Lune de miel
Grand salon, dont les portes-fenêtres ouvrent sur un large balcon donnant sur le lac. Table couverte de revues et de journaux. Divans de cuir vert, fauteuils de canne à bascule, piano, billard, etc., etc.
Après le déjeuner.
Une vingtaine de personnes sont réunies dans le salon. Un monsieur très brun et très joli garçon est au piano et chante des chansons mexicaines. Plusieurs Américaines l'entourent et Vécoutent attentivement. Un Anglais s'amuse à faire des carambolages. Quelques
mères ou gouvernantes travaillent. Plusieurs jeunes gens vont et viennent.
Dans un fauteuil à bascule :
ELLE, Le Gaulois à la main. Costume de batiste bleu bluet, garni de broderie anglaise, col marin très ouvert, ceinture bébé en moire bleu ciel, bas de soie bleu ciel, souliers vernis à barrettes.
LUI, debout à l'entrée du balcon, cause avec un monsieur, en suivant de l'œil elle, qui, tout en ayant l'air de lire Le Gaulois^ écoute en réalité le jeune homme aux chansons mexicaines.
LUI. — Sans doute, monsieur, vous avez parfaitement raison... ce qui nous perd, c'est l'incapacité des gens au pouvoir... (A fart.) Elle semble écouter cet animal avec un intérêt!... ça m'agace!... je vais l'emmener... Oh ! sa robe est trop courte I quand elle est renversée ainsi, on voit la moitié du mollet... et quel mollet!... elle doit s'en rendre compte cependant... Eh parbleu! c'est probablement pour ça qu'elle... (Il lâche brusquement le
monsieur au milieu (Tune tirade poliliqtie et s approche (/'elle.J
ELLE, levant le nez. — Ah ! c'est \ousl...( Elle reprend sa lecture.)
LUI. — Quand vous voudrez, nous irons...
ELLE. — Où ça?...
LUI, très aiinable. — Nous promener... visiter les admirables sites qui...
ELLE, se pelotonnant dans son fauteuil. — Plus tard... nous avons le temps I...
LUI. — Vous préférez rester dans cet affreux salon?... au milieu de cette atmosphère empestée de tabac?...
ELLE, railleuse. — Le tabac vous incommode à cette heure?... moi, je me trouve très bien ici... ce fauteuil est excellent, et cet « affreux salon », ayant Timmense avantage de n'être pas un « admirable site », vous m'y laissez tranquille I... Vous m'en avez tant fait contempler, bon gré mal gré, « d'admirables sites » que je suis heureuse de reposer mes yeux un instant sur Ze Gaulois... il me rappelle Paris, ce pauvre Gaulois... Ah! je n'ai jamais trouvé les Champs-Elysées si beaux que depuis que
je vois la Suisse!... en voilà un pays qui fait regretter les autres!...]
LUI. — Il me semble pourtant que la Suisse devrait vous charmer, vous qui êtes artiste...
ELLE. — Ne me répétez donc pas toujours que je suis artiste, ça m'agace... d'ailleurs, ce ne serait pas une raison pour me faire admirer tout cet amoncellement de beautés... il y en a trop I... j'aime les choses plus simples, moiî... je trouve les Pyrénées splendides et les Vosges bien supérieures à ces décors d'opéracomique, devant lesquels vous croyez devoir vous pâmer...
LUI. — Vous n'êtes pas de bonne humeur, ma chérie?...
ELLE. — Pas trop... j'ai le spleen... je n'aime décidément que la France... (Elle jette un coup d'œil autour du salon. J et les Français... LUI, d'un ton pointu. — Ce qui ne vous empêche pas de regarder les Espagnols sans trop de déplaisir...
ELLE. — De les écouter, vous voulez dire?... LUI. — C'est un singuHer passe-temps I .. . ce
monsieur est ridicule et chante comme une pantoufle...
ELLE, souriant gentiment. — Dame!... quand on est à court de distractions, on saute sur toutes celles qu'on trouve... du reste, vous êtes injuste... ce monsieur ne chante pas merveilleusement, c'est vrai, mais sa voix est très belle et...
LUI. — Ohl belle I...
ELLE. — Superbe, et timbrée, et chaude... Oh! vous le savez très bien, et c'est ça qui vous vexe...
LUI, protestant. — Ça qui me vexe?...
ELLE. — Oui, ça vous vexe... parce que vous voyez que je l'écoute avec plaisir...
LUI. — Je m'aperçois surtout que cet escogrifl^e a une façon d'être très inconvenante avec toutes les femmes en général et avec vous en particulier...
ELLE, jouant la surprise. — Avec moi?... il ne m'a jamais parlé I...
— Vous me comprenez fort bien... il se plante en face de vous et vous regarde fixement... à table ses yeux ne vous quittent
pas... dans l'escalier, ici, dehors, partout, nous le trouvons toujours sur notre chemin...
ELLE, moqueuse. — C'est probablement vous qui lui plaisez!... au reste, ça n'a rien d'offensant... il est très bien, ce monsieur, c'est peut-être un grand d'Espagne...
LUI, sans voir qu'elle se moque. — Allons donc ! . . . c'est un marchand de chocolat tout au plus!... je ne comprends pas en quoi ça peut vous amuser de coqueter ainsi?...
ELLE. — Coqueter?...
LUI. — Enfin, je sais ce que je veux dire...
ELLE. — Vous avez de la chance!...
LUI, agacé. — Je vous laisse si vous n'êtes pas disposée à sortir... je vais marcher pendant une heure ou deux et je reviendrai par le Lion que je veux revoir...
ELLE. — Ah! bien, c'est ça!... j'irai au-devant de vous jusque-là... ce n'est pas loin, je crois, le Lion?...
LUI. — A un kilomètre à peine...
ELLE. — La distance me convient... à quelle heure serez-vous là-bas?...
LUI, tirant sa montre. — Il est deux heures...
voulez-vous à quatre heures moins un quart devant le Lion?...
ELLE. — C'est entendu... (Elle reprend sa lecture.)
LUI, hésitant, — C'est que... est-ce que vous allez rester ici seule?...
ELLE. — Où voulez- vous que j'aille?...
LUI. — Mais... je crois que votre appartement conviendrait peut-être mieux... vous êtes si jeune, ma chérie, que...
ELLE, se levant et lançant Le Gaulois sur la table. — Ce que je donnerais pour avoir quarante ans !...
(Elle sort suivie par Lui.)
Dans une chambre ayant vue sur le lac.
LUI. — N'êtes-vous pas aussi bien ici?... qu'en pensez- vous?...
ELLE, moqueuse. — Je pense que c'est étonnant comme je m'amuse depuis que je suis mariée !... (Elle s'assoit sur le canapé.)
LUI, avec reproche. — Ma chérie !... (Il
s'assoit près (Telle.) Si vous saviez à quel point je vous aime...
ELLE, énervée, — Je vous assure que je n'en doute pas... si c'est pour me le persuader que vous devenez jaloux, c'est absolument superflu...
LUI, lui passant un bras autour de la taille et l'attirant à lui, — Eh bien oui, là, c'est vrai!... je suis stupide!... mais je suis excusable... vous êtes coquette... ou du moins on peut croire que vous l'êtes...
ELLE, tranquillement. — Je le suis...
LUI. — Ah I... vous en convenez?...
ELLE. — Sans doute, j'en conviens I... où est le mal?... la coquetterie, ça fait partie de la parure... et de même qu'une toilette est incomplète s'il y manque certains accessoires nécessaires pour la finir, de même une femme sans coquetterie est une femme inachevée...