‹ Lune de mielChapitre 2 sur 18 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

— Et puis, vo;yez-vous, l'admiration nous est indispensable... nous ne respirons que dans cet air-là... plus il est chargé et lourd, plus il

nous semble vivifiant... c'est ainsi que nous essayons nos forces... irréguliùres, quitte à ne les employer que régulièrement... l'admiration d'un seul ne suffit pas longtemps...

LUI. — Ahl

ELLE. — Croyez-moi, mon ami, j'en sais déjà là-dessus aussi long que vous malgré mon inexpérience... laissez l'Espagnol et les autres me lancer des œillades flamboyantes... qu'est-ce que ça vous fait, puisque, jusqu'à présent, c'est vous qui en profitez?...

LUI, saisi. — Gomment, jusqu'à présent?...

ELLE, continuant. — Ne cherchons pas à expliquer ça...

LUI. — Mais au contraire, je voudrais savoir...

ELLE, prenant un livre. — Si vous ne partez pas, votre promenade sera écourtée, ou j'attendrai devant le Lion...

LUI, découragé. — Ahl vous ne m'aimez pas comme je vous aime !...

ELLE. — C'est pas le même genre...

LUI. — J'espérais être si heureux I... c'est si bon de se dire, en contemplant une petite

femme qu'on adore: « Tous ces trésors-là sont à moi, bien à moi, rien qu'à moil » (Extase.)

ELLE, simplement. — On a toujours tort de compter là-dessus...

LUI , stupéfait. — Oh !.. .

ELLE, vivement. — Ce n'est pas pour vous que je dis ça!...

LUI, amer. — Merci!...

ELLE. — Je vous aime beaucoup, moi!... et vous êtes vraiment ridicule de vous figurer un tas de choses... Allons, mettez-vous en route... je remarque que la marche vous détend les nerfs... vous êtes toujours bien moins désagréable au retour qu'au départ... heureusement I... ff/n temps). Vous partez sans m'embrasser?...

LUI. — C'est que si je t'embrasse... je me connais!...

ELLE. — Alors, filez vite!...

Sur une route déserte.

LUI, il marche rapidement et il pense : — Elle a dit: « Filez vite!... » je crois que je l'ennuie

et que la perspective de me voir rester ne lui souriait qu'à moitié... Pourvu que tous ces godelureaux n'aillent pas rôder autour d'elle!... je n'ose pas avoir l'air de trop la surveiller, elle serait capable de me donner une leçon... sévère I... Ouil... c'est qu'elle a des théories qui me font frémir... j'ai la chair de poule en pensant à tout ce qui peut m'arriver!... Moi qui me réjouissais d'épouser une femme ignorante et naïve, je suis bien tombé!... Si encore elle était laide, je courrais la chance qu'elle ne trouvât pas à appliquer facilement les susdites théories... quoique, cependant... Et je l'adore avec tout ça!... j'en deviens idiot I... peutêtre que je m'y prends mal?... qu'il faudrait chercher à la distraire davantage?... elle n'est pas très expansive... mais elle ne semble cependant pas avoir peur de moi... Tout le monde l'admire, ça flatte mon amour-propre, mais ça trouble terriblement mes jours et mes nuits... quoique les nuits soient plus douces...

j'espère qu'elle trouvera son chemin pour aller au Lion ?... Quatre heures moins un quart!... déjà!... mais je suis loin d'être arrivé,

moi!... si elle allait attendre!... (Il fart en courant.)

Sur le cliemin du Lion.

ELLE, trottine en regardant derrière elle « sans avoir l'air » et elle 'pense : — Il me suit, l'Espagnol!... Dieu! que c'est amusant d'être suivie!... à condition de ne pas rencontrer mon mari, pourtant!... s'il me parlait ça m'amuserait encore bien plus!... je le secouerais vertement... mais ça m'amuserait tout de même!... Faut-il que je m'ennuie, hein?.., pour trouver du plaisir à être suivie par un Espagnol!... il n'est pas laid... il est même très beau... mais il marque mal... mon mari est certainement mieux que tous les jeunes gens qui habitent l'hôtel... je crois seulement qu'il ne sait pas me prendre?... oh mais là, pas du tout!... et c'est très fâcheux, ça!... car enfin, il doit y avoir un moyen... et si un autre allait le découvrir, ce moyen?... Ce que je voudrais, c'est m'en aller d'ici!... Est-ce que tous les voj^ages de noces sont aussi ternes que le

mien?... Olil cette Suisse!... Ces lacs qui miroitent tout le temps!... ces bateaux à vapeur qui fument et qui sifflent tout le temps aussi!... Tout ça m'horripile]... On dit que le Lion est splendide... j'entendais ce matin l'Espagnol qui disait à la grande Américaine fadasse que c'était un spectacle saisissant... (Elle s arrête 'pour acheter des objets de bois aux petites boutiques.) Quelle heure est-il?... quatre heures moins vingt... il s'agit de ne pas être en retard... on vient de me dire que j'étais presque arrivée... c'est que je tiens absolument à ne jamais être dans mon tort... pour les petites choses ça n'en vaut pas la peine... (Elle arrive au rond point du Lion et fait la grimace.) Ce n'est que ça!... Ah I bien, je croyais que c'était mieux!... Ah çà! cet Espagnol est bête! il admire tout, lui aussi!... c'est étonnant à quel point les hommes ont l'admiration facile!... (Elle s assoit sur un banc et regarde.) On dit que l'expression de douleur est admirable, je ne trouve pas !... il est horrible ce lion, mais c'est tout!... Et le paysage, donc!.., Brr, ça donne froid!... Cette eau noire, ce

rocher gris... Quatre heures moins cinq!... est-ce qu'il serait arrivé quelque chose à ce pauvre Joseph?... quel nom ridicule, Joseph! c'est pour ça que... (Elle attend.) Quatre heures I... ah ! mais il est tout à fait en retard!... (Elle regarde l'Espagnol qui se promeme à Ventrée du rond -'point.) L'autre est toujours là... il voudrait bien causer, mais il n'ose pas... il cane... C'est pourtant facile, quand on habite le même hôtel?... ah! si c'était moi, je ne serais pas embarrassée!... tiens, il s'en val... (lui arrive encourant, il est essoufflé.)

ELLE, rattrapant tout de suite, — Vous êtes gentil de me faire poserj!... et dans un endroit gai encore ! . . .

LUI. — Je me suis pourtant dépêché, je n'en peux plus!... (Il respire bruyamment.)

ELLE, moqueuse. — C'est vous qui faites cette musique?...

LUI. — Je suis un peu essoufflé...

ELLE. — Vous appelez ça un peu?... je croyais que c'était une compagnie de tramw^ays tout entière qui arrivait dans l'allée...

LUI. — C'est le désir de vous rejoindre qui m'a fait me presser autant... Dites-moi, ma chérie, j'avais cru apercevoir...

ELLE, rageuse. — L'Espagnol I... il ne m'a pas quittée... Oh! à distance respectueuse, rassurez-vous I...

LUI, vexé. — Mais il faut que vous ayez encouragé ce manège ridicule pour que cet individu se soit permis...

ELLE, agressive. — Gomment donc I... je crois bien, c'est moi qui l'ai appelé...

LUI, mécontent. — Ah!..

ELLE, boudant. — Allons bien I... voilà que ça va recommencer I .. . Ah! mais, j'en ai assez, moi!... je veux bien m'embeter, mais pas tant que ça !.. .

LUI. — Je suis profondément triste de vous voir dans cette disposition d'esprit....

ELLE. — Retournons à Paris, vous verrez comme elle changera vite , ma disposition d'esprit?...

LUI, très doux. — Rentrons à l'hôtel, ma chérie... nous y serons plus à l'aise pour causer de ça...

ELLE. — A l'hôtel?... Ah I nonl... j'aime encore mieux être icil... (A elle-même.) parce que, au moins, ici, il est obligé de se tenir...

Page 1