, et la grande lumière qu'on avait allumée comme un phare commençait à se refléter dans les flots. Magdalena écoutait tous les bruits avec inquiétude, et elle tressaillait à chaque mouvement du feuillage, comme si elle se fut attendue à voir apparaître subitement quelqu'un. Ses regards cherchaient à plonger dans ces longues allées de cyprès dont la verdure mystérieuse se mêlait alors à celles des grands pins maritimes que la hache a renversés sur les tJeux rives et qu'Emmanuel avait plantés; mais la lune, qui jetait ses rayons à l'extrémité des allées, semblait se plaire à tromper son attente dans le jeu furtif de ses clartés : à mesure que ses yeux achevaient de

32 TJJIZ DE SOltZA.

deviner l'erreur, un trouble plus grand [)araissait dans ses traits. Quelquefois un son incertain semblait ranimer sur sa physionomie l'espérance qui venait de s'éteindre ; mais, à la douloureuse expression de son regard . à la pâleur craintive de son front, dans le geste muet de ses mains pressées avec angoisse, on devinait une prière passionnée du cœui\, une de ces prières qui s'adressent, chez ceiix qui souffrent, bien moins à Dieu qu'à la destinée menaçante qu'on sent planer aveuglément sur soi.

— S'il allait se repentir, si ce qu'ils disent de l'honneur d'un homme de guerre lui faisait retirer sa promesse... hier il était décidé, on parle même de sa résolution dans la ville et tandis qu'elle murmurait ainsi de ces mois qu'arrache l'inquiétude, un canot qu'elle ne pouvait pas voir passait à travers toutes ces embarcations qui sillonnaient le fleuve, et conduisait vers le débarcadaire le moins éloigné un jeune homme qu'à la forme de son manteau on reconnaissait pour un officier supérieur. Il regardait quelquefois le fort de Belem sur lequel flotlait en ce moment le pavillon Portugais et toutes

les fois que ses yeux s'étaient arrêtés sur les grandes murailles de l'antique château, son attitude prenait quelque chose de plus réfléchi; il considérait la mer avec plus de tristesse , comme si le mystère de sa destinée se répétait dans le bruit des flots. Quand il eut débarqué après avoir évité la rencontre des autres canots qui se rendaient au fort, il ordonna à ses rameurs de l'attendre à un endroit assez éloigné de celui où il avait pris terre, et, après quelques détours, il arriva devant une grille où deux grands mélèzes dessinaient leurs formes pyramidales, immobiles sous l'effort du vent. A l'espèce de gémissement prolongé que fit entendre la grille en roulant sur ses gonds, Magdalena avait tressailli. Mais une gravité à la fois triste et douce avait remplacé promptement sa vive agitation; elle avait reconnu Luiz de Souza bien avant qu'il fût parvenu près d'elle et sa seule présence à cette heure suffisait pour lui faire penser que le vœu qu'elle cachait si secrètememt au fond de son cœur allait être enfin accompli.

— Je commençais à croire que vous ne viendriez pas ce soir, lui dit-elle de cette voix qui de- I. 3

mande compte d'un retard, et qui veut cacher la vive inquiétude qu'on vient d'éprouver sous une question indifférente. J'ai cru un moment que ces voix légères qui jouent sur les flots vous avaient retenu.

Luiz de Souza prit la main qu'on lui tendait, et, bien que son regard annonçât une grande tristesse , il la baisa avec une expression de tendresse trop passionnée pour qu'une excuse ne fût pas inutile.

— J'ai tardé sans doute , mais, depuis hier , les événemens se pressent avec une telle rapidité et la volonté du roi s'est manifestée d'une manière si prompte que, quelle que soit ma dernière resolution, j'ai voulu qu'un noble désir, celui auquel j'ai dii de si doux entretiens, fût accompli (Luiz de Souza lui donnait alors la certitude que les dernières volontés de son amie , la marquise de Viana , seraient fidèlement remplies). Demain peut-être, Madame, il n'eût plus été temps.

En s'entretenant ainsi, ils étaient entrés dans un enfoncement circulaire où de grands platanes courbaient hardiment leurs branches en formant une voûte impénétrable de ver-

<lure, au-dessus de deux bancs de marbre. L'obscurité qui régnait dans cet endroit empêcha que Luiz de Souza pût remarquer la mortelle pâleur qui s'était répandue sur le visage de Magdalena.

Luiz néanmoins put aisément comprendre aux expressions dont elle se servit [et à l'émotion inaccoutumée de sa voix , le prix qu'elle attachait à l'accomplissement de ce vœu qu'elle avait craint de ne voir jamais réalisé, et auquel sa religieuse tendresse mettait un prix si haut. Cependant il y avait au fond de son cœur une autre cause d'émotion profonde; et elle se disposait à éclaircir son anxiété, lorsque le jeune commandant l'interrompit :

— Qui aurait cru que cette passion, qui rayonne encore pour nous après la mort, m'aurait ramené près de vousquand j'allais partir pour Cadix? Ah! les vœuxanciens du cœur doivent être accomplis. C'est une religion qui récompense. Ame bonne et tendre, il me semble, quand je parle de toi, que j'entends frémir tes ailes d'anges et que lu vas dire en ton divin langage ces» se-

crets (.le mon cœur qui n'ont pas de mots pour vous être répétés, Magdalena, et que mesJarmes de reconnaissance ont dû vous faire deviner hier.

— Hier , Luiz , je n'ai compris qu'une chose, c'est que vous m'aviez fait une promesse et qu'il la fallait accomplir; et cependant tout le jour j'ai regardé sur la tour de Belem si j'y voyais flotter votre étendard.

— C'est que je les ai vus , Madame , et qu'ils s'en vont sachant tous le péril... Le roi cependant a été assez bon pour leur parler de moi , mais...

Magdalena avait retiré la main que Luiz pressait dans la sienne comme si cette muette expression de son amour eût mieux fait comprendre que ses paroles l'anxiété qu'il éprouvait.

— Écoutez, Luiz, toutes ces voix qui se répondent sur le fleuve parlent aussi d'amour; mais, comme vous le disiez hier en rappelant la tendresse effacée du comte de Viegas, les sincères affections de nos jours, c'est moins que le souvenir d'un rêve... Pour les promesses, vous n'en

parliez pas ; je sais maintenant ce qu'il en faut croire.. .Et, en effet, en me rappelant celte nuit vos paroles et ce que j'avais l'imprudence d'y ré»pondre, je ne pouvais m'empéclier de douter.,, non de votre dévoûment à un choix, encore moins peut-être de votre ardeur chevaleresque à courir vers un péril au moindre désir d une femme; mais il me semblait que c'était une tendresse à la fois cruelle et faible que celle qui cherchait ainsi son repos et qui espérait le trouver dans un froid soupir de la mort... Etcependan t, regardez cette bannière... la parole du roi ne l'a pas encore changée, et un seul mot de vous ne serait qu'une promesse accomplie. Oh î j'avais raison de le dire à doua Britès quand elle pouvait m'entendre, les hommes ont de trop faciles espérances d'échapper aux douleurs de la vie, pour jamais sentir ce qu'il y a de tortures dans une méprise du cœur.

— Vous avez douté, Madame? reprit après un moment de silence Luiz de Souza: et il attachait sur elle des regards où l'impression que venait de lui causer ce mot se lisait en traces profondes. Il me fallait expier mon bonheur

38 LUrZ DE SOUZ/V.

d'un jour, et vous avez brisé vous-même cette âme qui s'étonnait... mais vous ignorez sans doute ce que peut être un mot semblable pour celui qui, durant sa vie entière, l'a toujours repoussé de sa foi; vous n'avez pas réfléchi que le doute n'allait pas à un tel amour et qu'un mensonge de mon cœur , ce serait comme un mensonge à Dieu , Magdalena : mon aveu est d'un jour ; mais l'abandon de mon âme, mais l'ardente pensée qui vous a tout confié dans ses espérances, savez-vous depuis quand ils durent? Eh bien ! c'est à vous que je me confie encore !... Dans ce cœur, dont vous êtes l'arbitre, il y a un saint amour d'enfance, celui de notre noble pays, auquel je vous ai entendue dire à vous-même qu'il fallait tout immoler. Ce matin, Magdalena , jevoyais des vieillards qui pleuraient leurs jeunes années !

— Oh! écoutez-moi, Luiz, et laissez parler ces vieillards. C'est dédaigner h suprême arbitre que de ne pas écouter sa voix... Toutes les prédictions vous désii^nenî.

— Et quand elles seraient vraies, dona Magdalena, quand on vous aurait annoncé pour moi un

LUÏZ DE SOUZA. Sq

malheur qu'il faut craindre pour tous ; depuis deux ans ne sommes-nous pas exposés en sacrifice? IN'avons-nous pas gravi les marches sanglantes de notre Golgotba, et le Portugal entier n'est-il pas l'holocauste que l'on mène en sacrifice? Et puis, qu'ai-je donc à craindre delà mort maintenant? Ne savez-vous pas que j'avais mis tous mes désirs dans un souvenir de votre cœur et toutes mes espérances dans un regret qui vaut plus que ma vie?... autrefois, je pouvais souhaiter quelques années de plus; mais, depuis que vous m'avez compris, qu'importent lesjoursî...Âh ! sans doute, coutinua-t-il, qtie s'il m'eût été permis, comme aux autres hommes, de lier l'espérance à ma destinée et de l'entrevoir pour une journée lointaine, sans douteque la vie eût valu le sacrifice d'un long tourment, mais ce bien, auquel je ne songe jamais sans que le frémissement qui me le fait comprendre m'annonce aussi le néant de ma vie, ce bien-là il s'évanouit devant votre propre volonté; avant ce que vous m'avez avoué hier, avant que j'eusse entendu l'arbitre inflexible que vous avez appelé entre vous et moi... j'aurais pu laisser l'œil

4o LFIZ DE SOUZA.

de Dieu sonder nos cœurs... la destinée qu'il nous aurait faite je l'aurais acceptée comme son divin jugement... mais ce que je puis attendre, vous le savez mieux que moi. Hier, quand, dans l'angoisse de cet amour que rien ne peut plus adoucir maintenant, je vous ai suppliée de me laisser un espoir... vous m'avez dit que maintenant et pour toujours il vous fallait mourir de mort anière comme une femme de cloître, vous m'avez montré la lettre de ce moine,.. Et pour me conserver la vie vous m'avez jeté en douleur éternelle; d'un mot vous m'avez repoussé sans pitié.

— Pour que le Ciel du moins puisse nous réunir! Oh! ne refusez plus... Et ces mots, dits d'une voix entrecoupée , laissaient deviner la souffrance profonde de cette âme en détresse qui n'osait se juger cependant.

— Madeleine, Madeleine, pourquoi n'avez* vous pas laissé faire aux chances de notre destinée?... Nous étions en l'orage; mais le pilote ne pouvait faillir. Et puis, voyez donc... s'ils allaient dire, ces vieux soldats : Il est bien jeune pour avoir

LUIZ DE SOUZA. /Jl

pris la place d'un ancien capitaine ! il est bien prudent, qu'il reste ainsi au port!... Si quelque jour j'allais être forcé de rougir rien qu'au seul nom delà bataille perdue, et qu'on put dire: Celui-là était sans reproche; mais maintenant regardez son écusson... le fleuron de son honneur, il l'a perdu... Oh ! Magdalena , répondezmoi vous-même.

Magdalena ne répondit pas , mais de grosses larmes silencieuses roulaient le long de ses joues, et ce ne fut qu'au bout de quelques instans qu'elle se sentit la force de dire quelques mots.

— ïl y a trois jours déjà oubliés, que, quand j'entrai dans le palais du roi avec une seule pensée dans le cœur... je me sentis toute prête à défaillir, voyant clairement ma destinée... Mais les femmes, qu'importe ce qu'on en peut dire... et sa main passa rapidement sur ses yeux et l'on sentait au tremblement de sa respiration tout ce qu'il y avait de souffrance dans cette torture.

Elle n'avait peut-être jamais essayé ce que peuvent des pleurs de femmes, mais elle eut bientôt la preuve que les siennes étaient puissantes.

4^ l'UIZ DE SOUZA.

— Vous avez raison, donaMagdalena... J'oubliais un moment ce qui ne peut jamais s'oublier... Eh bien ! voilà ce qui arrive efc ce que devaient faire vos larmes. Vous serez obéie, je vivrai... et je vivrai avec le serment que vous avez fait pour tous deux. Mais rappelez-vous ce que je vous disà cetleheure... Quand l'armée sera revenue, qu'on parlera des morts, qu'il y aura des larmes pour leur courage , et qu'on dira : Celui-là est resté tandis que les autres ont péri... Alors je n'aurai que vous pour me plaindre, et je viendrai vous demander ce qu'ils auront tous raison de me refuser; et cependant je sais déjà ce qu'il me faudra entendre : Je suis la femme d'un autre... Nul n'a le droit de demander à mon cœur ce qu'il veut maintenant éteindre dans le silence. Et il baisait avec ardeurune main qu'on lui abandonnait.

— Vous êtes injuste, Luiz, et j'aurais bien plutôt le droit de me plaindre, moi, dont un seul mot hier encore suffisait pour votre avenir. Vous m'accordiez moins et vous étiez plus généreux. Mais qu'importe, puisque vous m'avez promis... Allez, croyez-moi bien, Luiz , heureux sont les

cœurs assez purs pour ne pas craindre de se demander un sacrifice.

Ils se parlaient ainsi de leurs frêles espérances, de leurs douleurs bien plus assurées, de leurs joies que devait ignorer le monde... Et l'on eût dit que cette nuit paisible , environnée d'orages lointains, était le symbole de ces âmes; elles se montraient des lueurs divines, et se voilaient l'horreur des temps. Et puis, comme ils renouaient ainsi la chaîne brisée de leur destin, lui , aimant à redire ce dévoùment qui ne devait point finir, cette soif ardente du cœur, s'abreuvant à des sources cachées, ces souffrances du voyageur qui dévore sa route aride, et qui ne saurait en deviner la fin; elle, lui répétant que cette nuit aurait une aurore et que la lutte devait s'apaiser; voilà qu'il y eut dans le feuillage comme un frôlement passager, comme un soupir interrompu qui passe, comme un bruit perdu dans les vents.

Mais ils étaient trop émus pour l'entendre ou trop heureux pour le redouter et ce ne fut que quand l'horloge leur compta leurs heures, ce fut

seulement quand il fallut se quitter que mille craintes vinrent assaillir celle que rien ne pouvait plus rassurer.

- Oli! dites-moi quelle est cette lumière qui se dirige vers le port et qu'on voit glisser sur la mer?

— C'est quelque chaloupe du vaisseau amiral envoyé vers le fort de Belem.

— Et ce grand bruit d'anafiles qui monte ainsi dans les airs, comme une fanfare de départ?

— C'est la musique du marquis de Sternile: on embarque un de ses régimens.

— Et cette bannière toute blanche qu'on voit à peine dans l'obscurité? Son pâle flambloie/îient m'effraie, Luiz, il faut me promettre de l'éviter.

— C'est celle du vieux général, du bon duc, reprit cette fois plus tristement Luiz de Souza, et cependant... il m'appelait encore hier son fils, son jeune compagnon de combat.

— Oh! mon cher seigneur, pardonnez-moi; mais n'allez pas, je vous en prie, de ce côté, descendez le long du rivage; ne voyez, je vous en supplie, que le roi.

Et en parlant ainsi on sentait qu'un seul mot suffisait pour l'environner de craintes... et que son bonheur était trop frêle pour qu'elle osât s'y reposer.

— Que craignez-vous ? n'ai-je point promis, Magdalena ; il y a quelques heures seulement, je me serais cru assez fort pour dominer mon destin, mais maintenant c'est une autre lumière qui me guide, un autre phare qui me conduit... demain vous verrez les armes de ma famille flotter sur la tour de Belem, au dessous du pavillon royal... beulement, dona Magdalena , si l'on vous dit quelque jour : C'était laplace d'une vieille bannière... ne répondez rien, faites Dieu juge, je n'en veux pas d'autre avec vous. — Et, en achevant ces derniers mots,Luiz de Souza pressa de nouveau la main de Magdalena sur son cœur, et il s'éloigna d'un pas rapide en se dirigeant vers l'embarcadaire où l'attendait son canot.

Il eut bientôt traversé le parc dont il ferma la grille avec soin, et il longea d'abordle rideau de cyprès qui croissaient au bord du fleuve : il commençait à distinguer dans le lointain deux petites maisons de pécheurs, qui marquaient l'en-

46 LUrz DE SOUZA.

droit où, d'ordinaire, il aimait à débarquer. H venait de porter sur les eaux un regard rapide pour s'assurer que le vent du soir pouvait le ramener promptement à la ville , et il avait remarqué à peu de distance, mais sans y faire grande attention, un canot monté par un seul individu qui courait de petites bordées, lorsque, à sa grande surprise , il aperçut un homme qui semblait l'attendre dans l'obscurité. L'idée que ses secrètes entrevues avec dona Magdalena pouvaient être épiées ne se présenta pas d'abord à son esprit. Tout avait été conduit avec une telle discrétion, et il avait employé des précautions si nombreuses pour qu'on ignorât ses démarches , qu'il lui était bien difficile de croire que ses visites pussent être jamais soupçonnées, il aima mieux penser que c'était quelque étranger qui avait profité des derniers iustans de son séjour à Lisbonne pour faire une promenade du soir, et que son embarcation l'attendait. Il faisait peut-être encore d'autres suppositions , et il continuait cependant toujours à s'avancer, lorsque le personnage qui se dirigeait aussi de son côté se dessina plus dis-

tinctement. Bientôt il ne lui resta plus aucun doute : c'était le marquis de Kleist qui venait à sa rencontre sans qu'il pût songer à l'éviter. Quelques pas encore, il se trouva vis-à-vis de lui; mais il y avait dans son maintien une expression si hautaine, et, malgré la nuit qu'éclairaient faiblement les étoiles, Luiz de Souza cru t lui voir une expression de raillerie si insultante, que son premier mouvement fut de porter la main à la garde de son épée. Il l'abaissa cependant, cette rencontre pouvait être due aune circonstance fortuite, et le rôle d'agresseur ne lui convenait point.

— Vous ici, Monsieur; j'étais loin de m'attendra à l'honneur de vous voir en ce lieu et à cette heure; il faut convenir que, depuis quelques jours, le hasard, si c'en est un, m'a singulièrement favorisé.

— En effet, seigneur Luiz , le hasard a semblé nous ramener fréquemment en présence l'un de l'autre; mais, pour ma part, je suis éloigné de m'en plaindre; d'ailleurs, vos amis doivent avoir bâte de vous féliciter Le poste que vous allez

48 LTJIZ DE SOUZA.

accepter ne permet pas de supposer qu'on doive vous rencontrer plus tard, nous avions peu d'heures à passer à Lisbonne, et je ne voulais . pas être le dernier à vous adresser mes complimens..,. Le lieu, dit-on, vops est assez agréable pour qu'on soit assuré de vous y trouver chaque soir. Ces derniers mots traversèrent le cœur de Luiz, comme si la flamme invisible de quelque poison venait de figer tout son sang.

— Les rapports de vos valets , marquis de Kleist, valent les propos de leur maître; mais , avant tout , je vous engage à quitter ce faux sourire; vous avez, dit-on, la prétention de lire au cœur, mais cette fois, Monsieur, vous n'y réussirez point.

— La prétention serait assez légère, mon digne seigneur. Rassurez-vous ; nul que je sache n'a cette volonté... Mais, voyez-vous, en ce temps de dédain frivole , oii l'on prend la liberté de s'amuser quelquefois des vertus que vénéraient nos pères, les secrets les plus intimes ne sont pas toujours les mieux gardés. C'est une mode cruelle pour quelques uns, mais elle est divertis-

santé après tout, elle jette quelque variété en cette cour qui ne s'amuse que de processions.

Luiz de Souza l'interrompit avec toutes les marques d'une colère qu'il ne pouvait plus maîtriser.

. — Monsieur le Marqu s, si vos suppositions, malgré leur obscurité, n'étaient pas encore plus insolentes que vos paroles, je pourrais dédaigner ce qui semble s'adresser à moi, u ais c'est ici même que vous me donnerez satisfaction de propos trop méprisables pour qu'ils ne soient point châtiés,

* — Et croyez-vous par hasard, très-haut seigneur, que j'aie fantaisie de laisser ce rivage si propre à entretenir la mélancolie d'un amant bien épris ^ avant de vous l'avoir fait quitter d'une manière ou d'une autre; j'ai quelques raisons à mon tour pour en souhaiter la solitude... Réfléchissez-y un peu; si votre sang qui bouillonne par excès de jeunesse vous en donne le loisir, il est bien probable q>ie je ne me trouve pas ici sans y être attendu. Ah ! vous me savez trop prudent et trop sage pour agir différemment. - : •

5o LlirZ DK SOUZA.

Ces dernières paroles avaient été inspirées au marquis par l'idée infernale de blesser sans remède et au plus profond du cœur celui qu'il haïssait mortellement; en toute autre circonstance, il n'eût pas supprifté si long-temps les provocations véhémentes de son adversaire; mais l'âme de Luiz était trop pure pour accepter cet odieux soupçon et les insinuations du marquis soulevèrent à un s.i haut degré son indignation qu'il ne répondit qu'à la fin de sa phrase.

— Je vous crois en effet si prudent, Monsieur, que votre sa^jesse pourrait aller ju'-qu'à la lâcheté; et, en achevant ces mots, le jeune cavalier avait tiré son épée, il écumat de telle colère que le feu jaillissait de ses yeux... J'espère que le parent de l'empereur ne déshonorera pas le nom qu'il porte.

— Patience, mon jeune seigneur, le parent de l'empereur aime les gens courtois et soyez sûr qu'il chàiie toujours les insolens. Je croyais que vous aimiez les explications et les confidences amicales ; convenez seulement que je suis passablement instruit. Un homme posé

LUIZ DE SOUZA. 5l

comme vous et qui sait si bien choisir son poste devrait agir plus mûrement Le sarcasme était autant dans le sourire que dans les paroles et il se préparait à le rendre plus amer: Luiz de Souza ne lui en laissa pas le temps.

— Défendez-vous , Monsieur, défendez-vous, ou j'irai frapper votre écusson.

Le marquis avait tiré son épée et il avait pris la contenance d'un homme assuré de sa force.

— Un mot seulement, dit-il. Le mort jeté dans le Tage. Le vainqueur partant pour l'Afrique.

— Soit, dit Luiz, et le combat commença.

Magdalena était rentrée dans ses appartemens moins triste que de coutume, et l'on aurait pu deviner aisément à l'expression apaisée de sa physionomie soufrante, qu'un contentement intérieur , éprouvé bien rarement , la disposait à toutes les idées de calme. De sa chambre, qui occupait l'extrémité du palais, on dominait le Tage, et les bâtimens dont le fleuve était couvert laissaient flotter à ses yeux leurs innombrables pavillons, sans que ces bande-

rôles agitées par la brise devinssent pour elle un signe de deuil. Le \ent frais du soir, qui lui apportait l'odeur des citronniers en fleur , montait vers elle comme un encens d'espérance, et les chansons joyeuses que l'on continuait à eiv tendre dans le lointain ne lui semblaient plus importunes: c'était comme un cri d'appel; la victoire était dans ces chants. — Que je voudrais voir cependant sa noble bannière flotter sur le château ! disait-elle en suivant des yeux les petites barques qui se croisaient dans ces lacs de lumière que la lune créait sur les eaux; et que je serai heureuse d'entendre le canon du fort saluer cette flotte au retour... Oh ! voilà que les belles visions dorées dujeuneroi meberce!!t...llssontsi bra\es après tout, i!s ont fait de tels prodiges, depuis deux centsans.. D'ailleurs cet homme promettait lavictoire.. Il n'y avait que pour quelques uns que sa parole était sinistre; quel mal pouvail-ildoncy avoir à lutter contre cette destinée?. ..En achevant ces mots , elle abaissa les grands stores de la Chine qui voilaient ordinairement ses croisées, et elle se prit à regarder avec une curiosité distraite les futiles magnificences qui décoraient ses

appartemens. Celaient des grands vases dorés du Japon , qui se miraient dans des glaces de Venise aux bordures finement ouvragées, des cassolettes de la Chine, joyeuses idoles toutes fumantes de leur encens; des consoles d'un laque chatoyant , faisant ressortir sur leurs dessins variés la blancheur des porcelaines : c'était en un mot mille gracieuses merveilles inconnues au reste du monde et que les dames de Lisbonne pouvaient seules alors posséder. Magdalena venait de respirer un bouquet des pi us belles fleurs des Indes que son jardinier cueillait chaque soir pour elle; et elle écoutait nonchalamment le chant d'un ruysenor que la lumière des bougies venait de réveiller, lorsque Leila Mariam entra dans sa chambre tenant gravement entre ses bras une jeune tourterelle qu'elle pressait doucement sur son sein ; aux ailes blanches du charmant oiseau, à ses yeux de rubis qui se fermaient sous les rayons de la lumière, à son collier brun doucement arqué, on reconnaissait un de ces pigeons messagers qu'on élevait surtout à Alep 1 1 qu'on vendait dans tout i'Orient; et, pendant qu'elle le caressait, la figure de ia jeune arabe

d'ordinaire fort grave avait pris quelque chose de naïvement malicieux.

— Voyez, Siti, dit-elle enportant un peutimidement ses, grands yeux noirs sur sa maîtresse; voici Péri, la colombe, fort triste : le beau pigeon doré s'est enfui; oh! Péri, la colombe, dit tout à Leïla, ajouta-t-elleavec unesiétrange expression de douce gaîté que Magdalena en fut un peu surprise; en achevant cesderniers mots la jeune fd le avait laissé aller le charmant oiseau dans l'appartement; il s'était perché familièrement sur un erand vase émailléetil se mirait d'une façon tout amoureuse dans une glace de Venise, tandis que Leïla Mariam continuait à regarder Magdalena. -

— Péri, la colombe, me dit tout, mais Siti Magdaleiia ne me dil jamais rien.... et l'œil chatoyant de la jeune fdie avait quelquechose de si pénétrant, que sa maîtresse s'en sentit troublée.

— Pourquoi Leïla Mariam me regarde-t-e lie ainsi? les mères de son pays ne lui ont-elles pas dit que la modestie est un ange qui dit toujours aux jeunes fdies que l'on doit baisser les yeux ?

— Quand Leïlavous voit très-triste, elle voudrait que son regard fût comme le rayon du matin qui épanouit la fleur et qui sèche doucemept la rosée; tous les jours je prie Aischa , la sainte, et Marie, la très-vénérée, pour qu'elles vous envoient des jours tranquilles.

— Je voiis Jii déjà ditbien des fois, Leila, de de ne point mêler ces noms de payennes aux noms très-saints que vous prononcez... Priez Dieu comme je vous l'ai enseigné, et soignez vos belles colombes d'Arabie.... voilà tout ce que je vous demande.

— Leïla sait bien que Siti Magdalena ne lui demande jamais rien , mais elle ne lui confie jamais rien non plus; elle est obligée de faire comme les génies de l'air qui devinent ce qu'on ne leur dit point.

— Et que voudrait donc savoir Leïla Marisim?

— Il y a une chanson de mon pays, et jela savais étant toute petite enfanlç Siti; elle parle de celte manière : Quand une fille de l'Irak demande à la mariée nouvelle : Vos riches joyaux de l'Inde ne vous plaisent-iîs plus que vous cessez

de les porter? les beaux palmiers de l'Yemen, n'ombragent-ils plus doucement votre tente que \ous en détournez les yeux? le vautour aurait-il dévoré vos colombes que vous soupirez la nuit? Si la jeune femme sourit et pleure, que lui dirait-elle de plus?

Il y avait en ce moment dans la physionomie un peu sauvage de la jeune fille quelque chose de si caressant; son accent élait à la fois si plaintif et si enjoué, que Magdalena ne se sentit pas le courage de lui retirer une de ses mains dont elle s'était emparée et qu'elle couvrait de baisers-

La jeune femme s'efforça cependant de donner à ses yeux une express on sérieuse comme si elle eût eu quelque mécontentement.

— Leïla Mariam est une jeune folle et nous ne pouvons comprendreles chansons du désert. Elle ferait mieux de remporter Péri...

— Péri se mire et elle est fort heureuse; elle croit avoir retrouvé le beau pigeon doré qui vole maintenant peut-être vers sa blanche cité d'Orient, mais moi , je ne veux point me retirer

ce soir que je n'aie retrouvé toute la tendresse de celle que j'aime mieux encore que Mariam, la mère du Désiré. Depuis deux mois Siti Magdalena ne dit rien de ses souffrances, mais son pâle visage parle pour elle... Et puis, voyez ce bracelet d'or, il serrait doucement le bras qu'il doit emprisonner; et quand Leïla Mariam l'attachait, elle se disait toujours à elle-même : Certes l'habile joaillier de Damas, qui a fait ce bijou, est un devin très-habile... Maintenant son cercle de perles est si large, que Leïla pleure toutes les fois qu'elle va l'attacher... Eh bien ! Leïla Mariam croit deviner aujourd'hui le secret qui a fait tout ce grand mal.

Magdalena s'était doucement laissée aller à ces paroles qui caressaient sa tristesse; mais, aux derniers mots, son visage prit une telle expression de mécontentement et d'effroi, elle eut l'air de se rappeler avec une telle inquiétude une circonstance qu'elle n'avait pu complètement oublier, que, sans qu'elle eût parlé encore, la jeune Arabe avait lu dans ses yeux les sentimens qui l'agitaient ; ses traits prirent à leur tour une expression de fierté blessée qui donnait à ses

grands yeux noirs quelque chose de colère comme ceux de l'antilope irritée.

— Leïla Mariam est fille de Sclieick, dit-elle au bout de quelques instans.... Le père de Leïla était très-honoré dans sa tribu et il avait coutume de nous dire: Les lèvres se ferment, c'est parce qu'elles doivent être le tombeau des secrets. On devient esclave durant la guerre, Siti Magdalena, mais le cœur, voyez-vous, il resle toujours comme si jamais on n'avait perdu la liberté... 11 fallait me laisser aller au ciel où Marianj a reçu mes compagnes ; oh! oui, il fallait me laisser mourir puisque vous vouliez me traiter ainsi... Et la jeune fille se prit à pleurer avec une telle abondance, ses sanglots semblaient si cruellement l'oppresser, que les yeux de Magdalena perdirent toute leur sévérité. Elle était d'ailleurs assez certaine de la discrétion de sa jeune compagne pour être assurée que, quand bien même ce qu'elle craignait serait arrivé, il n'y avait d'autre inquiétude à concevoir que celle d'avoir un juge auquel on ne pouvait tout avouer.

— Enfant , entiant , je n'ai rien à te dire , la

LUIZ DE SOUZA. 6t

guerre m'inquiète, je me sens souffrante... Voilà tout, prie la Vierge, ta sainte patrone , elle me guérira peut-être !

— La sainte mère de Isa ne peut rien comprendre à vos souffrances, Siti, elle est trop haut : il y a entre l'homme et Dieu des génies qui vivent des pleurs de la terre, et il les faut apaiser. Eh bien I voyez, sans le pigeon doré de Péri, la colombe, qui s'était envolé, LeilaJVIariam n'aurait jamais su ce qu'il fallait demander à Mergian , la reine des péris. Et alors la jeune arabe se mit à raconter naïvement comment , ayant entendu deux voix dans le jardin pendant qu'elle cherchait son oiseau favori^ elle s'était approchée des platanes et avait deviné aux paroles ce qu'on lui avait caché si long-temps : elle sut mettre en même temps une telle grâce dans cet aveu , son âme pure était si loin d'en ternir la pensée de sa miaîtresse, elle paraissait avoir si bien deviné par la poésie de son cœur ce qui existait réellement entre Luiz et Magdalena, que celle-ci ne se sentait plus la force de repousser ses innocentes caresses et de lui cacher ce qu'elle avait compris. Leila continua donc les aveux qu'elle avait commen-

ces, tout en voilant néanmoins les rapports qui existaient entre elle et le marquis de Kleist. Peut-être même la sincérité allait-elle IVmporter sur les anciennes promesses qu'elle avait faites à celui-ci; car elle commençait à envisager avec une réelle anxiété les questions qu'il lui avait adressées après la scène terrible de la galerie. Son inquiétude encore cachée lui faisait îijouter plus d'un reproche affectueux à ceux qu'elle avait déjà adressés pour qu'un semblable malheur n'arrivât plus ; elle essayait de faire comprendre à Magdalena combien cette discrétion lui avait causé de tourmens , lorsque des pas d'homme se firent entendre : c'était don Joam qui rentrait; sa figure était à peu près aussi impassible que de coutume et son regard aussi insouciant. Seulement une espèce d'hilarité singulière animait un peu plus ses traits.

— C'est pour demain , Madame; la chose vient d'être décidée; la flotte partira le matin. Une place vous est réservée dans la tribune d'honneur... c'est le roi qui l'a désignée et comme il remarquait un frémissement fugitif qui s'était montré dans l'attitude de Magdalena,

l'honnéle seigneur l'attribua sans effort à l'impression que devait causer à sa femme la nouvelle subite du départ. Hors une seule fois peutêtre, et c'était le jour du retour de Batalha, les bruits de cour l'avaient trouvé inattaquable; il faut ajouter que le jeune roi, à qui il avait laissé entrevoir quelques traces de fâcheuse humeur à ce sujet, avait pris dans sa sévère sollicitude un tel soin de les dissiper, qu'elles ne s'étaient jamais montrées depuis. Et d'ailleurs, si, après les paroles de respect sincère dont le prince avait entouré la réputation de Magdalena , don Joam avait pu garder son aversion jalouse envers les jeunes seigneurs qui composaient la cour, il conservait une idée trop haute de sa personne et de sa réputation militaire pour demeurer long-temps avec l'ombre d'un soupçon; aussi reprit-il la conversation comme s'il eût été pour rien dans un événement dont le hasard venait de le rendre témoin et dont le récit devait faire une impression assez profonde sur Magdalena pour que, dès les premiers mots, elle eût besoin de toute la force intérieure qui pouvait l'aider à cacher son effroi.

64 LUJZ DE SOUZA..

—Je VOUS ai vue quelquefois, Madame, fort soucieuse au sujet de l'expédition, dit-il, elle monde en vérité roule sur tant de vanités, qu'on est excusable de croire que lous ces jeunes damerets auront peine à faire leur devoir comme ceux qui les ont précédés; mais, par ma foi, s'ils manquent d'expérience, ils ont le sang pronipt et bouillant, et ce que je viens de voir me donne quelque bon auguie. Vrai Dieu, ils ne sauraient attendre, ils ont hâte d'aiguiser leurs épées. Je ne croyais pas le seigneur de Souza si bonne lame et à l'autre je ne lui croyais pas tant de sang-froid; je crois, par saint Georges, que l'Astrologue voulait faire lui-même son ouvrage; il trouvait peut-être commode de ne pas attendre le dire des nativités.

— Je ne vous entends pas, mon seigneur; vos paroles sont de vniies énigmes.

— Voici le fait , dona : j'étais allé inspecter la grande nef amirale et par merveille j'avais trouvé plus commode de revenir ici par la mer; je m'étais fait débarquer sur la plage et j'étais assez surpris d'y voir deux barques, lorsqu'en me di-

rigeant sous les murs du parc, j'entendis un grand bruit d'épées.

— Un bruit d'épées, mon seigneur, à cetteheure et si près de nous ?

— Rassurez-vous, Dona, vous êtes bien pâle! ces épées ne m'en voulaient pas.

— Oh! dites vite, mon seigneur, dites vite, je vous en supplie !

— Eh bien, le fait est qu'il s'agissait de deux fous qui ne pouvaient attendre le jour de la bataille pour se mettre à férailler. Mais, par Saint- Georges! le Bohème a bien tiré des nativités et cependant il faut qu'il n'ait pas su lire en la sienne. Je suis arrivé pour lui comme Albuquerque devant Goa. Ces derniers mots vinrent à temps pour ranimer Magdalena. A l'expression du comte elle s'était de nouveau sentie frappée d'un tel effroi qu'elle en était restée glacée; elle parvint cependant à feindre quelque tranquillité.

— Comment se fait-il que le marquis vous ait une telle obligation, mon seigneur?

— C'est que ma présence lui a évité le plus rude coup d'épée qu'un Allemand ait jamais

66 LUIZ DE SOliZ\.

reçu d'une fine lame de Tolède. Au cliquetis du fer, je suis accouru et j'ai parlé au nom du roi; mais je ne saurais me vanter d'avoir été promptement obéi. Le seigneur Luiz voulait en finir et jamais je n'ai vu telle furie.

- Savez-vous quel était le motif qui les animait ainsi tous les deux? dit Magdalena d'une voix tremblante.

— Non ; tout ce que je sais de cette affaire, c'est que le marquis a eu un fort bon maître , mais qu'il ne lui a pas appris la parade de Melchior, notre habile ferrailleur de Lisbonne; c'est ce qui fait qu'il a été désarmé après avoir été blessé au bras. Ici Magdalena respira à l'aise, mais la jeune Arabe sembla absorbée. A voir l'inquiète attention avec laquelle elle écoutait ce que disait le comte et sa sérieuse préoccupation, on eût pu deviner qu'une révolution intérieure se faisait dans son esprit, qu'une pensée nouvelle y pénétrait comme la subite lumière qui passe dans le crépuscule ; son trouble échappa cependant au comte, et Magdalena elle-même l'attribua à une autre raison. Leïla , dans ce nio-

J.ViT DE S-OtrZA. 67

ment, changeai* en haine tout ce qu'elle atait vénéré.

— Vous dites donc, mon seigrietir, reprit iVîagdalena après une légère interruption , que nul accident iïicheux n'a suivi celte horrible rencontre?

— Non, comme je viens de vous le dire ; grâce à moi, le marquis en est quitte pour une égratignure , mais je le crois trop mal en paradis pour me soucier de ses oraisons : malgré toute sa bravoure, c'est un deces compagnons de voyage dont se passerait l'expédition. Il y tient cependant, et, si je m'en rapporte à quelques paroles jetées de loin dans la colère, le seigneur Luiz sera des nôtres : le marquis l'a piqué au jeu.

En achevant ces derniers mots, don Joam Ht à sa femme quelques recommandations que les circonstances rendaient trop importantes en ce moment pour qu'elle osât l'interroger; o'ail leurs elle ne se sentait plus la force de le faire; les évéuemens qui venaient de se passer l'avaient épuisée. Le hasard , qui avait amené le marquis à une telle heure, les paroles qu'il

avait pu dire à Luiz de Souza quand un dernier effort venait de consacrer sa promesse , la tranquillité du comte, qu'elle voyait devant elle comme un arbitre, tout la jetait dans un trouble horrible que la nuit ne put point calmer.

Qui n'a pas vu l'embouchure duTage, avec ses belles collines couvertes de palais et de monastères, ses orangers en fleurs, ses citronniers qui se mirent dans la mer, celui-là n'a rien vu. Les Portugais ont un vieux proverbe qui le dit et qu'ils répètent à plusjuste raison, peut-être, que les glorieux habitans de Séville. Lisbonne, avec sa grosse tour de Belem, son palais d'Ajuda, sa grande église de Saint- Antoine et son dôme magnifique d'Estrella, Lisbonne est la merveille qui

finit l'Europe au seuil de l'Afrique. Au seizième siècle, c'était la merveille de l'univers : c'était la plus grande ville de la chrétienté. Lorsque le roi Henriquez était venu pour la conquérir, son armée entière s était ranirée au levant sur la montagne de San-Vicente, et de là il contemplait la cité qui n'était pas encore aux chrétiens. Sous Jean III, Lisbonne était déjà, comme Rome, la ville guerrière aux sept collines , la ville aux immenses couvens. De Btlem jusqu'à San-Benlo de Enxobregas, elle avait bien près de six milles : Paris alors n'en comptait pas autant. C'était merveille de voir cette ville de soldats et de prêtres , formant son grand demi-arc de palais. Elle dress lit eoixante-dix-sept tours sur ses murailles cojpifijiiie des géans qui la défendaient; ses remparts avaient trois Jieues,- «eize.portes s'ouvraient sur la campagne , vingt-deux s'ouvraient sur l'Océan. Celui qui s'arrêtait un jour ^u pontieivis de Saint-Antoine voyait plus de quinze ecM-ts cavaliers; cehii qui s'arrêtait à San-Vicente en vioyait toujours plus de mille, et à laport« de Sanla-Cruz souvent on en voyait neujf cents. A cette épotjiue, la superbe église de la Miséricorde

LUIZ DE SOUZA.. Jl

était née d'un vœu d'Emmanuel. Le dôme du grand hôpital montait orgueilleusement sur ses fortes colonnes,etles quarante paroisses de la ville souveraine semblaient autant de basiliques magnifiques attendant chacune leur cité. Trentehuit monastères étaient bâtis sur les collihes, des chapelles sans nombre se groupaient autour des palais, leTage allait roulant ses eaux superbes entre une forêt de mâts et une foret de clochers. Mais que Lisbonne fut belle par un jour de cette grande année ! Le matin le soleil se leva, lançant la riche effusion de ses couleurs, les tours se couvrirent de drapeaux, les navires se pavoisèrent dans le port, les balcons des innombral>les palais se parèrent , comme pour une fête, de leurs grandes tapisseries éclatantes, de leur beau damas cramoisi. On entendit les grosses cloches de la cathédrale (jui ne bourdonnaient qu'aux grandes fêtes, et qui, ce jour-là, allaient à toute volée; des milliers de carillons montaient avec cette voix joyeuse, et l'artillerie du château des Maures répondait au cancMi de Belem. Quelques heures s'écoulèrent aiaasi; puis, des milliers de casques étincelans bril-

lèrent sur le rivage et s'agitèrent au soleil, comme les vagues argentées qui se brisaient à l'embouchure du fleuve; des chevaliers de tous les pays, parés de leurs armures de tournois, commencèrent à chevaucher par la place d'Alegria; on ne voyait que des bannières, on n'entendait que le cri des guidons. Oh! ce jour-là on eût dit de Lisbonne que c'était, comme Venise, une mariée parée de fleurs qui allait s'unir à la mer, à la grande mer qui va jusqu'aux Indes, qui baigne l'Afrique et les terres fleuries du nouveau monde; mais Lisbonne n'avait pas besoin de se marier à la mer : elle était alors la reine du monde et le grand Océan lui obéissait.

A deux heures, après avoir entendu saintement la messe, le jeune roi se rendit sur la plage , et l'embarquement commença. Trois grands échafaudages avaient été dressés sur le port; un pour les anafiles, les clairons et' les charamelas qui faisaient entendre des fanfares à chaque bannière qui passait; l'autre, plus magnifique, pour les dames et les évêques; le dernier, tout tapissé de rouge, pour les moines qui s'y pressaient. De quelque côté qu'on portât

LUIZ DE SOUZA. yS

les regards, ce n'était que magnificence, que richesse d'armures dorées. Le roi , couvert de sa cuirasse d'azur, se tenait à cheval devant la tribune des belles donas; il parlait joyeusement aux seigneurs :

— Saint A.ntoine nous protège; jamais plus belle journée n'a lui dans la saison... Don Guiomar, saint Georges vous soit en aide! toutes vos recrues ont l'air de vieux soldats. — Don Alonso de Aguilar, ce nesera pas la première fois que vos vieilles bandes auront vu les Maures, elles se souviennent encore des Alpujarras. — Très-digne évéque de Coïmbre, nous n'oublierons jamais la faveur que vous nous faites et le Saint-Père l'appren dra . — Frère Estevan , malgré votre habit pacifique, on reconnaît ïe vieux soldat. — Digne comte de Tentugal, vous remercierez pour moi mon oncle. — Marquis de Sternile, dans un mois vous serez àNaples et les lauriers auront fleuri. — Noble don Joam de Portugal, je vous ai fait mestrede-camp... je voudrais avoir quelques escadrons comme les vôtres ; l'empire du schérif m'appartiendrait!... Et, à chaque nouveau corps venant de s'embarquer , le vaisseau amiral lâchait ses

y4 I-UIZ DE SOUZA.

deux bordées, les caravelles d'honneur hissaient leur pavillon , les trompettes du rivage répondaient aux volées des cloches et au bruit redoublé du canon.

Mais tout le monde dans la foule n'était pas aussi joyeux : — Tenez , tenez, tous ces pauvres bergers de Galice, qui marchent comme leurs moutons. — - Jésus! Jésus ! d'où nous vieot cette religion d'Alfanges et de Cimeterre, deux saints prélats qui s'en vont à la guerre! L'évéque de Porto tient sa crosse comme une lance et don Emmanuel de Menèzes se carre comme un général!.. Vierge Marie! que veulent-ils faire du comte de Barcellos, le fils du vieux duc de Bragance?... Est-ce le massacre des innocens? Pauvre enfant ! comme ses armes sont luisantes et comme il sourit d'un air triomphant! Ah ! c'est qu'il suit le guidon royal. — Ah! voilà ce renégat de schérif qui causera peut-être la perte de tant de vieux chrétiens ! Les arbalétriers de Vêlez da Sylveira!.. je les reconnais à leur barrette rouge et à leur franc regard de soldats. Tenez, tenez, seigneur Olmatacel, voici Martin de Borgonha qui commande ces hardis soldats.. .Je baron de

Thumberg? il a acheté le meilleur closdeSetu val ;

d'autres que lui pourraient bien vendanger

Vous voulez dire don Mathias le Bohémien , peutêtre; le voilà qui marche tout blessé. Jésus! il se sera battu avec le diable , la griffe de Satan y sera restée. Le voilà qui parle à son Altesse et il la quitte d'un air bien froid. Celui qui vient après, c'est le capitaine Per© de Mesquita ; sa braconnière est mal attachée. — Que ces arquebusiers italiens ont la mine hautaine et que le capitaine Hercoles a bonne façon à les commander ! Il emmène, dit-on, une jeune femme, un vrai miracle de beauté. — Tenez, Bernaldim Gomes, vous n'aviezjamaisvulebou vieux duc d'Â-vej rôle voilà qui marche tout courbé : c'est qu'il sent le mal du royaume ; il se dressera durant le combat ! — C'est pitié, disait une voix de femme, de voir ses pauvres cheveux blancs tombant sur sa vieille armure comme la neige sur une statue. Plaise à Dieu qu'il en revienne!.. Et le mot était répété. — Regardez, regardez comme le seigneur Aidana caracole... c'est le gai printemps après l'hiver. Ah ! si celui-là avait autant de prudence qu'il a de bon vouloir, ce se-

rait un bon soldat. — En voici un qui a sangfroid et courage : c'est le commandant des ginè-

tes de la Beira... le seigneur Luiz de Souza je

le reconnais à peine; on le disait nommé gouverneur du fort de Belem , et puis on dit qu'il a refusé!... Comme il est pâle et qu'il semble abattu; il faut qu'il ait quelque grand chagrin de cœur. Ah! voilà qu'il parle au roi. En ce moment, en effet, Luiz de Souza s'était approché de don Sébastien et une conversation rapide s'était engagée entre eux deux, mais dételle manière que nul ne pouvait l'entendre. Seulement le jeune roi semblait insister avec bienveillance sur une proposition qu'il faisait. Ils parlèrent ainsi quelque temps et à demi-voix : une vive expression d'anxiété se lisait sur la figure du jeune commandant , tandis qu'on pouvait remarquer dans les yeux de Sébastien un intérêt qu'on y avait vu bien rarement. L'entretien dura encore quelques instans d'une manière assez animée ; mais tout-à-coup le cavalier parut surmonter l'émotion bien visible qui s'était emparée de lui; il reprit sa fermeté, et, faisant au roi une inclination profonde, il alla rejoindre son corps qui achevait

LUIZ DE SOUZA. yj

de défiler. Alors , pour se conformer à l'usage , il se vit contraint de passer devant la tribune où étaient rassemblées les dames , et ce fut seulement à cette dernière épreuve que son courage sembla le quitter. Comme il venait d'arriver à la seconde estrade et qu'il faisait présenter sa bannière à la bénédiction du patriarche, les fanfares commencèrent; les écharpes s'agitèrent en signe d'adieu, les cris de la multitude répondirent aux cris de ses soldats; il s'était incliné devant les dames qui occupaient le premier rang de la tribune, il voulut leur adresser par trois fois le salut de l'épée, dernier symbole de la chevalerie conservé jusqu'à ce temps, adieu muet qu'on faisait dans un jour solennel à toutes les joies passées du monde, à toutes les espérances de l'avenir. Le premier salut était pour Dieu et recommandait aux prières; ces têtes gracieuses s'inclinaient devant le flamboiement de l'épée , comme au moment où parait l'hostie sainte : c'était le sacrifice du soldat. Le second, c'était pour l'honneur, et les fanfares bruyantes recommençaient; le troisième on l'adressait à un souvenir, et toutes les dames le rendaient. Au pre-

7^ Luia DE sotjza^.

mier salut du glaive, les yeux de Luiz avaient rencontré ceux de Magdalena; et il comprit que, dans sa muette surprise, elle cherchait encore à se tromper. A,u second mouvement de son épée tremblante , la pâleur de la jeune dame avait augmenté, ses regards se tournaient avec une indicible angoisse vers le roi qui ne la voyait pas. Au dernier, elle eut la force de rester muette; mais ses yeux étaient comme égarés, et, quand le sillon lumineux du fer dit l'adieu du cheva^ lier, elle n'eut pas la force de le voir : ses deux mains cachèrent son visage, l'énergie de sa douleur lui faisait oublier le monde, et Luiz de Souza lui-même ne se fût pas senti la force de quitter la place où il était resté immobile, si le bruit du canon ne l'eût averti qu'il était temps de marcher vers la plage. Mais les fanfares redoublaient, le vaisseau amiral envoyait ses bordées, les cris du peuple lui annonçaient le second corps des bombardiers; il jeta encore un regard sur la tribune où était Magdalena; elle n'avait pas changé d'attitude; et cefut seulement quand il eut fait entendre le- dernier commandement d*u: départ, qu'i4 put deviner à un trem-

blement coiivulsif les ravages de cette douleur intérieure qui cherchait à se contenir et qu'heureusement le tumulte de la foule avait empêché de remarquer.

Le soir même , pendant que les navires étaient encore à l'ancre et qu'on pouvait voir de la ville les lumières du vaisseau amiral qui sillonnait les eaux sombres de l'Océan comme un phare tremblant sur l'horizon brumeux, Magdalena reçut un message qui contenait ce peu de mots :

« J'espérais ne pas vous voir; c'était dans cette pensée que je trouvais mon courage. Je vous ai vue, Madame, et maintenant il y a des momens où je voudrais aller me jeter aux pieds du roi et lui demander à mains suppliantes cette grâce qu'il m'offrait avec tant de bonté et que je semble avoir refusée avec l'obstination d'an sujet rebelle. Mais qu'irais-je faire ? Pourquoi essayer de changer ma destinée et peut-être la vôtre ?.. Vous saurez tout un jour, une lettre de moi vous l'apprendra. Je n'ai déjà que trop hésité à accomplir le sacrifice qu'il fallait faire

8o LUIZ DE SOUZà.

pour vous et loin de vous. Si, quelque jour, Madame, vous entendez encore parler de moi, écoutez mon nom sans reproches intérieurs; ne détournez pas la tête quand on vous dira que j'eus du moins un cœur dévoué. Ah! dans ces courts instans d'orages où les événemens vont se presser, où la lutte va s'accomplir, il est bon de compter pour quelque chose les paroles qui ont été dites intérieurement et que l'on n'a pas entendues... Il est bon de croire à la foi d'une âme et d'y reposer sa pensée Laissez-moi accomplir mes jours ne

changeons pas ce que le Christ a voulu. Nous allons partir dans quelques heures; les capitaines disent que le vent est favorable.. Dieu veut cette guerre et je commence à comprendre les désirs immuables du jeune roi... Oui, j'ai besoin , Madame, d'attacher ainsi ma destinée à une volonté inflexible et suprême.... J'ai besoin de croire que toutes choses ne pouvaient pas être autrement; sitôt que je laisse faire un retour à mon cœur , je penche la tête comme un coupable et je murmure. Quoi donc! j'aurais pu jouir encore pendant quelques années de ce bien qui n'aura point

LUIZ DE SOUZA. 8l

d'égal dans mes souvenirs et qui n'eut jamais de nom dans mon cœur!... j'aurais pu vous entendre et vous voir à toute heure, j'aurais pu sentir s'accroître encore en moi cet ardent désir d'un bien ignoré dont je n'ai connu que les souffrances, mais qui valait mieux encore que le bonheur des autres hommes ! J'aurais pu vous faire enfin comprendre ce que ma parole n'a jamais pu vous exprimer! Non, la trame avait été brisée en se formant, le lien s'était rompu avant de rien retenir; je tendais les bras comme un insensé vers un bien que je ne pouvais atteindre, et je sentais que toutes ces lueurs éblouissantes de bonheur étaient pour moi le songe d'une autre vie... Vivez heureuse, Madame, détournez maintenant votre souvenir de mes rêves. Rappelez-vous seulement que je n'ai eu qu'une foi et qu'un amour. »

Après avoir relu cette lettre à diverses reprises, Magdalena voulut y répondre, mais elle essaya vainement de le faire; il lui semblait toujours que sa main égarée avait tracé malgré elle ces signes passionnés dont chaque mot s'élevait II. 6

82 LUIZ DE SOirZA.

devant sa conscience comme une accusation sévère. Vainement effaçait-elle ; toujours la poignante douleur reparaissait avec une énergie plus grande sous le mot ([ui la voulait cacher. Après avoir lutté ainsi pendant quelquesheures, elle se mit en prières; ne pouvant détourner le trouble cIo son cœur, elle essaya de changer la destinée qui pesait si durement sur elle, et qui l'isolait par sa propre volonté de ce qui pouvait encore adoucir son désespoir. Il lui semblait que Dieu, voyant l'amertume de la lutte, pouvait, dans sa haute pitié, laisser comprendre tout ce qu'elle sentait à celui dont le généreux dévouement devenait comme un sacrifice suprême qu'il ne lui était plus permis d'arrêter. Elle pria long-temps ainsi, regardant souvent la mer comme si sa pensée eût eu le pouvoir de franchir l'espace et de pénétrer de ses religieuses douleurs celui qui allait partir sans entendre une parole d'adieu ; mais la nuit était sombre, les pavillons flottaient sans qu'on pût les distinguer. Quelquefois seulement un coup de canon solitaire traversait l'espace et comptait de sa voix lugubre les heures passées

de la nuit. Après que minuit eut sonné, quand les cloches du couvent de Sainte-Claire l'eurent avertie que les saintes femmes s'étaient mises en prières, elle essaya de relroiver un peu de calme et de prier pour son pays; mais toujours un élan douloureux de son cœur baignait de larmes le crucifix; toujours l'angoisse des souvenirs changeait l'objet de sa ferveur.

Et landisque cette infortunée priait ainsi sans espérance, tandis que cette âme solitaire demandait à Dieu l'avenir, on eût dit que le peuple de Lisbonne entendait la prophétie. Les rues offraient un aspect de deuil que le tumulte de la matinée rendait alors plus effrayant : toutes les maisons étaient fermées, et les milliers de torches qui y avaient été allumées ne servaient qu'à mieux faire comprendre le vide affreux que laissait l'armée. C'était quelque chose à la fois d'imposant et de triste que de voir ces grandes lueurs vacillantes éclairer les groupes nombreux qui, depuis la fin du jour, s'étaient toujours succédé. Quelquefois on entendait bien encore une voix joyeuse de soldat qui chantait en rejoignant l'expédition ; on apercevait bien

84 LUIZ DE Sf>UZA.

çà et là quelques enfans sans soucis, du corps des aventuriers, qui attendaient que le jour fût venu pour s'embarquer sur les vaisseaux du roi; mais presque partout c'étaient des femmes qui se rassemblaient en pleurant autour des brasiers dont la lumière rougeàtre se mêlait à la fumée des torches; c'étaient des enfans qui se chauffaient en silence , comme s'ils eussent deviné qu'à partir de ce jour un siècle d'humiliation allait peser sur eux; c'étaient des vieillards qui passaient lentement dans les rues, ne parlant entre eux que des règnes précédens et comme d'un glorieux souvenir qu'il fallait désormais oublier.

— Où sont les jours d'Albuquerque? disaient ces voix graves et tristes en s'approchant de quelque bûcher à demi éteint; où sont les jours d'Emmanuel? Où est celui qui répétait: Avec trois vaisseaux et une barque de pécheur, les Indes seront au roi de Portugal?...

— Allez voir Goa, on vous montrera les tombeaux.

— De quoi vous plaignez-vous, mes seigneurs? n'avez-vous pas tu ce matin des fêtes

comme pour un tournoi? N'avez-vous pas admiré de belles cuirasses dorées ? N'y avait-il pas plus de diamans aux gardes de ces jeunes épées et sur le manteau du dernier gouverneur des Indes qu'il n'en faudrait pour payer la solde de nos vieux soldats qui meurent à Fliôpital ?

— A quoi serviraient-ils? Ils ont bien dit que Mascarenhas tremblait et que son courage avait pâli avec l'âge, tandis que c'est la honte qui l'a fait blanchir.

— De notre temps , mes vénérables seigneurs, on avait des épées de fer, et, quand les gouverneurs de l'Inde tombaient malades, souvent on ne pouvait trouver dans leur bourse de quoi acheter une maigre poule pour leur faire au moins dubouillon ; mais , en ce temps , quelques brins grisonnans de leurs moustaches suffisaient comme gage pour leur faire trouver des ducals.

— Vous rappelez-vous ce rude siège de Diu oii , quand le bon Joam de Castro s'avançait vers nous , malade et quelquefois sans pain , chacun s'empressait de lui offrir ce qui lui en restait et qu'il le refusait toujours, disant qu'd n'était

86 LDIZ DE SOtIZA.

pas surprenant que le père de tant d enfans fût devenu pauvre, mais que notre amour l'aidait à tout supporter!

— En ce temps, comme il aimait à le dire, ses soldats pouvaient compter sur le salaire du gouverneur lorsque le trésor du roi leur manquait.

— Je le vois encore, le bon capitaine, quand il se trouva sans argent pour nourrir tant d'hommes, après avoir vendu ses joyaux. Pendant deux jours il garda le silence , ne sachant sur quoi emprunter, et le troisième il dit qu'il avait un gage , mais que la terre le recouvrait. Sur le corps d'un tel gentilhomme, cinq cents ducats ne me seront pas refusés , dit-il ; allons déterrer mon fils et qu'on le porte aux juifs de Goa. Alors six d'entre nous prirent des torches et il fallut l'accompagner dans le cimetière de la cathédrale. Il n'avait pas voulu de prêtres , mais ses soldats l'environnaient. Non, je ne saurais jamais oublier cette pâle figure tout exténuée par la souffrance, toute jaunie par la Uieur des flambeaux! Quand nous eûmes soulevé

LUIZ DE SOUZA. Si

la bière, il se pencha sur le bord de la fosse , regardant avec un auiour de père, comme si son fils n'eût été qu'endormi... Soulevez cette planche, dit-il, que je voie encore mon enfant. Mais, quand le cercueil fut ouvert, nous reculâmes tous d'horreur en voyant ce que la mort avait fait de ce corps de beau jeune homme , que personne ne reconnaissait; et le père, se cachant la figure, était là tout sanglotant. Don Fernand n'est plus que cendres; rendez cette cendre à la terre. Et le lendemain le gage du vieux soldat suffisait pour nous sauver.

Et les vieillards , en parlant ainsi, passaient comme des ombres qui disaient la gloire effacée.

La bataille durait depuis le commencement du jour, et le vaste champ du Bouclier , comme l'appellent les Arabes, était jonché de morts, sans qu'une seule bannière se fût encore rendue, cependant l'orbe rougeâtre du soleil tremblait dans les vapeurs confuses de l'Océan et n'envoyait plus que des rayons funèbres; les eaux du Macassin avaient changé de couleur et l'on eût dit d'un serpent aux écailles sanglantes, qui courait vers la mer en rugissant. Partout

l'horizon était hideux aux chrétiens. Ici, les grandes eaux plaintives; phis loin, des bandes d'Azuagos et de Bédouins accourant du désert comnne des volées de vautours qu'attire l'odeur des cadavres. Au centre, les musulmans ne combattaient déjà plus; mais ils tuaient en dépouillant. Un bruit confus s'élevait de ces grandes plaines et il avait , dans sa tristesse monotone , quelque chose des gémissemens de la mer quand la tempête va s'apaiser et que le formidable silence peu à peu va revenir. De temps à autre, et à de longs intervalles, un coup de canon partait de quelque groupe de chrétiens, et ce bruit solitaire, retentissant dans le champ du carnage, avait quelque chose de lugubre comme le glas des agonisans. Des cavaliers passaient rapides, et jetant toujours quelques paroles au vent ; Allah akbar; Lahi lahi il Allah; Santo- Antonio \ c'était par moment tout ce que l'on entendait parmi les soupirs des blessés; puis d'autres cris leur succédaient encore et ils semblaient réveiller les mourans. — Le bon duc d'Aveyro est mort et l'on ne sait plus où est le roi. — Sauvez le jeune duc de Barcellos; tout est perdu pour

sa maison... — Arrière, arrière, disait un autre; quelques coups de canon à ces Maures; ne mourons pas sans nous venger. — Vasco de Sylveira vient de mourir. — Le roi morisque s'est noyé, et le grand schérif lui-même est tond)é mort dans sa litière.

Comme le corps des aventuriers, cherchant à se rallier, formait une bande que la moindre attaque pouvait détruire, il fut joint par quelques restes des bombardiers que commandait un vieil Alferez tenant à la main son guidon. — Dieu nous soit en aide , mes seigneurs î on dit le roi sauvé; mais don Joam de Portugal, le fort chevalier, vient d'être frappé à mort , et quelqu'un l'a vu emporter... En ce moment, un jeune officier, qui était parvenu à rassembler une vingtaine d'hommes, s'approcha du vieux soldat; il était encore tout sanglant et son armure était faussée.

— Cavalier, étes-vous bien sur de ce que vous dites? ce seigneur commandait le sixième corps, et c'est celui qu'on a le moins maltraité...

— Et qu'y a-t-ii d'extraordinaire, seigneur

9^ lAlZ DK SOIJZA.

Commandant, à ce quedon Joam de Portugal ait été tué quand l'armée entière est détruite, quand deux rois infidèles sont morts malgré leurs gardes, et deux saints évéques, les plus braves de la chrétienté ?.. Pour moi, je cherche un moine... je songe au repos de mon âme, car, pour la vie, il n'y faut plus penser. Seigneur Luiz de Souza, digne seigneur Luiz , car je vous reconnais maintenant, faites comme moi : cherchez un prêtre.

— Ici toutes les âmes sont à Dieu et les corps à l'honneur , Monsieur.

— Le seigneur Luiz a raison, dit d'une voix résolue un jeune capitaine des aventuriers ; et qui se bat comme lui n'a pas besoin d'absolution. Mais, Ruy Gomes, ne voyez-vous pas que le corps des Azuagos, commandé par Hamet Taba , le renégat génois , se forme eu cercle comme au commencement de la bataille, et que, dans quelques instans, tout sera fini pour nous? Dieu saint ! nous sommes parmi tous ces flots d'hommes comme des naufragés sans cœur, attendant la marée montante pour se noyer plus

LUIZ DE SOIIZA. q3

sûrement. Croyez-vous donc nécessaire de mourir d'un coup de zagaye ou d'étouffer dans une masmara?

— ^Le capitaine a raison, reprit avec beaucoup de sang-froid Luiz de Souza. Nous restions ici pour sauver le roi; mais, en effet, sa bannière ne paraît plus et il a sans doute traversé le Luccos. Notre devoir maintenant c'est de suivre la route et de le défendre dans Arzilla.

— Dans Arzilla , à travers cette forêt de lances ?

— Dans Arzilla ou dans Tanger... Je prends le commandement. En achevant ces mots , il se mit en télé des débris des deux escadrons, et, comme si ses paroles eussent éveillé un reste d'espoir que le danger avait détruit, les aventureiros et les ginètes serrèrent tout à coup leurs rangs, et, malgré quelques volées d'artillerie qu'on leur envoyait du camp de Lataba, malgré un corps d'Azuagos qui tenta de s'opposer à eux, ils parvinrent à gagner les bords du fleuve et même à le traverser. Cependant, ce passage ne put s'effectuer comme ils l'avaient d'abord

94 Î'UIZ DE SOUZA.

espéré; la marée avait grossi le Macassin, et la troupe, quand elle arriva sur l'autre bord, était déjà bien diminuée; en conséquence, maiscontre l'avis de Luiz, elle piit le parti de se diviser. La campagne était remplie d'Âlarves, et, quoique 'a nuit fût arrivée, il était si peu probable qu'on pût leur échapper, que les chevaux furent abandonnés et que la plupart des fugitifs entrèrent dans les champs de blés qui s'étendent jusqu'à Arzilla. Ce parti était le plus prudent, et peut-être Luiz de Souza l'eût-il pris avec quelques autres officiers; néanmoins on lui avait dit que don Sébastien avait été vu longeant les bords du fleuve, et il lui paraissait si peu probable qu'il se fût arrêté, qu'il résolut de de marcher jusqu'à ce qu'il l'eût rencontré. Cinq gentilshommes du corps des aventuriers l'accompagnèrent, et, malgré les feux qui sillonnaient la campagne, ils marchèrent quelques heures de la nuit. Jusqu'alors ils avaient suivi la roiUe convenable et ils pensaient que, si le roi s'était sauvé comme plusieurs voix le leur avait confirmé, ils pourraient bientôt le rejoindre, lorsqu'un village, bâti au

détour du fleuve , les obligea à entrer dans un bois de lentisques, qu'on apercevait dans l'éloignement. Dès lors leur route devint plus incertaine, ce fut sur la lumière des étoiles qu'ils essayèrent de se guider; et ils ne marchèrent plus qu'avec de grandes précautions, parce qu'ils craignaient d'avancer dans l'intérieur au lieu de gagner les établissemens chrétiens. Peutêtre fut-ce un bonheur en cette circonstance pour Luiz deSouza de rencontrer tant d'obstacles et d'avoir à les surmonter ; il se sentait si nécessaire à ses compagnons, et il leur devenait tellement indispensable par ses connaissances sur le pays, toutes vagues qu'elles pouvaient être, qu'il rappela en lui une énergie qui l'eût peut-être abandonné. L'horrible catastrophe à laquelle il venait d'assister, et dont il avait prévu les résultats sans en deviner toute la sanglante vérité, la nouvelle qu'il venait d'apprendre et qui, dans une autre circonstance, aurait changé .sa destinée, mais qui alors lui préparait sans doute de nouvelles luîtes les clameurs éloignées des Arabes qui retentissaient dans la plaine comme un signal d'esclavage, tout por-

tait un tel trouble en son âme, qu'il se sentait quelquefois prêt à retourner sur ses pas pour trouver la mort du martyr sur ce champ de bataille où venaient de s'éteindre pour jamais les espérances de la nation. Cependant , la muette douleur de ses compagnons, et la certitude où il était que son éloignement lesjelterait dans le désespoir, le retenait, malgré le peu d'espérance qui lui restait de rejoindre don Sébastien. Ils marchèrent encore quelques heures à peu près au hasard, et, quand le jour commença à poindre , il virent avec surprise qu'ils étaient parvenus sur les bords de la route conduisant de Larache à Mequinez. Dans l'éloignement on apercevait les minarets de quelques aduars et une Sourde clameur les avertissait qu'ils n'étaient pas encore bien éloignés du camp des Maures et que les circuits qu'il s'étaient vus contraints de fairesurune des routes les plus dangereuses qu'on pût suivre à cause de ses fondrières et de ses bas-fonds , les avaient rapprochés probablement du lieu où se trouvait Muley Ahmet dont le corps n'avait point donné. Ils faisaient ces tristes réflexions, et ils

LUIZ DE SOUZA. tJ'J

songeaient à se retirer, pour attendre la nuit, dans les immenses lialliers qui bordaient le chemin et où ils étaient à peu près certains de ne point être découverts à cause des rochers qui les masquaient, lorsqu'un bruit lointain de chevaux les obligea à prendre promptement un parti; alors, au risque de rencontrer le repaire de quelque lion, comme on en trouvait tant à cette époque, dans les campagnes isolées de la côte, ils se jetèrent à la hàle dans une espèce de caverne dont l'ouverture était cachée par des pierres énormes et par de longs rejetons de palmiers agrestes; ils espéraient que cette route n'était pas assez fréquentée pour courir de grands périls et que la nuit entière leur suffirait pour regagner le port d'Arzilla. Les choses se passèrent d'abord à peu près comme ils l'avaient pensé ; ils apercevaient bien de leur retraite quelques Azuagos qui conduisaient devant eux plusieurs de ces misérables chrétiens, dont le camp était rempli, mais qui étaient sans armes et qui n'avaient point pris part à l'action ; ils reconnaissaient même des femmes et des enfans de pauvres laboureurs , qu'on avait II. 7

98 LDIZ DE SOUZA.

embarqués, comme si la conquête était déjà accomplie. Ils pouvaient entendre les gémissemens de ces misérables créatures , qui avaient si tristement quitté leur pays, et que l'on conduisait au désert parce qu'il n'y avait point de rançon à en espérer, mais il leur paraissait évident que le reste du camp avait suivi une autre direction ou que l'armée n'avait pas encore abandonné le cbamp d'Alcaçar; et que par conséquent il leur serait aisé de continuer leur route en se portant sur un point opposé. Comme tant d'autres fugitifs, ils s'étaient contentés pour toute nourriture de quelques épis de blé arrachés dans les champs. Les fruits des nopals avaient suffi pour les désaltérer; et ils se sentaient la force de gagner dans une seule nuit le pont appartenant aux chrétiens.

Déjà le soleil commençait à se coucher, il dessinait plus gravement les lignes imposantes du paysage; il semblait aux fugitifsqu'ilsaspiraieutles brises de l'Océan, et que, dans quelques heures, ils pourraient sortir librement de leur retraite, lorsqu'ils entendirent un nouveau bruit : cette fois on distinguait bien la marche lente de plusieurs

LUIZ DE SOUZA. gg

chevaux ; mais les imprécations des Adaïls avaient quelque chose de plus sinistre que celles qu'ils avaient déjà entendues. Il y avait au milieu de ces voix confuses des pleurs exprimant tant d'angoisses, des lamentations si douloureuses, que les fugitifs apprêtèrent leurs armes par un mouvement involontaire, et qu'écartant en silence les branches des buissons qui les cachaient, ils purent voir une scène qui anéantit en quelques minutes toutes leurs espérances et qui changea leur résolution. Sur un mauvais cheval, le plus misérable de l'armée, peut-être, on voyait attaché avec des cordes un cadavre défiguré par trois larges blessures; il était à peine couvert d'un caleçon déchiré, et ses beaux cheveux blonds, tout souillés qu'ils étaient de poussière, lui faisaient comme une auréole de martyr. Dans son regard éteint on voyait encore celte fierté hautaine qui venait de refuser la vie; sa main nerveuse n'avait pas cessé de se contracter avec effort, comme si elle tenait une épée de bataille, et, dans le sourire tout sanglant de la mort, on devinait sa pensée méconnue. Un pauvre jeune page ne cessait d'attacher sur lui ses

lOO LUIZ DE SOl'ZA.

regards; il marchait à ses côtés, et il était évident qu'il s'était dépouillé de ses vétemens pour en couvrir le corps de son maître. Derrière, et cheminant aussi à pied , quelques hommes graves suivaient ce triste cortège; mais ce n'était plus qu'à la noblesse de leurs traits qu'on pouvait soupçonner leur rang , car les misérables lambeaux qui les couvraient à peine disaient déjà pour eux les souffrances de la captivité, ils étaient suivis eux-mêmes d'une longue file d'Arabes regardant avec une indifférence profonde la misère de ces chrétiens. Ce corps dépouillé et meurtri c'était celui du jeune roi qu'avait retrouvé George de Reze!jde;ces seigneurs sous des habits de mendians c'étaient don Duarte de Menezes, le digne comte de Sabugal, don Fernando de Castro, et ce Belchior do Âmaral, qu'on appela plus tard le Regulus des Portugais. Leur démarche était grave et résignée pour euxmêmes , mais quand ils venaient à jeter un regard sur ce miséiable corps, qui n'avait pas même un linceul, de grosses larmes silencieuses coulaient le long de leurs joues et ils étouffaient leurs sanglots, comme ces pères qui ont perdu

LUIZ DE SOUZA. lOI

la dernière espérance de leur race ; niais qui sont trop fiers pour montrer leur douleur, craignant de la voir profanée. Quelquefois le jeune page s'arrêtait un moment, lui, comme si quelque chose devait être raccommodé au triste équipage du mort; mais c'était pour avoir le temps de le contemplera son aise et pour avoir le loisir de se rassasier de ses propres douleurs ; alors il se prenait à pleurer amèrement, et ni les prières des seigneurs, ni les imprécations des Maures, n'avaient le pouvoir de l'arrêter. Quand le triste cortège fut parvenu à peu de distance de la caverne où s'était caché Luiz de Souza, George de Eezende voulut rendre un dernier hommage à sonjeuneroi.Danscettetristesolitudeenvironnée de rochers, et pressentant déjà que la nuit, qui allait venir, lui cacherait pour toujours celui qui n'avait point de drap mortuaire pour le voiler, il arrêta le cheval , et il se prit à pleurer de nouveau comme on pleure quand on va ensevelir celui qu'on ne doit plus voir. Cette fois sa voix était si déchirante, que les Arabes, eux-mêmes, s'arrêtèrent pour le laisser parler.

— Hélas! mon très-noble Seigneur, voici le

I02 LUIZ Dïî SOUZA.

soleil qui se couche derrière ces grands rochers, il vous faut dire adieu à ce beau soleil qui demain s'en ira réjouir votre royaume comme un messager menteur... mon Dieu! ils vous croient, là-bas , revêtu de votre bonne armure et environné de votre belle armée, et voilà que moi, George de Rezende, le serviteur, qui vous aimais, mais le moindre de votre maison, je remplis auprès de vous tous les offices dont se devraient honorer les grands de votre palais!.,. Votre cortège estmisérable.Vous avez perdu votre royaume mais vous avezgagnéle ciel...Tenez, mon prince, voici une couronne de martyr si la couronne de roi vous manque; et le pauvre jeune homme courbait une branche verdoyante qu'il plaçait sur la tête échevelée du mort. Pendant ce discours , les vieux seigneurs continuaient à dire leurs patenôtres , et ils essuyaient de temps en temps les larmes qui tombaient sur leur barbe grise.

— Hélas! continua le page, votre figure sera bien noircie par le hâle et par la poussière avant d'être cachée par le cercueil; vous qui par sainte modestie ne vouliez point revêtir vos vê-

LUIZ DE SOUZA.. lo3

temens devant aucun de vos familiers : voilà que , comme notre Sauveur, vous êtes exposé àlarisée de ceux qui vous ont fait mourir. Oh ! que dirait la reine, votre aïeule, si elle vivait, elle qui me répétait sans cesse : Ayez soin de votre monarque et seigneur comme si toujours j'étais présente... Mon Dieu ! entre nous tous, n'aurons-nous pas un linceul pour le roi... n'y aura-t-il jamais une prière de prêtre, une sainte parole, dites sur sa tombe; et comme les seigneurs se regardaient tout découragés , se montrant leur dénuement et que l'Alcaïde commandant donnait l'ordre impérieux du départ , tout à coup on vit sortir de leur retraite les cinq fugitifs ayant Luiz de Souza à leur tête. A la grande surprise des Arabes qui les entourèrent la lance haute et l'alfange prêt à frapper, ils vinrent avec un indicible amour rendre hommage à ce roi qui n'avait plus que l'empire de la mort , et auquel , n'ayant à donner autre chose, ils donnaient au moins leur liberté. Mettant un genou en terre , ils baisaient la main sanglante du cadavre ; puis Luiz de Souza, se débarrassant de son manteau qu'il avait gardé,

ro4 LUl/^ DE SOIZA.

vint l'en couvrir religieusement, et, après qu'il lui eut rendu ce pieux devoir, il alla lui baiser de nouveau la main et il dit à haute voix : — Une faut pas. Seigneur, que l'on puisse dire qu'un saint devoir n'a pas été accompli au dernier jour. Voyez ces vieillards, ceuxqui vous ont été sévères, sont ceux qui maintenant vous pardonnent, et cela le plus sincèrement. Oh ! c'est que vous avez toujours élé un noble prince et que vous auriez été un grand roi! Les jours vous ont manqué, mais le courage ne vous eût point failli. Paix glorieuse soit donc à voire mémoire, don Sébastien de la maison d'Avis, vous qui ne devez point reposer parmi vos ancêtres et dont les funérailles sont faites par des soldats ! Allez, jeune martyi , ajouta-t-il d'une voix plus basse, vous manquiez au bonheur d'une âme; elle soupire pour vous dans les cieux. En achevant ce peu de mots, le jeune cavalier, qui s'était tenu à genoux, se releva; il essuya quelques larmes qui roulaient dans ses yeux, et, se tournant vers les vieux seigneurs , il leur dit : — - Messieurs , le malheur est comme la prêtrise, prions pour le jeune roi. Le catafalque est bien pauvre, mais il

LUIZ DE SOUZV. I03

vaudra un jour dans l'histoire pour ceux qui l'auront entouré; et chacun des honorables gentilshommes s'en allait baiser la main du jeune monarque, puis revenait prier la tête découverte comme en un lieu saint. Les Arabes eux-mêmes se tenaient immobiles et n'osaient hâter les chrétiens ; et, lorsque ceux-ci disaient leurs oraisons en silence, on eût pu croire que quelques un s d'entre eux se sentaient prêts à prier, tant cette consécration de la mort avait alors de dignité. Durant ces tristes funérailles quelques hommes du désert s'étaient approchés des chrétiens, et cette scène, si nouvelle pour eux, excitait dans la troupe les sentimens les plus opposés.

— Par la barbe d'Abou-Bekr le fidèle , disait un vieux scheik, voici une noble action, et ces chiens , bien qu'ils soient infidèles, ont au moins de la loyauté, Abou Abdallah a dit : Lorsque l'homme a quitté la terre qu'habite les siens, la fortune a décidé d'avance s'il reviendra dans sa patrie. Paix à celui-ci; c'est un fils du destin !

— Ce jeune roi iniidèle était un insensé, rc-

pliquait son compagnon; mais il était triste, Khaled , de voir ce corps tout sanglant exposé à la face encore resplendissante du soleil.

— Scheik, interrompit d'une voix tonnante un vieux mollah qui les suivait, vous parlez mal. Un kalir est la honte de la terre, et le malheur tombe sur celui qui ose louer le kafir.

— " ilalî , répliqua le scheik d'un ton de voix bref et indiquant le mécontentement , il a été dit : Ce monde méprisable est comme une ombre, tout ce qui existe sera la proie de la mort, et il ne restera que la face radieuse de ton dieu. Vingt fois j'ai été sur le point dévoiler ce corps, et je loue ceux qui Font fait. Quand l'homme est mort, il a son juge; et moi, vrai croyant, fils d'un serviteur vénéré du prophète, j'approuve cette noble action ; laissez-les prier en paix, puisqu'ils pouvaient garder leur liberté.

— Voilà bien l'impiété de ces réfugiés de Grenade qu'a recueillis le désert, continua à voix basse le mollah; laissez-les faire, ils infesteront toutes nos cités et le prophète ne reconnaîtra bientôt plus ses enfans. Les chrétiens priaient

toujours, et le fanatique musulman était sur le point de se livrer à quelque acte de violence, lorsque le vénérable habitant du désert l'arrêta en lui répétant : 11 y a une surate du Coran qui dit : Mohammed est l'intercesseur des pécheurs au jour du jugement. Laissez prier ces hommes. Avez-vous lu dansl' esprit du prophète ?

— Je suis sans pitié pour ces Nasras, dit un jeune Arabe qui n'avait point encore parlé ; mais, je l'avouerai, j'ai moins de haine pour eux que pour ces elches ' maudits qui couvrent maintenant l'Afrique comme des insectes malfaisans qu'on devrait écraser ainsi que l'on écrase un ver impur. Pour ma part donc je loue ces soldats : au moins l'hypocrisie n'est-elle point en leur cœur. Qu'ils soient maudits dans le ciel puisqu'ils renient le saint prophète, mais qu'ils soient encore honorés sur la terre. Croiriez-vous bien, Scheik, qu'hier soir, après la bataille , et comme j'allais contempler le corps du glorieux sultan , un de ces Nasras sortit tout

' Or» désignait sous ce nom les reiicgats.

Io8 Llirz UE SOUZA.

à coup du milieu de ces palmiers qui bordent la route d'Arzila, et vint vers moi. Il s'était battu, car sa main droite me parut blessée , et son regard hautain n'était point celui d'un honmie qui demandela vie ou qui varécliangercontrel'esclavage. Je m'aperçus bientôt , à sa barbe rousse comme le henné, à ses yeux bleuâtres comme ceux de l'épervier, qu'il n'était point de la race des INasras de Vandalousie. Alcaïde, me dit-il en arabe d'un ton si bref et si fier qu'il semblait parler à son égal , Alcaïde , où est la tente de Hamet Taba le fidèle? Conduis-moi vers lui; et pourquoi le fils d'Aboutt Hayb ne le dhait-il point? il y avait dans les yeux de ce mécréant, quelque chose de si perçant, et dans sa parole quelque chose qui ordonne si bien d'obéir, que je n'ai point hésité à faire ce qu'il me demandait. Je l'ai conduit à la tente d'HametTaba le fidèle; d'Hamet, qui .tait environné deschefset qui prodiguait à tous les éloges de la victoire, comme le soleil de Beledel Haram jette ses doux rayons sur les glorieux enfans d'Ibrahim. Savezvous , Scheik, ce qui est arrivé? Une heure après, cet étranger maudit était devenu un vrai

Luiz DE sm z\. 1 09

croyant ou plutôt un elche orgueilleux et menteur, couvert d'un bournouz resplendissant, portant fièrement la tête au milieu des enfans du désert, et foulant dédaigneusement ces cadavres de chrétiens qui gisent étendus sur le sable. Par l'ombre des sept fidèles , je ne pourrais le croire si mes yeux n'avaient eu le temps de le contempler. Ce soir je l'ai vu comme un aigle des montagnes planant au dessus de la plaine et promenant son regardpeiçantsurce champ de carnage. Deux ou trois fois il s'est approché des chrétiens blessés; son regard, à la fois curieux et terrible, semblait interroger leur douleur, essayer de deviner leurs derniers tourmens. On eût dit par moment de la hyène, quandellecourt après la bataille sur les monceaux de blessés et que son œil rouge brille d'une joie féroce qui ne s'éteint que dans le sang. J'ignore ce que veut cet homme aux morts, quel secret etfroyable il demande aux mourans; mais par l'imaii Hossein , un vrai musulman ne peut se réjouir de voir un tel homme professer la sainte loi du prophète.

— Et qu'importe, dit le mollah, Mohammed l'a appelé à lui dans la bataille, comme il appeîla

IJO I.UIZ DE SOUZA..

quelques uns des habilatis de la Mecque qui se firent musulmans après avoir été vaincus. Il a été dit : Dieu arrive toujours à son but; et ce n'est pas l'homme qui juge.

Le jeune Maure se préparait à lui répondre, et les chrétiens voyaient dans les regard» impatiens de ceux qui les escortaient qu'il était temps de se mettre en marche. Rezende achevait d'ensevelir le corps du jeune monarque, lorsque plusieurs cavaliers , montés sur de rapides chevaux, passèrent à quelque distance. Le soleil, en ce moment, jetait ses rayons obliques sur les palmiers du fleuve ; un des cavaliers, qui passait plus vite encore que les autres , s'arrêta tout à coup devant cette scène de douleur. Les derniers feux du jour, illuminèrent de leurs lueurs subites cette figure pâle au milieu des visages animés et noircis qui l'environnaient. Le costume oriental , dans toute sa richesse, donnait toutefois à ce cavalier un cai-actère de sauvage indépendance qui contrastait avec l'élégance européenne qu'on remarquait dans tous ses mouvemens. Jamais la remarque du jeune Al-

caide n'avait mieux trouvé son application qu'en ce moment : ce regard était bien fait pour commander en quelque lieu qu'on le rencontrât. Le cavalier ne l'abaissa pas un moment même devant les signes animés des musulmans qui accompagnaient le corps; au contraire, quelque chose de plus hautain parut sur sa physionomie quand il vit qu'on l'examinait. Heureusement pour lui peut-être, les chrétiens étaient trop occupés pour distinguer ses traits quand il passa, et, avant qu'ils eussent le temps de le considérer, il détourna la tête, et, mesurant de l'œil la plaine sablonneuse qui conduit de Larache à Fez , il descendit avec rapidité dans un ravin. Toutefois il reparut bientôt sur un monticule qu'on apercevait dans l'éloignement. De là il sembla contempler la scène lugubre qui se passait entre les chrétiens. A le voir ainsi, recouvert du casque qu'entourait un large turban et dont le soleil faisait briller l'acier, aux ondulations de son bournous qui flottait au gré du vent, aux traces scintillantes et bleuâtres du fer de sa lance, que le mouvement du cheval agitait, on aurait pu le prendre pour le messager terrible qui doit compter les morts.

l 11 r.MI/ Dl'i SOUZA..

— Par Abou-Hekr Je fidèle, s'écria le jeune Alcaïde, c'est l'elche maudit dont je vous parlais toul-à-l'heure ; mais, à le voir franchir ainsi les sables, on dirait d'un fils du désert.

— • Ne savez-vous pas qu'il en a l'habitude <îomme les enfans des tribus ? Je me doutais , dès vos premières paroles , que c'était de lui que vous vouliez parler,

— Si cet homme n'estqu'un chrétien converti, reprit le mollah, il n'en est pas moins l'image d'Aszrael, l'archange toujours victorieux; Dieu l'entoure des feux du ciel et le revêt de ses traits lumineux.

— Puisse-t-il le couvrir de sa miséricorde , dit un vieillard qui n'avait pas encore parlé ; mais, malgré les honneurs qui environnent ce renégat, je pense comme le jeune Alcaïde : de tels hommes font peu d'honneur à la religion de Mahomet. Quant à celui-là, c'est une vieille connaissance; je sais déjà son histoire. Jl s'est fait appeler Cid Aral et Hakim, et, comme tous ceux qui ont renié, il prend souvent le surnom d'Abdallah, .l'ignore comment il a su faire;

LUIZ DE SOUZ/V. Il3

mais il jouit déjà de tous les avantages accordés par la loi au plus fidèle des enfans de Mouhanimed. Le croiriez-vous ? ce musulman d'un jour a déjà des esclaves, et presque tous ils sont de son ancienne religion. Hamet Taba, le renégat génois, auquel on doit le gain de la bataille , Ta voulu ainsi. Il l'a présenté au nouveau sultan ; mais celui-ci l'a, dit-on, faiblement accueilli. Notre schérif compte sur le rachat des esclaves comme sur le plus clair de son revenu ; c'est ce que n'eût jamais fait Moluch , le généreux. Oh ! voyez-vous, malgré les faux-semblans du nouveau prince, le pouvoir des elches est comme ce soleil; je le crois à son déclin.

Il achevait à peine ces mots, queCid Aral disparut derrière la colline et le cortège s'ébranla , avant qu'aucun des chrétiens eût eu le temps de le reconnaître. Le soir même, par les ordres du nouveau schérif, le corps de Sébastien fut conduit à Alcaçar, suivi seulement d'Amaral qui constata les tristes funérailles. Luiz de Spuza et ses cinq compagnons , conduits au camp de l'arrière garde, furent inscrits parmi les esclaves apparlenant au sultan. Dès leur arrivée cependant, II. 8

I l4 I"iZ DE SOUZA.

ils avaient été marchandés par deux juifs de Fez auxquels a,pparteiiaient un grand nombre de prisonniers. On vevra par la suite de cette histoire comment le dévoùmentdeLuiz le sauva en cette circonstance , en le mettant entre les mains du schérif auquel appartenaient de droit tous ceux que l'on regardait comme gentilshommes ou auxquels une action d'éclat avait donnjé de l'importance. S'il eût été dépouillé, dès le commencement de l'action , par les Azuagos, comme le célèbre prieur du Crato et tant d'autres grands seigneurs qui prirent le titre de soldat, Luiz eût été sans aucun doute livré aux marchands de Fez, et c'était ce qu'il désirait; mais son costume l'avait fait reconna-ître aussi bien que son action, et, sans anticiper sur les événemens, nous dirons que ce fut un accident plein de bonheur, bien qu'il l'envisageât sous un autre aspect.

Si d'anciennes chroniques ne l'attestaiicnt point, on aurait peine à croire à tout ce qu'il y eut d'effroyable dans la déroute des Portugais. Ce ne furent pas seulement des hommes de guerre qui tombèrent au pouvoir des musul-

LUIZ DE SOUZA. ] i5

mans ; hormis quelques heureux fugitifs qui parvinrent à Arzila , la suite immense de l'armée , dont parlent si peu les historiens , fut entraînée sans coup férir et chassée vers Fez comme un misérable troupeau. Huit jours après la bataille, une longue caravane de plusieurs milliers d'esclaves s'avançait donc vers la ville , et c'était un spectacle lamentable que les scènes qu'elle présentait. Des femmes, qui avaient suivi leurs maris à la guerre, s'en allaient en captivité; de pauvres laboureurs, qu'on avait embarqués de force, étaient chargés de porter les blessés n'avant plus eux mêmes qu'un souffle de vie; des soldats, exténués par le jeûne, fléchissaientsous les coups des Arabes. Puis venaient les bandes affidées du schérif , entourant tous ces prisonniers; mille coups d'escopettes amionçaient à la ville leur triomphe. Les Cavaliers se portaient en désordre en tête cie la cotonne; et les fantassins, leur long fusil à rhèche sur l'épaule, répondaient à leurs cris guerriers. Au milieu de cette troupe sauvage, que le désert redemandait, un spectacle hideux fi-appait les regards et complétait le terrible cortège des chrétiens en captivité. Au dessus d'une

Il6 LLJZ DE SOIIZA.

longue pique flottait un affreux étendard: c'était la dépouille sanglante du schérif , que Sébastien avait voulu venger. La tête souillée de poussière semblait regarder l'armée, mille clameurs rappelaient son crime, mille cris de joie leurrépondaient. — Périssent ainsi ceux qui voudraient ramener les infidèles! — Mahomet est le prophète de Dieu ; c'est aussi le prophète du sabre, et il punit ceux qui ont trahi ! Puis les imprécations étaient mterrompues par le son des dulcaïnes et des atabors qui se mêlaient aux gémissemens. Qui eût donc vu cet océan de têtes couvertes de turbans ou de casques , ces longs cous de chameaux s' élevant par intervalle au dessus des hommes et marchant avec eux, qui eût entendu ces terribles clameurs roulant dans le sein des montagnes , celui-là eût pensé qu'il ne devait plus y avoir de repos dans les campagnes fertiles qui avoisinent la ville de Fez ; mais , vers le soir, un morne silence descendit tout à coup sur ces têtes innombrables, le mugissement de la foule s'apaisa, comme on voit s'apaiser sur la grève le sourd mugissement des flots, et il suffit de la voix perçante d'un muezzin appe-

LUIZ DE SODZA. I 1 n

lant à ia prière, pour frapper d'une immobilité complète cette foule en désordre au dessus de laquelle plana pour un instant l'immense pensée de Dieu.

Puis, comme si cette pensée religieuse eût apaisé les âmes ainsi que le vent du soir rafraîchit tout cequ'il pénètre, les clameurs cessèrent, on vit tout à coup s'élever des milliers de tentes dans la plaine, les chameaux s'agenouillèrent pour être déchargés de leurs fardeaux, les prisonniers s'étendirent à l'ombre des platanes, et Fez, avec ses murailles blanches, avec sa grande mosquée et ses hauts minarets à jour, Fez , la perle du désert, fut environnée comme par enchantement d'une triple ville où tout le monde se livra au repos.

Vers onze heures du soir , au moment où le sommeil s'était emparé de toute l'armée, un personnage, qui a figuré plus d'une fois dans ce récit , se présenta à la porte occidentale de la cité; il montra un ordre signé d'Hamet Taba, et fut introduit dans l'intérieur. Il vit qu'une foule de groupes s'étaient formés dans k rue principale, qu'on parlait de l'expédition ,^

î l8 LTJIZ DE 50UZA.

el quelquefois , mais à voix basse , du nouveau scliérif choisi par l'armée ; il demanda en arabe fort pur, mais avec un accent étranger qui le fil probablement reconnaître, s'il pourrait entrer encore à cette heure dans le quartier des Juifs. Le musulman auquel il s'était adressé lui répondit affirmativement d'un ton d'assez mauvaise humeur; mais, après avoir jeté un coup d'œilsuf la richesse de ses vêtemens , l'expression de sa voix changea sensiblement, et quand l'étranger lui eut demandé si dans la juiverie il ne pourrait point lui indiquer la demeure de rabi Éléazar, l'honnête musulman lui répliqua qu'il avait été nommé, depuis deux jours, xèque du quartier, qu'il était fort connu, et il lui donna les ren,seignemens qu'il demandait. Muni de ces indications, l'étranger s'achemina vers la juiverie et il ne tarda pas à trouver la maison qui lui avait été indiquée. Après avoir frappé à une petite porte assez basse, ornée de deux colouneltes surmontées d'un ceintre brisé, il fut introduit dans une cour où l'on entendait le murmure d'un jet d'eau tombant dans un bassin de marbre. L'esclave noir qui lui avait ouvert, à la vue

LUIZ DE SOUZA. î I9

du vêtement musulman , s'inclina avec toutes les marques d'un respect mêlé de terreur, et après s'élre informé dans les termes les plus humbles de ce que désirait le magnifique seigneur, qui honorait son patron de sa visite à une telle heure, il le conduisit dans une salle basse où l'on voyait étendus à terre pour tous meubles de riches tapis.

Le maître de l'habitation ne tarda pas à entrer, et, comme un homme que son état avait familiarisé avec les usages exigés par les musulmans , il s'apprêtait à faire de graves et nombreuses révérences , lorsque son hôte l'interrompit :

— Assez, assez, maître Éléazar; le temps est précieux , ne le dépensons pas en vaines cérémonies. Je vous croyais vraiment plus habile; et , d'après vos promesses, je pensais qu'on devait s'en rapporter à vous. Où en serais-je, si je m'étais complètement reposé ? Mais j'ai fait mes affaires moi-même et maintenant je m'en félicite; mes esclaves sont à Alcaçar et dans quelques jours ils partiront pour la Syrie. Pour

I20 LUJZ DE SOUZA.

réussir, il ne me manque plus que cet homme, et ma folie est de mètre fié à vous. Quand je pense que sa léte romanesque pouvait le jeter entre nos mams!

— Une besogne telle que celle qui s'est faite il y a huit jours change bien des choses, seigneur Aral; ceux qui étaient bien haut sont tombés bien bas; et il y avait dans le regard du rusé vieillard presque autant d'astuce que d'insolence. Que voulez-vous qu'on fasse d'un schérif qui entreprend notre métier et qui fait si peu de compte des elches qu'il n'en garde près de lui que trois, et cela pour les faire empaler ?

— Seigneur xèque, votre nouvelle dignité semble terriblement vous délier la laiigue; mais sachez que rien ne sera changé à mon plan. II est vrai que je ne pourrai peut-être point rester long-temps à Fez, le nouveau schérif et moi nous ne nous convenons guère, quoiqu'il m'ait d'abord accueilli; cependant, je vous le répète encore, il faut que cet homme tombe en mon pouvoir, et pour cela vous savez ce que vaut ma promesse ; les sultanins ne vous manqueront pas si la volonté vous demeure.

LUIZ DE SOlJZ.l. 12 1

' — Il faut autre chose maintenant , Cid Aral; j'ai peine à vous l'avouer, mais ce que vous me demandez est presque impossible. Sous Muley Moluch, c'eût été bien différent; mais, tenez, il y a huit jours, connaissant l'excellence de vos plans, et rien que par plaisir, comme on travaille pour un ami dont on aime à servir les projets quand ils s'allient complètement aux nôtres, j'ai voulu essayer; j'ai fait remuer ciel et terre par mes dignes correspondans, le seigneur de Souza est inscrit maintenant sur la liste du schérif; et ces musulmans, seigneur Marquis, ils ne sont pas comme nous deux, qui avons vécu dans le monde, il leur reste certains scrupules : les pires d'entre eux ontencore foi au serment. Eh bien! le nouveau schérif a juré que les gentilshommes seraient rachetés en bloc, et sa parole, il la tiendra. Pour avoir un seul prisonnier, il vous faudrait racheter tous les captifs , et vos terres n'y suffiraient point. Tout ce que je puis faire, Cid Aral, et cela pour le plaisir de donner quelques années de géhenne hun de ces maudits chrétiens, c'est de m'arranger de telle sorte que le commandant des ginèles ne rentre jamais en

Page 1