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à tant de milliers de lieues éloignée de la terre, et bien d'autres choses aussi remarquables qui donnèrent à un passant, quelque vieux portier avec son épouse au bras, une envie irrésistible de dépenser deux sous pour contempler la lune. Mais sa chère moitié s'y opposa avec un zèle tout rationaliste, et lui conseilla de dépenser plutôt ses deux sous pour du tabac, vu que c'étaient des billevesées tout ce qu'on racontait de la lune, de ses montagnes, de ses rivières et de sa grandeur surhumaine, qu'on avait imaginé cela pour tirer l'argent de la poche des gens.
Granville (département de la Manche ), 2j août 1840.
Depuis trois semaines je parcours la Normandie dans tous les sens , et je puis vous relater d'après mes observations oculaires quelle disposition des esprits s'est manifestée dans cette contrée à l'occasion des derniers événements. Les cœurs étaient déjà passablement agités par les sons de la trompette guerrière qu'avait fait retentir la presse française , lorsque le débarquement du prince Louis donna carrière à toutes les appréhensions possibles. On se tourmentait par les hypothèses les plus désespérées. Jusqu'à cette heure les gens les mieux instruits de ce pays soutiennent que le prince Louis
avait compté sur une conjuration étendue, et que sa longue station auprès de la colonne de Boulogne prouvait assez l'existence d'un rendez-vous que la trahison ou le hasard avait t'ait manquer. Deux tiers des nombreuses familles anglaises qui résident à Boulogne prirent la fuite, saisies d'une terreur panique, lorsqu'elles entendirent résonner dans la petite ville quelques dangereux coups de fusil , et qu'elles virent la guerre devant leur propre porte. Ces fuyards, pour justifier leurs angoisses, apportèrent les bruits les plus épouvantables sur la côte anglaise, et les rochers de craie de l'Angleterre devinrent encore plus blêmes d'effroi. Par suite de ces rumeurs, les Anglais qui habitent la Normandie sont rappelés maintenant par leurs familles dans cette île fortunée qui sera encore longtemps à l'abri des dévastations de la guerre — du moins aussi longtemps que les Français n'auront pas équipé un nombre suffisant de bateaux à vapeur pour pouvoir opérer une descente en Angleterre.
A Boulogne, une telle flotte de bateaux à vapeur serait défendue jusqu'au jour du départ par d'innombrables petits forts. Ces forts qui garnissent tout le rivage des départements du Nord et de la Manche, sont construits sur des falaises qui, s'élevant au-dessus de la mer, ont l'air de vaisseaux de guerre reposant à l'ancre. Durant la longue époque de paix , cette flottille en pierre est devenue un peu délabrée, mais on répare et arme maintenant ces forts avec un grand zèle. De
tous côtés je vis à cet effet amener une quantité de canons remis à neuf et bien luisants , qui me souriaient d'un air très-amical; car ces intelligentes créatures partagent mon antipathie contre les Anglais, et elles renonceront sans doute d'une façon bien plus tonnante et plus frappante. Je ferai remarquer en passant que les canons des forts sur la côte française portent à une distance plus grande d'un bon tiers que les canons des vaisseaux anglais, qui peuvent être d'un aussi fort calibre , mais non de la même longueur.
Ici, dans la Normandie, les bruits de guerre ont ranimé les sentiments et souvenirs nationaux, et en entendant hier, à l'hôtel de Saint-Valéry, discuter à table le plan d'un débarquement en Angleterre, je ne trouvai la chose nullement risible : car à la même place Guillaume le Conquérant s'était embarqué jadis, et ses camarades d'alors étaient des Normands tout comme les braves gens que j'entendais maintenant débattre une entreprise semblable. Puisse la hautaine noblesse anglaise n'oublier jamais qu'il y a en Normandie des bourgeois et des paysans qui pourraient prouver par des documents irrécusables leur proche parenté, leur consanguinité, avec les plus grandes maisons d'Angleterre, et qui n'auraient pas mal envie d'aller rendre visite à leurs cousins et cousines.
La noblesse anglaise est au fond la plus jeune de toutes en Europe, malgré certains noms sonores, qui sont rarement un signe de haute extraction , mais la
plupart du temps un titre conféré. La morgue outrée de ces lordships et ladyships est peut-être une ruse de la part de ces parvenus de récente date, puisque toujours, plus l'arbre généalogique est jeune et verdoyant, plus ses fruits sont âpres et indigestes. Cette morgue poussa jadis la chevalerie anglaise à entreprendre son ruineux combat contre les tendances et les prétentions démocratiques de la France, et il est bien possible qu'aujourd'hui ses velléités présomptueuses soient encore émanées d'une pareille source : car à notre très-grand étonnement nous vîmes que les tories et les whigs étaient d'accord en cette occasion.
Mais d'où vient que ces émeutes de toutes sortes d'intérêts aristocratiques ligués trouvèrent toujours tant d'écho sympathique dans le peuple anglais? Les raisons en sont, premièrement, que tout le peuple anglais, la gentry aussi bien que la nobility , et le bas mob aussi bien que le high mob, sont d'une disposition aristocratique invétérée; et secondement, que dans le cœur des Anglais couve et suppure toujours , comme un mauvais ulcère , une secrète envie , aussitôt qu'en France il s'épanouit un certain bien-être confortable, aussitôt que l'industrie française prospère par la paix, et que la marine française se développe considérablement.
Surtout au sujet de la marine, on attribue aux Anglais la jalousie la plus haineuse, et dans les ports français se manifeste en effet dans ce moment un développement de forces qui pourrait faire croire aisément que la puis-
sance maritime de l'Angleterre se verra dans quelque temps surpassée par celle de la France. La première est restée stationnaire depuis vingt ans , tandis que l'autre progresse de la manière la plus active. J'ai déjà fait observer dans une de mes dernières lettres, qu'à l'arsenal de Toulon la construction des vaisseaux de ligne est poussée avec tant de zèle, qu'en cas de guerre la France pourrait mettre en mer , dans le plus bref délai , à peu près deux fois le nombre des bâtiments qu'elle possédait en 1814. Une feuille de Leipsick a contredit mon assertion d'un ton assez aigre; je ne puis que hausser les épaules à ce propos , car je n'ai pas puisé de pareilles indications dans les ouï-dire des gobe-mouches , mais dans des conversations avec des personnes compétentes. A Cherbourg, où je me trouvai il y a huit jours, et où une formidable partie de la marine française se balance dans le port , on m'assura qu'il se trouvait également à Brest le nombre double des anciens bâtiments de guerre, à savoir quinze vaisseaux de ligne, des frégates et des corvettes, en partie construits et équipés complètement, en partie sur le point de l'être , et tous convenablement armés de canons. Dans quatre semaines j'aurai l'occasion de faire personnellement leur connaissance. Jusque-là, je me contente de rapporter que , de même qu'ici , dans la basse Normandie, il règne aussi sur les côtes de la Bretagne l'agitation la plus belliqueuse, et qu'on fait les
plus sérieux préparatifs pour la guerre.
Ah, mon Dieu ! préserve-nous de la guerre ! Je crains
que tout le peuple français, si on le presse un peu trop fort, ne reprenne ce bonnet phrygien qui pourrait encore bien plus que le petit chapeau à trois cornes du bonapartisme lui échauffer la tête ! Je serais tenté de soulever ici la question , à quel point les forces destructives qui obéissent à ce vieux talisman rouge en France, seraient en état d'ensorceler aussi les esprits à l'étranger? Il serait très-important d'examiner de quelle portée active sont les puissances occultes de ce sortilège dont la presse française chuchotait d'une façon si mystérieuse et si inquiétante , et qu'elle nommait « propagande» ? Pour des raisons faciles à deviner, il faut que je m'abstienne de tout examen semblable , et je ne me permettrai qu'une indication parabolique au sujet de cette propagande dont on a tant parlé. Il vous est connu qu'en Laponie il règne encore beaucoup de paganisme , et que les Lapons qui veulent se mettre en mer, se rendent auparavant chez un sorcier, à l'effet d'acheter le vent nécessaire pour leur navigation. Le sorcier leur délivre un mouchoir dans lequel il y a trois nœuds. Aussitôt qu'on est en mer et qu'on ouvre le premier nœud, l'air s'agite et il souffle un vent favorable. Si l'on défait le second nœud, il se produit déjà un bien plus fort ébranlement de l'air, et un vent fougueux commence à rugir et à hurler. Mais si l'on dénoue le troisième nœud , la tempête la plus furieuse s'élève et fouette la mer bouillonnante , et le navire craque et s'abîme avec tout ce qu'il contient. Quand le pauvre Lapon vient
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chez son sorcier, il a beau lui affirmer qu'il a assez d'un seul nœud, d'un veut favorable, qu'il ne lui faut pas un vent plus fort et surtout point un ouragan dangereux ; toutes ses protestations n'y font rien , on ne veut absolument lui vendre le vent qu'en gros , il est forcé de payer pour les trois sortes , et malheur à lui si plus tard, en pleine mer, il boit par hasard un peu trop d'eaude-vie , et que dans l'ivresse il défasse les nœuds périlleux î — Les Français ne sont pas aussi insensés que les Lapons , quoiqu'ils puissent être assez légers pour déchaîner les tempêtes qui les entraîneraient immanquablement eux-mêmes dans l'abîme. Mais jusqu'à présent ils en sont encore assez éloignés. Comme on me l'a assuré avec une mine assez piteuse, le ministère français ne s'est pas montré bien désireux de faire des emplettes de vent , lorsque plusieurs marchands de cette drogue , prussiens et polonais (mais qui ne sont pas grands sorciers!) lui offrirent dernièrement leurs services magiques.
Paris, 21 septembre 4840.
Je suis revenu ces jours-ci d'une excursion à travers la Bretagne. C'est un pays pauvre et désert, et les hommes y sont imbéciles et malpropres. Pour les beaux chants populaires que je comptais y recueillir, je n'en entendis pas une note. Il n'en existe plus que dans de
vieux chansonniers dont j'ai trouvé à acheter quelquesuns ; mais comme ils sont écrits dans des dialectes bretons, il faut que je me les fasse traduire en français, avant de pouvoir en communiquer quelque chose. La seule romance que j'aie entendu chanter dans mon voyage, était un air de mon pays; pendant que je me faisais faire la barbe à Rennes , quelqu'un chevrotait dans la rue la couronne virginale du Freischutz, en langue allemande. Je n'ai pas vu le chanteur lui-même, mais ses paroles me résonnèrent pendant plusieurs jours dans la mémoire. La France fourmille maintenant de mendiants allemands qui gagnent leur pain en chantant, et qui n'avancent pas beaucoup la gloire de la musique allemande.
Je ne puis pas dire grand'chose des dispositions politiques des habitants de la Bretagne, car les gens de cette contrée ne se prononcent pas aussi facilement que les Normands ; les passions sont là aussi silencieuses que profondes, et l'ami comme l'ennemi du gouvernement du jour couve ses projets avec une fureur taciturne. Comme au commencement de la Révolution, il y a encore aujourd'hui en Bretagne les enthousiastes les plus ardents du grand mouvement national, et leur zèle est excité par les terreurs dont les menace le parti opposé, au point de tourner en furie sanguinaire. C'est une erreur de croire que les paysans en Bretagne, par amour pour l'ancienne domination de la noblesse, aient pris les armes à chaque appel des légitimistes. Au contraire,
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les horreurs de l'ancien régime sont encore vivement empreintes dans le souvenir de ces pauvres gens, et les nobles seigneurs ont pesé assez terriblement sur la Bretagne. Vous vous rappelez peut-être le passage des lettres de madame de Sévigné, où elle raconte que les vilains et roturiers mécontents avaient jeté des pierres dans les fenêtres du gouverneur général, et que les coupables avaient été exécutés de la manière la plus cruelle. Le nombre de ceux qui moururent sur la roue doit avoir été très-grand, car lorsque ensuite on procéda par la corde, madame de Sévigné fit observer tout naïvement : qu'après tant d'exécutions par la roue , celles par la corde , les pendaisons , lui semblaient un vrai rafraîchissement! Le manque d'amour pour les nobles est compensé chez le peuple breton par des promesses, et un pauvre Breton qui s'était montré actif dans chaque levée de boucliers légitimistes, et qui n'y avait gagné que des blessures et de la misère, nVavoua que cette fuis il était sûr de sa récompense, parce que Henri V, à son retour, paierait à chacun qui aurait combattu pour sa cause, une pension viagère de cinq cents francs.
Mais si le peuple en Bretagne n'a que des sympathies très-tièdes et très-désintéressées pour l'ancienne aristocratie, il suit d'autant plus aveuglément toutes les inspirations du clergé, sous la dépendance morale et physique duquel il naît, vit et meurt. De même que le Breton du temps antique des Celtes obéissait au
druide, de même le Breton de nos jours obéit à son curé, et c'est seulement par son entremise qu'il sert le gentilhomme. George Cadoudal ne fut certes pas un laquais servile de la noblesse, non plus que Charette, qui se prononça sur cette noble engeance avec le dédain le plus amer, en écrivant rondement àLouisXVIH : « la lâcheté de vos gentilshommes a perdu votre cause ; » mais devant leurs chefs tonsurés, ces pauvres paysans pliaient humblement le genou. Même les jacobins bretons ne purent jamais se débarrasser entièrement de leurs velléités dévotes, et il resta toujours une scission dans leur cœur chaque fois que la liberté entrait en
conflit avec leur foi.
Mais aurons-nous la guerre? Pas à présent : mais le mauvais démon est de nouveau déchaîné, et il possède les âmes. Le ministère français a agi très-légèrement et très-imprudemment, en soufflant de suite, de toute la force de ses poumons, dans la trompette guerrière, et en mettant l'Europe entière sur pied par ses roulements de tambour. Comme le pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers a ouvert la bouteille d'où sortit le terrible démon... il ne s'effraya pas peu de sa forme colossale, et il voudrait maintenant le faire rentrer dans sa prison par des paroles de ruse. « Es-tu réellement sorti d'une si petite fiole? » dit le pêcheur au géant, lui demandant pour preuve de son affirmation de rentrer dans la boib teille; et quand le grand nigaud eut exécuté cet étonnant tour d'adresse, le pêcheur referma vite la bouteille avec
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un bon bouchon... La poste part, et comme la sultane Schéhérézade nous interrompons notre récit, promettant la fin pour demain, où nous ne donnerons cependant pas non plus la conclusion.
Paris, 1er octobre 4840.
«Avez-vouslu le livre de Baruch?» Avec cette question, La Fontaine courut un jour par toutes les rues de Paris, arrêtant chacune de ses connaissances, pour lui communiquer la grande nouvelle que le livre de Baruch du Vieux Testament était admirablement beau, une des meilleures choses qu'on ait jamais écrites. Tout le monde le regardait d'un air étonné et en souriant peut-être d'aussi bon cœur que je vous vois sourire en recevant, par le courrier d'aujourd'hui, cette lettre où je vous communique l'importante nouvelle que «Mille et Une Nuits » est un des meilleurs livres, et surtout utile et instructif à l'époque actuelle... Car dans ce livre on apprend mieux à connaître l'Orient que par les relations des Lamartine, Poujoulat et consorts ; et bien que cette connaissance ne suffise pas pour résoudre la question orientale, elle nous égaiera du moins un peu dans notre misère occidentale! On se sent si heureux pendant qu'on lit ce livre ! Son seul cadre est plus précieux que les meilleurs de nos tableaux. Quel superbe personnage est
ce sultan Schariar, qui fait tuer immédiatement ses épouses le lendemain matin après la nuit de noces ! Quelle profondeur de sensibilité, quelle inappréciable chasteté de l'âme, quelle délicatesse à l'égard des mystères de la vie nuptiale se révèle dans ce naïf acte d'amoùr, qu'on a jusqu'à présent représenté calomnieuse ment comme cruel, barbare et despotique ! Cet homme avait horreur de toute profanation de ses sentiments, et il les croyait déjà pollués par la seule pensée que l'épouse qui avait reposé aujourd'hui sur son cœur royal, tomberait peut-être demain dans les bras d'un autre, de quelque manant malpropre — et il aimait mieux la tuer tout de suite après la nuit des noces! Puisqu'on lave à présent l'honneur de tant de nobles cœurs méconnus que le public stupide diffamait et injuriait depuis longtemps , on devrait aussi chercher à réhabiliter dans l'opinion publique le brave sultan Schariar. Je ne puis moi-même, dans ce moment, me charger de cette œuvre méritoire, parce que je suis déjà occupé de la réhabilitation du feu roi Procuste; je me propose de prouver que ce pauvre Procuste a été jusqu'ici jugé d'une manière aussi fausse qu'injuste, et que c'était un roi incompris qui avait devancé son époque, en tâchant de réaliser dans une période d'héroïsme aristocratique les idées démocratiques les plus modernes. Aucun ne le comprit, lorsqu'il rapetissait les grands et qu'il étendait et allongeait les petits, jusqu'à ce qu'ils fussent adaptés à son lit de fer égalitaire.
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Le républicanisme fait en France des progrès de jour en jour plus considérables, et Robespierre et Marat sont complètement réhabilités. 0 ! noble Schariar, âme aimante, et toi, grand républicain Procuste! vous aussi ne resterez plus longtemps méconnus. A présent seulement on commence à apprécier vos mérites. La vérité triomphe à la fin.
L'affaire de madame Lafarge se discute encore plus passionnément qu'auparavant depuis sa condamnation. L'opinion publique est toute en sa faveur, depuis que M. Raspail a jeté son avis dans la balance. Si Ton considère d'un côté qu'en cette occasion un républicain rigide s'élève contre ses propres intérêts de parti, et compromet directement, par ses assertions, une des institutions les plus populaires de la France nouvelle, le jury; et que de l'autre côté on réfléchit que l'homme sur le jugement duquel le jury a basé sa sentence est un fameux charlatan, un grateron qui s'attache à l'habit brodé des grands, adulateur des puissants et détracteur des opprimés, aussi faux dans son parler que dans son chant, ô ciel! alors on ne doute plus un moment que Marie Capelle ne soit innocente. Des personnes qui connaissent à fond le caractère de ce vaniteux individu, sont convaincues qu'il saisit avidement toute occasion de faire valoir sa spécialité scientifique, et de rehausser l'éclat de sa célébrité ! En vérité, ce mauvais chanteur, qui ne ménage aucune oreille humaine quand il chevrote dans les soirées parisiennes ses méchantes ro-
mances , et qui voudrait faire guillotiner quiconque ne peut s'empêcher de rire en l'entendant; ne se montrerait pas, je crois, non plus trop débonnaire dans les débats judiciaires où il veut faire parade de son importance médicale et faire croire au monde que personne n'est aussi habile que lui à mettre au jour le moindre atome de poison caché dans un cadavre. Le public pense qu'il n'y avait pas de venin du tout dans le corps de M. Lafarge, mais qu'il y en avait d'autant plus dans le cœur de M. Orfila. Ceux qui donnent leur approbation au jugement du jury de Tulle, sont en très-petite minorité, et ne se prononcent plus avec la même assurance qu'auparavant. Parmi eux se trouvent des personnes qui pensent qu'il y a eu en effet empoisonnement, mais qui regardent ce crime comme une espèce de défense légitime, et le justifient en quelque sorte. Ils disent qu'on peut imputer à feu Lafarge un plus grand méfait : que dans le but de se sauver de la banqueroute par une dot, il avait, avec des promesses et des démonstrations fallacieuses, pour ainsi dire volé la noble femme, et l'avait traînée dans sa caverne de brigand, où, entourée de la bande grossière et accablée de tourmen's moraux et de mortelles privations, la pauvre ParL"enne gâtée et habituée à mille besoins intellectuels, semblable à un poisson retiré de l'eau, ou à un oiseau égaré parmi des chauves-souris, ou bien encore comme une fleur parmi des brutes limousines, devait nécessairement se flétrir et dépérir misérablement ! N'est-ce pas
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là un assassinat, et la défense légitime n'était-elle pas en pareil cas excusable? — ainsi parlent les défenseurs les plus audacieux de Marie Capelle, et ils ajoutent : Quand la malheureuse femme vit quelle était prisonnière, incarcérée dans cette chartreuse déserte qui s'appelle le Glandier, gardée à vue par la vieille mégère, la mère du ravisseur, et sans secours du côté de la justice, mais plutôt enchaînée par les lois elles-mêmes, — alors elle perdit la tête, et un des moyens insensés de délivrance, qu'elle tenta d'abord, fut la fameuse lettre dans laquelle elle chercha à faire accroire à son mari qu'elle en aimait un autre, et ne pouvait donc pas l'aimer , lui , que par conséquent il devait la lâcher , qu'elle voulait fuir en Asie, et qu'il pouvait garder sa dot. La pauvre folle ! Dans sa démence, elle se figurait qu'un homme ne pouvait vivre avec une femme qui ne l'aimait pas, qu'il en mourrait, qu'une telle vie était la mort!... Mais lorsqu'elle reconnut que le mari pouvait vivre sans être aimé, que le manque d'amour ne le tuait point, alors elle eut recours à de l'arsenic pur... La mort-aux-rats pour un rat !
Les jurés de Tulle paraissent avoir senti la même chose, car sans cela il serait inexplicable pourquoi ils auraient parlé dans leur verdict de circonstances atténuantes. Mais en tout cas il est certain que le procès de la dame du Glandier est une des plus importantes pièces de procédure pour les amis de l'humanité qui s'occupent de la grande question de la femme, question
si difficile à résoudre, et dont dépend toute la vie sociale de la France. L'intérêt extraordinaire que ce procès excite dans le public, émane du sentiment de sa propre souffrance. Pauvres femmes , vous êtes vraiment à plaindre ! Les juifs dans leurs prières remercient journellement le bon Dieu de ne les avoir pas fait naître femmes. Cette naïve prière date du moyen âge , où les juifs avaient tant à souffrir et où ils n'étaient nullement heureux; et cependant alors comme aujourd'hui ils regardaient comme le plus affreux malheur d'appartenir au sexe féminin ! Ils ont raison, même en France, où la misère de la femme est couverte de tant de roses.
Paris, 3 octobre 1840.
Depuis hier soir, il règne ici une agitation qui surpasse toute idée. Le tonnerre du canon de Beyrout trouve son écho dans tous les cœurs français. Moi-même je suis comme étourdi : des appréhensions terribles pénètrent dans mon âme. La guerre est encore le moindre des maux que je redoute. A Paris il peut se passer des scènes près desquelles tous les actes de l'ancienne révolution ne pourraient ressembler qu'à des rêves sereins d'une nuit d'été ! L'ancienne révolution ! Non , il n'y a pas d'ancienne révolution , la révolution est toujours la
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même, nous D'en avons vu que le commencement, et beaucoup d'entre nous n'en verront pas le milieu ! Les Français seront dans une mauvaise position si la majorité des baïonnettes l'emporte ici. Mais ce n'est pas le 1er qui tue , c'est la main , et celle-ci obéit au cœur. Il s'agit seulement de savoir combien de cœurs il y aura de chaque coté. Devant les bureaux de recrutement on fait queue aujourd'hui comme devant les théâtres quand on y donne une pièce marquante : une foule innombrable de jeunes gens se font enrôler comme volontaires. Le jardin et les arcades du Palais-Royal fourmillent d'ouvriers qui se lisent les journaux d'une mine très-grave. Le sérieux qui dans ce moment se prononce presque avec une parcimonie de paroles , est infiniment plus inquiétant que la colère bavarde d'il y a deux mois. On dit que les chambres vont être convoquées, ce qui serait peut-être un nouveau malheur. Les corps délibérants paralysent toute force d'action dans le gouvernement , à moins qu'elles n'exercent elles-mêmes toute la puissance gouvernementale, comme par exemple la Convention de 92. A cette époque les Français étaient dans une situation pire qu'aujourd'hui , et cependant ils en sont sortis victorieux. Il ne faut pas l'oublier.
Paris, 7 octobre 1840.
L'agitation des cœurs s'accroît de moment en moment. Avec l'ardente impatience des Français, il est difficile de comprendre comment ils peuvent tenir dans cet état d'incertitude. Une décision , une décision à tout prix! Tel est le cri du peuple entier, qui croit son honneur offensé. Si cette offense est réelle ou imaginaire, je ne saurais en juger; la déclaration des Anglais et des Kusses , qu'ils n'ont pour dessein que d'assurer la paix, ressemble à de l'ironie, au moment qu'à Beyrout le tonnerre du canon soutient le contraire. Ce qui provoque le plus d'exaspération, c'est qu'on a tiré à "Beyrout , avec une prédilection particulière , sur le pavillon tricolore du consul français. Avant-hier soir, le parterre, au grand Opéra, demanda que l'orchestre entonnât la Marseillaise ; comme un commissaire de police s'opposa à cette demande , on se mit à chanter sans accompagnement , mais avec une colère si haletante , que les paroles restèrent à demi accrochées dans le gosier; c'étaient des accents inintelligibles. Ou bien les Français ont-ils oublié le texte de ce chant effroyable, et ne se rappellent-ils plus que le vieil air ? Le commissaire de police, qui monta sur la scène pour faire ses observations au public, bégaya avec force révérences ces mots : « Messieurs, l'orchestre ne peut
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jouer la Marseillaise, parce que ce morceau de musique n'est pas marqué sur l'affiche. » Une voix dans le parterre répondit : «Monsieur, ce n'est pas une raison, car vous n'êtes pas non plus marqué sur l'affiche. » Pour aujourd'hui, le préfet de police a donné à tous les théâtres la permission de jouer l'hymne de Marseille, et je ne regarde pas cette concession comme chose insignifiante. J'y vois un symptôme auquel j'ajoute plus foi qu'à toutes les déclamations guerrières des journaux ministériels. Ces derniers soufflent en effet depuis quelques jours si fortement dans la trompette de Bellone, qu'on semblait regarder la guerre comme quelque chose d'inévitable. Les plus pacifiques étaient le ministre de la guerre et le ministre de la marine; le plus belliqueux était le ministre de l'instruction publique , — brave homme qui depuis son administration s'est concilié l'estime même de ses ennemis, et qui déploie maintenant autant d'activité que d'enthousiasme , mais qui ne sait assurément pas aussi bien juger les forces militaires de la France que ses collègues de la marine et de la guerre. Thiers les contrebalance tous, et il est réellement l'homme de la nationalité. Celle-ci est un grand levier entre ses mains , et il a appris de Napoléon qu'avec ce moyen on peut agiter les Français encore bien plus puissamment qu'avec des idées. Malgré son nationalisme, la France reste cependant le représentant de la révolution, et les Français ne combattent que pour cette dernière , pour cette cause commune de tous
les peuples, lors même qu'ils se battent par vanité, ou par égoïsme, ou par folie. Thiers a des propensions impérialistes, et comme je vous l'écrivis déjà à la fin de juillet, la guerre fait la joie de son cœur. Dans ce moment le parquet de son cabinet d'étude est tout couvert de cartes géographiques , et là il est étendu sur le ventre , occupé à ficher des épingles noires et vertes dans le papier, tout comme fit Napoléon. Qu'il ait spéculé à la Bourse, c'est une calomnie aussi infâme que ridicule ; un homme ne peut obéir qu'à une seule passion , et un ambitieux songe rarement à l'argent. Par sa familiarité avec des chevaliers d'industrie sans convictions , Thiers s'est lui-même attiré tous les bruits malicieux qui rongent sa bonne réputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le dénigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi entretenait-il un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche avec des chiens, se lève avec des puces.
J'admire le courage du roi ; avec chaque heure qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment national froissé, s'accroît le danger qui menace le trône bien plus terriblement que tous les canons des alliés. Demain , dit-on , seront publiées les ordonnances qui convoquent les chambres et déclarent la France en état de guerre. Hier soir, à la Bourse de nuit chez Tortoni , on prétendait que l'amiral Lalande avait reçu l'ordre de se diriger en hâte vers le détroit de Gibraltar, afin de défendre l'entrée de la Méditerranée à la flotte russe, en cas qu'elle voulût
se réunir à la flotte anglaise. Les rentes, qui étaient déjà tombées de deux pour cent à la bourse du jour, dégringolèrent de nouveau de deux pour cent. M. de Rothschild à ce qu'on rapporte, avait hier mal aux dents; d'autres disent que c'était la colique. Je viens de parler à un agent de change dont l'odorat est très-fin , et qui a eu l'honneur de pouvoir s'approcher un moment de M. de Rothschild ; il m'assure que le baron est atteint d'une colique très-prononcée, et que les rentes fléchiront davantage aussitôt que cette nouvelle sera connue à la Bourse. Mais qu'adviendra-t-il de toutes ces craintes et de ces espérances flottantes , de cette tourmente sans relâche ? L'orage approche de plus en plus. Dans les airs on ontend déjà retentir les coups d'ailes et les boucliers d'airain des AYalkyres, les déesses sorcières qui décident du sort des batailles.
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Paris, 29 octobre 1840.
Thiers s'en va, et Guizot rentre en scène. Mais c'est encore la même pièce, il n'y a que les acteurs qui changent. Cette substitution de rôles eut lieu à la demande de bien des hauts et très-hauts personnages , non à celle du public ordinaire qui était très-content du jeu de son premier héros. Celui-ci briguait peut-être un peu trop les applaudissements du parterre; son suc-
cesseur recherche plutôt les suffrages des régions plus élevées, des loges d'ambassadeurs.
Dans ce moment, nous ne refusons point notre compassion à l'homme qui, dans les circonstances actuelles, fait son entrée à l'hôtel des Capucines ; il est bien plus à plaindre que celui qui quitte cette cage de torture. Il est presque autant à plaindre que Louis-Philippe luimême ; on tire sur le roi , on détracte le ministre. Combien de boue n'a-t-on pas jetée à Thiers pendant son ministère ! Aujourd'hui il s'établit de nouveau dans sa petite maison de la place Saint-George, et je lui conseille de prendre aussitôt un bain. Là, il se montrera encore à ses amis dans sa grandeur sans tache, et comme il y a quatre ans, lorsqu'il abandonna le ministère de la même manière soudaine, chacun reconnaîtra que ses mains sont restées pures, et que son cœur ne s'est pas taré non plus. Il est seulement devenu un peu plus grave , quoique le véritable sérieux ne lui ait jamais fait défaut , et se soit seulement caché sons des allures légères , comme chez Jules César et le cardinal de Rétz. Quant h l'accusation de forfanterie qu'on mit le plus souvent en avant contre lui dans les derniers temps , il la réfute justement par sa sortie du ministère : justement parce qu'il n'était pas un fanfaron , mais qu'il fit en réalité les plus grands armements pour la guerre , il fut forcé de se retirer. Chacun comprend aujourd'hui que son appel aux armes ne fut pas une jonglerie de rodomont. La somme employée pour l'armée, la marine
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et les fortifications, se monte déjà à plus de quatre cents millions, et dans quelques mois six cent mille soldats se trouveront sur pied. De plus formidables préparatifs de guerre étaient encore projetés, et voilà la raison pour laquelle le roi , avant la réunion des chambres , devait à tout prix se débarrasser de son ministre trop belliqueux, de cet armateur malencontreux, de ce chef de tous les tambours (je m'abstiens du mot tambour-major pour des raisons que vous devinez), il devait se défaire, dis-je, de ce chef de tous les tambours qui battait le réveil de la guerre d'une façon aussi étourdie qu'étourdissante. Quelques têtes bornées de la chambre des députés crieront maintenant, il est vrai, sur des dépenses inutiles, ne réfléchissant pas que ce sont justement ces préparatifs de guerre qui nous ont peut-être conservé la paix. Une épée tient l'autre dans le fourreau. La grande question : si la France a été offensée ou non par les procédés qui accompagnèrent le traité de Londres , sera maintenant débattue dans la chambre. Mais pour l'instant nous avons la paix , et au roi Louis- Philippe revient le mérite d'avoir fait preuve d'autant de courage pour la conservation de la paix que Napoléon en déploya dans la guerre. Oui, ne riez pas, il est le Napoléon de la paix !
Pari?, h novembre 1840.
Le maréchal Soult, l'homme de l'épée, prend soin de la tranquillité intérieure de la France, et c'est sa tâche exclusive. Pendant ce temps, la tranquillité extérieure est l'affaire de Louis-Philippe, de ce roi de la prudence, qui, avec des mains patientes et non avec l'épée, cherche à délier le nœud gordien des embrouillements de la diplomatie. Y réussira-t-il? Nous le souhaitons, dans l'intérêt des princes et des peuples de l'Europe. Ces derniers ne peuvent gagner à une guerre que la mort et la misère. Les premiers, les princes, dans le cas le plus favorable, c'est-à-dire par une victoire sur la France, rendraient véritables les dangers qui n'existent 'peutêtre à présent qu'à l'état d'appréhensions dans l'imagination de quelques hommes d'État, Le grand bouleversement qui s'est opéré en France depuis cinquante ans est sinon terminé, du moins enrayé, pour aussi longtemps que la terrible roue ne sera pas remise en mouvement par quelque moteur du dehors. Les craintes d'une guerre avec la nouvelle coalition mettent en péril nonseulement le trône du roi, mais le règne de la bourgeoisie que Louis-Philippe représente de droit , en tout cas de fait. C'est la bourgeoisie, non pas le peuple, qui a commencé la révolution de 1789 et a achevé celle-ci
Il l ECE.
en IN30, c'est elle qui règne à présent, bien que beaucoup de ses mandataires soient d'un sang nobiliaire, et c'est elle qui a contenu jusqu'aujourd'hui le peuple mécontent qui réclame non-seulement l'égalité des lois, mais aussi l'égalité des jouissances. La bourgeoisie qui a à défendre son pénible ouvrage, la nouvelle constitution de l'État, contre l'assaut du peuple qui exige une transformation radicale de la société, serait certainement trop faible pour résister au choc, si l'étranger l'attaquait avec des forces quatre fois supérieures; et avant que l'invasion n'eût lieu, la bourgeoisie abdiquerait, les classes inférieures prendraient de nouveau sa place, comme dans les années effroyables de 90, mais mieux organisées, avec une conscience plus claire de leur but, avec de nouvelles doctrines, de nouveaux dieux, de nouvelles forces terrestres et célestes; au lieu d'une révolution politique, l'étranger aurait à combattre une révolution sociale. La prudence conseillera donc aux puissances alliées d'appuyer plutôt le régime actuel en France que de le terrasser, afin que d'autres éléments bien plus formidables et plus contagieux ne soient pas déchaînés et portés à se faire valoir. Le ciel lui-même donne à ses représentants terrestres un exemple trèsinstructif : la dernière tentative de meurtre fait voir combien la Providence entoure d'une protection toute particulière la tête de Louis-Philippe,... elle protège l'intrépide chef des pompiers, qui dompte les flammes des incendies et empêche une conflagration universelle.
Je parlerai plus tard des rapports entre Guizot et le président titulaire du conseil qui s'appelle Soult, tandis que le véritable président se nomme Louis-Philippe. Aussi n'est-il pas encore possible de déterminer jusqu'à quel point M. Guizot pense les couvrir l'un et l'autre de l'égide de sa parole. Son talent d'orateur pourrait bien être assez fortement mis en réquisition dans quelques semaines, et si la chambre, comme on l'affirme, se propose d'établir un principe sur le casus belli, Je savant Guizot pourra développer son érudition politique de la manière la plus instructive. La chambre paraît vouloir tout particulièrement prendre en considération la déclaration des puissances coalisées, qu'avec la pacification de l'Orient elles n'ont en vue aucun agrandissement de territoire ni d'autres avantages privés, et déterminer comme un casus belli chaque infraction de fait à cette déclaration. De pareilles déclarations sont toujours fallacieuses, et la cupidité l'emporte toujours sur la loyauté quand le moment critique vient, où il y a un grand butin à parlager. Cela arrivera lors de la chute de l'empire ottoman, dont la lente agonie est la chose la plus effrayante. Les vautours couronnés voltigent autour du mourant pour se disputer plus tard les lambeaux du cadavre. A qui appartiendra la proie la plus précieuse? A la Russie, ou à l'Angleterre, ou à l'Autriche? La France n'aura pour sa part que le dégoût de ce spectacle. On appelle cela la question d'Orient.
Quant au rôle que M. Thiers jouera dans la chambre,
LITEGE.
el s'il a l'intention de s'opposer de nouveau à son ancien rival Guizot avec toute la force de son éloquence , je ne pourrai non plus vous en rien dire que plus tard. M. Guizot se trouve dans une position difficile , et je vous ai déjà dit souvent que j'ai pour lui une grande compassion. C'est un homme solide et à convictions profondes , et Calamatta l'a représenté très-fidèlement dans son excellent portrait. Une dédaigneuse figure de puritain , le front élevé et obstiné, le dos appuyé contre une paroi en pierre; —par un mouvement précipité de la tête en arrière il pourrait se faire grand mal. Le portrait est exposé aux vitraux de Goupil et Rittner. Bien du monde s'arrête pour le regarder, et M. Guizot a déjà en effigie beaucoup à supporter des lazzis moqueurs des Parisiens.
Paris, 6 novembre \SbO.
Sur la révolution de Juillet et la part que Louis-Philippe y a prise, il vient de paraître un livre qui excite l'attention générale et qu'on discute partout : c'est la première partie de l' Histoire de' Dix ans, par Louis Blanc. Je n'ai pas encore vu l'ouvrage; aussitôt que je l'aurai lu, j'essaierai d'en rendre un jugement impartial. Aujourd'hui je vous communiquerai seulement ce que je peux dire d'avance de l'auteur et de sa position, pour que vous gagniez le vrai point de vue, duquel vous
puissiez apprécier exactement quelle part il faut faire à l'esprit de parti dans ce livre, et combien de croyance vous pouvez lui accorder ou refuser.
L'auteur, M. Louis Blanc , est un homme encore jeune, de trente ans tout au plus, quoique d'après son extérieur il semble un petit garçon de treize ans. En effet, sa taille on ne peut plus minime, sa petite figure fraîche et imberbe, ainsi que sa voix claire et fluette qui paraît n'être pas encore formée, lui donnent l'air d'un gentil petit garçon échappé à peine de la troisième classe d'un collège et portant encore l'habit de sa première communion • et cependant il est une des notabilités du parti républicain, et dans son raisonnement domine une modération qu'on ne trouve d'ordinaire que chez les vieillards. — Sa physionomie, surtout ses petits yeux très-vifs, indiquent une origine méridionale. Louis Blanc est né à Madrid, de parents français. Sa mère est Corse, de la famille des Pozzo di Borgo. Il fut élevé à Rodez. J'ignore depuis combien de temps il réside à Paris, mais déjà il y a six ans je le rencontrai ici comme rédacteur d'un journal républicain intitulé le Monde, et depuis il fonda aussi la Revue du Progrès, l'organe le plus important du républicanisme. Son cousin Pozzo di Borgo, l'ancien ambassadeur russe, n'a pas été trèsédifié, dit-on, de la direction d'esprit du jeune homme, et il s'en est plaint souvent. (De ce célèbre diplomate, soit dit en passant, on a reçu ici des nouvelles très-affligeantes, et sa maladie mentale paraît être incurable ; il
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tombé parfois en démence, et alors il croit que l'empereur Napoléon veut le faire fusiller. ) La mère de Louis Blanc vit encore en Corse, ainsi que toute sa famille maternelle. Mais ce n'est que la parenté corporelle, celle du sang. Par l'esprit, Louis Blanc est avant tout parent de Jean -Jacques Rousseau dont les œuvres forment le point de départ de toute sa manière de penser et d'écrire. Sa prose chaleureuse, nette et sentimentale, rappelle Jean-Jacques, le premier père de l'église de la Révolution. V Organisation du travail est un écrit de Louis Blanc qui attira déjà sur lui, il y a quelque temps, l'attention publique. Chaque ligne de cet opuscule dénote, sinon un savoir profond, du moins une ardente sympathie pour les souffrances du peuple; il s'y manifeste en même temps la plus grande prédilection pour l'autorité absolue , et une profonde aversion pour tout individualisme éminent , aversion qui pourrait bien avoir sa source cachée dans une jalousie contre toute supériorité d'esprit et même de corps j oui , on dit que le petit bonhomme jalouse même ceux qui sont d'une taille qui dépasse la sienne. Cette disposition hostile contre l'individualisme le distingue d'une manière frappante de quelques-uns de ces confrères politiques, par exemple, du spirituel Pyat; et elle a failli provoquer dernièrement une dissidence dans le camp républicain, lorsque Louis Blanc ne voulut pas reconnaître la liberté illimitée de la presse , réclamée par ses collègues comme le palladium de la liberté , comme un
droit imprescriptible. En effet, toute grandeur personnelle répugne à M. Louis Blanc, et il la regarde avec une méfiance haineuse qu'il partage avec un autre disciple de Rousseau , feu Maximilien Robespierre. Je crois que cet homoncule voudrait faire couper chaque tête qui surpasse la mesure prescrite par la loi, bien entendu dans l'intérêt du salut public, de l'égalité universelle, du bonheur social du peuple. Lui-même est d'un tempérament sobre, il semble refuser toute jouissance à son propre petit corps, et il veut donc introduire dans l'État une égalité générale de cuisine , où le même brouet noir Spartiate serait préparé pour nous tous , et , chose encore plus horrible, où le géant recevrait la même pitance que celle dont jouirait le nain. Non, je t'en remercie , nouveau Lycurgue ! Il est vrai que l'homme est né l'égal de l'homme , mais nos estomacs sont inégaux, et il y en a qui ont des goûts aristocratiques et qui préfèrent les truffes aux pommes de terre les plus vertueuses. M. Louis Blanc est un bizarre composé de Lilliputien et de Spartiate. Dans tous les cas, je lui crois un grand avenir, et il jouera un rôle, ne fût-ce qu'un rôle éphémère. Il est fait pour être le grand homme des petits , qui sont à même d'en porter un pareil avec facilité sur leurs épaules, tandis que des hommes d'une stature colossale , je dirais presque des esprits de forte corpulence, pourraient être pour eux une charge trop lourde.
Quoique M. Blanc vise à une rigidité républicaine,
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il n'en est pas moins entaché de cette vanité puérile qu'on trouve toujours chez les hommes d'une trop petite taille. Il voudrait briller auprès des femmes, et ces êtres frivoles, ces vicieuses créatures, lui rient au nez ; il a beau marcher sur les échasses de la phrase, ces dames ne le prennent pas au sérieux et préfèrent au tribun imberbe quelque crétin aux longues moustaches. Ce tribun donne cependant à sa réputation de grand patriote, à sa popularité, les mêmes petits soins que ses rivaux donnent à leurs moustaches; il la soigne on ne peut plus, il la frotte, la tond, la frise, la dresse et la redresse, etil courtise le moindre bambin de journaliste qui peut faire insérer dans une feuille quelques lignes de réclame en sa faveur. Ceux qui veulent lui adresser le plus agréable compliment, le comparent à M. Thiers, dont la taille, il est vrai, n'est pas celle d'un géant, mais qui est toujours trop grand, au physique comme au moral, pour être comparé à M. Blanc, sinon par méchanceté. Un républicain qui ne se pique pas de trop de politesse, comme il sied à des gens aux grandes convictions, disait un jour tout grossièrement à Louis Blanc : « Ne te flatte pas de ressembler à M. Thiers. Il y a encore une grande différence entre vous deux : M. Thiers te ressemble, à toi, citoyen, comme une petite pièce de dix sous ressemble à une toute petite pièce de cinq sous. »
Le nouveau livre de Louis Blanc est parfaitement écrit, dit-on, et comme il contient une foule d'anecdotes
inconnues et malicieuses, il a déjà un grand intérêt pour une multitude de lecteurs avides de cancans. Les républicains s'en régalent avec délices; la misère, la petitesse de la bourgeoisie régnante qu'ils veulent renverser, y est mise à nu de la façon la plus amusante. Mais pour les légitimistes, ce livre est du véritable caviar, car l'auteur, qui les ménage eux-mêmes, bafoue leurs vainqueurs bourgeois, et lance de la boue envenimée sur le manteau royal de Louis-Philippe. Les histoires que Louis Blanc raconte de lui, sont-elles vraies ou fausses? Si elles étaient vraies, la grande nation des Français, qui parle tant de son point d'honneur, se serait laissé gouverner et représenter par un jongleur vulgaire, un Bosco couronné. Le livre raconte, par exemple, l'anecdote suivante : Le 1er août, lorsque Charles X eut nommé le duc d'Orléans lieutenant général du royaume, Dupin se rendit auprès de ce dernier, à Neuilly, et lui représenta que, pour éviter le dangereux soupçon de la duplicité, il devait rompre définitivement avec Chartes X, et lui écrire une lettre de rupture décidée. Louis-Philippe donna toute son approbation au sage conseil de Dupin, et le pria même de rédiger pour lui une pareille lettre ; c'est ce que fit Dupin, dans les termes les plus acerbes, et Louis-Philippe, sur le point d'apposer son sceau sur la lettre déjà mise sous enveloppe, et tenant justement la cire à cacheter à la flamme de la bougie, se retourna tout à coup vers Dupin avec ces mots : « Dans des cas importants, je consulte tou-
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jours ma femme ; je vais d'abord lui lire la lettre, et si elle l'aprouve, nous l'expédierons a l'instant. » Là-dessus il quitta la chambre, et, rentrant quelques moments après avec la lettre, il la cacheta rapidement et l'envoya sans relard à Charles X. Mais l'enveloppe seule était la même, continue l'auteur de Y Histoire de dix ans, le prestidigitateur royal avait, avec ses doigts habiles, substitué à la rude lettre de Dupin une épître tout humble, dans laquelle, protestant de sa fidélité de sujet, il acceptait sa nomination au titre de lieutenant général du royaume, et adjurait le roi d'abdiquer en faveur de son petit-fils. — La première question est : comment la fraude fut-elle découverte? A cela M. Louis-Blanc a répondu verbalement à un de ses amis : « M. Berryer, en se rendant plus tard à Prague auprès de Charles X, lui fit observer très-respectueusement que sa majesté s'était jadis un peu trop hâtée avec son abdication ; sur quoi sa majesté, pour se justifier, exhiba la lettre que le duc d'Orléans lui avait écrite à cette époque, ajoutant qu'il s'était conformé à son conseil d'autant plus volontiers, qu'il avait reconnu en lui le lieutenant général du royaume. » C'est donc M. Berryer qui a vu la lettre, et sur l'autorité duquel repose toute l'histoire. Aux yeux des légitimistes cette autorité est suffisante, et elle l'est aussi pour les républicains, qui croient tout ce que la haine légitimiste invente contre Louis-Philippe. Nous en avons eu la preuve encore récemment, où une vieille donzelle mal famée forgea les fausses lettres que tout le
monde connaît, et déjà, à cette occasion, M. Berryer se montra dans tout son éclat comme avocat de la falsification. Nous cjui ne sommes ni légitimiste ni républicain, nous ne croyons qu'au talent de M. Berryer, à son organe sonore, à son enthousiasme pour les beaux-arts, pour les lettres, pour la musique, enfin pour tous les nobles jeux de l'esprit et du hasard; — mais il ne nous fera pas croire aux anecdotes qu'il fait avaler à des gobemouches républicains.
Quant à Louis-Philippe, nous avons assez souvent exprimé dans ces feuilles notre opinion à son égard. Il est un grand roi, bien qu'il ressemble plus à Ulysse qu'à Ajax, ce furieux héros qui succomba d'une manière bien lamentable dans sa lutte avec l'inventif et calme favori de Minerve. Mais Louis-Philippe n'a pas escamoté comme un coquin la couronne de France , il devint roi par la nécessité la plus amère, je dirais presque par la disgrâce plutôt que par la grâce de Dieu, qui lui posa cette couronne d'épines sur la tête, dans un moment fatal et plein de terreur. Il a, à la vérité, joué tant soit peu la comédie, il n'a pas eu les intentions les plus sincères envers ses commettants, les héros de juillet, qui relevèrent sur le pavois; — mais ces derniers, avaient-ils des intentions tout à fait sincères envers lui, le duc d'Orléans? Ils le regardaient comme un simple pantin, et ils le placèrent sur le fauteuil rouge, dans la ferme croyance de pouvoir sans grand'peine le rejeter en bas, s'il ne se laissait pas assez souplement manier
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avec les ficelles, ou s'il leur venait même à l'idée de donner la reprise de la vieille pièce, la république. Mais cette fois, comme je l'ai déjà dit quelque part, ce fut la royauté elle-même qui joua le rôle de Junius Brutus, pour duper les républicains, et Louis-Philippe eut assez de finesse pour prendre le masque de la simplicité la plus moutonnière, pour se promener comme un honnête épicier à travers les rues de Paris avec son grand parapluie sentimental sous le bras, et pour serrer à droite et à gauche les mains mal lavées des citoyens Créti et Pléti, en souriant toujours et en semblant toujours fort ému. Il jouait alors en effet un curieux rôle, et lorsque je vins à Paris peu de temps après la révolution de Juillet, j'eus encore souvent l'occasion d'en rire. Je me souviens très-bien dem'être rendu en hâte, aussitôt après mon arrivée, au Palais-Royal pour voir Louis -Philippe. L'ami qui m'y conduisit me raconta que le roi ne paraissait plus qu'à de certaines heures sur la terrasse, mais qu'auparavant, et jusque dans les dernières semaines, on avait pu le voir à toute heure, au prix de cinq francs. «Au prix de cinq francs! m'écriai-je tout étonné ; est-il donc si bourgeoisement économe qu'il se montre pour de l'argent? — Non, mais on le montre pour de l'argent, et voici comment la chose se passe : il y a -une société de claqueurs, de marchands de contre-marques, et d'autres gens de même farine, qui offrent à chaque étranger de lui montrer le roi pour cinq francs; ils vous proposent même que, si l'on voulait leur donner dix francs, on le
verrait élevant ses regards vers le ciel, et posant la main sur son cœur comme pour protester de la sincérité de ses sentiments; mais que si l'on y mettait vingt francs, on l'entendrait encore chanter la Marseillaise. Or, si l'on donnait à ces individus une pièce de cinq francs, ils poussaient des hourrah et des cris d'allégresse sous les fenêtres du roi, et sa majesté paraissait sur la terrasse, s'inclinait et puis rentrait chez elle. Si on leur payait dix francs, ils criaient encore bien plus fort et gesticulaient comme des possédés quand le roi paraissait, qui alors, en signe d'émotion muette, élevait ses regards vers le ciel, et posait la main sur son cœur comme pour protester de la sincérité de ses sentiments. Mais les Anglais y dépensaient quelquefois vingt francs, et alors l'enthousiasme était porté à son comble : les maroufles criaient comme des enragés, et aussitôt que le roi paraissait sur la terrasse, ils entonnaient la Marseillaise el hurlaient d'une manière si effroyableque Louis-Philippe, peut-être seulement pour mettre fin à ce concert, s'inclinait, élevait ses regards vers le ciel, posait la main sur son cœur et chantait lui-même la Marseillaise. S'il battait aussi la mesure avec son pied, comme on prétend, je ne saurais le dire. Je ne puis d'ailleurs pas garantir la vérité de cette anecdote. L'ami qui me la raconta est mort depuis sept ans; depuis sept ans il n'a pas menti. Ce n'est donc pas M. Berryer à l'autorité duquel je m'en rapporte.
ï.l'TKCF. UT
Paris, le 7 novembre t84o.
Le roi a pleuré. Il a pleuré publiquement, sur son trône, entouré de tous les dignitaires du royaume, en face de toute la nation dont les représentants se trouvaient vis-à-vis de lui , et tous les princes étrangers représentés par leurs ambassadeurs ordinaires ou extraordinaires, et par leurs ministres plénipotentiaires, furent témoins de ce navrant spectacle. Le roi a pleuré ! c'est un événement désolant. Beaucoup de gens , toutefois, regardent ces larmes royales comme suspectes, et les comparent à celles du renard de la fable. Mais n'est-ce pas déjà assez tragique qu'un roi soit harcelé et tourmenté au point d'avoir recours à l'humide expédient des pleurs? Non, Louis-Philippe, l'Ulysse moderne , le royal souffre-douleur, n'a pas besoin de faire violence à son appareil lacrymal en pensant aux désastres dont il est menacé , et avec lui son peuple et tout l'univers.
On ne peut encore rien avancer de positif sur la disposition des esprits dans la Chambre. Et cependant tout dépend de là, aussi bien la tranquillité intérieure qu'extérieure de la France, et non-seulement de la France, mais du monde entier. S'il s'élève une discussion grave entre les notabilités bourgeoises de la Chambre et la
couronne , les chefs de file du radicalisme ne tarderont pas plus longtemps à provoquer une insurrection qui s'organise déjà en secret , et qui n'attend que l'heure où le roi ne pourra plus compter sur l'assistance de la chambre des députes. Tant que les deux parties ne font que se gourmander, sans pour cela rompre leur contrat de mariage, le renversement du gouvernement ne pourra point réussir , et c'est ce que savent très-bien les promoteurs du mouvement, voilà pourquoi ils rongent leur frein pour le moment, et se gardent de toute levée de boucliers intempestive. L'histoire de la France montre que chaque phase importante de la révolution eut des commencements parlementaires, et que les hommes de l'opposition légale donnèrent toujours au peuple plus ou moins distinctement le terrible signal. Grâce à cette participation, nous dirions presque cette complicité d'un parlement, l'interrègne de la force brutale n'est jamais de longue durée en France , et les Français sont bien plus à l'abri de l'anarchie que d'autres peuples dans l'état de révolution. Nous en avons eu la preuve dans les journées de Juillet, où le parlement, l'Assemblée législative, se changea en Convention executive. C'est encore à une telle transformation qu'on s'attend au pis aller.