‹ LullyChapitre 1 sur 11 · L’HOM ME · texte numérisé non relu

L’HOM ME

La vie deLuIlyest un roman d’aventures. Cel homme, sorti on ne sait d'où, arriva par sa ténacité et son adresse, autant que par son génie, à occuper la plus haute situation où jamais compositeur soit parvenu en France. Type singulier d’artiste grand seigneur, favori de Louis XIV, comblé de titres et d’honneurs, exerçant une sorte de dictature musicale et directeur omnipotent de l’opéra, il étonna ses contemporains par sa richesse et par son intimité avec les premiers personnages du royaume. Au cours de son existence fort agitée, les hasards de la collaboration le mirent en rapport avec les plus grands noms du xvn e siècle : Molière, lieuserade, Racine, La Fontaine, Quinault, les deux Corneille, Boileau. Il prit part aux débauches tumultueuses des Vendôme, du Prince de Conli, du chevalier de Lorraine. Colbert l’honora de son amitié; M"“ e deMontespan le protégea. Enfin, Louis XIV ne cessadelui témoigner une estime toute particulière.

Celle fortune éclatante lui attira vite la jalousie de

ceux qui, n’ayant pas son génie, s’indignaient de demeurer dans l’obscurité. Luily fut de son vivant en butte à leur médisance. On alla rechercher des aventures louches de sa première jeunesse et on l’accusa des vices les plus odieux. On prétendit aussi qu’il avait été marmiton chez Mademoiselle, que son ingratitude l’en avait fait chasser honteusement, que plus tard il avait, par de basses intrigues, dépossédé Perrin et Cambert de leur privilège. On ajoutait même qu'il devait être pour quelque chose dans l’assassinat de ce dernier en Angleterre.

Toutes ces calomnies furent jusqu’à nos jours acceptées sans contestation. Aussi, grand fut notre étonnement, tandis que nous nous efforcions de reconstituer la vie de Luily au moyen de documents exacts, rigoureusement contemporains des faits et de pièces d’archives, de voir s’évanouir toute cette légende. A vrai dire, le personnage y perd un peu de sa grandeur : sans être un petit saint, Luily n’est pas l’homme de proie qu’on s’est si longtemps représenté. Mais, tel qu’il fut réellement, c’est une des figures les plus curieuses que l'on puisse tenter de faire revivre. Musicien, courtisan, spéculateur, sous ce triple aspect, il mérite de nous intéresser. Tant pis pour la légende si le Florentin perd son caractère de perversité satanique : Luily n’est pas un monstre, c’est un homme, aimant la vie et jouissant éperdument de toutes les joies quelle lui offre. S’il fut ambitieux, il faut convenir que son génie lui donnait droit de l’être; et s’il arriva très haut, ce fut toujours par des moyens avouables.

Franchement, nous aurions tort d’ajouter foi à toutes les calomnies de quelques mauvais chantres qu il avait fait taire toute sa vie. Croyons-en plutôt Quinault, qui affirmait le connaître depuis plus de vingt ans pour une personne d’honneur. D’ailleurs pour être honnête homme, il n’en fut pas moins esclave des passions les plus iolentes, et abrégea sa vie par ses excès dans le travail comme dans le plaisir.

Il était né à Florence le lundi 2'd novembre 1632 à 9 1/2 du matin. Au Baptistère où on le porta le jour

même, il reçut les prénoms de Giovanni Battista. Son père s’appelait Lorenzo Lulli et sa mère Caterina del Sera. Ces deux noms étaient si répandus à Horence au xvir siècle qu’ils ne nous apprennent rien sur la situation sociale de leurs possesseurs. Lully, parvenu aux honneurs, se disait fils de gentilhomme, mais on contait tout bas que son père était meunier, et que le «bluteau du moulin qui lui avait servi de berceau» attestait assez « la bassesse de son origine ».

Nous ne sommes pas mieux renseignés sur les premières années de sa vie. N raisemblablement, elles s écoulèrent dans le paisible quartier de Santa Lucia sul l’ralo où il était né. A ce qu’il contait plus tard, un moine cordelier lui enseigna les rudiments de son art et lui apprit à pincer de la guitare. A douze ans, il quitta sa. ville natale pour venir à Paris. En sollicitant sa naturalisation (en 1061), il prétendit que seul le violent désir de servir Louis XIV « dans la profession à

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