‹ LutèceChapitre 13 sur 25 · M TR CK · texte numérisé non relu

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le piétisme , ce narcotique plus pernicieux que l'opium, par toutes ces causes réunies, les Anglais sont devenus, comme nation aussi peu belliqueux, que les Chinois, et les Français seront peut-être en état , s'ils réussissent à opérer une descente chez leurs voisins , de conquérir toute l'Angleterre avec moins de cent mille hommes. Du temps de Napoléon, un pareil danger était continuellement suspendu sur les Anglais , et le pays ne fut pas protégé par ses habitants , mais par la mer. Si la France avait alors possédé une marine telle qu'elle la possède maintenant, ou si l'on avait déjà su exploiter l'invention des bateaux à vapeur aussi terriblement qu'aujourd'hui, Napoléon aurait certainement débarqué sur les côtes britanniques, comme autrefois Guillaume le Conquérant , — et il n'aurait pas trouvé une grande résistance ; car il aurait justement annihilé les droits de conquête de la noblesse normande, il aurait protégé la propriété bourgeoise et marié la liberté britannique avec l'égalité française !

Ces pensées surgirent en moi hier d'une manière bien plus frappante que je ne les ai énoncées, lorsque je regardais le cortège qui suivait le corbillard des héros de Juillet. C'était une immense masse de peuple qui assistait, grave et fière, à cette solennité mortuaire* Spectacle imposant, et dans ce moment on ne peut plus significatif! Les Français ont-ils peur des nouveaux alliés? Au moins dans les trois journées de juillet, ils ne sentent jamais le moindre mouvement de crainte,

et je puis même affirmer que peut-être cent cinquante députés qui se trouvent encore à Paris, se sont prononcés pour la guerre de la façon la plus déterminée , en cas que l'honneur national offensé exigeât ce sacrifice. Mais ce qui est surtout important, c'est que Louis- Philippe semble s'être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront , et qu'il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive. — Du moins il le dit , et M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine à apaiser la bouillante indignation du roi ; ou bien cette ardeur guerrière n'est-ce qu'une ruse de guerre de. l'Ulysse moderne?

Paris, 30 juillet. 1840.

Hier, la Bourse était fermée, aussi bien qu'ayanthier, et les cours des valeurs publiques ont eu le loisir de reprendre un peu haleine après la grande agitation. Paris , comme Sparte, a son temple de la Peur, et c'est la Bourse ; sous ses voûtes on tremble toujours plus anxieusement, plus le courage qui se démène au dehors devient impétueux.

Je me suis prononcé hier avec amertume , avec courroux, sur le compte des Anglais : peut-être je suis allé trop loin. Des renseignements plus détaillés semblent établir que leur fausseté n'est pas aussi punique que je l'ai cru d'abord. Du moins le peuple anglais désavoue

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sos mandataires. Vn gros fils d'Albion, qui vient chaque année à Paris le 29 juillet pour montrer à ses filles le feu d'artifice sur le pont de la Concorde , m'assure qu'en

Angleterre il règne le plus vif mécontentement contre le coxcomb Palmerston , qui aurait pu prévoir à quel point la coalition contre l'Egypte devait offenser la France. Les Anglais avouent que c'était en effet une offense de la part de l'Angleterre , mais non une trahison , attendu que la France avait su depuis longtemps qu'on se proposait de chasser par la force Méhémet- Ali hors de Syrie. Ils soutiennent même que le ministère français avait donné son assentiment à ce projet ; qu'il a lui-même joué un rôle équivoque à l'endroit de cette province; que les chefs secrets de la révolte syrienne sont des Français dont le fanatisme catholique trouve, non pas dans Downings-street , mais au boulevard des Capucines, toute sorte de sympathies encourageantesque déjà dans l'histoire des Juifs torturés à Damas , le ministère français s'était fortement compromis en faveur du parti catholique ; qu'à cette occasion lord Palmerston avait déjà suffisamment manifesté sa faible estime pour le premier ministre de France, en contredisant publiquement les affirmations de ce dernier, etc., etc. — Quoi qu'il en soit, disent encore les Anglais, lord Palmerston aurait pu prévoir que la coalition n'était pas exécutable, et que les Français seraient donc inutilement provoqués, ce qui pourrait toujours avoir des suites dangereuses. ■ — Plus nous y refléchissons , plus nous restons étonnés

de tous ces événements. Il y a là-dessous des motifs qui nous sont encore cachés jusqu'à ce jour, peut-être des motifs très-ténébreux , très-subtils , très-politiques , — peut-être aussi très-bêtes.

Je viens de mentionner l'histoire des juifs de Damas. V Univers consacre à cette affaire un article quotidien. Pendant longtemps ce journal a publié chaque jour une lettre d'Orient. Gomme le vapeur-poste n'arrive du Levant que tous les huit jours, nous sommes d'autant plus tentés de croire à un miracle en cette circonstance , que nous nous voyons du reste, par les événements de Damas, reportés dans les temps miraculeux du moyen âge. N'est-ce pas déjà un miracle que les nouvelles controuvées de V Univers rencontrent quelque croyance près du public français? Est-ce là la France , la patrie des lumières , le pays où Voltaire a ri et où Rousseau a pleuré? Sont-ce là les Français qui élevèrent jadis un autel dans l'église de Notre-Dame à la déesse de la Raison? Le culte de cette divinité a passé bien vite.

A quel singulier degré la crédulité est mêlée au plus grand scepticisme chez le vulgaire en France , c'est ce que je remarquai il y a quelques jours sur la place de la Bourse , où un homme s'était posté le soir avec un grand télescope , pour montrer la lune à qui voulait la voir pour deux sous. Il racontait en même temps aux badauds qui l'entouraient, combien la lune était grande, combien elle comptait de milliers de lieues carrées, qu'il y avait des montagnes et des rivières , qu'elle était

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