Luiz de Souza
Ceux qui ont, voyagé en Portugal, et qui se sont avancés jusque dans l'Estramadure, savent que le couvent de Batalha est un merveilleux édifice où toutes les pompes de l'architecture orientale s'unissent à cette tristesse majestueuse dans laquelle s'égare la pensée des peuples du Nord. L'architecte de Jean l^^, avec ses élans religieux et dans l'enchantement de ses souvenirs , laissa errer son génie au milieu de magnifiques traditions. Il bâtit, il bâtit long-temps, et
ne se reposa que quand il eut édifié la nef merveilleuse et qu'il l'eut inondée de lorrens de lumière. Il eut un successeur qui broda de splendeurs nouvelles cette forêt mystique de pierre , chargée de fleurs et de fruits, comme les rêvaient les vieux maçons, divins artistes! Puis les rois moururent et ils furent ensevelis sous les riches arceaux de marbre que marquaient pour l'avenir leurs glorieux écussons. Ainsi que de laborieux ouvriers qui se reposent des fatigues du jour, ils s'endormirent paisiblement dans cette solitude, après avoir ordonné que de belles lampes dorées éclairassent jour et nuit la demeure qu'ils s'étaient choisie, et que de bons religieux vinssent murmurer saintement les prières qu'ils ne pouvaient plus dire. Les lampes ne cessèrent point de brûler, les moines ne manquèrent pas un seul jour de répéter les pieuses oraisons. Les rois dormirent ainsi près de deux cents ans, et voici comment, par un siècle d'orages, leur saint repos fut enfin troublé. Le 7 juin 1578 , comme la nuit était fort obscure et qu'on venait d'entendre sonner une heure, deux hommes commencèrent à se prome-
lier sous les vastes arceaux de l'église qui recouvre tant de bons rois et tant de saints guerriers. Ces deux hommes étaient si différens de physionomie, de contenance et d'habitudes, qu'un habile observateur qui les eût rencontrés eût été fort embarrassé de deviner le motif de leur réunion dans ce lieu et à cette heure. L'un était d'une taille peu élevée, mais fine et souple, indiquant l'homme que les nuits passées dans le monde ont étiolé et dont la faiblesse apparente n'est qu'un gracieux mensonge qui va au plus brillant courage , comme un fourreau de fdigrane doré recouvre une lame de Tolède de la meilleure trempe ou un damas du plus fin acier. Quand, au miheu de l'obscurité douteuse qui régnait dans l'immense édifice, il passait près de quelques unes de ces lampes d'argent qui brûlaient au fond des chapelles, leur lueur fugitive laissait voir sur son visage une expression inquiète qui n'était certainement pas celle de la terreur et qui indiquait bien plutôt le trouble que donne une ardente curiosité. Ses yeux, dont la teinte verdâtre n'éteignait point la vifacité, se promenaient avec une incroyable mobilité sur
tous les objets environnans, et, si par moment il s'arrêtait devant une pierre tumulaire , on eût dit que ce regard perçant cherebait à y pénétrer, comme le rayon pâle de la lune se joue quelquefois entre les fentes des tombeaux. Du reste, tout indiquait en lui l'opulence et il était aisé de voir qu'il appartenait à cette classe des illustres seigneurs, comme on disait alors en Portugal, qui réunissaient dans leur magnificence ce que Tlnde offrait de plus ricbe et la France de plus élégant. Ainsi que cela était d'usage en ce temps , il portait un petit manteau de velours bleu, laissant voir un justaucorps cbamois, brodé de larges galons d'or et imitant dans sa forme roide une cuirasse à laquelle s'attachait une espèce de jupe arrondie qui rappelait elle-mê|iie cette portion d'une armure complète dont se servaient encore les cavaliers et qu'on nommait la tessète. Ses chausses étaient de buffle, pour rappeler sans doute encordes usages militaires; mais deux larges émeraudes attachaient ses fausses manches de satin , et sa toque de velours noir, d'ôii s'échappaient deux petites plumes blanches un peu au dessus de l'oreille, était en-
richie d'un saphir d'Orient. Il est presque inutile de dire qu'en ce beau temps des fraises gaufrées , la sienne était garnie d'une dentelle de Flandre élevant autour de son cou un double rang de tuyaux. Du reste, il n'avait point
. de baudrier ; sa longue épée lui battait les jambes, et il avait au côté droit un poignard à garde
> fort ouvragée.
Celui qui marchait à ses côtés était beaucoup plus âgé que lui et portait le costume infiniment plus grave qui était réservé en ce temps aux médecins et aux gens de loi. Une sorte de repoa dans les traits, un embonpoint qui allait assez avec l'élévation d'une taille un peu courbée, une démarche lente, indiquaient un homme qui avait vécu dans la méditation tranquille et que cependant la méditation avait usé. Du reste , l'expression intelligente de sa figure dévoilait un esprit patient plutôt qu'une imagination ardente, un de ces esprits qui se contentent de la science et auxquels la science suffit éternellement.
Ces deux hommes se promenèrent quelque temps en silence, n'apparaissant dans les ténè-
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bres que quand ils passaient devant les chapelles qui les illuminaient de leur pâle lumière, créant ainsi pour un instant deux fantômes qui se perdaient dans l'obscurité,
— Savez-vous, Manassé Ben Jahia? dit le plus jeune, je crois que le frère Amaral a fait œuvre téméraire en nous introduisant ici avant que le roi n'y apparaisse pour la grande cérémonie qu'on prépare. Il est prompt au châtiment, ce jeune monarque, et je me rappellerai toujours avec quelle prestesse il fit brûler ce juif qui avait osé communier dans l'église de Saint-Mamède. En achevant ce peu de mots, la physionomie du personnage laissa voir une expression de malignité sinistre qu'augmentait encore la lueur tremblante d'une lampe brûlant sur la tombe du saint infant. La figure de son compagnon prit tout à coup une vive expression d'inquiétude qui s'éteignit dans un regard plein de résignation.
— Seigneur marquis, répondit-il en le regardant assez fixement , on peut bien risquer sa vie pour la science quand il y en a qui risquent leur âme ; et il continua à regarder gravement son
compagnon. Je l'avouerai cependant pour
moi, qui n'ai point abandonné la religion de mes pères, ce temple a quelque chose de formidable... ces demi-ténèbres me remplissent d'une terreur sainte , comme Moïse se sentit troublé quand il commença à entendre la voix du Seigneur... Ces rois chrétiens, couchés dans la tombe et si terribles à ma race , me remplissent d'idées mauvaises : je me sens frémissant.
— Seigneur Manassé Ben Jahia, ne songeriezvous pas par hasard à vous faire chrétien ? 11 serait curieux que vous eussiez pris pour convertisseur un guide spirituel tel que moi... moi qui vous connais! ajouta le seigneur en étouffant un ricanement dont le bruit fut répété par Fécho de la sainte solitude.
— Malheur à celui qui peut rire dans un lieu comme celui-ci et en présence de ces rois de pierre qu'une vie terrible aux hommes a jadis animés!
— Et que direz-voiis donc demain, Manassé, quand ils apparaîtront dans leur vieux suaire jauni au fond de la tombe?... Mais j'aurais dû me rappeler, ajouta-t-il après quelques minutes
d'un silence religieux, que l'Archétype de l'univers ne répartit pas également ses faveurs ; à vous la science... à d'autres le courage qui sonde les secrets de la tombe et qui ose parler face à face avec le Triarque suprême pour s'égaler jusqu'à lui.
— Que Dieu vous pardonne ce blasphème , Seigneur; vous auriez pu dire aussi bien pour tomber jusqu'à l'ange des ténèbres.
— C'est toujours une puissance , reprit Mathias de Kleist , car c'était le nom de cet étranger. Je souris encore de pitié quand je me rappelle les intentions que vous me prêtiez dans les premiers jours où j'essayais de sonder votre système sur les mystères du Bœresith. N'avez-vous pas cru , avouez-le-moi , mon cher Manassé , que , semblable aux ignobles chercheurs d'or, aux stupides adeptes de la pierre philosophale , moi, disciple d'Apollonius, du divin Paracelse, il n'y a que devant ceux-là que je m'incline ! ajouta-t-il en s'arrêtant. N'avezvous pas cru que je ne voulais lire les livres de la tradition que pour me procurer un peu d'or ? N'avez-vous pas refoulé ma pensée jusqu'aux
vulgaires secrets de la magie moderne , me parlant de coscinomancie et de catoptromancie , comme si ces secrets de vieille femme avaient quelque ressemblance avec le désir, qui me dévore!... Oh! si je savais lire comme vous le cophte, celte langue sacrée qui dit l'origine des choses et la vision d'Hermès ! Mais patience... Demain, n'est-il pas vrai, Manassé , vous me lirez ce qui a rebuté , dit-on , la science des plus renommés de Coïmbre ; vous m'aiderez dans la recherche que j'ose faire. Je n'ai vraiment plus d'espoir qu'en vous et dans les leçons sublimes du Sefer Jetzirah. Ah! si ma main était assez forte pour soulever la pierre de cette tombe ! ajouta-t-il en s'approchant de cette sépulture sans nom que l'on remarque dans l'église de Batalha et qui renferme, dit-on, les ossemens du vieil architecte auquel on doit les premiers plans de l'église. Le marquis de Kleist, en disant ces mots, tira son poignard et en fit une espèce de levier pour soulever la pierre ; mais la lame se brisa et un pétillement métallique, répété par l'écho des cent voûtes, retentit dans la nef solitaire.
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— Respectez du moins les morts.
— Les morts ! Vous voulez que je respecte les morts quand il n'y a qu'eux qui puissent m'instruire!...Vous avez doncété bien faiblement dévoré du désir de savoir, que vous vénérez encore les hommes jusque dans leurs préjugés?... Pauvre Manassé ! si vous connaissiez mon histoire!... Mais ici, comme s'il en eût déjà trop dit, le marquis reprit tout à coup cette attitude gracieuse de grand seigneur, cette contenance diplomatique de haute société, qui cache toute forte passion sous un aspect d'indifférence ou même de frivolité. Manassé, continua-t-il bientôt, vous n'ignorez pas pourquoi nous nous sommes introduits ici, la nuit, comme des voleurs, moi en habit de cour, tout prêt pour une cérémonie dont parlera long-temps le Portugal, vous en robe de docteur... cachant un juif qu'on ferait charitablement brûler si on le rencontrait en ce saint lieu. Certes, cp n'est cependant point pour dérober les vases d'or et les pierreries étincelantes de ces immenses reliquaires d'argent que nous sommes entrés ; il nous faut un autre trésor. Demain , après la cérémonie , nous
n'aurons pas un seul instant pour visiter les chapelles; il faudra partir immédiatement et suivre très-probablement le roi à Lisbonne. La flotte qui doit nous conduire tous en Afrique est, dit-on, prête. Le jeune roi est décidé plus que jamais à entreprendre cette étrange croisade qui doit remettre un musulman sur son trône, et, quant à moi, je suis engagé sur l'honneur à suivre mon cousin, le baron de Thuraberg, qui commande le corps des Allemands. Travaillons donc maintenant pour que nous ayons plus tard quelques instans de loisir et que nous puissions visiter les lieux cachés du couvent. Oh ! la pensée qui a présidé à l'érection de cet édifice est immense comme lui, Manassé! Mais, vous le savez , c'est au pied de la chapelle inachevée d'Emmanuel qu'est déposé le grand mystère ! Comme ce que je cherche, ajouta-t-il avec un soupir étouffé, il est encore sans nom; malheureusement nous avons fait tout-à-l'heurede vains efforts pour pénétrer jusqu'aux arcades. Nous ne pourrons, je le vois, entrer sous la grande voûte qu'au moment où les grilles seront ouvertes pour le passage du roi, et je sais de bonne
source qu'il n'entrera qu'après le soleil levé. 11 est observateur trop stricte de sa rigide étiquette pour ne point laisser aux dames qui l'ont accompagné le temps de se préparer à ce religieux pèlerinage. Accomplissons le nôtre, Manassé; essayons de dérober à ces ogives les mystères qu'y ont déposés ces vieux architectes qui créaien t comme Dieu, en cachant toujours quelque chose aux hommes. Ah î dans cette secrète harmonie des pierres, leur pensée a dû s'entrelacer comme ces arcades; ce que l'un cache, l'autre peut le révéler. Tenez, voyez, il s'agit maintenant de copier et d'expliquer cette longue inscription en caractères hébraïques qui couvre cette pierre sans ornement, au pied de la tombe du saint infant. Si quelques mots vous arrêtent, nous en chercherons tous deux le sens. Un vieux savant bohème, (|ui avait beaucoup connu Paracelse , m'en parla autrefois à la cour d'un descendant du roi Corvin , fort curieux lui-même de ces mystères. Cette pierre, disait-il, recouvre le corps d'un de ces vieux maçons d'église, que ht venir du Nord la femme de Jean 1^^. Chez ces sortes de gens , la tradition du mystère passait de père
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en fils; tout ne s'éteignait point dans le cercueil. Celui-ci est mort sans enfant, et peut-être a-t-il légué son secret au fils que lui enverrait la doctrine. Lisez toujours, car tout se lient dans l'étude souveraine. Elle est bien effacée par les pas des moines, la vieille pierre; si vous êtes assez heureux pour transcrire complètement l'inscription, je ne vous promets pas l'arcane des philosophes, que je vous soupçonne d'avoir cherché quelquefois, bon Manassé, mais vous savez que, en échange de votre patience , l'or ne vous a point encore manqué. Tenez, justement, la lampe jette sa large lumière rougeâtre sur la pierre; on dirait de la lune en son plein quand elle chemine sur un ciel noir. Essayez donc de lire.
— Seigneur, à ne vous rien cacher, le temps me semble bien mal choisi ; je ne sais ce qui agite mes idées, mais mon esprit éprouve d'invincibles terreurs. Je suis comme un des enfans des tribus fidèles, quand on les traîna devant l'autel de Bélial.
— Dites plus clairement que vous avez peur, bon Manassé, ou que vous faites en ce moment une oraison au veau d'or. Si ce n'est que cela,
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ajouta M. de Kleist en lui présentant une bourse, il ne faut pas tant de métaphores hébraïques : la science vaut l'argent et l'argent vaut la science.
— Le dieu de mes pères est frémissant dans mon cœur, dit Manassé en repoussant la bourse, et ce n'est pas l'or qui saurait l'apaiser.
— Oui , oui , Manassé Ben Jahia , je vois fort bien que vous tremblez. La fièvre de la peur vous tient; c'est ce que vous appelez le souffle du dieu de vos pères frémissant en votre cœur et gelant la moelle de vos os. Cette fois la peur est plus forte que l'avarice; mais rassurez-vous et prenez cet or; je me repens presque de quelques plaisanteries innocentes que j'ai faites sur une vieille coutume de ce pays. Le marquis s'apercevait que ses railleries sur les supplices auxquels on livrait en ce temps les juifs sacrilèges avaient singulièrement effrayé son compagnon, et qu'avant tout il avait grand besoin d'être rassuré. Peu à peu donc sa voix moqueuse s'adoucit jusqu'au ton confiant d'un ami qui parle à un ami; il rappela en termes adroits le crédit dont il jouissait auprès de don Sébastien , crédit qui le mettait à même, en cas d'événement, d'étendre sa
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protection et même celle de l'empereur d'Allemagne jusque sur un individu suspect, fut-ce aux yeux de l'inquisition. Il vanta en termes pleins d'enthousiasme cette science de la tradition qu'il étudiait avec tant d'ardeur et qu'il mettait si bien au dessus de toutes les dignités, qu'il en abandonnait les prérogatives pour se lier, sans distinction de rang et de fortune avec ceux qui frappaient comme lui aux portes du temple. Toutefois, en dépit de quelques questions faites par Manassé, il ne poussa point la confiance jusqu'à lui dire quel était définitivement l'objet de ses études; mais, persuadé que ses discours caressans prendraient une tout autre influence en y joignant ce qu'il regardait comme le raisonnement positif, le critérium de toute logique chez un juif, il tira un diamant de son doigt et l'offrit au docteur qui l'accepta en s'inclinant. Il eût été inouï en ce temps qu'un savant, de quelque religion qu'il fut, refusât le cadeau d'un grand seigneur; la science avait bien sa puissance, mais elle n'avait pas encore sa dignité. Aussi le marquis de Kleist, croyant plus vil en son âme celui dont il avait fait mo-
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mentanëment son compagnon qu'il ne l'était réellement, et le jugeant avec ce froid dédain qu'on avait en ce temps pour sa race , ne tardat-il pas à reprendre la conversation avec lui sur un ton qui , aux yeux d'un homme plus clairvoyant que le docteur, eût suffisamment dévoilé les principes larges et commodes qu'il avait pour son siècle, en fait de religion. Je vous le répète, ajouta-t-il en terminant, vous pouvez travailler et méditer à loisir sur les caractères de cette inscription. D'ailleurs, quand nous serions surpris et quand vous seriez reconnu, ce qui n'est guère possible sous ce vêtement, vous en seriez quitte , docteur Jahia , pour vous faire chrétien : c'est ce qu'on voit tous les jours ; et, au lieu d'être rabbin , chose incommode en ce siècle, il ne serait pas impossible que vous devinssiez chanoine.
Manassé Ben Jahia releva alors avec une vraie fierté le regard qu'il avait tenu jusqu'à ce moment baissé en écoutant le marquis ; toute la dignité de l'homme était rentrée en son cœur. Il rejeta avec dédain le présent qu'il venait de lui faire. — Quand vous auriez tout l'or d'Ophir et
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toutes les pierreries du temple de Salonion gardez-les s'il faut entendre de semblables discours. J'ai encore une foi et une espérance ; malheur à celui qui n'a qu'un désir et qui ne le tient pas du Ciel! Et, en parlant ainsi, toute sa contenance indiquait un homme profondément blessé dans ce qu'il a de plus vénéré. Il se tenait immobile ; il y avait dans son attitude quelque chose du prêtre antique dont on aurait outragé la dignité, et ses yeux tournés vers la porte montraient la volonté formelle qu'il avait de se retirer. M. de Kleist comprit aussitôt ce qui se passait en lui; il sentit qu'il y a au fond de l'âme abaissée, mais que la science laboure de ses profonds sillons, une dignité qui se révèle au moment où l'on voudrait l'oublier; comme l'eau fangeuse se pare des rayons du soleil , comme la vague troublée réfléchit encore la splendeur du ciel.
— Bon Manassé, s'écria-t-il en le forçant à reprendre le précieux bijou qu'il avait ramassé; bon Manassé, si vous compreniez mes croyances, si vous descendiez au fond de mes idées religieuses , vous sauriez qu'elles tiennent si subti-
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Jement à l'essence incréée, qu'elles planent si haut dans les régions animées, que les détails de
la foi terrestre peuvent bien m'échapper Ce
n'est plus de l'or que je vous donnerai, puisque vous le dédaignez; ce ne sont plus desdiamans que je veux vous offrir, ce sont deux joyaux que vous préférerez à toutes les richesses terrestres; en un mot , il s'agit des Commentaires du livre d^Adam et des trente-deux sentiers de l'intelligence, manuscrits précieux que je possède seulement depuis quelques jours et que des hommes comme nous ne sauraient voir sans éprouver quelque chose de l'extase de Jacob, quand il contempla la sainte hiérarchie. M. de Kleist ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait touché cette fois l'endroit sensible , et que cette âme de juif, qui rejetait l'or, bouillonnait au seul titre d'un de ces livres merveilleux que la tradition attribuait avec une imperturbable confiance aux patriarches les plus éloignés des siècles anté-diluviens. Il continua donc sur ce ton , si bien que le digne Manassé, se baissant au pied d'un autel chrétien, oublia tous ses scrupules de religion et n'eut plus d'autre culte, pendant quelques
heures, que celui d'une science vénérée Penclié au dessus de la pierre qu'éclairait la lampe du saint infant, il commença laborieusement à lire les inscriptions chaldéennes qui y avaient été gravées cent cinquante ans auparavant, puis, tirant uneécritoire à calem qu'il portait habituellement sur lui , comme le font d'ordinaire les savans orientaux, il commença à copier, s'interrompant toutefois de temps à autre et ne pouvant s'empêcher de contempler avec un saint effroi l'auguste enceinte dans laquelle il était renfermé. Deux heures à peu près se passèrent dans cette sérieuse occupation ; lui , incliné au ^dessus de la tombe, le marquis, immobile devant lui, cherchant à lire dans ses yeux ce qu'il lui voyait lire sur la pierre et dévorant en son âme jusqu'aux doutes de sa méditation. Image de deux doctrines comme ils étaient l'emblème vivant de deux âges , qui les eut contemplés à la lueur vacillante de la lampe eût deviné leur vie et presque leur destinée. Le docteur, au front large, au regard paisible, c'était l'homme du siècle précédent qui vivait en la science immobile et qui se reposait dans l'antiquité ; le magnifique
seigneuj-, au regard inquiet et perçant, c'était bien l'homme de la renaissance , que la science connue ne pouvait déjà plus satisfaire et dont l'audace allait au devant du temps.
Quatre heures venaient de sonner, la lumière de la lampe pâlissait , un rayon de l'aurore couvrait déjà de pourpre et d'or le manteau d'un des vieux rois , lorsque M. de Kleist prit de nouveau la parole : — Il est temps, je crois, de nous retirer; les moines vont entrer dans le chœur. Le rabbin leva la télé et il vit en effet qu'au milieu des demi-ténèbres une lueur incertaine brillait au dessus de la tête du saint infant et lui faisait comme une gloire: c'était un pâle rayon du jour qui se détachait ainsi des vitraux.
— Les rois se réveillent, dit-il à son tour en souriant. Oui, il est temps que je me retiremais, avec la grâce de Dieu, j'ai accompli le travail que m'a demandé votre seigneurie. Le secret de cette sépulture , comme vous allez le voir vous-même, est lié aux mystères de la tombe inachevée d'Emmanuel, qui a déjà donné tant de travail aux adeptes et aux demi-savans ; ce-
pendant, avant de vous rien lire, il faut que je médite à loisir sur deux points diatoniques que je n'ai pu reconnaître qu'imparfaitement à la lueur tremblante de la lampe et qui peuvent changer le sens.
Comprenant parfaitement qu'avec un savant aussi consciencieux que Manassé Ben Jahia, qui certainement eût compromis plus volontiers sa vie que son savoir, il n'en apprendrait point davantage en ce moment, le marquis de Kleist se décida à attendre que le grand jour les éclairât complètement. Passant alors avec le docteur dans une chapelle latérale qu'on avait depuis long-temps abandonnée , et où se trouvaient amoncelés de larges poutres ainsi que d'énormes blocs de marbre qui devaient servir à la construction d'un monument, ils s'étendirentsur un vieux banc, de manière à être cachés complètement aux yeux de ceux qui auraient pénétré dans l'église. Sûrs de n'être point découverts dans cet asile secret, ils parlèrent quelque temps, ils discutèrent quelques points de haute doctrine et même de théurgie; mais peu à peu leurs
paroles se mêlèrent sans suite, leurs voix s'éteignirent et l'on n'entendit dans la vaste église que ce léger pétillement des lampes, voix légères qui vont bien aux tombeaux.
Il y avait trois heures qu'ils étaient ainsi dans un profond repos, oubliant la science, oubliant les mystères, oubliant la vie, lorsque les sons saccadés et rapides d'une trompette retentirent sous les arceaux de la nef qui se renvoyèrent ce cri dans un concert d'échos, comme si mille voix éclatantes s'étaient appelées et répondues , comme si les innombrables têtes d'anges qui couronnaient les colonnes avaient entonné un chant guerrier vers le firmament. A. la seconde
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fanfare, le marquis et son compagnon se réveillèrent et ils se levèrent en sursaut ; on eût dit que la trompette du jugement les rappelait. Un spectacle inouï s'offrait à leurs yeux.
L'église, dont l'obscurité leur avait caché l'art sublime, rayonnait de toute sa splendeur j ses ogives s'enchaînaient, dans leur immensité mystérieuse, comme une grande forêt qui s'épanouit sous la pompe des cieux. Cette voûte si haute, qu'on la peut comparer à celles des plus magnifiques basiliques du Nord et de la Péninsule , cette voûte était étincelante, car ses lampes de vermeil avaient été allumées. Puis, comme c'est l'usage en Portugal, des milliers de festons en satin , des crépines d'or et de soie se déroulaient le long des piliers, suivaient le dessin des arcades et se balançaient aux ogives, comme les lianes fleuries des forets. Un immense triangle de lumière brûlait à l'extrémité de la nef et montait le long de l'autel tout rayonnant de ses feux. Soleil mystique qu'entourait des nuages d'encens, il mêlait ses rayons d'or aux rayons mystérieux jaillissant des vitraux.
Qu'elle était belle en ce temps , l'église de
Batalba î Comme elle disait les joies guerrières de Jean P"^! Comme elle déroulait fièrement, dans son immense étendue , les richesses merveilleuses de la renaissance , parant de ses ornemens la vieille majesté de l'architecture normande ! Ce n'était point la nef grave et sombre de l'Angleterre, ce n'était point non plus l'arceau léger brisé par mille caprices et qu'on trouve dans l'Alhambra ; c'était une architecture immense, sublime, légère et qu'embrasait des torrens de feu. Cette fois , comme si le vieux maçon s'était fait soldat, il avait dit : — Une armée entière entrera ici pour remercier Dieu , la prière chrétienne deviendra une prière de guerriers, et ce temple sera plus grand qu'aucun de ceux du Portugal. Alors il avait marché du levant au couchant , et l'église avait déroulé ses arcades si loin , qu'un bon archer eût eu peine à atteindre le dernier pilier; si haut, qu'un bon frondeur n'eût jamais pu frapper la voûte. Trois nefs la divisèrent , riches, magnifiques, variées, supportées par des piliers innombrables et tels qu'il convenait pour y planter une foret de drapeaux. — Les soldats aiment l'air, les bons rois
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dorment soûs les cieux , avait dit encore le vieil architecte. Ouvrez les quatorze croisées du chœur, laissez venir la lumière à ceux qui ne l'ont jamais redoutée dans le repos ni dans l'action ; et puis il avait prié, et, malgré cette pompe du jour, le mystère était descendu sur l'église ; on y sentait l'esprit de Dieu.
Mais, en ce jour, tout était, dans la vieille basilique, lumière, éclat, bruit guerrier. Une voix retentissante d'Alferez faisait tomber les piques; la même voix les faisait relever; au son l'on eût dit d'un vautour qui prend son vol, d'un aigle qui va planer. Puis c'étaient les timbales qui rugissaient sous les voûtes comme pour une bataille ; puis les anafiles d'argent qui leur répondaient : c'est que l'on conviait tous ces rois morts à une fête, et que la trompette leur criait: — Levez-vous !
C'était bien la fête des trépassés , fête bizarre, fête terrible et sublime, et qui jamais ne s'est renouvelée.
Quand Sébastien entra dans l'église, les vieux rois étaient conviés; tout rentra dans le silence.
S'étant agenouillé, il commença à prier avec une fervente dévotion.
On voyait autour de lui les seigneurs qui devaient rejoindre la flotte à Cadix; on en voyait d'autres qui étaient accourus des lieux voisins. Les bannières s'élevaient dans la triple nef : le siècle vivant ne craignait point de comparaître devant les deux siècles passés. Ici c'était l'écu des Aguiar au champ d'or, à l'aigle de gueule; ceux de Galice portaient l'aigle dorée. Plus loin venaient les Almadas ; leur champ d'or était à bande d'azur avec les deux croix entre les aigles de pourpre; les Almeidas , qui viennent d'Egaz Moniz ; les Alcaçovas , qui portent une forteresse d'argent aux cinq tours; les Campos avec leurs cinq têtes de lions , la cotte-de-maille tachée de sang des Cottas , se montraient près des léopards de la maison des Garcias. Puis venaient encore les Mascarenhas, les Garrivay, les Giraldez, les Marramaque, les Roiz et tant d'autres qui , en ce temps de grands souvenirs, avaient autre chose à montrer que des écussons d'or. Depuis trois cents ans, le sabre avait écrit leur gloire, et c'était le sang des Maures qui les avait baptisés.
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Tout à coup, comme si le ciel eût voulu rendre plus imposante la cérémonie qui se préparait, des nuages s'amoncelèrent, le soleil se cacha, il n'envoya plus que des rayons pâles , il sembla s'éteindre un moment dans l'obscurité de l'orage qui se préparait. Il faisait sombre au ciel et sombre dans l'église; le feu des cierges brûlait tristement sous les lueurs mystiques des vitraux.
Après qu'on eut entendu la messe, Sébastien, qui s'était toujours tenu à genoux avec les marques d'une grande ferveur, se releva. Sa figure était pâle habituellement; mais le costume de velours noir qu'il portait en ce moment en accentuait plus profondément la majesté un peu triste. Quand il se fut relevé , il promena un instant ses regards autour de lui, ses yeux semblèrent s'arrêter vaguement sur une tombe ; une teinte légère couvrit ses joues comme si un chaud rayon de soleil s'était égaré sur cette blancheur de marbre; mais l'impression fut rapide et il redevint plus pâle encore que quand il s'était agenouillé. L'enthousiasme de son regard laissait deviner en lui le frémissement contenu d'une grande volonté ; mais , comme s'il se fût
reproché à lui-même quelque mouvement d'orgueil , il récita encore dévotieusement une oraison qui lui était familière, et, tenant à la main sa toque couronnée, il commença à parler, de ce ton grave et reposé qu'il n'abandonnait même point dans la conversation familière et qui prenait alors dans sa tristesse un accent solennel. — Messeigneurs , dit-il aux jeunes capitaines qui l'entouraient, veuillez prier pour moi; et, après un moment de silence , il continua : Comme des enfansqui viennent voir leurs pères à l'instant suprême et leur demander leur sainte bénédiction avant le jour du péril, honorables fidalgos et nobles dames, nous avons résolu de regarder face à face ces vieilles gloires qui dorment ici. Que le Seigneur nous aide à supporter cette vue de la mort, et soit faite à jamais sa volonté très-sainte!
Un long murmure d'étonnement, de curiosité inquiète, s'éleva dans l'église comme en ces jours où les voix psalmodient si tristement au moment où l'on enlève le suaire qui recouvre Jésus-Christ au tombeau ; puis tout retomba dans le silence, et le roi , quittant sa place, se dirigea
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lentement vers la chapelle où Jean second dort, entouré de sa famille de héros. C'était pour lui surtout qu'il avait fait cet étrange pèlerinage, et l'on eût dit que la parole inflexible de ce grand monarque commandait encore à son dernier descendant.
— Roi très-brave entre tous ces rois, dit Sébastien en s'agenouillant devant la tombe, sortez le premier du cercueil ; il y a ici des jeunes soldats qui viennent voir vos glorieuses reliques... C'est une dévotion d'hommes de guerre.
Deux jeunes dominicains s'approchèrent alors et soulevèrent avec un levier la table de marbre qui recouvrait le cercueil; deux autres moines découvrirent le suaire après l'avoir aspergé d'eau bénite. Quatre-vingt-trois an's avaient déjà passé sur la tombe et cependant cette tète de roi, parée de sa couronne, paraissait dans sa pâleur sourire à ses soldats; sa main nerveuse semblait attendre une hache d'arme ; on eût dit que ce mort rêvait de ses vieux combats.
La foule s'inclina avec respect, et, après avoir prié , on regarda. C'était bien encore le roi ter-
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terrible qu'un moine centenaire avait vu vivant.
Et pendant qu'on le soulevait de son cercueil, des voix d'enfans-de-cliœur chantaient : E.xsurgit dominus, les prêtres répondaient : Et mine adest in glorid; puis tout retomba dans un formidable silence, et il y eut comme un saint frémissement dans la foule : le mort était debout , soutenu par deux prêtres.
— Voilà le fort ouvrier aux œuvres de bataille, le voilà, s'écria Sébastien avec enthousiasme. Tiens, roi... sanctifie ce fer.
Et , tirant son épée étincelante de pierreries , il la mit dans la main du mort qui levait sa tête hautaine au dessus de celles des soldats.
— Oh! comme il devait être fier et beau en sa vie! s'écria encore le jeune roi après l'avoir contemplé quelques momens dans l'extase du souvenir ; deux âges d'homme ont-ils pu tellement effacer les rudes travaux qu'il a accomplis, qu'un d'entre nous ne sache plus les dire aux autres. Alors, se tournant vers la foule qui le suivait, il chercha des yeux quelqu'un à qui
il pût remettre un tel soin et faire un tel honneur ; mais, parmi ces hommes de guerre vieillis dans rinde, tous savaient combattre et bien peu savaient parler; et quand son familier, le seigneur da Camara, lui eut montré les docteurs et les évéques, disant que c'était l'office de ces vénérables sires, on l'entendit répondre : — Non, ce sont paroles de soldat que je veux entendre; et, regardant encore dans la foule qui s'écartait, il aperçut un jeune cavalier qui se tenait à l'écart et il lui dit alors d'un ton de voix qui tenait presque du respect : Approchez , approchez, seigneur Luiz de Souza; nous savons que vous êtes clerc et hardi aux armes : c'est à vous de parler.
Et, comme si la vue de ce grand spectacle eût tout à coup oté au jeune cavalier cette défiance un peu sauvage qu'on lui connaissait ordinairement, il s'avança d'un pas ferme. Ainsi que cela arrive souvent dans les fortes occasions , l'énergie était venue au timide , un grand enthousiasme paraissait dans ses yeux et son hommage était déjà dans son silence.
En ce moment, une jeune dame agenouillée
près de l'autel se leva. Il y avait d'abord une sorte d'anxiété dans sa beauté recueillie, puis tout à coup elle leva les yeux, attendant l'harmonie des paroles, et son regard parut heureux.
— Ah ! seigneur Roi, dit le jeune cavalier à Sébastien , nos voix ne seront-elles pas bien faibles devant ces faces empreintes de la majesté des siècles et de la mort? Et cependant, puisque vous les avez fait sortir de la tombe , il y aurait lâcheté de soldat et impiété de vassal à les voir sans leur rendre hommage , car ils étaient vigilans pour leur peuple; nul jour ne se passait pour eux dans le repos. La nuit de leur sommeil est déjà bien longue ; cependant, les voyezvous ? ils se lèvent du marbre avant de se rendormir; ils veulent savoir ce que le siècle pense d'eux.
— Eh bien, Jean II, continua-t-il en se tournant vers la tombe , tu as été bien grand , car tu as été sans second; tu as vaincu la mort, car ton peuple n'a pas encore pu t'oubUer. Porte fièrement ta bonne épée, car tu es vivant dans la gloire. Messeigneurs , Messeigneurs, savez-
VOUS ce que dit la belle reine Isabelle quand on l'eut couvert du suaire? — L'homme est mort!... L'homme est mort, entendez-vous? et on peut le répéter encore au bout d'un siècle. Eh bien ! puisque lu es revenu à la lumière, hardi soldat, il faut que tu saches ce qu'on a fait. Quand on parle de ton royaume , la pensée mesure la mer et les empires d'Orient ; les simples hommes d'armes de tes flottes sont devenus des princes et il y en a eu de rois; mais la journée a été longue et terrible pour humilier tant de nations ! Ton désir devait être fait, sembles-tu dire, Roi à forte volonté : bénis ton neveu, car c'est lui qui va l'accomplir. Dans peu de jours, l'Afrique sera au Portugal , et qnand les autres rois te diront dans le ciel : Votre royaume, noble Sire, était petit et maintenant nous avons peine à en mesurer l'étendue ; comment donc avez-vous fait ? Répète-leur tes nobles paroles aux rois catholiques : « Messeigneurs, le plus court chemin ce pour être un grand roi c'est de rendre son « peuple grand. »
Après ces paroles, et comme Luiz de Souza était retombé dans le recueillement, regardant
toujours cette face de roi que la mort avait res- ])ectée, don Sébastien se retourna vers la foule de seigneurs qui l'environnait, tous ayant la grandesse et comptant parmi les meilleurs du royaume. Il dit à celui qui venait le premier :
— Bon duc d'Aveiro, don Jorge, vous à qui il appartient si bien de représenter mes hardis hommes d'armes, ne rendrez-vous pas hommage ^ à ce roi mort ?
— Qu'il soit fait ainsi que le veut Votre Altesse, répondit le bon duc, et, plus volontiers encore qu'une blanche main de reine, je baiserai cette main desséchée, si rude à l'Espagne et si courtoise au pays.
Et le brave seigneur, mettant un genou en terre , fit ce qu'il avait dit.
— Toutefois ceci, ajouta-t-il en se relevant, n'est pas un hommage de vassal : c'est bien plutôt un honneur rendu au père ; car. Seigneur, il appelait ainsi ses soldats.
— Je l'entends ainsi, reprit Sébastien... Et il y eut un bruissement d'armures, un murmure étouffé de voix , la foule entière s'inclinait , et ,
quand le silence fut rétabli, les anafiles du premier corps des cavaliers sonnèrent une fanfare sous cette voûte de géans. On appelait encore une fois à la lumière tous ces vieux rois endormis.
Puis les moines recommencèrent leur chant ; car, en ce temps de foi, c'était la fin de toute pompe triomphale, un chant d'église après un cri de guerre.
Et ce premier hommage ayant été rendu à Jean II, qui toute sa vie avait enclos au fond de son âme l'immense dessein qui agitait en ce moment les esprits , le roi , suivi seulement de quelques seigneurs et des jeunes dames de la feue reine, commença à se diriger, dans un grand recueillement , vers les autres sépultures. Deux moines de l'ordre de saint Dominique le précédaient , et Luiz de Souza marchait à ses côtés, si pâle et si recueilli dans la poésie de ses souvenirs , qu'il semblait oublier toute cette pompe et tout ce bruit pour pénétrer seul dans l'esprit des temps.
Devant quelques tombes, un moine disait le
LUIZ DE SOUZA. à'J
nom du mort couché en son iil de marbre, et dans cette voix de l'homme du cloître, retentissant comme un cri solennel qui appelait les hommes au jugement du siècle, il y avait quelque chose de si glacé et de si sévère, que la foule passait silencieuse; mais, lorsque la voix enthousiaste et, grave de Luiz se faisait entendre , il Y avait un long murmure de sympathie et d'admiration. On voyaitjusqu'aux jeunes dames, parées de leur long voile blanc , pencher en avant leur cou de cygne, comme si cette voix harmonieuse et triste les attirait par sa grave douceur; puis, quand elles avaient écouté et que ce n'était plus qu'un souvenir de guerre, elles souriaient entre elles et se parlaient du cavalier.
— Ne vous semble-t-il pas, dit l'une dans un moment où l'on cherchait la place ignorée d'une sépulture, ne vous semble-t-il pas que ce jeune seigneur que nous voyons si rarement s'est levé d'une de ces tombes de marbre pour venir nous parler des vieilles gloires qu'on oublie si aisément? Quand il s'appuie sur sa longue épée du temps d'Emmanuel , pour lire commo-
dément les inscriptions, il semble voir l'archange Michel pleurant sur les misères du monde.
— On le dirait , à ses longs cheveux tombans , et par moment aux souvenirs si tristes qu'on devine dans ses yeux.
— Voyez donc , Lianor Tellez, reprenait une autre, comme dona Magdalena de Vilhena, la femme du bon don Joam de Portugal , le contemple. Ne dirait-on pas , malgré ses riches atours, d'une religieuse en extase devant l'image du Christ ? Je pense en toute vérité qu'elle croit
le jeune cavalier descendu du ciel Jésus !
comme elle le regarde !
— Hélas ! pauvre jeune femme ! reprit la rieuse Maria ïellez , si elle rêve le paradis , son mari la ramène bien souvent aux tristes réalités de la terre. Il est honorable et bon pour elle, dit-on , mais hautain et dur comme ces hommes d'autrefois , qui n'ont commandé qu'à des esclaves ou à des rois. Ne savez-vous point ce qu'on dit à la cour?... Ah! ce n'est point le temps de le répéter.
LUIZ DE SOUZA. Sq
— Violante de Ceo, vous parliez tout-à-rheure d'archange. Voulez-vous voir Satanas, maisSatanas le jour où il tomba du ciel et où le feu d'enfer n'avait pas terni sa chevelure d'or? Cet homme du pays de Bohème m'attriste malgré moi ; il est généreux seigneur, il a contenance de gentilhomme, et cependant, l'idée qu'il vient d'un pays d'hérétiques me glace et m'effraie comme si l'Antéchrist m'apparaissait L'humilité qu'on doit avoir en l'église n'abat jamais sa gloire mondaine, et il est mal séant de regarder la pauvre Magdalena de \ ilhena comme il le fait en ce moment. — Elle est bien assez belle aujourd'hui pour tenter Satanas, reprit en souriant la jeune Portugaise ; mais je lui pardonne le scandale , parce qu'il a vraie mine de seigneur... Elle allait peut-être en dire davantage ; mais la voix du moine résonna.
— Ceci est la tombe de don Affonso.
— Passons, dit Sébastien, c'est un enfant; il est au ciel avec nos pères, mais il n'a rien fait sur la terre.
La voix reprit : — Ceci est la tombe de don Pedro , duc de Coimbre et de Monte-Mor.
4o LUIZ DE SOUZA.
Luiz de Souza dit alors : — Il vivait dans le dernier siècle; il eut grand désir de justice, et cet éternel désir est gravé sur sa tombe.
■ — Cette tombe renferme le suaire d'un saint cardinal.
— Dieu l'a récompensé, dit le roi ; passons. Mais, quand on fut devant le marbre où deux
ancres brisées avaient été déposées en ex voto , le moine s'arrêta avec respect. — Priez, Messeigneurs, ceci est la tombe de l'infant don Henrique, duc de Viseu, seigneur de Covilham , grand-maitre de l'ordre du Cbrist.
— Levez la pierre, dit le roi. Un murmure sortit de la foule; on eût dit un gémissement d'orage qui meurt sur le bord des eaux.
— Honneurs de rois sont dus à de tels hommes, continua Sébastien. Et quand cette figure revêtue du suaire apparut , comme celle de Jean II, sans avoir souffert de l'injure d'un siècle; quand on eut admiré la beauté de ce visage tout empreint d'une sérieuse dignité, il se fit un grand bruit d'acclamations que n'arrêta pas la sainteté du lieu. Les Portugais donnaient en ce moment
une couronne à ce fils de roi qui n'avait point
règne.
— Aigle des mers, s'écria Luiz de Souza, tes yeux sont maintenant fermés; mais ils devinaient par delà l'Océan un monde qu'un autre a découvert. Ah ! quand tu reposais , les ailes ployées, sur ton rocher désert de Sagres, les vieux matelots racontent que tu semblais leur saint patron imposant le repos aux vagues et disant le chemin des grandes eaux. Ce fut là que, dans ton immense désir de gloire, tu t'écrias : Talent de bien faire vaut plus qu'un trône; et puis tu t'humilias , tu oublias le sceptre , tu courbas ta large encolure de capitaine sous le poids des études , des volontés méconnues , des efforts impuissans; soucis qui, au bout de quelques nuits, pèsent plus que le haume et la cuirasse. Repose maintenant : talent de bien faire reste gravé sur ta tombe.
Et cette fois le cortège s'éloigna à regret et plus d'un se retourna pour voir encore une fois le grand homme.
Comme on passait devant une dalle sans
écussoiij le roi s'arrêta: — Lisez le nom, Luiz de Souza, dit-il.
— Et l'année?
— Point d'autre date que celle d'une bataille qui a donné son nom à cette église et la couronne à \otre maison; et, en regardant plus attentivement, le jeune cavalier lut cette courte inscription en portugais , que le temps a depuis effacée :
« J'ai sauvé un roi et je repose parmi les rois.»
— Et aussi, reprit don Sébastien, devonsnous t'honorer comme ces grands hommes qui portaient un sceptre, tandis que tu portais une épée. Nous te donnons un écusson et ce sera une forte épée de fer enchâssée sur ta tombe.
Alors on leva la grande pierre nue et les restes du soldat qui avait sauvé Jean F'" à la Jjataille d'A.ljubarotta parurent tels que les années du cercueil les avaient faits. Pour ce simple vétéran, on n'avait pas empêché la mort d'accomplir son ouvrage; mais le vieux soldat avait demandé à être enterré comme il était sur le champ de bataille , et son suaire était une armure de fer
noircie par la rouille. Quand on souleva ce squelette armé, il y eut dans la multitude une secrète terreur de la mort qu'on n'avait pas encore éprouvée devant la magnificence des rois. Luiz de Souza ne dit qu'un mot : — Repose-toi , vieux soldat, maintenant que le descendant de tes seigneurs est venu t'honorer.Tu n'avais point de nom ; désormais on t'appellera le soldat de Jean P^ et ce titre te vaudra celui de prince : c'est un salaire dignement gagné.
Ils marchèrent ainsi, faisant ouvrir les tombes, plus souvent se contentant de lire l'inscription qui les honorait. Partout quelque vieille gloire apparaissait ; tantôt c'était cette Brites d'Almeyda, la Jeanne d'Arc des Portugais, dont le courage fut si terrible et dont le nom est si peu connu ; tantôt un favori de roi , mais favori par son bon courage, comme don Diogo Gonçalvez, et non par son art de flatterie. Les plus étranges traditions se mêlaient aux plus grands souvenirs, et toujours, quand on passait devant la statue de quelque sainte reine ou de quelque honorable dame, le roi se contentait de s'incliner, disant seulement quelque parole de chaste
sévérité dont il les honorait. Mais quand il fut devant la tombe de ce prince qui est révéré en Portugal sous le nom du saint Infant , il s'agenouilla et le recueillement succéda dans la multitude à l'enthousiasme qu'on venait d'éprouver. Bientôt on n'entendit plus que le bruit des encensoirs que les diacres balançaient devant la tombe. Un parfum de cinnamome et d'encens s'exhalait de toutes parts et montait en blancs tourbillons sous la voûte , et , quand le couvercle de marbre fut soulevé, les moines euxmêmes s'agenouillèrent, un saint frémissement parcourut les rangs des soldats. Après avoir long-temps prié, le roi s'approcha; mais il n'y avait dans cette tombe qu'un peu de poussière , et l'on put deviner à la vénération triste de son regard ce qui se passait en son esprit. Le saint infant était mort captif eu Ahique ; ce n'était même qu'au bout de bien des années qu'on avait recueilli ses restes misérables insultés par les mahométans. Il y eut un mouvement de recueillement solennel, comme si une pensée prophétique s'était échappée de cette poussière et plaliait sur l'assemblée. Ce fut alors que Luiz de
Souza commença à parler ; mais cette fois , soit qu'il fût ému parla sainteté des souvenirs, soit qu'il eût rencontré des regards qui l'avaient troublé, sa voix sembla tout à coup s'éteindre dans une harmonieuse douceur : c'était comme un soupir de l'ange qui gardait cette tombe et qui pleurait les misères passées.
— Ah ! beau cygne de Portugal! disait-il, tu as abandoné la terre sans laisser de traces et sans souiller tes ailes. Tu étais né sur les marches du trône ; mais tu l'as quitté pour le ciel : c'était là ta vraie patrie. — Donnez une forte ville pour l'infant, disaient-ils tous; donnez Ceuta larenommée. — Paix , dit le martyr de sa voix souriante; paix, je suis accoutumé à ces fers. Pleure, mon frère , mais ne donne pas Ceuta. Ah ! beau cygne à la voix harmonieuse et triste ! quand tu t'échappas de la terre, tes yeux furent éblouis de la douce clarté : depuis six ans pour toi il faisait nuit. L'ange qui t'a vu venir a dit : — Ouvrez vos saintes phalanges , entonnez de nouveaux chants ; voici une âme qui a beaucoup souffert : elle a uni toutes les douleurs. C'est un fils hautain de roi qu'ils ont traité en esclave et qui a
tout pardonné; et le hérault qui proclame la gloire des saints allait devant toi , disant : — Le bien, le bien sans souillure : ce fut l'éternel désir de cette âme et cependant elle serepent.
Le couvercle de marbre retomba sur la tombe et Sébastien se prosterna, puis il se mit en marche silencieuse.
La voix du moine eut beau répéter : — C'est ici que repose don Joam , maître de l'ordre de Santiago ; voilà le tombeau du brave comte de Miranda, il ne s'arrêta plus. On venait d'ouvrir la tombe d'Edouard et Luiz de Souza avait rendu un fervent hommage à ce bon roi c|ui se donnait à lui-même le titre de loyal chevalier ; déjà les cierges commençaient à jeter une lueur plus rougeâtre, les clartés des vitraux devenaient plus mystérieuses et plus sévères , lorsqu'un moine vint parler au roi avec une grande gravité de contenance. Après une courte oraison , Sébastien, se tournant vers ceux qui l'accompagnaient, dit de sa voix lente et mesurée, qui cachait ordinairement toute espèce d'émotion :
— ISous voulions rendre encore hommage à
don Alphonse l'Africain , nous voulions surtout voir face à face le fondateur delà maison d'Avis; mais ce jour a passé et les jours nous sont désormais comptés par celui qui nous a ordonné de le servir. Nous venons d'apprendre qu'un messager de notre oncle, le roi de Castille, nous attend à Lisbonne ; nous ne pouvons consacrer la journée de demain aux devoirs qui nous avaient appelé dans ce couvent. Nous prévoyons en même temps que notre expédition sera retardée de deux semaines. L'arrivée de ce second messager m'annonce bien les vieilles bandes castillanes ; mais on me fait savoir en même temps qu'elles n'arriveront pas en Portugal si promptement que je l'avais espéré. Ce soir nous retournons à Lisbonne. Quand il eut achevé ce peu de mots, les moines, par son ordre, entonnèrent le Te Deum, les seigneurs et les soldats mêlèrent leurs voix à celles des pieux Dominicains, et le roi , accompagné de quelques gentilshommes, rentra avec le prieur dans l'intérieur du couvent. Alors la foule qui l'avait suivi commença à se répandre dans les diverses chapelles qu'on n'avait pas encore eu le temps d'examiner
et l'on ne vil bientôt plus que des groupes dispersés; on n'entendit plus qu'un vague murmure dans celte église où quelques heures auparavant les chants religieux descendaient sur une foule si recueillie. Ce furent alors des conversations à demi voix de dames et de cavaliers, des aparté de moines, des discours de soldats. Ce fut ce qui arrive encore tous les jours ; car, ainsi qu'ont pu le remarquer ceux qui ont pénétré dans les cathédrales du midi ; quand les cérémonies ecclésiastiques sont finies, l'esprit religieux semble abandonner les assistans les plus dévots, et il y a bien moins de silence dans les églises de [la grave Espagne que dans celles où nous venons prier.
Pendant qu'on s'en allait ainsi , parlant de la merveilleuse cérémonie, des projets du jeune roi et surtout des fêtes brillantes qui devaient avoir lieu après l'expédition, deux personnages, qui avaient pris fort peu de part à ces conversations , s'avançaient vers cette magnifique chapelle du roi Emmanuel qu'on avait commencée soixantedix ans auparavant et qui est toujours restée inachevée , comme si quelque chose devait manquer enfin à ce roi toujours heureux et qui I. 4
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sut édifier les grandeurs du Portugal, hormis celles de sa tombe. En ce temps on ignorait encore si quelque jour elle ne serait pas terminée pour un autre prince de la maison d'Avis. Une lampe d'argent en désignait l'entrée.
— Si j'avais pu prévoir, Manassé Ben Jaliia , que le départ du roi serait retardé ainsi, je ne vous aurais pas fait passer une nuit silencieuse
-et froide sous ces piliers d'église. L'indication du docte Suavius nous a plus mal servis que je ne croyais , ajouta-t-il comme s'il se parlait à luimême. J'ai vainement regardé dans deux tombes de roi; ce que j'y cherchais n'a point paru. Par malheur, toutes les pierres n'ont pas été soulevées; je sais qu'il nous reste encore une ressource, mais la chose est incertaine, et, malgré votre inscription, les savans commentateurs sont positifs. C'est dans une des tombes qu'on rencontre à l'extrémité de la grande nef, que doit se trouver le livre où le génie d'Ophis a révélé son dernier et son plus puissant mystère.
— Elles ont toutes été ouvertes. Monseigneur, et rien n'a paru. J'ai toujours pensé, ajouta le
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juif d'un ton de voix qui trahissait les émotions qu'il avait éprouvées dans une journée où il avait pu craindre à chaque instant d'être découvert, j'ai toujours pensé, et l'inscription copiée cette nuit me confirme dans cette idée, qu'un arcane peu vulgaire était enclos sous la pierre modeste de ce cardinal dont le nom a été effacé à dessein.
En ce moment ils étaient arrivés à l'entrée du mausolée solitaire d'Emmanuel etilsexaminaient curieusement les trois arceaux qui s'élèvent parés d'ornemens innombrables dont l'élégance révèle toute la fantaisie orientale mêlée à lagràce de la renaissance. Leurs regards suivaient surtout dans leurs courbes harmonieuses ces trois arcs si unis et qui s'élèvent majestueusement comme pour désigner le sanctuaire.
— Oh ! qu'il a élaboré curieusement son oeuvre , le divin architecte ! dit M. de Kleist ; comme sa fantaisie s'est jouée dans ces innombrables anneaux de pierre que surmonte une belle fleur finement ouvragée! Voyez, que de caprices folâtres pour un tombeau! et cependant que de majesté dans ces grands arcs à angles
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inattendus! O artiste divin ! tu n'as pu travailler ainsi la pierre sans quelque merveilleuse tradition ! Ce qui me fait croire comme vous à un grand mystère c'est un mot étrange qu'on lit sur la frise et que je n'avais pas encore remarqué, ajouta-t-il après une sérieuse contemplation. ' Alors il désigna au juif, à peu près vis-à-vis d'une pierre tombale scellée dans le sol, ces mots qu'on peut lire encore dans la chapelle, et qui, dès cette époque, étaient le sujet de mille discussions dans le cloître des dominicains et même chez les illustres professeurs de l'université de Coïmbre qui n'en avaient pas encore osé donner une plausible explication. Voyez-vous? continuat-il en penchant la lampe d'argent suspendue au seuil , l'architecte a gravé ici le mot de Tenejserej et partout il l'a répété dans ce vestibule magnifique Croyez-vous aussi que ce
soit sans raison qu'il l'ait ainsi placé au dessus de ces globes céleste qui servent d'ornement au portique?.. Wen doutons pas; la pensée mystérieuse qui a présidé à l'élévation de ce mon ument s'est écrite dans ces caractères et cet emblème. Selon le fondateur, sans doute, c'est l'idée
qui doit dominer la science universelle; mais, je l'avouerai, bien que je sois parvenu à deviner quelques unes des hautes méditations de nos plus mystérieuses intelligences, mon esprit fait des efforts inutiles pour atteindre à la haute doctrine dont le hasaid, comme pour se jouer de moi, me présente en ce moment la clé. Si elle pouvait terminer enfin mes perquisitions douloureuses! Si, d'un seul élan, j'atteignais lebut si ardemment souhaité! Ah! Manassé Ben Jahia, qui pourra expliquer cette inscription et qui pourra dire le sens occulte représenté peut-être par chaque lettre! Je sais suffisamment l'arabe et le syriaque; j'ai assez long-temps étudié l'hébreu, la langue de nos maîtres en ces sortes d'études, pour être convaincu que ce n'est ni dans \a.i\lassor ni dans les Commentaires du Zohar, qu'il faut chercher sa signification. Oh! que je regrette maintenant les nuits vaines où tant de fois le jour m'a surpris dans les magnificences éteintes d'une fête! -Mieux m'eût valu pâlir sur le livre de la science dont il reste toujours à tourner quelque feuillet que l'esprit caché découvre au moment où vous <:rovez tout fini! Un misérable mot m'arrête en-
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fin ; et, je le dis avec douleur, mon esprit ne peut y atteindre.
— Dites plutôt, Seigneur, reprit en souriant Manassé, que votre esprit, emporté comme le prophète Elie dans son cliar de feu, plane trop haut pour deviner ce qui a embarrassé plus d'un docteur, mais qu'un enfant, sortant des écoles, avec sa simplicité et sa bonne foi naïve, lirait peut-être du premier coup. Loin donc de ne pouvoir atteindre le but , le tourbillon de flamme vous a emporté loin de lui. Le mot se coupe en deux. Tenejs, vous le savez, n'est pas autre chose que le mot grec Teïnei , il s'étend ; Erej c'est la voix qui commande, c'est l'impératif du verbe Ereô qui dit à l'homme de chercher, ainsi donc, seigneur Marquis, une voix qui part de ce sanctuaire dit de chercheiautre part et de parcourir d'autres régions. Ne vous semble-t-il pas en effet convenable, Monseigneur, de chercher autre part et de parcourir d'autres lieux? Ne ferions-nous pas mieux de nous éloigner?... Voici le jour qui tombe, le sanctuaire est glacé, et je vous avouerai qu'une nuit eniployée à méditer sous ces voûtes m'a
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seiiil)lé aussi longue qu'un siècle qui se serait écoulé dans les froides cavernes du Scheol où se lamentent les âmes. Éloignons-nous, croyezmoi. Mais l'honnête Israélite ne s'apercevait pas (ju'il parlait aux statues de pierre qui étaient gisantes près des arcades et que l'architecte n'avait pas encore placées dans les niches qu'on leur destinait. Dès les premières phrases de son long discours, le marquis de Kleist s'était éloigné de quelques pas, et, se penchant près d'un pilier où se trouvait encore gravée la fameuse inscription , il paraissait examiner avec la sollicitude la plus vive cette tombe du cardinal dont le nom avait été effacé. Manassé devina aussitôt son dessein. Comme les dalles qui recouvraient toutes les sépultures avaient été descellées duran t la cérémonie afin que le roi pût achever plus rapidement cette dernière visite aux morts illustres qu'il avait commencée, les crampons de fer qui maintenaient la pierre dont le corps du cardinal était couvert avaient été écartés et elle pouvait être aisément soulevée par deux bras vigoureux.
— Eloignons-nous, seigneur Marquis, éloi-
gnons-nous, dit le juif d'une voix craintive et basse en s'approclianl de son compagnon; laissons ces morts à la terre. Ne voyez-vous pas que l'inscription du sanctuaire nous l'ordonne? Ne dit-elle pas de toutes parts : Cherche d'autres contrées ?
— Vous savez lire les inscriptions difficiles, bon Manassé ; mais , en revanche , la peur vous les fait expliquer d'une étrange façon. Ne voyezvous pas vous-même que le mystère trouve certainement sa fin en cette église , et me croyezvous assez simple pour aller le chercher au bout du monde quandjel'aidevantmoi? Vous necomprenez guère les symboles de la langue divine, si vous vous arrêtez ainsi à la lettre du langage vulgaire. Aidez-moi plutôt que de vous abandonner à vos étranges terreurs ; levons la pierre sans inscription ; c'est précisément parce que cette tombe est muette pour le vulgaire qu'elle parle clairement pour moi. Levons la pierre en toute hâte, vous dis-je, car la rumeur lointaine semble augmenter, le peuple s'éloigne, on va bientôt fermer l'église. Mais, comme si l'excès de la crainte eût donné à Manassé une hardiesse
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donl il n'eût pas été capable en tout autre moment, il fit une résistance absolue, se refusa d'une manière positive à ce que lui demandait le marquis, et le conjura, dans les termes les plus expressifs, de ne point troubler plus long-temps la paix de ce mort qui avait eu probablement pour dernière volonté un désir profond de ne pas être dérangé dans sa solitude, puisqu'on l'avait placé ainsi à l'écart. Laissez en paix cet bomme de votre religion, répéta-t-il encore; que le suaire vous soit sacré!
Mais un ricanement dédaigneux répondit à cette dernière prière du juif; et cet bomme, d'une apparence si frêle , qu'on l'aurait pu croire incapable de supporter d'autre fardeau que sa brillante épée de Tolède à la fine poignée d'émail azuré , au fourreau de filigrane ; cet bomme au fi'ont pâle, aux bras amaigris par le luxe, empruntant à sa pensée une force toute nerveuse, se baissa, et l'énorme dalle fut écartée à la grande stupeur de Manassé presque aussi émerveillé alors qu'il avait de frayeur.
— Maintenant, brave descendant de Jabia,
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fils de Segor, fils de Benjamin, aurez-vous le courage de Ui'apporter un des cierges qui brûlent inutilement sur ce triangle de lumière. Faites faire, je vous prie, cet effort à vos bras de Samson qui se réservent sans doute pour quelque guerre contre les Philistins ou les Ebionites.
— Votre Seigneurie abuse étrangement des droits que lui donnent d'anciens services rendus en Orient à ma famille, et surtout d'un secret qui me ferait chasser de Lisbonne, dit l'Israélite en parlant toujours à voix si basse, qu'il n'est pas certain que le marquis deKleist put l'eritendre; obéissant néanmoins , connue malgré lui, à cette raillerie impérieuse, il alla chercher un des cierges qui brûlaient près d'une statue solitaire de la Vierge , et il le présenta au marquis qui le saisit avec un tremblement d'impatience et comme si la moindre lenteur qu'on mettait à satisfaire son désir pouvait faire rentrer au fond du cercueil le secret qu'il y venait chercher.
— Puisse-t-il ne pas allumer votre bûcher
ni le mien , dit Manassé d'une \oix sourde en lui voyant aviver la lumière du cierge.
Mais le marquis le regarda de cet air hautain dont la fierté avait quelque chose de plus amer que le mépris.
— Juif , tu parles bien haut dans cette église et tu liens d'étranges discours à un parent de l'empereur. Retire-toi à l'écart si la peur te trouble à ce point que ton cerveau n'enfante plus que folles et ridicules idées. En achevant ces mots, il mit un genou en terre, et , cherchant d'un œil curieux , il aperçut aux pieds du mort, tout enveloppé de son suaire de pourpre, un livre, qu'à ses riches ornemens byzantins et aux pierres précieuses dont il était orné, il reconnut pour avoir appartenu à quelque évèque d'Orient. 11 ne put retenir un de ces soupirs étouffés de joie convulsive que vovis arrache une découverte. Une forte espérance venait de luire enfin à son âme , un immense désir allait être satisfait; toutes les puissances de sa vie étaient réunies, toutes les facultés de cette volonté insatiable se tendaient par l'inquiétude avant de s'appaiser dans la joie.
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— Manassé, dit-il à voix basse, Manassé! et l'on eût pu croire que le mort se réveillait pour appeler le juif. Mais Manassé ne pouvait pas répondre, une crainte salutaire l'avait éloigné et il se promenait à l'écart dans une partie de la chapelle d'où il pouvait facilement s'échapper. Quand le marquis de Kleist impatienté se releva, une personne, qu'il était loin d'attendre dans cet endroit, le contemplait avec surprise; c'était Luiz de Souza,
— Seigneur Mathias de Kleist, lui dit-il d'un ton de voix bref et sévère, nos morts ont mené vie assez puissante et assez agitée pour qu'on respecte leur repos. Quand ils se lèvent au grand jour, c'est pour les rois qui viennent leur parler de faits glorieux et de batailles; mais nul parmi nous n'oserait interroger en secret les mystères du cercueil. INous présumons qu'en vos terres lointaines du nord cela eist permi? et nous respectons en vous la qualité d'un étranger qui peut ignorer nos usages; mais permettez-moi de vous dire que plusieurs seigneurs castillans et portugais ont été surpris, pendant la cérémonie, de voir avec quelle âpre curiosité et quels yeux
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inquiets vous cherchiez à soulever ces linceuls qu'une dévotion vraiment chrétienne avait découverts et non une curiosité profane.
Pendant ce temps, le marquis de Kleist avait retrouvé toute son assurance et cette merveilleuse facilité à prendre légèrement les choses qu'un homme de cour doit savoir avant tout conserver, comme s'il s'élevait toujours au dessus d'elles. Néanmoins il y avait en lui une pensée bien amère de désappointement et une haine bien prononcée pour celui qui venait de faire évanouir son espoir, et cependant sur sa physionomie on ne lisait que de la hauteur.
— Seigneur Luiz , le reproche est trop vif pour être bien mérité. Il me semble que, dans les cités impériales, on est accoutumé à pardonner quelque chose à la curiosité d'un étranger qui ne doit passer que quelques rapides instans en un lieu ; l'on excuse même la fantaisie qu'il peut avoir d'examiner un moment les curiosités d'un monastère. Cette tombe était ouverte et je regardais, avec le respect qu'on doit aux
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morts, ce que les siècles ont fait d'une sainte dépouille dont l'âme...
— L'âme!., dit Luiz deSouza, je surprendrais beaucoup de gens si je leur racontais les discours subtils du marquis de Kleist parlant d'un mort dont la tradition raconte les vertus tout en se taisant sur son nom. Au surplus, ce sont affaires d'inquisition et non de gentilhomme. Permettez-moi, Monsieur, de faire mon office. J'ai été commis par le roi à la fermeture des tombes; j'y dois déposer une monnaie d'or frappée à la date de son règne et attestant sa visite religieuse aussi bien que son souvenir de soldat. 3Iaintenant donc cette dalle doit recouvrir dans la paix des siècles le saint homme qu'elle cache depuis tant d'années. Croyez, marquis de Kleist, qu'il n'y a pas ici faute de courtoisie due toujours à un étranger, mais qu'il y a respect pour les choses saintes. Je vous le répète, comme l'ignorant sans doute, en raison des différences de coutumes ; chez nous, quand les vivans viennent contempler les morts , ce ne peut être qu'avec les honneurs infinis dus à ceux qui s'élèvent de toutes les
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gloires du ciel au dessus des pompes misérables d'un cercueil; le reste est profanation. Je l'entends ainsi et je vous prie d'excuser ma franchise de soldat, car je parlerais comme je le fais au roi lui-même et à l'empereur d'Allemagne dont vous êtes le parent. Mes frères, ajouta-t-il en appelant les deux frères lais qui , par respect et par discrétion religieuse s'étaient tenus à l'écart, scellez cette pierre, mon office est rempli. La dalle glissa sur le caveau et l'espèce de grincement sonore qui retentit sous la voûte se confondit avec un soupir que ne put étouffer le marquis de Kleist ; voix d'angoisse , sombre adieu, qui disait une poignante douleur; et cependant celui qui n'avait pu le retenir regardait avec une froide tranquillité les religieux qui travaillaient; mais, tandis qu'il leur adressait quelques paroles indifférentes , il lança à Luiz de Souza un de ces regards dont la sinistre énergie semblait emprunter au serpent quelque chose de sa haine subtile pour l'imprudent qui ose le troubler; il le salua cependant , et bientôt il se perdit entre les piliers découverts de la chapelle d'Emmanuel. Qui
l'eût suivi l'eut entendu répéter sous la dernière arcade. — Scellez vos tombes , mes bons pères, scellez-les avec chaux et mortier; Philippe d'Espagne saura bien les faire ouvrir. Le nom de Philippe d'Espagne retentit sous une voûte en ruine, comme une lugubre prophétie!
Celui qui rappelle ici simplement un fait, que la tradition a paré d'un chaste souvenir et dont elle n'a nullement exagéré la vérité, n'a pas eu la prétention de chercher dans le monde idéal deux êtres imaginaires auxquels on pourrait imprimer facilement un caractère de vérité vulgaire. Un rire sardonique prétend avoir fait justice de toutes les exaltations pures du cœur humain; mais, après tout, la vérité est plus puissante que la raillerie, si habile ou si ingénieuse
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qu'elle puisse être, et il faut accepter le souvenir quand bien même il dépasserait ce que notre siècle consent à accorder d'abnégation dans le sacrifice.
Ces réflexions, on le pense peut-être déjà, ont été suggérées en partie par un personnage qu'on a vu figurer dans l'imposante cérémonie dont Sébastien offrit le spectacle à son peuple, et qui sans doute ne s'est jamais renouvelée depuis. En désignant Luiz de Souza pour rappeler les grandeurs effacées de ses ancêtres, ce jeune monarque, si austère dans ses résolutions et dans ses habitudes, n'avait point fait un choix sans dessein. Il savait que, pour faire comprendre les âges héroïques qui ont fini , il faut en avoir en son cœur l'intime tradition et le souvenir passionné. Vers la fin du seizième siècle, cette grande exaltation de courage, celte ardeur religieuse de dévouement,qui avaient fait delà nation portugaise le premier peuple , commençaient à s'éteindre, îl semble que la vapeur enivrante des parfiims de l'Asie eût endormi ce peuple de soldats. Gomme si quelques hommes eussent été honteux de ce sommeil, ils évoquaient sans cesse le
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temps passé; ieui âme avait recueilli tous les grands souvenirs et tous les enthousiasmes. Types réels du caractère portugais, ils étaient d'autant plus inflexibles qu'ils se sentaient la force d'agir pour ceux qui sommeillaient. Hommes de cloître, hommes de guerre, soldats ou moines, tout ce qu'animait un esprit ardent de religion ou de guerre, tout ce qui dédaignait le luxe etses mensonges , marchait encore dans une voie hardie; c'étaient de ces hommes dont le vénérable Osorio avait coutume de dire au jeune roi : Voyez , Seigneur, ce sont de grandes âmes et elles ont de grandes espérances. Nommer CamoënSjl'évéque deSylves, Bernardes, l'ardent et noble Corte-Real, citer les Tavora, les Aveyro, les Mascarenhas et ceux qui les suivirent, les Almeïdas, les Ataïdes, ce serait dire assez pour le siècle si ses derniers efforts d'héroïsme n'étaient pas aussi célèbres que ses infortunes. Luiz de Souza, quoique bien jeune, était un de ces hommes que le vénérable évéquede Sylves entendait désigner quand il parlait des grandes âmes et des fermes espérances ; et, touten vantant aux jeunes seigneurs cette vie un peu sévère qui s'alliait à toutes les habitudes d'une cour
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somptueuse, il aimait à dire de lui ce que le noble Sa'e Miranda disait de lui-même : Un homme d'une même semblance, d'un seul langage, d'une seule parole , peut-être tout , mais il n'est pas homme de cour. Et en effet , au milieu du faste chevaleresque de Lisbonne, soumis en apparence à ce luxe oriental qui minait lentement les plus brilians courages , comme le feu ternit le diamant avant de le détruire, Luiz de Souza s'écartait de ces hommes qui n'avaient qu'un nom à dire au lieu d'une forte action à rappeler. Le jeune roi, lui seul, eut trouvé grâce à ses yeux; mais il ne lui pardonnait point d'avoir outragé les cheveux blancs du grand Mascarenhas, et sa parole avait été sévère jusqu'à le lui reprocher. Comme il l'avouait, il semble que le siècle fût trop vieux pour lui de quelques années; il s'était épuré surtout, disait-il , par les grands souvenirs; son génie aimait à descendre vers les impressions du passé, comme on descend au fond de son propre cœur. Alors, ces mots sublimes que la tradition encore toute vivante répétait, ces hautes actions que le langage de Camoéns a presque divinisées , uu niot^ lui rappelant par hasard qu'il
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i'iail le conipatriote d'Albuquerque ou de Jean de Cijstro, tout le grandissait à ses propres yeux, et l'esprit religieux qui animait encore son siècle l'exaltait assez pour lui faire rêver ce dévouement sans bornes que notre âge croit avoir assez deviné, quand il l'a cru possible; mysticism» de la grandeur humaine, feu mourant de la chevalerie qui ne se montra guère qu'en Portugal; les autres peuples commençaient à le dédaigner.
Avec cette manière sérieuse de contempler la vie, Luiz de Souza ne pouvait guère se livrer à cette galanterie froide et maniérée dont quelques poètes du temps nous ont conservé l'harmonie un peu vide et dont on retrouve surtout l'expression languissante dans Bernardes et dans Caminlia; mais il semblait fait bien plutôt pour olfrir encore une fois le spectacle douloureux de ces ardens sacrifices du cœur qui tenaient autant du culte religieux que de l'amour ; sentiment passionné et triste que nous ne comprenons plus guère que par la poésie, et que nous avons dénié parce que nous ne l'avons plus senti.
De bonne heure, Luiz de Souza avait fait partie de cette cour d'élite dont la reine Cathe-
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rine eiitouiaiL son petit-iils. Convié ensuite par Sébastien hii-même à venir aux assemblées du palais, il y avait apporté d'abord une réserve sur laquelle bien des gens s'étaient déjà trompés. Toutes ces jeunes femmes, qui passaient si folâtres dans la vie , étaient à ses yeux comme des ombres riantes auxquelles un sourire suffisait ; elles lui semblaient ne plus comprendre ni le pouvoir réel de leur cœur ni le dévouement absolu qu'on pouvait avoir pour elles. Un jour cependant que l'une d'elles lui avait demandé s'il croyait à la passion insensée de Bernardim Ribeiro, le poète du temps d'Emmanuel, qui mourut pour la duchesse Béatrix : — J'aimerais mieux oublier sa poésie, avait-il dit , que de ne pas croire à son amour. La jeune femme, qui lui avait fait cette question , l'avait considéré avec étonnement; mais sans doute que, dans le feu tremblant de ses regards et dans l'expression de sa voix, elle avait trouvé une réponse à la question qu'elle allait lui faire encore... La question s'était éteinte en son cœur : Luiz de Souza la devina. — Dona Magdalena, avait-il ajouté de cet accent ferme et mélancolique qui s'adoucissait
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dans sa tristesse, je n'ai qu'un reprochée à faire à Bernardim Ribeiro , c'est de n'avoir pas su cacacher au monde cette passion dont le monde s'est joué. Pauvre et sainte âme de poète qui, aimant une fille de roi et se sentant aimée, ne sut point se contenter de ses émotions solitaires, et les dit aux hommes qui ne les comprirent pas! Pauvre âme! ne savais-tu pas qu'il y a des choses qu'on ne dit qu'à Dieu et qui sont les joies de la mort, quand une seule ne les ignore pas! Ces mots, prononcés avec une expression que Luiz de Souza mettait rarement dans ses paroles , avaient sans doute une puissance de sincérité qui eut tout son effet; sans doute aussi que Luiz se sentit compris, car Dona Magdalena devint pour lui l'objet d'un culte intime qui s'associait à tous ses grands souvenirs. Alors sa pensée, désabusée prématurément, devint féconde, elle contempla même l'avenir, plus encore que les temps écoulés. Sans espoir pour le présent, car dona Magdalena était la femme d'un autre, elle rêva pour un monde meilleur un bien que sa volonté lui refusait sur la terre. Ame sincèrement chrétienne, l'espoir ne lui manqua
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pasj seulement elle le chercha dans le ciel. Et que l'on ne croie pas qu'en ce temps ce fut tiédeur de tendress-e, énervement d'une passion mensongère usée par une futile galanterie; qu'on ne rêve pas surtout pour Luiz de Souza les dégoûts solitaires de notre âge : ces vagues tristesses qui s'éteignent et se renouvellent chaque jour; ces fruits amers du doute n'avaient pas encore mûri , ils n'avaient pas encore empoisonné ce qu'ils devaient flétrir. Cela ne veut point dire qu'en ce temps, au fond plus reposé que le nôtre, malgré ses agitations extérieures, les douleurs passionnées manquassent à l'homme ; la racine en est vivace et elle croît pour tous les âges. Mais, après les rêves tranquilles des premiers jours, soit que Luiz de Souza eût trop compté sur un repos qui n'est point fait pour le monde réel, soit qu'il commençât à comprendre que ses espérances étaient une illusion trop pure pour un amour qui s'accroissait , une grande tristesse s'empara de lui; et toutefois, étrange merveille de ce temps, le feu intérieur qui le dévorait n'atteignait pas sa volonté puissante.
Si cette histoire, dont la tradition portugaise nous a laissé de vivans souvenirs, ne l'attestait point, il serait difficile de croire même pour le seizième siècle à une de ces nobles affections que notre époque a dédaigneusement reléguées dans le champ si vague de la poésie où il semble qu'on doive chercher désormais tout ce qu'il y a de pur et de grand dans l'intime nature de l'homme; mais elle fut assez réelle et assez sincère, elle subjugua assez complètement pour que celui qui l'éprouvait cherchât à tirer vengeance de lui-même, comme il le dit avec tant d'énergie, y wj^^we dans les derniers recoins de sa conscience. Croire donc à des obstacles sans nom maintenant, à des toiumens dont on unissait secrètement et pour toujours le supplice à sa propre destinée, c'est commencer à avoir un sentiment réel de ces temps énergiques. Confiant en son propre cœur, après tout, Luiz de Souza se sentait exalté plutôt qu'il ne se sentait vaincu. Il lui restait la force de marcher dans sa voie solitaire; il avait le courage de ne point révéler une passion dont il se réservait toutes les douleurs; il croyait que
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la lutte appartenait de plein droit au plus fort; mais cette confiance dans la sévérité innocente d'une pensée , cette noble affection dans laquelle le jeune Portugais avait puisé, comme il le sentait lui-même, une vie plus haute et plus fière, cet enthousiasme qui ne se révélait pas au monde, tout cela ne fut pas mieux senti, et surtout mieux interprété que l'amour du poète infortuné dont Luiz gardait si naïvement le pur souvenir. Comme cela arrive souvent, son habileté n'égalait pas sa force. Dans ce combat intérieur , le cœur saignait. De quelques côtés, la plaie ne pouvait toujours se cacher : on parla alors d'ambition, de vanité voilée sous une froide modestie, d'orgueil, qui s'adressait à la plus belle, on évoqua tous les mensonges de la calomnie.
Plus d'une fois , Luiz de Souza s'était aperçu de cette disposition à expliquer un trouble intérieur qu'il croyait secret; mais la sévérité hautaine de son langage, qui suffisait bien pour imposer silence aux allusions des hommes, était impuissante pouréteindre ces légers mensonges qui ternissent ce qu'ils ne peuAent souiller, el ,
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avant que ces deux âmes égarées dans le monde eussent bien démêlé leur propre passion, le monde expliquait leur cœur par sa malignité, il les entourait d'un amour qu'ils se cachaient encore à eux-mêmes. Un an avant l'époque où nous sommes parvenus, Luiz de Souza s'était presque complètement retiré de la cour: il avait vu avec terreur ce que le langage de tous ces rians seigneurs avait fait des plus secrètes émotions de son cœur; il avait frémi d'autant plus des bruits qui s'étaient élevés sur Magdalena de Vilhena et sur lui, que le monde, avec son instinct habile et moqueur, leur associait d'autres intentions. Les choses en étaient à ce point quand l'expédition d'Afrique, méditée depuis long-temps, fut tout à coup résolue. Bien que son intelligence pénétrante eût condamné d'avance l'entreprise du jeune roi, il saisit cette occasion de livrer hardiment sa vie aux chances d'une guerre aventureuse. Presque certain de sa destinée, puisque l'entreprise de Sébastien avait été hautement condamnée par les meilleurs et les plus braves, s'il consentait à l'envisager dans ses résultats les plus terribles, il voyait avec effroi les
efforts que faisait FEspagoe; ii sandait avec une douloureuse profondeur d'esprit la plaie qu'on allait faire au Portugal, il acceptait enfui pour lui le sacrifice, mais il haïssait de toutes les forces de son âme ceux qui le hâtaient,
A cette époque, le marquis de Kleist arriva à Lisbonne; il y vint à la suite du baron de Thumberg qui devait commander un corps d'Allemands sur lequel on avait fondé les plus grandes espérances pour la réussite d'une folle entreprise où le plus ardent courage ne pouvait avoir d'autre résultat qu'un dévouement inutile.
Mathias de Kleist, parent de l'empereur d'Allemagne, allié aux plus hautes familles de la Bohème, était arrivé à la cour du roi Sébastien , précédé d'une grande réputation de bravoure, de faste et de science, qualités dont la réunion était assez rare à cette époque chez les grands seigneurs des autres nations, mais qui s'alliaient alors parfaitement chez les Espagnols et chez les Portugais. Après toutes les prétentions d'une grande naissance, ce que le marquis de Kleist livjait au monde de sa pensée et de ses souve-
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nirs lui gagnait assez lacilenient cette portion de sympathie qu'on accorde sans réflexion à celui qui a beaucoup vu et beaucoup observé. L'élégance de ses habitudes, la dignité de son maintien, le charme de ses récits, lui gagnèrent promptement l'estime de Sébastien, malgré les bruits étranges qui couraient vaguement sur ses croyances religieuses. Le jeune roi, qu'on nous représente à la fois comme l'homme le plus réservé et le plus enthousiaste de cette époque, fut si adroitement fasciné, qu'il mit sur le conq^te des coutumes étrangères ce qui excitait iiriquiétude de quelques esprits dévots; mais ce qui avait mis en faveur M. de Kleist était précisément ce qui devait lui attirer la haine des hommes de cœur et d'intelligence comprenant tout l'avenir du pays.
Sa condescendance adroite approuvait avec une facilité tellement habile ce que souhaitait le jeune monarque, il y avait en lui une aptitude si insinuante à démêler ses pensées et à les faire passer des mobiles rêveries de l'espérance à une sorte de certitude, que, s'il n'était pas devenu le favori du prince, c'est que sa
volonté à la fois déliée et active maichait secrètement vers un autre but. Son ambition n'était pas si vulgaire et Fliabileté qu'il conservait déjouait toute pénétration.
Ce fut d'abord cette flatterie insinuante et en apparence désintéressée qui frappa Liiiz de Souza. Cette perspicacité, qui devinait si aisément le mal et qui ne cherchait point à s'y opposer, ce dédain poli des hommes et des grandes actions, qu'il avait fini par démêler chezleseigneur bohème, en un mot, tout ce mélange d'adresse et de force que n'animait aucune .conviction apparente, tout cela mit entre lui et le marquis une de ces aversions d'autant plus énergiques qu'elles doivent restercachées. N'ayantpas de raisons apparentes pour se montrer, elles s'accroissent de mille observations secrètes et elles finissent par avoir leurs mystères comme tous les autres sentimens du cœur. Néanmoins, ce qui n'était d'abord qu'une aversion d'instinct, qu'une forte antipathie sans un motif réel, ne tarda pas à avoir une raison plus puissante.
Dès son arrivée en !\irtugai, le marquis de