LLJZ DE SOL'ZA
son pays. Pour le remettre en vos mains, Cid Aral, aujourd'hui c'est impossible.
Malgré les mouvemens d'orgueil que les réticences audacieuses du juif avaient soulevés plus d'une fois dans l'âme du seigneur bohème, cette dernière proposition produisit sur son esprit un tel effet, qu'il s'adoucit visiblement. 11 s'entretint encore avec rabi Eléazar, il se fit donner minutieusement tous les détails qui pouvaient le rassurer sur la suite de ses projets, et, après lui avoir répété toutes les instructions qu'il jugeait nécessaires , il sortit le soir même de la ville et se rendit dès le lendemain à Alcaçar , où des affaires impérieusesle rappelaient.
Pour se faire une juste idée de la situation nouvelle qui attendait Luiz de Souza et la plupart de ceux dont il partageait le sort, il faut nécessairement jeter un coup d'œil rapide sur ce beau pays que les Orientaux aimaient à appeler Fez la riche, et qu'ils avaient surnommé le dernier Occident.
Comme Grenade, cette terre d'enchantemens et de chevalerie, le royaume de Muley Moluch brilla d'un éclat passager et même d'une splen-
ia4 LtlIZ DE SOUZA.
deur loule poétique qu'il ne devait point conserver. Ainsi que celle de l'Andalousie, sa population était fière, orageuse, turbulente; rarement atlendait-ellequ'un souverain mourût pour déposer sa race et se choisir quelque scliérit brillant de jeunesse, quelque hardi soldat que son audace jetait au trône et auquel sa bravoure devait le conserver. Fez el Acra était le pays des elckes, la ville favorite des renégats. Là, en effet, au milieu des Maures Azuagos et des Grenadins , ils conservaient leur indépendance et marchaient librement aux plus brillans emplois. Hommes d'intelligence et d'action , ils devenaient presque toujours les favoris des schérifs et donnaient l'impulsion au pays. Comme la ville de l'Alhambra,Fez était une cité de science, une riche cité d'industrie : c'était une Athènes orientale au seuil du Mont-Atlas. Sans doute, si Muley Moluch n'était pas mort, si le brave chevalier avait pu jouir de sa victoire, d'un mot il eût sauvé les chrétiens comme tant de fois il l'avait fait; il eût garanti d'une captivité sévère ceux que le sabre avait épargnés; mais, dès l'instant où il avait succombé , les choses avaient changé
LUIZ DE SODZA. 125
de face dans cette partie de l'Orient. Muley Hamet était devenu schérif : c'était la perte des prisonniers. Dans toute autre circonstance, cette population mêlée de renégats, qui n'avaient jamais oublié la patrie, eût pu sauver les restes de l'armée. De l'aveu des captifs eux-mêmes, dont la tradition nous est conservée, ils traitèrent dignement leurs frères, et chaque jour ils leur prouvaient qu'il y avait plus de honte en leur âme que de dédain de religion. Ainsi que le dit quelque partie sincère et loyal Mendoça, il ne voyait autre différence entre eux et les nouveaux arrivans que la coutume de porter un cimeterre au lieu d'une forte épée. Mais, au demeurant, et quoique certainement damnés, c'étaient des chrétiens de cœur, ajoute la vieille chronique, Muley Moluch le savait si bien, qu'il se plaisait à les asperger d'eau bénite , en leur disant en riant de se signer. Sous le nouveau schérif, tout à coup leur position changea; ils eurent besoin de s'environner de prudence, de feindre grande sincérité en leur foi : Muley Hamet n'attendait qu'un moment pour les perdre; car il avait un affront à venger. Pour se peindre leur
Iîi6 LTUZ DE SOtIZA.
position et même celle des chrétiens, il faut se faire une idée du nouvel empereur et le bien voir tel qu'il était. De Larache à Maroc, et de Suz à Mequinez, il n'y avait qu'une voix, c'était un homme avide et lâche, et cependant il tenait sa parole : c'est le seul faitqui l'honora. Pendant que son noble frère mourait en levant le cimeterre, pendant que Hamet Taba, feignant d'écouter les paroles du mourant , donnait les ordres qui gagnaient la victoire, Muley Hamet , tremblant de peur, se relirait à plusieurs lieues, et Reduan , le plus hautain des renégats, osait le flétrir d'un soufflet. Maître du trône par la mort de son fi?ère, chef d'un vaste empire qu'il n'eût jamais gagné, son premier soin fut d'éloigner ces hordes innombrables que le désert hii avait envoyées, puis de s'emparer des trésors de l'empire et d'extorquer tout ce qu'on lui cachait. Les juifs commencèrent à lever la tête et les renégats à la baisser ; les Azuagos s'enfuirent dans leurs plaines pour ne pas être dépouillés. Un édit parut qui ordonnait que tous les captifs gentilshommes feraient partie des domaines du roi. Alors quelques traîtres parmi les juifs dési-
LDIZ DE SOUZA. 12^
gnèrent ceux qu'on devait garder, et il arriva tout le contraire de ce qu'on aurait pu croire : c'est que tous les seigneurs subirent d'affreux Iraitemens. On voulait qu'une horrible misère les contraignît à se racheter; cependant la rançon exigée devenait si forte; elle contraignait même tant de gentilshommes à mourir dans la servitude, qu'il lut unanimement résolu, dans une assemblée de seigneurs , que nul parmi les grands ne pourrait se racheter à part, et que les deniers du riche suppléeraient aux efforts du pauvre : combat ol3scur de générosité qui allait bien à ces giands cœurs et que les historiens ont presque tous oublié'. Alors les captifs furent séparés, il y en eut qui allèrent à ïrudante et d'autres à Mequiuez ; il y en eut qui restèrent aux environs de Fez, et Luiz de Souza fut parmi ces derniers. Oh ! que ce fut un triste spectacle de voir ces pauvres gentilshommes payant sans murmurer les fanatiques illusions de leur jeune roi! Ils avaient toutefois ce bénéfice, . qu'on ne les obligeait point à travailler; les uns
' V. Mendoca.
laS LUI/ DE SOUZA.
se faisaient quelque pauvre industrie et levaient haut la tête quand on leur disait de se plaindre; les autres étaient secourus secrètement par les renégate qui leur donnaient quelquefois le moyen de s'enfuir; mais bien peu pouvaient échapper, et, quand on les attrapait, on les jetait dans quelque aduar * solitaire où tout le monde les surveillait. C'était pitié que d'en voir tant mourir; c'était pitié que d'en voir tant renonçant à toutes joies! Pas un ne reniait son Dieu pour racheter sa vie. Leur constance faisait au contraire des martyrs, et l'on voyait des renégats confesser hautement le nom du Christ qu'ils avaient tant de fois outragé. On raconte même qu'un vieillard trouva ainsi la mort, en appelant Jésus d'une voix lamentable au milieu de la grande mosquée. Alors les saints mollahs redoublaient d'ardeur; car c'était une honte que tous, jusqu'aux soldats, demeurassent chrétiens. On envoyait quelques elches gagnés à prix d'argent et qui vendaient leur âme pour tenter ceux
' Douar ou adua . C'est le nom par lequel on désigne les villages arabes.
LUIZ DE SOJJZA. 12g
qui les méprisaient; mais on n'en rencontra pas mi seul qui put se vanter d'avoir réussi. Tel qui eût peut-être renié le Christ ne voulait pas renier son honneur; c'était le prix de la bataille , et, bien que les prédications continuassent, personne ne voulait l'oublier.
Trois mois se passèrent ainsi. Le schérif fît de nouvelles conditions et la délivrance fut encore ajournée. L'avarice du nouveau roi croissait au lieu de diminuer, et, quoique l'Espagne se disposât, disait-on , à envoyer des ambassadeurs, il demandait insolemment l'immense rançon qu'il avait exigée. Déjà le comte de Barcellos, le neveu de Philippe, avait failli mourir des misères de la captivité, sans qu'on fût touché de son enfance courageuse; déjà don Luiz deMenèzes, le grand Âlferez du royaume, avaitrendu son âme à Dieu ainsi que le noble Antonio da Cunha ; Ferez de Tavora n'existait plus , et le valeureux Pero Monis était sur le point d'expirer des coups terribles q\ii avaient brisé son armure ; le bruit même s'était répandu dans quelques villages qu'on avait pensé à vaincre la constance des prisonniers en en faisant expirer plusieurs dans les plus af- 11. 9
l3o LUIZ DE SOL'ZX.
freux tourinens; on citait même le xèque des juifs auquel le schérif devait, dit-on, cette idée épouvantable; et trois nobles gentilshommes avaient renouvelé dans le silence de la captivité un de ces nobles dévoueniens que l'histoire ne peut jamais assez répéter, lorsque les événemens dont on va lire le récit commencèrent à se dérouler.
YlII.
Ceux qui allaient autrefois de Séville à Grenade voyaient dans les campagnes qui s'étendaient autour de la ville des espèces de puits desséchés, creusés ordinairement sur le bord des grandes routes et élevant leur margelle de pierre blanche un peu au dessus du sol. Ces puits, dont on aperçoit encore les ruines au pied de la Sierra-TS évada, allaient, en s'évasant par le fond, comme une caverne à étroite ouverture : ils reçoivent aujourd'hui librement
l32 LIJIZ DE SonZA.
l'eau du ciel , el l'on dirait de vieilles citernes abandonnées; mais autrefois ils étaient soigneusement fermés. C'était là où les Maures de la riche Grenade enfermaient leurs prisonniers chrétiens; ils leur avaient donné le nom de masmaras, et ces épouvantables repaires avaient jadis une telle célébrité parmi les Espagnols, qu'on ne les rappelait jamais qu'en frémissant. Chassés même des Alpujarras, contraints de retourner en Afrique, les Morisques ne furent pas surpris d'y trouver ces sombres masmaras, déjà bien antiques dans tout l'Orient , puisque Joseph, vendu par ses frères, fut jeté dans un puits semblable. D'Arzilla à Mazagan, et de Ceuta à Laraclie, la campagne était parsemée de ces citernes où l'on descendait les chrétiens, et que les Maures d'Andalousie avaient, dit-on , rendues plus effroyables. En ce temps de désolation , si un voyageur venait du désert et traversait les campagnes brûlées que l'on rencontre jusqu'à l'Océan, il espérait se désaltérer à la source limpide de quelque puits; souvent ces margelles blanches, s'élevant parmi les palmiers, le trompaient par leur apparence, et, au mo-
MHZ DE SOU/ A. l33
ment où il s'apprêtait à voir son image dans le cercle tremblant de l'eau, une vapeur étouffante sortait de la terre, une voix désolée lui demandait un peu d'air. Les masmaras avaient été multipliées dans le voisinage des citadelles portugaises ; c'était surtout dans les champs de Larache et de Tanger qu'elles ouvraient leurs gueules toujours béantes pour dévorer les chrétiens, et, quoiqu'il y en eût bien peu dans le royaume de Fez , on en avait creusé pour quelques prisonniers.
Or , plusieurs mois après la bataille, il y en avait un qui parlait tout seul dans un de ces souterrains ; il venait de relever la tête qu'il avait tenue long-temps baissée, et il regardait le ciel joyeux et clair qui luisait au dessus de lui :
— Oh! Madame, Madame, vous aviez bien raison, ma destinée est mauvaise et mes jours s'achèveront ici sans jamais vous revoir sur la terre... Je puis le dire au matin et le répéter à la fin du jour, je mourrai dans cette tombe. Puis il se fit une petite croix de deux brins de paille que le vent venait de lui apporter dans un de ses tourbillons. C'est une croix de chaumine... eh bien ,
l34 LUIZ DE SOliZA.
le pauvre jeune roi n'en a peut-être pas même une semblable sur la sépulture de tessons quelui a donnée , le noble Aniaral dans une maison d'Alcaçar. O croix divine et sainte! et il la baisait avec une tendre vénération, tu n'es qu'un fétu de paille et tu vaux cependant aux yeux de Jésus la croix d'or d'unévéque quand il faut consoler un chrétien... Puis il se prit à écouter le gazouillement d'un rouge-gorge qui était venu chercher la fraîcheur entre les herbes qui verdoyaient encore sur les bords de la masmara. C'est une voix du pays; il faut soigner ses hôtes... Écoute bien, petit rouge-gorge béni, voici des grains de pur froment, mange sans crainte. Oh ! il te faut le soleil , à toi , il n'en descend jamais ici qu'un pâle rayon et c'est quand FOcéan est tout tremblant des derniers feux et qu'il y a trop de splendeurs pour les yeux éblouis des hommes. Hélas! 3Iadame, il y eut un jour, une heure où votre pitié voulut me sauver, où je devais achever mon dur voyage près de vous... Eh bien, qui me donnerait maintenant un court instant de votre présence, je lui donnerais ma vie, et un de vos sourires, mes
LUIZ DR SOUZA. l35
dernières espérances... C'est bien triste, cette cave ; toujours le même regard du ciel, toujours les mêmes étoiles durant la nuit quandje me sens trop faible pour qu'ils se décident à m'enfermer. Et puis votre voixquimeplainldurantle sommeil, et la solitude du réveil, et ce vent tout sanglotant, qui a passé sur le champ de bataille et qui vient mourir ici. Et, en effet, en ce moment, le vent passait tristement dans la campagne et il semblait venir de la mer. Luiz de Souza cherchait à aspirer cette brise; mais elle ne descendait pas jusqu'en son souterrain... Bientôt £€'pendant elle lui apporta le bruit de quelques pas , il crut reconnaître ceux des gardiens de l'aduar, et il tressaillit de joie involontairement; car il était dans la masmara depuis huit jours entiers, et la dernière journée allait finir.
Quoique ce fût assez vaguement, à cause de sa faible connaissance de la langue arabe , il put distinguer bientôt quelques mots de leur conversation et il comprit même qu'il était l'objet de leur entretien. Ces deux hommes paraissaient surpris de l'excès de rigueur dont on usait envers lui; le plus âgé faisait observer à l'autre
l36 LLI/ DE SOIZA.
qu'on n'employait ordinairement ces sortes de précautions qu'avec les prisonniers qui avaient déjà tenté de s'enfuir, ou bien avec ceux dont on pouvaitcraindre l'évasion', parce (ju'iis étaient dans le voisinage d'Arzilla. Comme il cherchait en même temps à s'expliquer la sévérité de l'alcaïde, son compagnon lui rappelait qu'un juif avait déjà fait d'incroyables efforts pour qu'on lui cédât ce chrétien et qu'il était évident que , si le chef de l'aduar avait refusé les offres brillantes qu'on lui avait faites, c'était plutôt par crainte du schérif , dont les ordres devenaient de jour en jour plus sévères relativement aux chrétiens, que par un désintéressement dont il leur était impossible de deviner le motif.
En effet, s'étantaperçia qu'un grand nombre de gentilshommes , sur la rançon desquels il devait compter, avaient disparu depuis peu et que les alcaïdes eux-mêmes favorisaient ces évasions pour vendre les prisonniers aux Maures de l'intérieur, le schérif avait envoyé de nouveaux firmans qui condamnaient au dernier supplice quiconque ne présenterait pas à l'époque du rachat les chrétiens qu'on lui avait confiés. M
LTIIZ DE SOTfZA. iS'J
avait eu d'abord une autre idée, suggérée par son avarice; mais bientôt il s'était vu contraint d'y renoncer : c'était de faire payer aux autres captifs les prisonniers réputés gentilshommes et qui mouraient en esclavage. En définitive donc, la peine était réservée au geôlier : c'était même tout dernièrement qu'il avait été décidé, dans le conseil des raïdes , qu'on se relâcherait de la sévérité qu'on avait d'abord montrée envers les chrétiens, pour tâcher d'en gagner quelques uns à la sainte religion du prophète. Les deux Arabes, en se faisant part mutuellement de ces observations , semblaient craindre pour la vie de leur prisonnier, et ils paraissaient redouter même que la sévérité du schérif ne retombât sur eux. Après quelques autres discours, Luiz put comprendre qu'ils étaient décidés à profiter de l'absence de l'alcaïde pour le tirer durant un jour au moins de sa dure captivité, et, au bout de quelques minutes, il vit descendre l'échelle de cordes qui devait l'aider à sortir de son cachot. Pour comprendre l'impression délicieuse qu'il éprouva à laisser errer librement ses yeux vers l'horizon et à contempler les plaines qui s'étendaient de-
l38 LUIZ DE SOUZA.
vantluijilfaut lire les douloureuses relations des captifs; il faut surtout se bien pénétrer des terribles impressions que leur causait l'isolement dans lequel ils vivaient, aussi, Luiz de Souza fut-il lout-à-coup ranimé par ce chaud soleil qui ne se montrait plus pour lui depuis tant de jours, par celle brise qui venait de la mer et qui lui apportait un réel souvenir de son pays. Ces vastes champs de blé quiondoyaient jusqu'à l'Océan, ces bois de lentisques et de palmiers qui déjà avaient servi tant de fois de retraite aux fugitifs, lui faisaient éprouver un frémissement d'espérance. Il y avait comme un parfum de liberté, au milieu de ces grandes campagnes, qui épanouissait un moment son âme, et qui lui faisait rêver mille joies imaginaires dans un rapide souvenir; puis, quand il venait à penser qu'une haine particulière, qu'il ne pouvait expliquer, s'attachait à sa destinée, que ce moment d'épanchement intime qu'il sentait en lui se dissiperait le soir comme les bruits fugitifs de la nature; qu'il retrouverait son cachot et que toute cette liberté devait durer seulement quelques heures, il ne regardait plus qu'avec un muet dés-
LUIZ DE SOUZA. 1 3q
espoir ce grand dôme tout resplendissant du ciel qui ne devait bientôt lui envoyer que la froide clarté des étoiles au fond de sa masmara. Déjà la plus grande partie du jour s'était écoulée et il avait été emmené par ses gardiens , sur la place de l'aduar, où s'élevait la petite maison blanche de l'alcaïde avec sa claire fontaine et ses deux palmiers ; il se trouvait encore environné des vieillards et de quelques officiers du schérif qui , après l'avoir interrogé sur certains usages de son pays , lui préparaient de nouvelles demandes avec une lenteur tout orientale; il ne pouvait s'empêcher d'admiien la gravité de ces figures si différentes par Texpression , mais qui semblaient en ce moment animées d'une bienveillance qu'il n'était plus accoutumé à rencontrer et qu'il devait sans doute à la commisération qu'inspirait sa captivité et le rang qu'il occupait parmi les chrétiens. Un grand silence régnait dans cette assemblée toute patriarcale, et le talbe, qui avait déjà deux fois caressé sa barbe vénérable, se préparait à aborder un sujet important, car tous les assistans redoublaient d'attention , lorsqu'un grand tumulte se fit tout
l4o LIJIZ DL SOj;ZA.
à coup dansl'aduar: les femmes, soigneusement enveloppées de leur hhaïk, paraissaient sur le seuil de leur tente; les hommes formaient des groupes, les enfans couraient en répétant dans tout le village, avec une sorte de crainte religieuse : Almedjnounél al medjnouné l La folle !... la folle!... A ce mor, prononcé plusieurs fois, les vieillards quittèrent leur attitude attentive, et Luiz de Souza, en levant la tête, aperçut une jeune femme dont la démarche avait quelque chose de grave qui contrastait avec la grâce de ses mouvemens; elle se dirigeait lentement vers le groupe dont il faisait partie , et il put bientôt l'examiner à son aise.
Selon la mode du pays de Fez, elle était si complètement enveloppée des plis nombreux de son hhaïk , que c'était tout au plus si l'on distinguait ses grands yeux noirs; seulement, au lieu de porter ces fines babouches de maroquin bleu que les Morisques de la ville brodaient si coquettement, elle marchait sans chaussure comme les filles du désert, et l'on voyait à la délicatesse de ses pieds, qui laissaient à peine leur empreinte sur le sable blanc dant l'aduar était tapissé, qu'elle
LUiZi DE SOUZA, l/jl
était habituée à marcher plutôt sur les riches tapis de la tente que dans les campagnes rocailleuses. Ses cheveux noirs étaient épars à la manière des Morisques de Grenade; seulement elle avait placé au sommet de son front une fleur rouge de nargillé, et deux grands cercles d'argent rattachaient ses étroits caleçons un peu audessus de la cheville, selon l'usage des villes d'Andalousie. Comme son manteau s'était un moment détaché et que la bizarrerie de son costume, emprunté aux femmes arabes de différens pays, avait frappé Luiz de Souza, les cris d'al mecljnowié recommencèrent, mais non pas avec ce sentiment de joie maligne qu'on remarque parmiles enfan s de nos villes quand ils poursuivent un insensé ; il y avait au contraire chez les habitans de l'aduar une sorte de vénération qu'ils ne cherchaient point à cacher En la voyant arriver au centre du village , quelques femmes voulurent la faire entrer dans leur tente et elles lui offrirent même des dattes fraîches en signe d'hospitalité; mais la jeune femme les refusa avec une sérieuse dignité et elle arriva au mi-
l4a LUIZ DK sonzA.
lieu d'un groupe de vieillards aux cris redoublés àial mcdjnouué.
Un des vieillards, en la voyant paraître, fit cesser le bruit des en fan s et tous les regards se portèrent à la fois sur la jeuneétrangère. Âprèsl'avoir considérée quelque temps, tandis qu'elle paraissait être dans cette sombre immobilité qui précède quelquefois cbez les insensés les plus violens paroxismes de la folie, un vieux fakib , un homme de la loi, dit, en baissant les yeux comme s'il allait entendre les propres paroles du prophète:
— 11 a été écrit : Vous respecterez les insensés, parce qu'ils ont abandonné l'esprit de la terre pour prendre l'esprit des cîeux ; leurs paroles sont semblables à celles de l'ange messager, et, bien que ce ne soit qu'une femme dont les regards doivent se détourner, les paroles de celle-ci peuvent être saintes. On la voit errer autour de l'aduar depuis trois jours ; mais elle était bien connueà Fez, où je l'ai vue près des mosquées, et si ce n'étaient ses actions, on la prendrait pour une sain le. ..Souvent elle est en prières. Dieu est grand! On ne sait pas ce qu'il veut faire des plus misérables créatures. Vous rappelez-
LUIZ DE SOUZA. l43
VOUS, mes Seigneurs, la recluse d'ElCaroubin? On dit que Dieu lui avait retiré le jugement en lui donnant la grâce, et cependant bien des miracles se sont faits sur sa tombe...
La jeune fille fit alors entendre un de ces cris aux vibrations perçantes qui frappent si vivement tous ceux qui parcourent le pays de Fez et dont il est impossible d'exprimer les innombrables variétés; puis, voyant que Luiz de Souza venait tout à coup de tressaillir, elle se prit à rire aux éclats en faisant un geste de silence qui fut remarqué de lui seul, et ce fut alors seulement qu'elle répondit à celui qui venait de parler.
— -Tuas raison, Fakih,Dieu est très-grand; mais je ne suis point une medjnouné... Mes trèsdignes Seigneurs, votre aduar me plaît et j'y vivrais volontiers, continua-t-elle, quoique mon père, le scheik, ait une tente aussi magnifique que celle du visir de Soleyman; mais... que me donnerez-vous si je sanctifie votre village? Je viens du pays de Schahkeverban oii demeurentle roi des Joyaux et la reine des Pierres-Précieuses; j'ai dansé quelquefois devant Mergian Banou, la mère des péris. Voulez-vous voir, mes Sei-
l44 LUIZ DE SOUZA.
gneurs, comme on l'honore dans son palais? En achevant ces mots , elle se débarrassa de son manteau, posa à terre une belle colombe d'Âlep, qui se tenait paisible sur son sein , et elle se mit à danser avec une grâce si merveilleuse, que les dignes musulmans, d'abord contrariés de son apparition et de la bizarrerie de ses paroles, ne purent bientôt retenir l'expression de l'admiration la plus vive, et qu'on entendit retentir de toutes parts les cris de Mach Allah ! Pendant qu'elle dansait ainsi et qu'elle exécutait avec la souplesse d'une aimée, mais en y mettant une gravité presque religieuse, un de ces pas dont la lenteur permet d'exprimer ce qui exigerait chez nous toutes les ressources d'un drame, ses yeux se portaient fréquemment sur le chrétien , et elle essayait même de le préparer par ses gestes à la scène qui allait se passer. Mais si de son côté Luiz de Souza avait reconnu dès le premier moment la bonne Leïla Mariam, qu'il avait eu plus d'une fois occasion de voir à la suite de Magdalena, et s'il avait eu de la peine à retenir un cri de surprise, il lui était impossible de comprendre par quel enchaînement
LDIZ DE S()UZ\. l/j5
d'événemens elle se trouvait dans le pays de Fez et siu'tout quelle était son intention en se présentant sous cette apparence extraordinaire. Elle ne le laissa pas long-temps en suspens, et quand elle eut dansé encore quelques instans, à la grande admiration de l'assemblée, elle s'interrompit tout à coup, poussa encore le cri aigu par lequel les danses les plus gracieuses se terminen! ; puis, s'avançant vers deuxcaïdes qui paraissaient être les personnages les plus considérables de l'assemblée , elle leur parla d'un ton solennel qui contrastait singulièrement avec ce qui venait de se passer.
— L'arrivée duprintemps et le retour de l'iiiver plient tour à tour les feuilles du livre de notre vie, mes vénérables Seigneurs. Que faites-vous parmi vous de ce chien ? et elle désignait Luiz de Souza qui n'avait pas encore pu s'expliquer une apparition si étrange. Pourquoi n'en faitesvous pas un vrai croyant, un digne serviteur du prophète?.. Là, là, mes Seigneurs, faut-il que je fasse le docteur de la loi? Croyez-vous qu'il soit convenable qu'un infidèle reste ainsi parmi vous?.. Ah! je devine; c'est (jue nul d'entre
lï. lO
l46 LUÏZ DE SOUZA.
VOUS ne comprend la langue des Nazaréens. Et comme les vieillards faisaient un geste affirmatif : ce serait vraiment une honte pour vous , si ce chrétien restait dans l'infidélité! Ghébrail irait vous en accuser aux pieds de Dieu. Vieillards, avant trois jours, j'en fais icile serment, il confessera la loi entière du prophète. En achevant cesmots, elle alla prendre avec beaucoup de gravité un commentaire du Koran que portait le fakih sous son bras; puis elle vint s'asseoir, au milieu de l'assemblée, devant Luiz de Souza, et elle commença à faire comme si elle lisait ces instructions orthodoxes en traduisant lentement les pai'oles du saint livre et en mêlant toujours l'arabe au castillan afin de déjouer toute espèce de soupçon.
— Dieu est grand, a dit Mathenavi. Si vous vous arrêtez dans le monde, vous connaîtrez que ce n'est que le fantôme d'un songe ; si vous y voyagez, vous n'y trouverez pour gîte que le logis du destin ; c'est pour cela qu'il a été dit encore : Croyez aux paroles du prophète, vous aurez une nouvelle patrie.
Ceci fut prononcé en pur arabe.
LUIZ DE SOUZA. f^n
— Inch Allah ! plaise à Dieu ! dirent comme en chœur tous les vieillards ; ces paroles sont très-saintes, quoiqu'elles aient été dites par une insensée... Voyez donc, frère, comme le chrétien l'écoute et quelle gloire pour le village si elle pouvait le convertir !
— Les voies de Dieu sont inconnues, reprit un des assistans. Leïla Mariam fît signe de la main qu'on eût à garder le silence; mais cette fois elle parla en espagnol, et on vit tout à coup les yeux de Luiz de Souza s'animer.
— Je viens du pays d'Occident pour vous. Répétez que Dieu est grand, en arabe Allafi nkhar. Luiz de Souza répéta , comme ^e le lui recommandait , Allah akbar, et les assistans commencèrent à entrer en prières. Elle poursuivit avec un grand sang-froid :
- Quelle est la plus petite chose que Dieu ait créée? demandait-on à Abou-Bekr al Dakkah? C'est le monde, dit-il; mais celui qui l'estime est encore plus petit. C'est pourquoi, ajoute le docteur, il faut songer sans cesse aux promesses très-saintes de Mouhammed!
l/|8 LTJIZ DE SOUZA.
— ^ Belles paroles, dit le caide; quel dommage que cette jeune fille soit une medjnouné!
Elle continua en espagnol :
— Il n'y a que \ingt-cinq lieues d'ici Tanger; un navire vous y attend. Vous sentez-vous la force de fuir? Vous passerez dans les champs de blé et je vous servirai de guide. Vous êtes bien faible, je le vois ; mais celle qui vous a vu le dernier soir mourra si vous ne retournez point... il faudra éviter Alcaçar ; c'est là qu'est resté celui qui vous persécute; il a encore du pouvoir, mais sa puissance est bien tombée... Dites seulement Straff Allah ! si vous acceptez pour ce soir... je serai à la masmara. Luiz de Souza répéta en arabe les paroles qu'elle lui indiquait, et il se fit un grand murmure de satisfaction dans l'assemblée. — - II écoute la medjnouné... Les voies de Dieu sont cachées. Dieu est puissant et il appelle à lui ceux qu'il désire, se disait-on à voix basse. Elle continua à lire quelques surates du Coran, qu'elle entremêlait de ses demandes; puis, comme l'heure de la prière était arrivée , les deux Arabes qui avaient pris sur leur responsabilité de faire sortir Luiz
de Souza le remmenèrent dans la masmara, en l'engageant vivement à méditer les paroles de la jeune fille et en lui répétant que, bien que ce ne fût qu'une pauvre folle, il ne devait point mépriser les avertissemens qui lui venaient de Dieu, et que, s'il se laissait toucher par la grâce, il recouvrerait certainement la liberté. Pour Leïla Mariam , aussitôt qu'il fut parti , elle reprit si habilement le rôle qu'elle avait commencé, elle enchanta si bien par mille récits merveilleux les vieillards qui ne cessaient de l'écouter avec surprise, que le fakih lui-même lui offrit l'hospitalité et l'engagea à demeurer quelques jours dans l'aduar. Elle feignit alors de vouloir s'éloigner, disant qu'ils n'étaient pas assez saints pour une servante de Dieu comme elle, et qu'il fallait qu'ils fussent bien peu favorisés du prophète , puisqu'ils n'avaient p.ss encore pu convertir un misérable infidèle. En un mot, elle sut peu à peu tellement augmenter leur vénération pour l'égarement religieux dans lequel ils la croyaient plongée, que leurs supplications recommencèrent afin qu'elle ne s'éloignât point. Elle savait parfa itement qu'ils n'en viendraient
l5o miZ DE SOUZA.
pas jusqu'à la violence pour la retenir, el que le caractère sacré dont elle était revêtue suffisait dans tous les pays musulmans, et surtout à Fez, pour la garantir de tout mauvais traitement.
— Eh bien , dit-elle, j'y consens ; je resterai ici trois jours et trois nuits, avant de partir pour la maison sainte. Il ne sera pas dit que, dans le royaume de Fez la renommée , personne n^aura su gagner une âme au prophète... Je parlerai cette nuit entière au chrétien sur le bord de la masmara, et, quand vous le ramènerez au grand jour, il confessera le nom de Dieu. J'aurai éteint en lui la lampe des démons. Pré te-moi de nouveau ton livre, fakih, pendant que le soleil n'est pas encore descendu au désert; je lui ferai entendre la vraie parole de Dieu au fond de sa prison. Donne, donne vite; car, dans peu d'instans peut-être, le Simorg nous emportera sur ses ailes de feu , moi et Péri la colombe; et, en achevant ces mots, elle baisait avec tendresse l'oiseau au collier changeant, qu'un ruban attaché à son bras retenait sur son épaule, mais qui semblait si bien accoutumé à cette douce
LUIZ DE SOUZA. l5l
captivité, qu'il répondait aux caresses de la jeune Arabe, sans faire d'effort pour s'échapper. N'est-ce point, Péri, continua-t-elle , en parlant àla colombe , que tu as vu comme moi les Azazils , ces beaux anges qui soutiennent le trône d'Allah, et que tu te joues dans les nu iges dont sa splendeur est entourée ?
— Dieu est puissant , dit un des Arabes; mais quoiqu'elle ait perdu la raison, cette jeune fille est la favorisée de la compagne du prophète ; elle n'a dans ces rêves que de saintes pensées. Laissonsla parler au chrétien , elle est sans doute du pays de Grenade, et elle sait la langue des infidèles; ce sera en effet un honneur pour le village que de gagner une âme au prophète ; et , après tout, nul mal ne peut arriver. Fakih, prêtez-lui votre livre ; car elle semble lire comme un mollah. Laissez-la libre ; de nos tentes nous pourrons voir ce qui va se passer. En ce moment, le crépuscule commençait à s'étendre sur la campagne, la brise du soir faisait frissonner les palmiers, on n'entendait dans l'aduar que léchant mesuré de quelques pasteurs qui reconduisaient les troupeaux, et le muezzin se disposait àcon-
l52 I-UIZ DE SOIIZA.
voquer les fidèles à l'oraison qui doit suivre \ Ascha du soir. Déjà il répétait , selon l'usage : La prière est meilleure que le sommeil... lorsque Leïla Mariam s'avança lentement vers la niasmara, en ordonnant que personne ne la suivît, pour qu'elle pùl être plus recueillie. Quand elle fut sur le point d'arriver près de la margelle du puits, elle chanta elle-même à haute voix la convocation à la prière, puis, s'avançant jusqu'aux bords de la pierre, elle commença à regarder attentivement dans .le livre, comme si elle adressait au prisonnier une longue exhortation , et pendant ce temps elle lui parlait:
— M'entendez-vous, Sidi?
La voix de Luiz de Souza monta vers elle et il lui dit qu'il l'entendait.
— Eh bien, continua-t-elle, il faut appeler à votre aide Jésus le Nazaréen , tandis que j'implorerai la mère du prophète. L'heure de votre délivrance est arrivée , si la force ne vous manque pas. Puis elle se mit réellement en prière, et sans doute que dans cette âme naïve les croyances religieuses n'avaient point cessé d'être un mé-
LUIZ DE SOllZA. l53
lange singulier des traditions les plus opposées; car on l'entendit invoquer, suivant sa coutume, Jésus le Nazaréen et Aïscha , la femme de Mahomet, sans oublier la hiérarchie des saints et surtout l'ange Ghébraïl, qu'elle regardait en ce moment comme son protecteur immédiat , parce qu'il avait servi autrefois de guide au jeune Tobi, et que, selon d'antiques croyances, Dieu l'envoyait quelquefois au secoin's des voyageurs en grand péril. Pendant qu'elle terminait cette longue prière , le soleil achevait de se coucher après avoir tremblé à l'horizon, comme un regard qui va mourir; son orbe, à demi éteint, illuminait à peine les vapeurs qui s'élevaient au dessus des champs de blé; l'on ne voyait déjà plus derrière les palmiers qu'une zone rougeâtre, bientôt prête à s'évanouir. Déjà même la nuit promettait d'être fort noire, à cause des gros nuages orageux que le vent du sud-ouest poussait vers l'Atlas, et Leïla Mariam, vêtue de son hhaïk, ne devait paraître aux yeux des Arabes, assis devant leur tente, que comme une masse blanche penchée au dessus de la masmara , lorsqu'elle se leva tout à coup et parla de nouveau à Luiz
ï54 LUIZ DE SOUZA,
de Souza dont, comme on le pense, le cœur battait de bien vives émotions.
— Sidi Luiz, dit -elle, voilà que leséperviers crient derrière les thérébintes en regagnant les rochers; la grande plaine s'étend devant nous jusqu'à l'Océan ; mais je connais une montagne où vous trouverez une retraite à six lieues d'Arzilla. Déjà on ne voit plus au ciel que le glaive de feu qui combat incessamment les ténèbres; dans quelques minutes, il aura cessé de luire. Préparez-vous.
En achevant ces mots, qui descendaient lentement jusqu'à Luiz comme les paroles de quelque ange de la nuit que la brise du soir aurait apportées du ciel , la jeune fille s'éloigna un instant en prévenant le prisonnier de son absence, puis elle se dirigea vers une des tentes del'aduaroù les vieillards étaient encore rassemblés.
— Qui d'entre vous, mes seigneurs, a vu les saints derviches de Maroc lorsqu'ils vont entrer au ciel, montés sur un tourbillon? et sa fantaisie capricieuse contrefaisait les gestes grotesques
LtnZ DE SOUZA. 1 55
de ces moines mendians qu'elle imitait. Seulement c'était avec une grâce merveilleuse qu'on la voyait tourner en l'air comme un oiseau tout ébloui du jour.
— Et comme ils se prenaient à rire : Ne riez pas, le rousch-allah a frémi à mon oreille, j'ai senti le souffle de Dieu, dit-elle avec une exaltation qui frappa les assistans; je passerai la nuit en prières près de la masmara, et j'espère toucher enfui le cœur endurci de cet infidèle; mais j'ai une chose à vous dire de la part d'Aïscha la sainte, c'est de ne point venir troubler celle qui a besoin du silence pour parler dignement à Dieu. Vous pouvez me voir de vos tentes , sans venir déranger la servante du Seigneur. Puis, ayant récité avec eux deux surates du Coran , elle leur donna le salut du soir et retourna vers la masmara, nprès s'être arrêtée quelques momens dans un petit bois de dattiers qu'on voyait au bord du chemin.
Et, vers le milieu de la nuit, comme le vent faisait ployer les tentes en roulant de gros nuages orageux, les sifïlemens de la tempête réveillé-
l56 LUIZ DR SODZA.
rent les deux'gardieus ; ils sortirent de la tente, et , après avoir contemplé quelques momens le ciel, leurs regards se portèrent vers la medjnouné.
— Par Abou-Bekr le vénéré, cette fille a beau avoir perdu la raison , c'est réellement une sainte; elle prie toujours, et cependant l'orage a déjà grondé.
— Je lui vois faire d'ici Tinclination du second Rikat, reprit le plus vieux, et elle adresse maintenant la salutation au prophète. Ne trouvezvous point, Â.bou Hanifali, qu'elle ressemble à cette sainte récluse du pays de Sidi-Casen, qu'on honore encore dans cette ville? Plût à Dieu qu'elle se fixât près de notre aduar! ce serait un honneur infini pour nous et une bénédiction pour la contrée.
— Les grâces, les louanges et l'exaltation de gloire soient sur elle, Jussuf. puisse-t-elle être maintenue dans cette bonne pensée; mais, vous le savez comme moi, ceux dont l'esprit est égaré n'obéissent plusqu'aux volontésd'en haut; et nous ne pouvons guèrc^ nous flatter que le prophète fasse descendre cette faveur sur un pauvre village comme le nôtre.
LUIZ DE SOUZA, ï5']
— Il a été dit: Soyez toujours humble en quelque état que vous vous trouviez. Le monde d'ailleurs ressemble à un togement où 1 on reçoit les voyageurs. La piété est la sagesse la plus grande, l'impiété est la plus grande des folies.... Les deux bons musulmans continuèrent à s'entretenir ainsi fort pieusement une grande partie de la nuit et toujours ils voyaient la medjnouné priant sur les bords de la masmara, se faisant remarquer mutuellement la persévérance qu'elle mettait dans ses saintes exhortations.
Quelques heures avant que le jour parût, ils rentrèrent dans leur tente, toujours plus émerveillés d'une piété qui ne se troublait pas même du bruit de l'orage et qui redoublait de ferveur avec le désordre de élémens ; mais , au point du jour, quand celui qui remplissait Toffice de muezzin eut terminé la convocation du matin et qu'il eut long-temps répété son éternel yà-ï a el Fé/a/i, on entendit un grand cri de surprise dans l'aduar; les deux gardiens, qui venaient de terminer leur prière , sortirent précipitamment. Us coururent avec toutes les marques d'un profond effroi vers 1 1 margelle
ï58 LUIZ DE SOUZA..
blanche du souterrain. De loin , la folle semblait encore s'incliner sur ses bords , mais son attitude avait quelque chose de si étrange, qu'ils avaient compris leur malheur avant de s'en être assurés. En deux bonds, ils furent sur les bords du cachot. Le prisonnier s'était enfui au moyen d'une longue corde attachée à l'organeau de la margelle où d'ordinaire on fixait l'échelle par laquelle on devait monter. La medjnouné, qui priait encore , c'étaient deux pieux de tente revêtus d'un long bournous blanc. L'industrieuse Leïla Mariam les avait si habilement fixés sur les bords de la masmara, que le vent, en se jouant des longs plis du manteau, pouvait souvent les incliner sans cependant les abattre. En un clin d'œil les cris désespérés des deux gardiens rassemblèrent les habitans de l'aduar. Après le premier mouvement de surprise, on résolut de poursuivre les fugitifs, mais, quand on entra dans le coral où étaient enfermés les chevaux du village, on s'aperçut que le meilleur coureui* de l'alcaïde avait été enlevé et l'on n'eut pas de peine à supposer que le captif, ayant eu plusieurs heures devant lui, devait
déjà avoir accompli la plus grande partie des vingt-cinq lieues qui lui reslaient à faire pour gagner les établissemens chrétiens. Quelques hommes se répandirent bien dans la plaine, et quek}ues coureurs poussèrent même jusqu'à Mehiha; mais le nouveau scliérif était tellement redouté, qu'ils se gardèrent de donner l'alarme dans les villages qu'ils traversaient. Ils préféraient encore faire courir le bruit de la mort du chrétien au danger certain dans lequel ils tombaient, si sa fuite était connue dans Fez. D'ailleurs, ils n'ignoraient pas que, dans plusieurs occasions semblables , Muley Hamet s'était apaisé , surtout si, en présentant aux adaïls quelque cadavre défiguré- on ne s'était pas refusé à payer en partie la rançon. Bien que le village fût assez pauvre, il fut résolu d'avance qu'on acquitterait cet impôt et qu'on remplacerait le bon cheval de l'alcaïde. Quant à la medjnouné, telle était lavénération qu'on avait encore à cette époque pour tous ceux qu'on jugeait privés de leur raison, telle était même l'espèce de fanatisme qu'ils inspiraient , que plusieurs voix s'élevaient en sa faveur et qu'on attribuait à
l6o I.IITZ DE SOUZ/V.
Liiiz de Souza un stratagème qu'il semblait impossible au plus grand nombre qu'elle eût su inventer. Rien n'était plus varié, du reste, que les opinions qu'on émettait à son sujet; les uns allaient jusqu'à supposer qu'après lui avoir indiqué les moyens de le faire sortir de la masmara, en se servant d'une corde cachée dans sa prison, le chrétien s'en serait débarrassé dans quelque lieu solitaire ; les autres imaginaient que la folle se serait décidée volontairement aie suivre par ([uelque fantaisie subite à laquelle il était impossible de donner un véritable motif; d'autres peut-être y voyaient plus clairement, mais il leur paraissait si humiliant d'avoir été trompés par une femme, qu'ils osaient à peine expliquer lenrs soupçons.
Trois jours entiers se passèrent ainsi en conjectures. Les uns espéraient que les fugitifs seraient infailliblement rattrapés a^ant d'avoir pu gagner même les limites qui séparaient le royaume de Fez du petit territoire d'Arzilla; avaient-ils un peu incliné au nord-ouest; le plus grand nombre croyait que le prisonnier aurait été atteint d'une balle avant d'avoir aperçu les tours de Tanger.
LUIZ DE SOUZA. l()l
Tous savaient qu'il ne pouvait pas garder le cheval de l'alcaide une fois la nuit passée et qu'il serait contraint alors d'entrer dans les âpres solitudes qui vont jusqu'à l'Océan. Dès le second jour de voyage, son sort devenait donc à peu près décidé : ou il devait être repris par les Azuagos qui l'emmèneraient au désert, ou , connue tant d'autres fugitifs, il devait périr de faim. Le chapitre suivant nous dira ce que le sort avait décidé.