INTRODUCTION
Un homme célèbre, mal connu, pour ne pas dire à peu près inconnu, voilà ce que fut Lully jusqu'à ces dernières années. Son étonnante l'ortune l'auréola tout de suite des rayons d'une légende qui a éclipsé l'histoire, et fit du Florentin un personnage extraordinaire. La malveillance et la jalousie aidant, on lui prêta mille méfaits auxquels ses écarts et son égoïsme donnaient quelque vraisemblance, et on dépeignit son caractère sous les plus noires couleurs. Parmi ses contemporains, Sénecé et Guichard l'accusent âprement et le traînent sur la claie, Candis que Lecerf de la Viéville compose une biographie qui, par nombre de points, touche à l'apologie sans atteindre à la certitude. Accueillis par les historiens du xvme siècle, ©«es écrits donnèrent naissance à d'abondantes compilations dont le nombre ne parvient pas à compenser la médiocrité. On n,e retint de Lully que des anecdotes et un thème de rhétorique dressant, en
LiULLT. I
une antithèse suggestive, la méchanceté et le (burberiede l'homme contre letalentdu musicien. C'est seulement de nos jours qu'on a entrepris sur son compte des recherches précises, recherches que rendent difficiles la rareté et la dispersion des documents d'archives. Successivement, , les travaux de MM. Arthur Pougin. Edmond Radet, Nuitter et Thoinan, Romain Rolland, et Henry Prunières, en recourant aux sources directes, ont renouvelé l'histoire du Florentin et dégagé son esthétique. Mais il reste encore bien des lacunes à combler, et la vie de Baptiste n'est pas encore sortie tout entière du mystère qui l'enveloppait. Quoi qu'il en soit, Lully ne nous apparaît ni si génial, ni si pervers qu'on voulait nous le faire croire : ni si génial, car il a plutôt l'apparence d'un fonctionnaire musical, habile metteur en œuvre de l'art de son temps, que l'aspectd'un artiste vraimentcréateur; ni si pervers, car cet homme d'affaires, extrêmement adroit et tenace, ne ressemble pas tout à fait au bas et ténébreux coquin de la légende. Pour être complète, l'étude de son œuvre exigerait des investigations étendues et minutieuses englobant l'ensemble de la musique du xvne siècle. > Aussi bien, le présent travail ne peut-il avoir d'autre prétention que celle d'exposer un simple résumé des connaissances actuellement acquises sur ce vaste sujet.
LA vif:
Lully est né à Florence le lundi 29 novembre i63a dans la paroisse Santa-Lucia sul Prato. Porté, selon la coutume, au baptistère de la place du Dôme, il y reçut le jour même, les prénoms de Giovanni-Battista. Son père s'appelait Lorenzo Lulli, sa mère Caterina del Sera \
Une grande obscurité entoure encore la famille et la première jeunesse de Lully. Son acte de baptême ne fournit aucun renseignement sur la situation sociale de son père, et le nom de Lulli est extrêmement répandu à Florence au xvne siècle . Ses contemporains, malicieusement, le disaient fils d'une meunière, et Guichard, un de ses ennemis les plus acharnés, assurait que « le moulin des environs de Florence dont son père était meunier et le bluteau de ce moulin, qui a été son premier berceau, marquent encore aujour-
1. H. Prunières et L. de la Laurencie. La jeunesse de Lully. S. J. M, mars 1909.
d'hui la bassesse de son origine »'. De fait, le Nécrologe Florentin signale bien en janvier i638 la mort d'un meunier du nom deYergilio diLorenzo Lulli, enterré aux « Ognissanti », dans le voisinage de la paroisse où naquit Jean-Baptiste2, et qui pourrait être i..i i'i-ère Jc celui-ci; toutefois, l'existence de lacunes dans les archives relatives aux commerçants florentins de la première /moitié du xvne siècle impose la plus grande prudence au maniement de semblables hypothèses; il semble cependant se confirmer que Lully était d'extraction modeste.
Xous ne savons rien non plus sur la façon dont s'écoula son enfance. La tradition veut qu'un vieux cordelier lui ait enseigné la guitare. Ce n'est qu'à partir de son arrivée en France qu'il devient possible d'obtenir quelques précisions biographiques. Mademoiselle avait prié le chevalier de Guise (Roger de Lorraine) de lui ramener d'Italie un petit Italien « s'il en rencontrait de joli. » Dans ses mémoires, la fille de Gaston d'Orléans rapporte que Lully accompagna son oncle le chevalier de Guise en France, « lorsqu'il revint de Malte ». Elle indique même
i. Requête d'inscription de faux en forme de factum pour le sieur Guichard contre J.-B. Lully. Paris. 16-6.
i. Archivio di Stato di Firenze. Xecrologio Fiorentino [i634-i€5o H. Prunicrcs. Recherches sur les années de jeunesse de Lully. Pùvisla musicale italiana, t. XVII. fasc. 3. 1910.)
très nettement le but de la mission dont elle avait chargé Roger de Lorraine. « Je l'avais prié de m amener un Italien pour que je puisse parler avec lui, l'apprenant lors1. » Des recherches récentes ont permis de fixer l'arrivée de Luliv en France au mois de mars 1646, après ur. séjour que Guise fit à Florence, où le grandduc1 de Toscane le reçut avec empressement J. Lully n'avait donc pas encore quatorze ans. Or. ne saurait admettre que le simple hasard d'une rencontre mit Baptiste sur le chemin de Rogei de Lorraine, encore moins que celui-ci le recueillit au sein d'une troupe de comédien^ ambulants. C'eût été une singulière façon de recruter un petit Italien destiné à converser avec Mademoiselle. Il semble plus vraisemblable de supposer, ou bien que le grand-duc ne demeura pas étranger au choix de Roger de Lorraine, ou bien que les relations locales du % vovao-eur, dont la famille avait habité Florence, (i lui fournirent sur le compte de Baptiste des ^ références satisfaisantes'.
• 1. Mémoires de Mlle de Montpensier. (Edition CheruçT, j III. p. 348.
> 1. Archivio di Stato di Firenze. Mediceo, 465o. Lettres du
résident Barducci des 16 mars 1646. a3 mars 1646, et du
secrétaire du grand-duc du j. mars 1646. (H. Prunières,
loc. cit.)