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Kleist avait adressé ses soins aux femmes les plus remarquables de la cour; puis, comme si sa pensée inconstante se fût lassée dès qu'elle avait deviné l'aveu qui allait naître, son admiration s'éteignait presque aussitôt qu'elle s'était révélée; flamme éphémère, mais sinistre, elle passait rapidement et cependant elle marquait son passage. Tour à tour dona Guiomar de Melio, dona Britez de Sandoval, et jusqu'à la comtesse de \iegas, qu'on citait comme l'ornement de la cour, avaient été l'objet de ses hommages. 11 avait même fort peu caché cette admiration active,dont quelques voix indiscrètes avaient révélé le secret, lorsque la réception de l'ambassadeur d'Espagne lui offrit l'occasion de voir dona Magdalena qui revenait d'un assez long voyage. Soit que sa grâce merveilleuse l'eût frappé, soit qu'il eût démêlé dans la chaste beauté de son regaid quelque chose d'ardent et cependant de contenu qui devait se plaire comme lui aux mystères et qui promettait de s'unir à tous les enthousiasmes, le marquis de Kleist parut cette fois persévérant dans son admiration et plus discret dans ses espérances.
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Cette âme subtile, qui paraissait se plaire surtout à scruter, à analyser froidement ce qu'un cœur de femme pouvait contenir de passion , cet esprit habile, qui n'excitait les plus ardentes émotions que pour les conlenq^ler curieusement et les dissiper ensuite du souffle de l'oubli, cet homme du nord enfin , qu'on avait jugé inaccessible à de profondes atteintes, paraissait dévoré cette fois par une inquiétude secrète qu'il déguisait sous une apparence d'oisiveté indolente , d'ennui vague et quelquefois d'esprit blasé. Cette fois, le mensonge était soutenu habilement; mais il fut incomplet, puisqu'il fut deviné. A l'époque où commence ce récit, le marquis de Kleist avait changé tant de fois d'aspect, il y avait dans son esprit , qui paraissait ordinairement fixé vers une active observation, tant de faces différentes, des bruits si étranges se répandaient sur son goût pour les sciences mystérieuses et principalement sur ses longs voyages en Orient, (pie, si l'on n'était point occupé à la cour par la multitude de ses connaissances, et charmé quelquefois par sa gracieuse condescendance à s'occuper des plus fiililes ol^jcts . une curiosité réelle
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s'emparait du moins de tous ceux auxquels il feignait un moment de se livrer. Esprit caché dans un siècle de mystères il dominait parce qu'il avait à propos l'art de ne rien révéler.
Aussi, et comme à leur insu, les femmes étaient-elles subjuguées par cet esprit qui jetait si subtilement ses réseaux et qui agissait cependant avec une activité si étrange, qu'on sentait sa puissance avant de deviner ses moyens.
Magdalena de Vilhena fut d'abord suiprise de se voir l'objet d'un hommage envié et craint tout à la fois. Ame forte et pure , exaltée des grandeurs d'une autre àme, si, dès le premier jour, elle avait deviné Luiz de Souza, si elle avait accueilli sa tristesse, son enthousiasme et toute cette sincérité de nobles espérances qu'elle ne trouvait qu'en lui, elle fut long-temps à démêler ce qu'il y avait de réel dans les sentimens du marquis, et, bien loin d'y croire complètement, elle sembla se jouer de ses soins empressés comme d'un gracieux mensonge, conmie d'un souvenir d'admiration fugitive que cet étranger livrait tour à tour à celles qu'il rencontrait. Peu I. 6
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touchée donc de cette flamme que M. de Kleist semblait éteindre et ranimer à son gré, elle ne lui accorda ni encouragemens ni dédains pour son amour, comme on disait alors; mais, étonnée en présence de cette àme qui ne s'arrêtait jamais et dont l'activité semblait dévorer une vie livrée à toutes les combinaisons mystérieuses, sa curiosité s'éveilla; elle entra comme dans un monde inconnu ; et, dès cet instant, il ne lui fut plus possible d'écarter complètement cette volonté persévérante qui prenait sa source dans un mobile ignoré. Malgré elle, M. de Kleist se revêtit à ses yeux d'une mystérieuse puissance, d'une influence secrète sur ce qui l'entourait, et alors seulement peut-être , elle accorda trop de condescendance apparente à celui qui excitait en elle encore plus d'effroi que d'intérêt.
Luiz de Souza avait été d'abord surpris de cette conduite; bientôt il en fut tourmenté. Cet abandon apparent d'une âme pure l'effrayait en même temps qu'il en était blessé ; il renferma cependant en lui-même cette poignante inquiétude. Trop fier en son cœur pour exprimer ses tristesses ou ses espérances, il garda le silence et
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s'afl'eriiiil plus quc'janijiis clans le projet (pi'ilavail inédilé. Le silence, selon lui, riait ini tlcinier asile on ^ïagdalena pouvait encore pénétier. 1 1 1 u i avait livré son âme en sacrifice; mais il fallait qu'elle le comprit. Cependant s'il se taisait, s'il renfermait au fond du cœur ses angoisses et sa jalousie, ses autres sentimens s'accroissaieni en violence; le sentiment d'éloignement qu'il avait éprouvé d'abord pour M. de Kleist prenait un caractère de haine qu'il ne croyait point toujours devoir dissinniler ou qu'il cachait sous la froideur du dédain. Accoutumé à vivre de cette vie ardente qui allait si bien alors aux Portugais et qui livrait un cœur à toutes les impressions généreuses, il dédaignait de descendre dans les ténèbres poin- y chercher le secret de son ennemi et pour le perdre. Si le monde s'était aperçu de l'aversion qui existait entre eux , ce n'était point par leurs discours qu'il l'avait deviné; c'était plutôt par l'inflexible persévérance de Luiz de Souza à se taire sur le compte d'un homme qu'on désignait en secret comme son rival et qui occupait assez vivement les esprits pour que le blâme se répandit sur lui autant
que l'éloge. Peut-être ce sentiment déjà voilé, s'il n'était contenu, eiit-il dévoré long-temps en silence un cœur dont toutes les émotions ardentes se cachaient sous une froide gravité; peut-être aussi se fût-il éteint devant les terribles événemens qui se préparaient. L'incident arrivé durant le cérémonie lui donna une énergie implacable. La lutte allait désormais s'établir entre eux deux; ils s'étaient mesurés; le choc avait été prompt, mais il avait été décisif; et quand bien même un étrange hasard n'eût pas donné à Luiz de Souza l'occasion de blesser le marquis de Kleist dans son plus cher désir ; plus tard, quand l'autre ne serait pas devenu maître d'un secret qu'il n'avait fait que soupçonner, la destinée de ces deux hommes devait sans doute se lier par leur propre haine, comme celle des autres se lie par l'amitié.
Une rencontre imprévue, une conversation à laquelle il était loin de s'attendre devait, dans cette journée si fertile pour Luiz de Souza en vives émotions, l'initiera d'autres mystères; et, dans les secrets d'un amour ignoré, lui révéler peut-être la destinée de son amour.
Le jeune cavalier s'éloignait lentement de la chapelle d'Emmanuel, et, avant de rentrer dans le chœur , il cherchait à apaiser cette lutte intérieure si âpre et si vive qu'il avait su contenir devant les deux dominicains, mais dont il sentait en ce moment toute l'énergie. La gravité solennelle du lieu où il rentra ramena peu à peu en lui des idées de calme et d'austérité. Tout entier aux grandeurs de cette journée, il aimail a sp rappeler ce que les hommes puissans cou-
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chés maintenant dans le cercueil avaient eu de grand et d'inattendu aux jours décisifs; et, sans en concevoir une vaine espérance il rêvait du moins la gloire dans la chiite; mais, en passant piès du mausolée de don Duarte, il aperçut une femme, inclinée religieusement aux pieds d'une statue, qui se soutenait comme dans l'affaissement des dernières fatigues et dans l'attente du dernier repos. A son attitude recueillie, à l'expression de sa tête penchée au dessus de celte figure du mausolée, qui dormait dans l'éternelle tristesse du marbre, on eût dit d'une sœur écoutant près de sa sœur les derniers mots de l'agonie. Lorsqu'elle entendit marcher près d'elle, elle releva lentement la tête avec cette gravité inquiète qu'ont tous ceux qui veillent près d'un lit de douleur; on eût dit qu'elle voulait arrêter par un geste de silence ceux qui venaient ainsi la troubler. Quand elle eut reconnu celui qui s'avançait , sa figure se colora tout à coup ; mais ce fut une émotion bien passagère et elle redevint bientôt plus pâle et plus tiiste que ces figures de marbre auxquelles la mort avait imprimé du moins son inflexible résignation :
— Vous encore ici, Madame , dil Liiiz de Souza, quand le roi vous attend sans doute et quand nos jeunes gentilshommes vous cherchent de la part du saint prieur qui tient à honneur de vous recevoir! Ne craignez-vous pas,ajouta-t-il d'un ton de voix un peu contraint, que le comte don Joam ne soit tourmenté d'une si longue absence et surtout, ajouta-t-il en la considérant avec inquiétude, de cette tristesse qui se montre en vos yeux?
— Elle n'est pas si nouvelle qu'on la doive remarquer. Monsieur. Le roi doit partir et don Joam est occupé d'entreprises trop hautes pour songer aux ennuis d'une femme. Peut-être, ajouta-t-eîle d'une voix plus animée, peut-être, s'il savait ce qui m'a amenée ici, sourirait-il de pitié ou tout au plus de dédain.
— De dédain, Madame?
— Oui sans doute, de dédain et poui- une folle pensée de femme qui croit encore au pouvoir d'un souvenir. Savez-vous qui elle esl la personne que renferme cette tombe?
— Si je ne me trompe. Madame, répondit
Luiz de Soiiza dont la curiosité venait d'être excitée vivement, c'est celle de dona Britez de Viana , honorable dame ensevelie avant le temps et dans la l)eauté de ses fraîches années... Quand je l'aurais pu oubHer, cette inscription, où sont rappelées ses vertus; me le dirait et mieux encore cette figure touchante qui ne dort pas encore et qui semble parler à Dieu des regrets d'une jeune mère qui s'éteignit en ses meilleurs jours pleine d'amour et d'espérance, comme le dit encore cette tristesse passionnée du marbre.
— Eh bien, seigneur Luiz, si vous l'avez connue en ses derniers jours, vous savez ce qu'il y eut de tendresse entre nous deux; mais vous ne savez pas, çontinua-t-elle plus lentement et comme si elle hésitait à livrer un secret qui n'était par le sien, oh! non, vous ne pouvez pas savoir ce qu'il y eut de douleur en son âme quand il fallut quitter la vie. Magdalena s'arrêta un moment, hésitant à raconter le passé; puis elle reprit tout à coup avec ce regard pénétrant qui cherche à lire l'impression que va faire une révélation dont on attend pour soi-
même des éclaiicissemens à plus d'un doulc du cœur : Si je ne vous savais pas, seigneur Luiz, le plus honorable chevalier de Portugal, ce secret mourrait avec moi... Eh bien! cette jeune femme qui sourit si tristement aux dernières espérances du monde, cette âme qui ne se croyait pas encore purifiée par une austère pénitence, est morte dans le doute affreux de son salut!...
— Dona Britez, Madame, qui s'est éteinte comme une sainte et que nous avons vue s'ensevelir vivante dans un cloître! elle qu'on a assez révérée sur la terre pour la prier au ciel!
— Ecoutez-moi et ne brisez pas surtout l'espérance que j'ai conçue, quelque fragile qu'elle puisse vous paraître... Les rois nous sont apparus aujourd'hui dans la pompe de leur deuil. Si jamais spectacle imposant a été donné à un pays, c'est celui que vient d'offrir aux Portugais don Sébastien. Vous avez merveilleusement parlé de combats et de victoires , vous avez exalté les monarques; la nation les a reconnus malgré
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la poussière des années. Ce peuple si las a frémi un moment d'espérance et il a partagé votre enthousiasme pour ses vieux morts , comme il les appelle. Je sentais en moi-même que jamais œuvres de rois n'avaient été ainsi racontées; que jamais surtout dévouement de prince n'avait été célébré avec un cœur plus digne; mais je me disais : La froide pierre de marbre enclôt ici de saintes victoires ignorées , de grandes luttes inconnues aux hommes; ils parlent bien de batailles, ils savent faire aumône aux rois de leur vie et de leur liberté; mais que leur font ces dévouemens cachés du cœur qu'ils doivent ignorer toujours et qu'ils paieraient par la calomnie ! Ah! si une de ces pierres venait à être soulevée et que notre jeune roi se trouvât face à face avec cette figure que la mort a flétrie, mais qu'elle n'a pas encore eu le temps de consumer, il lirait dans les dernières étreintes de la douleur un conseil qui changerait peut-être sa deslinée et celle de son peuple.
— J'ai peine à vous comprendre, dona Magdalena.
— Oh! c'est (juc, comme tous les honmies,
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répondit-elle en jetant un regard de compassion sur la tombe de dona Britez, c'est que, comme tous les hommes, vous croyez avoir compris le bonheur ou le malheur d'une femme par ces mots : Joie du monde, richesse ou vanité; c'est que vous ne comprenez d'autres victoires que celles des armes et d'autre gloire que celle de répée. Combien de fois ne m'a-t-elle pas dit: Ils sauraient pourquoi je meurs s'ils savaient quelle espérance s'est éteinte pour moi.
Mais, voyez-vous, il y a des tristesses cachées dans un sourire, qui, si elles étaient devinées , feraient pâlir toutes ces figures menteuses qui osent parler d'amour et de dévouement. Oh! je me tais; car tout ceci est pour vous une énigme. Vous savez que notre jeune roi a déjà fait une expédition en Afrique, il en revint cependant. Sa sévérité hautaineparut avoirencore augmenté; c'était à peine s'il consentait à voir les femmes de nos plus honorables capitaines, et, quand il le faisait, il semblait que ce fût une grâce et non une simple démarche de courtoisie. Moi-même, dont la mère l'a nourri, qu'il a toujours vue depuis l'enfance et qu'il aime
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comme une sœur, Dieu, dit-il, lui ayant dénié ce bien, je n'étais pas toujours exceptée de cette étrange exclusion dont on pailait jusque dans les cours étrangères. Tout à coup je remarquai que son humeur n'était pas moins sévère, mais qu'elle était devenue moins sauvage, qu'il avait repris sa courtoisie de gentilhomme, que les assemblées du palais devenaient plus magnifiques et moins graves, et que cependant il n'y avait rien de changé en ses ardeurs de religion tenant plus d'un martyr que d'un roi. A cette époque, dona Britez tomba dans une mélancolie qui me frappa; car, sans avoir montré jusqu'alors ni gaieté vive ni folâtre enjouement , elle avait une de ces sérénités franches qui sont l'expression toute recueillie d'une bonté profonde. Dona Britez, lui dis-je un jour, les mois se passent et tes ennuis ne passent point; ce n'était pas ainsi dans ce beau couvent de la Soledad où nos belles années d'enfance se sont écoulées. Tout à coup ses grands yeux noirs m'interrogèrent à leur tour, et, comme si elle m'eût déjà dit : Ne m'as-tu point devinée, je me sentis saisie par sa profonde tristesse. Hélas ! en ce
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moment, sans savoir son malheur, je devinai tout ce qu'il avait (rirrémédiable... Plus tard, ajouta Magdalena avec un accent qui fit tressaillir Luiz, j'aurais conquis toutes ses angoisses; je ne m'expliquai que le moins terrible de ses maux. Mais à quoi bon vous dire d'une passion ce que les hommes ne comprennent jamais.
— De grâce, Madame, continuez. Ne savezvous donc pas que, si un cœur a senti cette lutte qui achève sa destinée dans le silence, c'est le mien ? Eh ! pourquoi donc aurais-je changé? Oh! je plains sa vie, mais non pas sa mort.
— Oui, mais l'agonie, seigneur de Souza ? Senl ir que rien dans nos espérances ne sera ; se voir mourir de cette dévorante tristesse qui vous montre toujours un froid soupir de la mort comme l'unique remède à votre mal; essayer de faire vivre un autre de cette ai'deur fatale , puis s'arrêter, honteuse de ses souffrances, et vouloir les lui épargner; se cacher à lui et n'oser même se montrer au Christ. Àme chrétienne, prier sans
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espérer, parce que l'on sent bien que la prière sort d'un cœur sans innocence et qu'elle ne sera point accomplie. Fervente pour tout autre que pour Dieu, faire sa religion de ses souffrances, et sentir que, quand viendra la mort, vous serez payée selon votre culte; voilà cependant quel fut le sort de dona Britez ; car elle aima le jeune roi.
— Le jeune roi, Madame! dit en l'interrompant Luiz de Souzaàqui cette révélation causait la plus vive surprise... Don Sénastien, qui ne s'exalte qu'à l'idée d'une nouvelle croisade, lui, être aimé ainsi et par une telle femme!
— Mais aussi la paya-t-il de cette tendresse qui consumait jusqu'à sa vie à venir, par un froid amour qu'un souvenir de bataille suffisait pour éteindre. Dona Britez, dont le mari est aux Indes, craignit de se trahir elle-même; elle fit par honneur pour sa mémoire ce qu'elle ne pouvait plus faire par tendresse pour lui. Elle se retira dans un monastère des bords du Tage. Là elle espéra du moins ramener la résignation religeuse si elle ne pouvait trouver la tranquillité. Vêtue de l'habit du couvent, livrée à de saintes
austérités, elle espérait atténuer la fautr ou pulifiant le souvenir; le calme revint et ce calme ne dura pas. Le roi sut où elle s'était retirée, il voulut lavoir, elle ne sut pas résister, et plus d'une fois il vint la visiter en secret. Ce fut alors que le bruitse répandit dans Lisbonne qu'unereligieuse de Sainte-Claire le recevait mystérieusement et que ces entrevues avaient lieu dans un bois reculé qui descend jusqu'au bord du fleuve. 3Iais, mon Dieu, si l'on eût su ce qui se passait dans ce cœur de roi, et les choses qu'il révélait dans ces longs entretiens, on y eût vu bien plus de lassitude du métier de monarque que de tendresse. Il n'avait point tardé à démêler dans la marquise de \ iana un esprit élevé , un cœur rempli de haute compassion et de sincérité inaltérable. C'était dans ce cœur qu'il aimait à s'épancher, mais, de l'amour, il n'en avait point; toute sa passion était pour une longue journée de bataille. 11 lui disait quelquefois : Si vous pouviez être reine, je vous ferais reine; mais il adressait ces paroles à sa raison qu'il admirait ; elle, elle les adressait à son cœur. Près de ce froid jeune homme qui rêvait sur le trône les vertus d'un ange, elle était tour
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à tour élevée vers un monde céleste ou brisée dans ce qu'elle avait de plus cher. Comme ses espérances n'étaient pas de la terre il n'avait aucune des compassions du cœur, il lui parlait sans cesse d'une mort glorieuse dans les champs d'Afrique. Coupable par sa chiite, sainte et résignée par la pénitence, son amour devint d'autant plus funeste qu'il trouvait son aliment dans tout ce qui augmentait son désespoir. Bientôt le roi rêva les austérités du cloître; il se revêtit du cilice, il emprunta à la vie des martyrs les règles de sa conduite et ses résolutions. Alors, créature infortunée, seigneur Luiz, elle en vint à faire tout son bonheur de l'idée qu'en réprimant les élans de son cœur devant le roi elle augmenterait cette froide affeclion dont il l'entourait au défaut d'un autre sentiment que sans doute il n'éprouvait plus.
En achevant ces derniers mots , la voix de Magdelena était devenue tremblante d'émotion. Depuis long-temps les mouvemens de son cœur avaient suivi tous ses souvenirs; l'étrange ressemblance qui existait entre ce qu'elle éprouvait et ce qu'avait r.essenti son amie n'était pas échappé
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sans doute à sa pensée, même au moment où elle avait commencé à parler de la marquise; mais elle n'avait point songé peut-être à tout ce qu'allait révéler son récit. Quant à Luiz de Souza, la dignité passionnée qu'elle avait mise dans ses dernières paroles l'avait surtout frappé; il s'empressa d'interrompre le silencequ'elle gardait depuis quelques instans.
— La marquise de ^ iana fut bien malheureuse, Madame ; mais elle fut ardemment aimée, n'en doutez pas.
— Ferez-vous revenir une morte pour i'entendi'e et pour le croire? continua la jeune femme d'une voix un peu sévère et comme si l'allusion se brisait dans son esprit. Luiz de Souza continua.
— Mais qui sait si le projet de notre jeune roi n'est pas le résultat de cette passion funeste et s'il n'a pas pris la résolution qui l'anime maintenant pour échapper à un trouble plus grand ? car en effet, madame, croire qu'il est possible de voir naître une affection profonde comme celle doat vous parlez sans en être touché jusqu'à don-
lier en échange sa propre existence; avoir reçu cette seconde vie qui vous révèle deux espérances en une seule âme et la dédaigner, ce n'est pas d'un jeune roi qui montre de nobles inclinations ni d'un homme auquel ses plusgrands ennemis ne refusent pas la générosité du dévouement. J'aime mieux croire , continua-t-il d'une voix tremblante et à laquelle le silence qui régnait alors dans l'église donnait quelque chose d'austère et d'imposant comme une condamnation venue de Dieu lui-même, j'aime mieux croire à l'inflexible religion du serment qui lie irrévocablement tout chrétien et tout chevalier. Il est impossible que don Sébastien!...
Ici Magdalena l'interrompit avec vivacité. — Oh ! dites cela, dites-le pour l'honneur du roi et je vous comprendrai; mais la passion d'un cœur est aussi une religion. Il y a des jours dans la vie où l'on se sent le droit de demander un sacrifice, parce qu'on ferait tous ceux qui seraient exigés de vous. Don Sébastien ne sentit pas cela et sa froide pitié ne céda rien. Mais cette temme, si forte contre ses propres souffrances , devint faible contre l'abandon. Pour un regard,
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elle commença à exaltei ce qu'elle avait coudamné autrefois; elle vanta toute cette témérité de courage qui accomplissait ce qu'avait voulu le roi d'un autre siècle; comme elle me ledit un jour enfin , elle livra le royaume pour son amour... Oh! elle lui avait donné ce qui lui était plus cher que la vie.
— Que Dieu la sauve, Madame! car bien des voix monteront pour l'accuser.
— Ce n'est pas tout. Vous savez sans doute que la marquise de Viana était alliée aux plus grandes familles d'Allemagne..... Il y a un an environ , M. de Kleist airiva en Portugal. Vous le connaissez. Il s'introduisit auprès d'elle; j'ignore ce qu'il lui révéla; mais de grands troubles religieux commencèrent à l'assaillir. Elle perdit l'espérance des âmes simples , elle se fit un monde à part dans ce monde, sans que son amour fût diminué. Un sombre intérêt s'attachait chez elle à cet étranger. Autant que des demi-révélations peuvent me le faire croire , il se serait servi de son ascendant sur l'esprit du roi pour le confirmer dans ses pro-
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jets et pour lui en inspirer de plus immenses encore... Savez-vous, seigneur Luiz de Souza, que rien n'est assez^vaste pour l'imagination de cet homme ?
— Dites plutôt rien d'assez sacré , Madame. Mais, sans nous occuper davantage de lui, car il ternirait ce noble souvenir , qu'arriva-t-il de cette femme qui pouvait changer la destinée du royaume et quijne l'a point fait?
— Voyez , seigneur Luiz , elle prie sur sa tombe ; Dieu lui a pardonné , sans doute. Que votre souvenir ne l'outrage pas ; elle fut punie assez cruellement; elle avait demandé quelques jours d'épanchemens, elle eut un siècle de souffrances. Une lente maladie dévora ses forces et son cœur; chaque journée qui s'écoulait lui apportait la certitude que la volonté du roi allait s'exécuter , que nulle volonté humaine ne pouvait s'y opposer. Chaque moment qui approchait l'époque du départfdévorait un jour de sa vie ; elle sentit elle-même que le terme de ses jours arriverait avant l'instant qu'elle ne pouvait reculer. Alors, comme toutes les âmes souffrantes
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de maux que le inonde ne peut guérir , elle se réfugia sincèrement en Dieu ; elle ne craignait plus d'évoquer la vérité, elle l'appela à son aide, disant qu'il fallait l'écouler, que la tombe allait se refermer sur elle. Ses dernières paroles furent à la fois resignées et terribles ; mais don Sébastien ne les a point entendues ; c'est moi qui les ai recueillies et j'en suis seule dépositaire. Eh bien, aujourd'hui, quand ces sépulcres se sont ouverts, quand les vieux rois en sont sortis , quand votre voix les a appelés, il m'a semblé que don Sébastien regardait un moment cette pâle figure et qu'une larme coulait de ses yeux, et moi je suis venue prier comme on prie un ange, comme on prie un martyr qui à souffert et qui n'a point tout oublié; je lui ai demandé pardon de n'avoir point encore exécuté sa volonté dernière , de n'avoir point fait ensevelir son cœur sur ce rivage où elle a si souvent attendu celui que bien souvent elle n'y devait point voir et qu'elle y espérait toujours. L'orgueil de sa famille veut que sa tombe soit ici, mais son dernier désir m'a demandé un autre asile. Je vous le répète, ce vœu de tendresse est pour moi comme un vœu de
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religion. Ici Magdalena s'arrêta, et, comme si ce qu'elle venait de révéler des souffrances de son amie était une confession qu'elle eût faite elle-même, une expiation suffisante pour fléchir la volonté divine, on eût dit qu'elle se sentait animée de cette puissance invisible qui, au lit de la mort, défait les volontés humaines. Elle a saintement prié, continua-t-elle, elle a offert ses larmes et son repentir. Dieu se contente d'une larme quand elle est sincère, et, s'il a pardonné dans le ciel, il ne saurait punir sur la terre. J'irai , Monsieur, j'irai près du jeune roi ; jl y aura trop de femmes en deuil si cette guerre s'accomplit, il accordera peut-être au souvenir ce qu'il refuse aux remontrances. Elle implorera Marie , la sainte mère de Jésus , pendant que je supplierai ici Ame repentie ,
n'est- il pas vrai que les souffrances cachées sont aussi une puissante oraison ? N'est-il pas vrai que ceux dont on ignore les douleurs sur la terre doivent être devinés dans le ciel? Elle s'arrêta tout à coup comme si elle en eût déjà trop dit, puis , se remettant peu à peu et repreuant ce ton de grave tristesse sous lequel elle
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(iéguisait les vives émotions qui l'agitaient depuis le commencement de cette conversation, elle contint l'exaltation qu'elle venait de mettre dans ses dernières paroles pour s'instruire d'une manière assurée de ce qu'elle ignorait encore en grande partie, et de quelques détails sur le départ que les officiers du conseil avaient eu l'ordre de cacher. Mais, continua-t-elle, est-il bien vrai que l'imprudence de notre jeune roi soit aussi grande que le dit Mascarenhas? Cette guerre, qui effraie les plus hardis soldats et nos plus vieux capitaines , ne laisse-t-elle aucune chance favorable? Et nous, qui sommes habituées à n'entendre parler que de victoires où se battent le Portugais, devons-nous craindre la honteuse défaite dont on nous menace? C'est à vous, dont l'honorable sincérité m'est connue, que je le demande. Le péril est-ii si certain qu'il faille tout craindre ?
— Si certain , Madame , reprit Luiz de Souza d'une voix ferme et avec ce lent sourire qui indique une résignation inaltérable, que, quand le grand Albuquerque lui-même viendrait nous commander, sa vieille épée faucherait inutile-
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ment des milliers d'Arabes. Il faudrait qu'elle se hâtât bien de frapper pour que Dieu lui donnât quelque gloire avant qu'elle ne se brisât; mais, voyez-vous, il y a des jours envoyés ainsi, qui sont le deuil d'un royaume: ils effacent ce qu'ils doivent effacer, et, après tout, une grande nation ne saurait périr.
— Et c'est là votre pensée? dit Magdalena avec un accent où l'on pouvait démêler tout le trouble que lui venait de causer cette réponse. Ah! je le disais bien, les hommes savent faire aux rois aumône de leur vie. Il leur importe bien peu de mourir, mais aussi que leur importent les destinées qu'ils changent!
— Heureux sont ceux qui ont une destinée à conduire. Madame, reprit tristement Luiz de Souza; ceux-là peuvent demander des forces à Dieu ; les autres ne sauraient lui demander qu'une fin honorable, et c'en est une sans doute que de faire respecter le nom chrétien en Afrique, fût-ce même en mourant.
— En mourant! et c'est là votre espérance! Ah ! je vois bien que j'ai été trompée, et le roi
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lui-même l'a peut-être été. Don Joam de Portugal, bien qu'il consente rarement à honorer sa femme de ses courtes confidences, croit au contraire que les prodiges de nos guerres de l'Inde vont se renouveler encore, que l'armée de Muley-Moluch doit être détruite; sans cesse il le répète à don Sébastien. Le marquis de Kleist, cet homme habile dont on craint le courage comme la science, le marquis de Kleist va jusqu'à vanter cette témérité de jeunesse et il dit hautement que c'est un fait de chevalerie honorable , et dont le siècle parlera. Sachant même vaguement, je crois, votre opinion à ce sujet et connaissant votre courage, il vantait l'un et blâmait l'autre en des termes dignes de vous cependant.
— Le marquis de Kleist a ses raisons pour parler ainsi, Madame, et elles sont assez cachées pour que je ne puisse pas aisément les démêler. Cet homme, qui pousse l'audace jusqu'à vouloir scruter le fond de votre cœur et qui se vante d'y lire aisément, cet homme impie par ses espérances, ne doit pas être nommé ici. Dieu l'appellerait à lui sous ces voûtes qu'il détournerait
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dédaigneusement la tête et qu'il n'en poursuivrait pas moins son sinistre voyage... Mais qu'il garde discrètement son blâme et surtout ses éloges; il n'y a rien de commun entre lui et moi , nous ne suivons pas le même culte ! Christ sanglant, Christ couronné d'épines est mon dieu à moi; il a souffert et je souffre, il s'est résigné et je veux me résigner...
En ce moment la congrégation des religieux d'Obidos pénétra dans l'église en habit de pénitens et se dirigea vers la chapelle du saint infant pour y faire les prières que le patriarche de Lisbonne avait ordonnées dans toute l'étendue du royaume. Magdalena et Luiz se prosternèrent et les religieux commencèrent à psalmodier les litanies. Après une courte oraison , ils se retirèrent et Magdalena se disposait à rentrer dans le couvent par la porte de Saint-Braz, lorsque Luiz la retint pour un moment.
— Vous le verrez, lui dit-il. Madame, le monde rit maintenant de ce qu'il honorait; c'est un songe, vuie folie digne de toute pitié pour ce siècle (|u'un amour qu'on ne veut pas avouer et
qui vous tue. Le marquis de Kleist parle sans doute du sien, Madame. Sa parole est à la fois plus doiice et plus hardie que la mienne, et, si son regard est un mensonge , il demande avec ardeur ce qu'il a résolu froidement... Mais de quoi meplaindrais-je? J'ai fait un rêve qui n'était pas de la terre. Ah! si j'avais été deviné, si j'avais été jugé autrement que les autres hommes'. Mais le rêve s'est dissipé et mon amour s'est flétri au fond de mon cœur, quand j'ai vu que jamais il ne serait compris. Ah! voyez-vous, dona Magdalena , c'est qu'il y avait dans ce songe un souvenir de l'éternelle jeunesse de ces amours qui ont enchanté un moment le monde et que Dieu a retirés à la terre ; c'est que le mystère de mes espérances venait du ciel et qu'il y est remonté. Je me disais: Elle passe ici bas avec un autre: mais ce voyage est d'un jour. Plus tard, et si elle lit en mon cœur ce que je ne lui peux cacher et ce que je ne veux lui dire, elle me reconnaîtra dans l'éternelle journée. Là ce ne seront plus les paroles de la terre qui diront les joies ou les souffrances ; on devinera bien l'ancienne histoire des douleurs dans une larme;
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mais un ange l'effacera. Les joies sans fin de l'amour seront dans un regard. O Madame, que ce mensonge de mon cœur a été prompt! L'homme du monde a ri de son faux sourire, sa pensée astucieuse s'est déguisée, on l'a cru et je n'ai plus été compris.
— Luiz, dit Magdalena, Christ sanglant et résigné est aussi mon dieu.
Comme elle achevait ces paroles , les pénitens, qui venaient de chanter le dernier office du soir, s'avancèrent vers eux; ils portaient la bannière de saint Dominique et un évêque qui les précédait allait bénissant sur son passage les sépulture qui avaient été ouvertes. C'était le vénérable Osorio que quelques uns nommaient le saint évêque de Syives. Quand il fut arrivé près d'eux , comme s'il eut compris que ces deux âmes souffrantes avaient besoin d'être fortifiées, il les bénit, puis, après avoir contemplé en silence la statue de dona Britez, il fit une courte prière et passa.
— Ne vous semble-t-il pas que ce saint vieillard devine ce que cache la mort?
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— Parce qu'il a deviné toutes les faiblesses de la vie, Madame. On dit de lui que sa personne sanctifie ou qu'elle condamne, et le vieux prêtre nous a bénis.
— Il a uni pour une autre vie ce qui n'a pu s'unir que près d'une tombe; mais Dieu l'a entendu et il me donne la force de vous deman der une grâce.
— Oh! parlez, parlez , dona Magdalena !
— Vous saurez bientôt ce que je désire obtenir de vous ; mais vous le saurez seulement à Lisbonne. En achevant ces derniers mots, elle abaissa son voile et se perdit sous les arcades obscures qui conduisaient dans l'intérieur du couvent. Luiz de Souza acheva de remplir l'office dont il avait été chargé , et , après avoir visité la chapelle du maître d'Avis et celle d'Antonio de Sa , il sortit aussi de l'église.
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Vers la fin du seizième siècle, le Portugal, si riche par ses conquêtes, était devenu comme l'hôtellerie du monde entier. Rien de si étrange et de si mêlé que sa population. Juifs déguisés, Maures convertis, Indiens captifs, nègres géan s de la Cafrerie et de la Guinée, Américains du Brésil, Malais de Java, tous ces hommes si différens, se mêlaient, s'agitaient dans un concert de plaintes dont les chroniqueurs ne nous ont pas toujours déguisé l'énergie. Subjugués par la main de fer
qui avait changé le monde, esclaves de guerre ou de rapine, ils venaient pour un jour assister au triomphe de leurs maîtres, puis ils mouraient et d'autres les remplaçaient : population passagère d'une ville de soldats, c'était le luxe des grandes familles, i'efligie vivante des conquêtes, la voix du siècle qui s'était éteint. Or, le jour de la cérémonie qui avait rassemblé tout ce que le Portugal présentait de grands souvenirs ou de grands noms, le cloître du couvent de Batalha, si solitaire ordinairement , offrait dans ses vastes cours un spectacle qu'aucun lieu de la terre ne pouvait présenter. Cette foule de dames et de seigneurs qui avaient suivi le roi, l'innombrable quantité d'officiers qui se préparaient au grand pèlerinage de l'Afrique, tout le monde s'était fait suivre de ces nombreux esclaves qu'on traînait alors à sa suite et qui, le plus ordinairement, ne servaient qu'à étaler un luxe inoui. Huit heures sonnaient lorsque le bruit se répandit qu'on allait bientôt quitter le monastère et que l'intention des dames qui avaient assisté à la cérémonie était de voyager durant la nuit. Alors la plupart de ces grandes torches résineuses qu'on emploie encore en
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Portugal et qui donnent un aspect si fantastique aux objets qu'elles colorent de leurs lueurs rougeâtres et enfumées, s'allumèrent presque spontanément et montrèrent dans leur magnificence bizarre celle foule d'écuyers, de pages et de porteurs qui se hâtaient de faire leurs préparatifs. A voir ces hommes de physionomies si différentes qui cherchaient silencieusement toutes les choses nécessaires pour le départ, on eût dit que la fête des morts n'était pas encore finie et que ces étrangers, qui représentaient les peuples abattus , passaient gravement devant l'église comme s'ils entendaient le souffle menaçant du destin leur promettant la liberté.
Du reste , le luxe ne s'était pas encore soumis en ce temps aux caprices légers d'une trompeuse industrie; rien n'était offert aux regards qui n'attestât une solide richesse ou un art merveilleux; et qui eut contemplé un moment les brillantes montures que tenaient la plupait des esclaves eût deviné la richesse du maître à la magnificence de l'équipement. C'étaient des Andaloux aux mors dorés , aux brides enrichies de pierres étincelantes, c'étaient des chevaux I. 8
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arabes aux lourds étriers de vermeil, tels qu'on en voit encore dans les provinces reculées où un reste d'esprit chevaleresque ne les a pas encore remplacés. Puis venaient ces belles mules de l'Alem-tejo , toutes caparaçonnées de velours, toutes garnies de clochettes d'argent; les unes piaffaient gravement, les autres se tenaient immobiles sous leurs grands palanquins de l'Inde ou sur leur riche litière dorée. Ici un Javanais, au regard fauve et rusé, maintenait une haquenée blanche destinée à quelque dame de la vieille cour; plus loin un Canarin du Malabar, aux traits doux, aux cheveux longs et tressés, était armé d'un flambeau tout prêt à la précéder; puis c'étaient des noirs du Natal bizarrement accoutrés des plus riches ornemens et qui remplissaient l'office d'une béte de somme en soulevant un palanquin léger; des Indiens de l'Amazone avec leurs beaux manteaux de plume, des Morisques portant encore le gracieux costume de la Sierra-Nevada, des Célèbes que leur esclavage n'avait point dépouillés des splendides vêtemens malais; tout cela un moment s'était réveillé et l'on eût dit d'une merveilleuse
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évocation du siècle à laquelle tout les peuples auraient répondu. Comme plusieurs de ces groupes s'ébranlaient et qu'on paraissait faire sur plusieurs points des dispositions sérieuses de départ, le marquis de Kleist, qui cette fois semblait avoir laissé son compagnon se livrer à ses réflexions inquiétantes, le marquis de Kleist, dis-je, marchait d'un pas rapide au milieu de cette foule qui commençait à se réunir sous le grand porche du couvent. Il cherchait du regard l'esclave malais auquel il avait confié son cheval, et il faisait des efforts inutiles pour le distinguer dans cette multitude par laquelle l'entrée des portes était obstruée. Découragé de ses vaines recherches , il quitta bientôt les groupes les plus empressés et se dirigea vers une partie du cloître beaucoup moins éclairée où quelques domestiques, étendus à terre et à moitié endormis, attendaient près d'une riche litière que leur maîtresse se décidât à partir. Plusieurs autre équipages du même genre, appartenant évidemment à de grandes dames de la cour, étaient dispersés de loin en loin, sous les cloîtres, et l'on voyait, attachés aux piliers, de puissaus
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chevaux de guerre destinés à les accompagner. Il avait déjà passé près du premier équipage de ce genre qu'il eut d'abord remarqué, et une forte préoccupation avait succédé, comme cela arrivait souvent chez lui , à une vive impatience , lorsqu'une voix légère et doucement accentuée répéta plusieurs fois et presque à son oreille : Cid Aral, Cid Aral. Puis, comme il se retournait avec surprise à ce nom, une jeune fille, qui avait écarté tout à couples rideaux de la litière et qui portait un gracieux vêtement à la morisque, lui dit d'un ton de voix où une crainte respectueuse se mêlait à la satisfaction qu'on éprouve toutes les fois qu'on revoit en pays étrangers un hôte de son pays. — Eh quoi, Cid Aral el Hakim ne reconnaît il plus ses amis du désert? Le soleil de la Vandalousie lui a-t-il fait oublier les sables dorés du Zeglib et la tente du scheik Omar Kaswini? Et, en achevant, son accent plus triste mourut sur ses lèvres, comme le chant léger d'un oiseau qui se plaint.
Le marquis tressaillit en entendant rappeler ainsi des circonstances qui en ce moment étaient bien loin de sa pensée; puis, considérant un
instant la jeune fille qui s'adressait à lui et qu'il avaitpeine à reconnaître, il parvint enfin à rassembler ses souvenirs et il lui sourit de ce demi-sourire qui, vis-à-vis des inférieurs, s'alliait souvent chez lui à la tristesse impérieuse du regard. — Cid Aral n'a oublié ni les palmiers du Zeglib, ni la tente du scheik Omar, ni les jeunes filles qui lui on présenté le lait des chameaux et qui ont chanté devant lui leurs chants les plus doux, parce qu'il avait sauvé leur père. Que le prophète , qui les a rendues si belles , les conserve ; mais qu'Aïscha leur donne la discrétion ! Fille de scheik , comment se fait-il que vous soyez ici ?
— Dieu l'a voulu, repondit la jeune fille en baissant ses grands yeux noirs ; la tribu de Zeglib a été vaincue , je suis devenue esclave et les chrétiens m'ont envoyée ici. Mais, voyezvous, Cid Aral, quand votre science, qui est la science des génies , ainsi que le disait mon père , et quand votre volonté , qui est la volonté d'un roi , pourrait me faire retourner en mon pays , je ne le voudrais pas , moi... J'aiici , ajoutât-elle avec un sourire plein d'une tendresse
inexprimable, j'ai à la fois une mère et une sœur... ma mère et ma sœur sont mortes au désert.
— Et quelle est la mère que le prophète vous a ainsi envoyée, Leïla?
— Je l'appelle Alsit al-kermè, la noble dame; mais , voyez , n'est-ce pas une puissante dame ? continua-t-eile en montrant l'écusson de Magdalena de Vilhena qui était richement sculpté au dessus des rideaux de soie de la litière. Sa beauté est comme celle d'Aïscha et sa bonté est merveilleuse comme celle de la mère du prophète.
— Vous avez conservé la religion de vos pères, Leïla, reprit de Kleist avec une gravité austère qui allait en ce moment d'une manière bien étrange avec le costume qu'il portait.
— J'honore Mohammed, reprit Leïla sans hésiter; mais j'aime aussi Jésus le ÎSazaréen et sa mère qui le prie dans le ciel pour les jeunes filles. Siti Magdalena dit qu'il faut Faimer et je fais tout ce que dit la Siti. Le marquis, en entendant cette réponse , ne put s'empêcher de sourire de l'étrange naïveté qui faisait confondre à
la jeune fille les deux religions et (|ui lui faisait honorer l'une par souvenir, tandis que sans doute elle avait adopté l'autre par reconnaissance. Mais comme il était pour lui de la plus haute importance de ne point laisser soupçonner en ce moment quel était le genre de vie qu'il avait mené en Orient et qu'une indiscrétion de la jeune esclave pouvait le compromettre, il reprit tout à coup un air sérieux qui allait même jusqu'à la sévérité. — Il est bon de faire ce que veut l'Alsit al-kermè et d'honorer les saints habitans des cieux : c'est ainsi que j'agis moi-même; mais, par la vertu d'Âbou-Beckr et par le respect que vous devez avoir conservé pour votre père, ne laissez pas voir que vous me connaissez et ne dites jamais que j'ai visité les tentes du désert. Rappelez-vous, Leïla, si j'ai conservé les jours de scheik Omar, Dieu l'ait en sa miséricorde ! c'est la seule marque de souvenir que je vous demande. Vous avez entendu le désir de votre hôte , Leïla? ni de
près ni de loin vous n'aurez l'air de me connaître. Que je m'éloigne ou que je reste en ce pays, vous ne parlerez jamais de moi à Siti Mag-
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dalena; jamais vous ne prononcerez mon nom. — Il suffit que la volonté de Cid Aral soit de n'être pas connu, pour que LeilaMariam se taise; et l'accent de la jeune fille était devenu presque solennel. La volonté d'un liôte est sacrée, la parole qu'on lui donne vaut un serment. Cependant, ajouta-t-elle avec une expression de physionomie oi^i on lisait presque autant de crainte que de respect, quand je vous ai vu, j'ai d'abord été troublée par la terreur que cause votre science à tons ceux qui vous connaissent , puis j'ai conçu une espérance égale à votre pouvoir. Que Mariam guide mes paroles ; mais sous la tente démon père on disait que les Dews vous obéissaient dans le désert, et qu'à vos ordres les génies de l'abîme montaient sur la terre. Le vieux sclieik AU Kbosrou avouait que son pouvoir n'était rien auprès du vôtre, et il ajoutait tout bas que vous deviez avoir trouvé l'anneau du grand Soleyman... Ah! si je n'étais point toujours parmi les femmes de siti Magdalena et si j'avais su que vous aviez quitté le beau royaume de Fez pour venir en ce pays, je n'aurais pas eu une inquiétude si longue, si pleine d'angoisse pour
celle dont la tendresse ,est la vie de mon âme. Cid Aral, conlinua-t-elle avec une expression qui marquait bien tout le prix qu'elle mettait à son savoir et à la grâce qu'elle implorait de lui , Cid Aral, je ne suis qu'une esclave et vous ne me refuserez pas cependant. Oh! non , vous ne pourrez point me refuser; car on avait coutume de dire que, si vous étiez savant comme Abenroiz, vous étiez généreux comme Fâtick; quand vous le voulez , tout vous devient possible. Eh bien! continua-t-elle à voix basse, les Dew^s de ce pays sont cruels, ils sont descendus de leur noirs tourbillons et ils ont répandu sur la Kaden le venin de la tristesse qui fait lentement mourir, et elle, qui était autrefois si riante pour l'enfant de Marie, comme elle m'appelle quelquefois encore, elle est devenue sombre comme un nuage de l'Iran , rien ne la peut distraire , pas même les plus joyeuses chansons du désert. Quand vous le souhaitez , Cid Aral , le miracle est dans votre pensée , comme on disait sous la tente ; appelez le terrible Simorg pour qu'il chase les Dews; qu'ils prennent mon sang s'ils le veulent, mais que siti Magdalena
retrouve sa traiiquillité! oh ! si par voire Yolonté Mergian Bariou venait encore la caresser de son sourire !
— Rien n'est sans doute impossible à celui que Soleyman favorise, reprit gravement M. de Kleist auquel la demande de la jeune Arabe venait de suggérer une pensée à laquelle il n'avait point songé jusqu'alors; tout est possible aux Dews de l'air, mais aussi leur pouvoir peut être combattu. Venez me voir dans trois jours, Leïla, et soyez assurée delà volonté de votre hôte. A. quelque heure que vous vous présentiez, je me rappellerai ma parole comme vous ne devez jamais oublier ce que vous m'avez promis. Adieu. Ces dernières paroles avaient été dites rapidement en arabe par le marquis; il fit encore tout à la fois un signe de bienveillance et de discrétion à la jeune fille, puis il se dirigea vers les groupes nombreux qui se formaient à l'entrée du monastère et bientôt il disparut à ses yeux.
Dix heures venaient de sonner, la nuit était sombre et cependant les campagnes qui entourent le couvent de Batalha n'avaient jamais été si animées depuis la journée terrible où Jean P^ avait conquis un royaume dans cette étroite vallée. Les maisons isolées , bâties de loin en loin dans ce bas fond où le monastère s'était élevé , servaient plutôt h faire remarquer la grandeur solitaire de l'édifice qu'à interrompre la monotonie de la campagne. Ces champs arides, sil-
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lonnésen sens divers pas des routes qui conduisaient aux aidées du voisinage, présentait un spectacle encore plus imposant qu'il n'était triste. L'immense basilique, éclairée quelquefois par les feux qu'on avait allumés dans les cours du couvent, brillait dans cette vallée sombre comme si un météore l'avait mystérieusement éclairée pour la recouvrir tout à coup d'un voile de deuil. Les chétives collines qui bornent ce bas-fond, les arbres rabougris qui s'élèvent sur la route, tout contribuait à donner un grand caractère d'austérité à ce vieux champ de bataille dont on a fait un lieu de religion. De loin en loin , la lueur incertaine des torclies découvrait bien quelques campagnes fertiles et soigneusement cultivées; mais le regard, qui s'était reposé avec complaisance sur le pampre verdoyant, retombait bientôt sur des bruyères incultes et sur ces roches dépouillées que l'on rencontre dans l'Estramadure portugaise bien plus que dans les Algarves ou dans le pays d'Entre Duero e Minho, pays si riches et si abondans.
A peu de distance du couvent, une litière, dont on avait dénoué les rideaux de soie et qui
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contenait deux femmes, s'avançait vers la route qui conduit à Lisbonne. Plusieurs serviteurs portant des fanaux la précédaient, et un homme, plus remarquable par sa taille que par sa tournure, la suivait au pas d'un vigoureux cheval ; l'animal semblait aussi impatient que son maître de prendre une autre allure et c'était évidemment par contrainte qu'il suivait le pas des mules , en hennissant par intervalles près des paisibles animaux.
Après un moment de silence , et comme s'il eût cherché à sortir d'un état qui avait pour lui quelque chose de pénible , le gentilhomme laissa échapper enfin quelques mots.
— Ah! mon bon cheval! et il caressait du dos de la main la crinière du vigoureux animal; tu aspires l'air joyeusement, tu sens qu'on s'est battu dans ces longues plaines. Oh! c'était un temps fait pour les nobles bêtes comme toi et pour les gentilshommes, que ces jours de longues batailles où l'on n'allait remercier Dieu qu'après avoir vaincu. Par saint Georges, le digne patron de ma famille! ces temps-là ne sont plus; on va
maintenant remercier Dieu en pompe merveilleuse de ce que nos pères se sont dignement battus et Ton se laisse insulter en Afrique , en Asie, dans le nouveau monde, partout où l'on commandait par le fer et où le fer devait conserver le pouvoir. Dona Magdalena, continua le seigneur en se penchant avec une sorte de condescendance gourmée vers la jeune dame qui se relirait au fond de la litière comme si le son de cette voix si rude eût refoulé toutes ses pensées et lui eût même empêché de respirer librement l'air frais des champs; Dona Magdalena, répétat-il en accentuant davantage les mots , comment trouvez-vous ces campagnes?
— Fort tristes , Monseigneur , dit la jeune dame d'un air distrait.
— En me rendant au couvent de Batalha, l'idée m'est cependant venue plus d'une fois en tête d'y faire bâtir une habitation loin de Lisbonne et loin des fats musqués qui l'encombrent.
— Le lieu serait agréablement choisi. Dona Magdalena semblait en ce moment faire un effort pour chasser une idée importune et surtout
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pour répondre à celui qui lui parlait. On y serait régulièrement visité par les vautours qui n'ont pas oublié le chemin de ce champ de carnage, et l'on aurait la joie d'entendre tout le long du jour les modinhas traînantes des bergers. Mais, après tout, peut-être n'avez-vous pas tort ; et elle soupira. Peut-être vaut- il mieux habiter ces tristes campagnes que nos belles vallées toutes verdoyantes; celles-ci ont l'air d'être tranquilles, si elles sont stériles et abandonnées.
— On y aurait d'honorables souvenirs , du moins, on y serait à l'abri de ces hommes beaux parleurs et grands clercs qui remplissent maintenant les avenues du palais. De mon temps, Dona, on apprenait à briser une armure et l'on savait encore se servir de Fépée à deux mains; on en fauchait les Morisques de l'Inde comme la faucille abat les épis. Maintenant on sait se» servir de la langue et les dames vous admirent,
— Bien parler, seigneur Comte, n'empêche point de se bien battre : Diniz-le- Valeureux était un noble poète.
— Dites, Madame , qu'il avait le malheur de
se plaire à ces jeux futiles que dédaigne tout homme de cœur. Plus d'un en son temps ne savait point lire les saints évangiles qui savait les faire respecter aux Maures. Prêtre ou soldat; homme de conseil ou bien homme d'armes, tous, au besoin, savaient jouer de la lance. Pour moi, je ne comprends pas autre chose et c'est pitié que de voir les jeunes femmes de ce temps demander avec instance des sonnets ou quelque modinha d'amour avec autant d'instance qu'autrefois les autres demandaient un récit de tournois. N'était-ce pas , ce matin , misérable chose que d'entendre les murmures d'approbation qui s'élevaient dans cette église et qui couvraient de leur bourdonnement inconvenant la sainte psalmodie des honorables religieux ? Vous-même, Madame, d'ordinaire assez raisonnable, vous sembliez toute ravie d'entendre ces vaines paroles débitées à des morts qu'on devrait chrétiennement laisser reposer dans leur suaire. Je n'ai fait qu'une harangue en ma vie, moi, et je vous jure qu'elle fut courte ; c'était au siège de Chaul où je dis à mes soldats, avant de commencer l'affaire : Feu et sang, et, le soir même
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il paraissait que j'avais été compris , je vous le juie, foi de gentilhomme et de soldai.
— Je connais fort bien votre harangue, seigneur Comte ; mais je connais aussi vos paroles du lendemain, et ce sont elles qui m'ont décidé à vous donner la main. Quelquefois vos paroles sont plus dures que votre cœur, mon Seigneur.
— Ma paiole est sèche et brève comme celle de Jean de Castro, et mon cœur n'en dit pas davantage que ma parole. Je hais de toutes les forces de mon âme cette pompe futile, cette mollesse, ces poètes de cour.
— Les poètes de ce temps , Monsieur , sont quelquefois de hardis capitaines.
— C'est ce que nous saurons bien tôt, Madame et le jour est bien près où l'on verra ce qu'ils savent faire, vos beaux infans. Oh! ce sera un rude jeu que celui où une lance aura peut-être à briser dix lances.
— Ces derniers mots firent tressaillir Magdalena; mais, après un moment de réflexion, elle ne voulut pas laisser échapper l'occasion de sonder dans sa douloureuse profondeur, la'plaie qui
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•allait ensanglanter le Portugal , et elle reprit : — Votre indifférence de soldat se joue de nos terreurs de femme, don Joam. Cette guerre est périlleuse, ni'a-t-on dit; mais, à vous entendre, elle serait insensée.
— Au siège d'Onor, Madame, ils étaient six mille et nous cinq cents. Je ne vois pas pourquoi celte fois-ci le palion de la noble ville de Lisbonne ne nous favoriserait pas comme il nous servit dans l'Inde. Mais il y aura bien des cris, bien des pâmoisons, bien des angoisses de femmes éplorées, bien des sermens d'amour éperdu , et aussi , bien des dévots pèlerinages ; c'est la règle en ce pays. Qu'en dites-vous. Madame? n'es l-ce pas excellente consolation de savoir qu'au jour de bataille il y aura ferventes prières pour nous , beau renfort de neuvaines , belles oraisons, grandes tendresses de cœur enfin , ajouta-t-il; mais ces derniers mots furent dits d'un ton dur et amer : un morne silence leur succéda.
Et le cavalier, comme s'il eût été honteux de s'être livré à quelque émotion inaccoulumée,
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se redressa sur ses arcous, jctta un coup d'œil sur la disposition de ses étriers, et prit en une seconde l'attitude ferme et raide d'un officier qui marche devant un escadron d'hommes d'armes.
Quant à ce qui se passait dans cette tête de fer abritée d'un casque et dans ce cœur recouvert d'une solide armure, je ne saurais trop le dire sans faire éprouver quelques mouvemens de surprise ou de contrariété à ceux qui cherchent au fond des âmes le spectacle toujours actif des émotions, le reflet toujours vivant des passions ou de l'enthousiasme. Don Joam de Portugal auraitpeut-être, comme tous les autres liommes, éprouvé quelques unes des sensations actives qui donnent la même physionomie aux individus d'une même époque; comme les autres, il . aurait peut-être suivi l'impulsion entraînante du siècle et sa vie intérieure s'en fût sentie, si la guerre, comme il avait coutume de le dire, lui avait laissé quelques momens pour penser, il avait coutume d'ajouter qu'une fois sa bonne armure lacée et son haubergeon fixé à son vnu , il sentait son àme si bien emprisonnée
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dans l'acier, que nulle idée ne venait le distraire de sa volonté vigoureuse; il n'avait plus alors de facultés que pour combiner froidement l'attaque la plus courte et exécuter le mouvement le plus sûr. C'était, en un mot, un de ces hommes de fer, comme le temps des trois Philippe en a tant produits en Espagne et qui traversèrent le siècle le plus ardent et le plus tumultueux sans perdre de leur sublime indifférence. On aurait pu le comparer à une de ces statues cuirassées dont on voit encore le modèle sur plusieurs vieilles cathédrales. Que le temps soit serein ou qu'il soit orageux, ils frappent l'airain, mais ils ne savent point l'heure, et la tempête qui gronde ne les détourne jamais du cercle de fer qu'ils doivent parcourir. En ce siècle cependant, les Portugais de celte race étaient déjà rares; il y avait d'autres hommes braves aussi, mais ils étaient pleins de pensée; peut-être étaient-ils trop flottans entre mille sympathies de poésie et de religion; peut-être avaient-ils perdu en force guerrière ce qu'ils avaient gagné en activité d'âme. Quels qu'ils fussent, don Joam de Portugal avait pour eux
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un instinct d'efTroi ou de haine qu'il ne cherchait jamais à cacher, et à vrai dire, c'était la seule émotion intime qu'il ressentît un peu vivement. Esprit immo])ile des âges éteints, il ne se laissait pas même éhlouir par l'avenir qu'il ne comprenait point; sa capricieuse mobilité l'effrayait, bien qu'elle fût brûlante, et guerrière. Il s'était fait une loi, et unç loi impérieuse, de ne se laisser aller à aucune des innovations que méditaient quelques esprits. La hiérarchie militaire lui était chose sacrée , et c'était pour lui comme une seconde religion aussi vénérable, aussi digne d'être obéie que celle dont il respectait sur parole les dogmes et les principes. Ou peut donc aisément supposer que, quand les vieux capitaines cherchaient à opposer leurs sages conseils aux ardentes volontés du roi, ils se gardaient bien d'émettre un seul avis qui le contrariât. Sans amour exalté de gloire, sans dévouement religieux, il eût combattu avec quelques hardis cavaliers l'armée entière du schérif , quand il eût dû y succomber. Cette passive obéissance plaisait au jeune monarque et elle lui plaisait surtout dans
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un soldat éprouvé. Bien qu'il ne iùt qu'à demi compris, c'était donc à lui que Sébastien aimait à raconter ses projets , à dire ses espérances futures de croisades, son désir insatiable de dominer l'Afrique et d'éteindre enfui par la guerre la religion de Mahomet, Le digne seigneur, on le lui entendait quelquefois répéter en ses jours de joyeuse humeur, se fût battu au besoin contre les milices de l'enfe:-; aussi avait-il été toujours bien éloigné de s'opposer à ces fantaisies de jeune homme, ainsi qu'il les appelait. C'était donc lui qui avait accru celte ardeur belliqueuse en ne la combattant jamais , et, après tout, si les grands faits qu'il racontait si froidement, palpitent encore sous la triple enveloppe des siècles , il ne faut pas être étonné que Sébastien en fùL ému. D'ailleurs, les âges précédens avaient marqué sa destinée.
Un jour il avait pris fantaisie à don Sébastien que Don Joam de Portugal, revenant des milices de l'inde, fut marié, et Don Joam s'était marié; mais l'obéissance lui avait été plus facile qu'à sa femme , et comme on l'a déjà pu deviner c'était près d'elle qu'il était en ce moment, che-
vauchant avec tant de gravité, rachetant par un digne silence les paroles qui lui étaient échappées. Il pensait cependant, ce qui lui était peu ordinaire , il songeait avec humeur à la journée qui venait de s'écouler. Bien qu'une seule idée se dessinât confusément à son esprit, elle l'occupait. Il faisait d'inutiles efforts pour l'éloigner; toujours la pointe acérée creusait à la même place, toujours le même aiguillon venait le blesser. Il entrevoyait pour la première fois la mélancolie pensive de sa femme, et, s'il ne savait comment l'expliquer , le sentiment bien vague de ce qu'il était au fond pour elle le lui faisait vivement redouter.
Dire ce qui occupait en cet instant la jeune dame de la litière n'est pas chose aussi aisée. On peut deviner un moment l'idée fixe d'un soldat ; mais essayer de réunir les mobiles rayons d'une rêverie de femme, c'est le songe de la poésie. Ah! si, à travers cette nuit, la lumière tremblante d'une étoile fût venue montrer toute la tristesse inquiète de sa physionomie , si un reflet égaré des flambeaux eût éclairé ce pâle nuage et que vous eussiez vu ces
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grands yeux noirs s'attacbant avec une miietle anxiété sur les yeux immobiles du comte , quelque chose vous eût été révélé et vous eussiez deviné que dona Magdalena cherchait à lire un secret dans le néant de cette âme qu'elle était toute surprise de voir un moment inquiétée.
Elle se livrait à toutes ces réflexions, quand le comte, qui s'était éloigné un moment delà litière, reparut bientôt avec un cavalier qu'il présenta à sa femme. — Voici, dit-il, le marquis de Kleist , que tout le monde en Espagne avait surnommé le brave don Malhias ; il retourne comme nous à Lisbonne et il m'a offert avec courtoisie de nous accompagner.
— Je regrette, répondit l'étranger après avoir salué la comtesse, qu'il ne me reste pas un plus long trajet à faire avec vos seigneuries; mais, je l'avouerai , bien que j'eusse grand'hâte d'arriver à Lisbonne, il m'a été impossible de quitter plus tôt un pays si riche en puissans souvenirs. J'ai laissé mes équipages à Olivença, et j'erre depuis plusieurs heures entre les ravins de ces poUinesque des cavaliers portugais ont pu seuls
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gravir le jour de la grande bataille; mais, comme le disait votre Barros , trouvez-leur un autre monde et ils l'auront bientôt peuplé de victoires ou de souvenirs.
La comtesse le salua avec grâce et lui dit qu'elle s'estimait heureuse que la lenteur de leur marche lui eût permis de les joindre ; mais il était évident que cette rencontre lui faisait éprouver une vive contrainte et qu'elle eût préféré être seule. Elle ne prit donc d'abord aucune part à la conversation ; cependant, comme le marquis de Kleist, tout en causant avec don Joam, faisait tous ses efforts pour attirer son attention et que plusieurs fois déjà il avait trouvé moyen de lui rendre de ces soins empressés qui méritent au moins quelques paroles de courtoisie, il y eût eu de l'impolitesse à rester plus longtemps sans lui adresser la parole. Elle rompit enfin le silence :
— Seigneur donMathias, malgrévotre longue habitude des contrées lointaines, le Portugal doit vous sembler un pays bien étrange ? Ces morts qu'on évoque après tant d'années de sommeil,
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ces rois qu'on harangue dans la tombe, ces princes d'A.tVique qui comptent assez sur notre générosité chevaleresque pour nous demander un trône, et jusqu'àces bruits sinistres qu'on répand dans la ville sur de terribles apparitions , tout, doit surprendre un étranger.
— Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais. Madame. Ce pays est un vrai pays de merveilles; à chaque pas c'est une surprise ou un nouvel enchantement. Certes, Madame, ni la cour de l'empereur avec ses beautés spiendides, ni celle du roi de France si renommée par ses grâces, ni les belles donas de Castille, ni les riantes Véni- " tiennes, ne m'ont fait éprouver ce que j'ai ressenti aujourd'hui mieux qu'un autre jour , à Batalha mieux qu'en un autre lieu. Oh! que ces anges qui semblaient soupirer près des tombes étaient radieuses et belles dans leur pensive gravité. Comme un regard de celles qui savent ainsi prier rendrait fervent! Comme un sourire ferait oublier les autres sourires; car. Madame, à Rome et à Madrid on sait charmer; mais en Portugal on fait regretter le temps que l'on a pu donner aux songes du monde. L'ac-
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< oui [>lcin d'exaltation du marquis acheva de tlonner à ce peu de mots le sens qu'il y allacliait. Magdalena rougit , le comte don Joam , pour (jui de semblables paroles n'étaient qu'un vain bruit, continua à chevaucher en flattant du revers de la main le cou de son cheval. Charmé de voir quelqu'un qui put entretenir une conversation pour laquelle il ne se sentait nullement fait, il se mit bientôt à songer aux projets du roi , alla à l'écart et n'écouta plus ce qui se disait' près de lui.
— Seigneur Marquis, nous savons ce que valent les galanteries des étrangers qui ont visité comme vous la cour de France; c'est un son harmonieux, mais bien léger, dont on cherche à bercer le cœur des femmes, sans avoir la pensée, j'imagine, qu'elles y voyent autre chose qu'un souvenir de voyageurs: mais lorsque je vous ai demandé quelle était l'impression que vous causait ce qui se passe maintenant en Portugal, c'était dans un but plus sérieux que celui d'attirer des complimens à nos dames de la cour. Les bruits de miiacles qui courentence moment, les apparitions qui ont été vues dans les apparte-
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mens du cardinal infant, et jusqu'aux météores qui ont sillonné le ciel, tout cela n'est-il point leprésage de quelque grande catastrophe ? Une réputation merveilieusevous a suivi ici, on va même presqu'à vous accorder le pouvoir de lire dans le ciel quelques uns des mystères les plus cachés de la terre. Puisque le hasard me fait vous rencontrer par cette belle nuit étoilée, permettezmoi de vous demander une réponse à la question que je viens de vous faire.
Ici la jeune Arabe, qui s'était tenuejusqu'alors dans une immobilité discrète, parut se réveiller de cette espèce de sommeil ; elle secoua ses longs cheveux àla rosée du soir, comme un jeune palmier que la brise agite un moment, puis ses grands yeux noirs se fixèrent avec inquiétude sur ceux du marquis errant déjà dans le ciel.
— -Madame, dit celui-ci avec un sourire qu'il rendait gracieux comme celui d'un homme du monde, landis qu'au fond de son regard il y avait quelque chose de mystérieux et même de sinistre, si c'était un grave docteur delà très-sainte Inquisition qui me fît une demande pareille, j'avoue que je garderais le silence, et cependant la science
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de Simon de Phares n'a rien de répréhensihle, même aux yeux des plus vénérés personnages; il n'ya pas bien long-temps qu'un saint cardinal n'a pas dédaigné de s'en servir pour sonder les mystères de la Passion en dressant l'horoscope de Jésus-Christ. Le grand Mathias Corvin , mon illustre aïeul , employait les loisirs que lui laissait le soin de son royaume , à lire dans les cieux la destinée de ses sujets; la Hongrie entière retentit de ses belles prédictions. On a vu des papes même s'occuper d'astrologie , et cela suffirait pour rassurer sur son emploi les plus faibles esprits , ou , pour tout dire , Madame , cette science a l'inconvénient d'être trop connue de tous ; c'est un vrai jeu d'enfant auquel nous n'attachons plus aucune importance depuis surtout que les dames du pays de France s'en remettent à ces vulgaires astrologues qu'elles surnomment discrètement leurs barons. C'est, je vous le répète, iine science perdue par sa mondanité, et toutefois, s'il faut avoir égard à l'opinion des plus renommés docteurs , quelqu'un qui parcourrait , même sans astrolabes, les douze maisons du soleil , verrait que , si l'aspect du ciel est favo-
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lable à l'expédition, l'expédition elle-même doit être fatale à quelques uns!... Mais, ajouta-t-il d'un air d'indifférence, comment compter sur des calculs dont la main céleste peut changer quand il lui plaît les brillans caractères? Sans doute que, pour un homme dont l'esprit s'est laborieusement appliqué à ces mystères , tout n'est point obscur dans les demi-ténèbres où les anges gardent notre destinée. Si le linceul est diaphane, hélas! nul n'a encore pu le déchirer! Aussi voilà seulement ce qu'on peut dire, et, quoique les modernes aient laissé bien loin d'eux la science de l'antiquité, puisque le Ciel fait venir jusqu'à nous les rayons prophétiques de quarante- huit constellations, tandis que les Ghaldéens n'en distinguaient que trente-cinq; rien d'assuré cependant , rien de positif ne peut être encore dit. La seule chose qu'on puisse affirmer, continua-t-il , car il s'apercevait de tout l'intérêt queMagdalena prenait à ce qu'il disait, c'est que l'état du ciel n'a jamais été le même pour deux nativités. Ainsi vousêtesnée, dit-on, Madame, à la même heure et le même jour que le jeune roi, et cependant vos deux étoiles laissent lire dans leurs ravons
sciiUillans deux destinées l)ien différentes. A lui tous les rêves de l'ambition, à vous, Madame... Ici le marquis eut un moment d'hésitation comme s'il eût craint de dire toute sa pensée; mais Magdalena l'interrompit tout à coup.
— Voyez-vous donc mon étoile , don Malhias? s'écria-t-elle avec effroi.
— .le la vois comme le feu de vos regards. Oh! je l'ai devinée aisément à ses purs rayons dans les douze maisons étincelantes; sa lumière éclaire l'Empirée et descend doucement vers la terre, elle sourit en môme temps aux fleurs de la nuit et aux étoiles du ciel. Ah! c'est bien maintenant qu'il faut reconnaître la vérité de cetre mystérieuse opinion de Paracelse qui veut que le génie de chaque habitant de ce monde plane ainsi comme, une divine lumière dans les régions célestes.
— Et que dit ce génie lumineux qui a le ])0nheur d'habiter où peut-être nous n'irons jamais? reprit Magdalena d'un air moitié souriant moitié inquiet.
— Je vous le répète encore , Madame , ce
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sont peu-être jeux d'enfant sans valeur et sans importance, puisque Dieu en un^apide instant peut mêler toutes ces destinées de son souffle puissant; puisqu'il peut cacher dans l'immense splendeur les rayons fugitifs des astres qui rouleraient sans harmonie ; cependant, en ce moment, Madame , votre radieuse étoile n'est point muette pour moi; elle annonce, continua le marquis en se rapprochant de la litière et en parlant assez bas pour que la jeune Arabe ne put entendre que bien vaguement les paroles qu'il prononçait, elle annonce que vous ne vous sentirez pas toujours le courage de dédaigner celui qui met à toutes les heures du jour sa vie, son cœur à vos pieds, et qui voudrait qu'un temps arrivât où sa destinée pût être dominée par la vôtre. Oh! c'est un mystère du Ciel qu'il est facile de lire ici.
— Vous aviez raison , seigneur Marquis , c'est une science d'illusions, sans doute vous lisez mal dans ces lumières confuses. D'ailleurs , si vous voyez mon étoile, vous pouvez voir celle du comte don Joam.
En ce moment, la physionomie de M. de
KleisL prit un caractère que Magdalena ne lui avait pas encore vu, car elle ne l'avait rencontré qu'à la cour. Ses yeux verdâtres parcoururent d'un air préoccupé la voûte immense qui élincelait au dessus d'eux; on eût dit un de ces feux du crépuscule qui s'éteignent aux premiers rayons. Tout à coup ses traits se contractèrent visiblement ; il feignait sans doute de découvrir un secret qu'il ne voulait pas dire et sa figure prit sous le silence une si terrible expression, que la jeune Arabe qui avait suivi ses moindres niouvemens fit un geste de terreur comme si elle était frappée elle-même de quelque sinistre vision. Un geste impérieux la rendit muette.
— Que voyez- vous , Monsieur? dit Magdalena au bout de quelques instans, d'un air dont elle n'essayait pas de dissimuler le trouble.
— Mais, Madame, rien en vérité que le premier aspect du ciel ne m'ait complètement dévoilé lorsque je vous ai parlé d'abord. Cette fois seulement une doctrine plus haute me fait lire aussi plus clairement.