LUT F. CE. SO
lui-même, et comme s'il s'éveillait d'un rêve, «que signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup en Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous Français? » Il ne pouvait comprendre cette colère d'énergumènes , moi aussi je n'y comprenais rien du tout, et en nous promenant bras-dessus bras-dessous le long du boulevard, nous nous épuisions en conjectures sur les dernières raisons de cette querelle d'Allemands, jusqu'à ce que nous fussions arrivés au passage des Panoramas, où Cousin me quitta pour s'acheter, chez Marquis, une livre de chocolat.
Je constate avec une prédilection particulière les plus petites circonstances, qui révèlent la sympathie que je trouve à l'égard de l'Allemagne chez les hommes d'État français. On s'explique aisément que nous en rencontrions chez Guizot, parce que sa manière de voir a de l'affinité avec la nôtre, et qu'il comprend à fond les besoins et le bon droit du peuple allemand. Cette intelligence le réconcilie peut-être aussi avec les travers inséparables de notre nature; les mots : oc tout comprendre, c'est tout pardonner ! » sont une devise que je lus un de ces jours sur le cachet d'une belle dame. Guizot peut toujours, comme il y paraît, être d'un caractère puritain; il n'en comprend pas moins ceux qui sentent et pensent autrement. Son esprit n'est pas non plus antipathique à la poésie, ni étroit, ni obtus : c'est le puritain Guizot qui donna aux Français une traduction de Shakspeare, et lorsqu'il y a plusieurs années j'écrivis un livre
sur ce roi des poètes du Nord, je ne sus mieux exposer le charme de ses comédies fantastiques qu'en transcrivant le commentaire du puritain Guizot.
Chose étrange! le ministère belliqueux du 1er mars, qui fut tant décrié et vilipendé au delà du Rhin, se composait, pour la plus grande partie, d'hommes qui vénéraient et aimaient l'Allemagne avec l'ardeur la plus fidèle. A côté de Victor Cousin, qui avait compris qu'on trouve chez Emmanuel Kant la meilleure critique de la raison pure et chez Marquis le meilleur chocolat, à côté de lui siégeait alors dans le conseil des ministres M. de Rémusat, qui rendait aussi hommage au génie germanique, et qui lui avait voué des études spéciales. Déjà dans sa jeunesse il traduisit plusieurs poésies dramatiques allemandes, qu'il fit imprimer dans le Théâtre étranger. Cet homme d'État et de lettres est aussi spirituel que sincère, il connaît à fond le génie du peuple allemand, et je suis convaincu qu'il a de la magnificence de ce génie une plus haute idée que tous les compositeurs qui ont beuglé la chanson du Rhin libre de Becker, et peut-être même que le grand Niklas Becker en personne! — Ce qui nous charma surtout en M. de Rémusat dans le dernier temps, c'est la manière franche et loyale dont il a défendu, contre des insinuations calomnieuses, la bonne réputation de son noble frère d'armes, le chef du cabinet du 1er mars.
LUTÈCB. 207
Paris, 22 mai mi.
Les Anglais à Paris font des mines très-inquiètes. «Cela va mal, cela va mal! » se chuchotent-ils, ou plutôt se sifflent-ils Tun à l'autre avec angoisse, quand ils se rencontrent chez Galignani. Il y a apparence en effet que l'État britannique entier chancelle et menace ruine, mais il y a seulement apparence. Cet État ressemble à la tour de Pise : sa position oblique nous effraie, quand nous la regardons, et le voyageur hâte le pas en traversant la piazza de la cathédrale, dans la crainte de voir la grande tour lui tomber subitement sur la tête. Lorsque, du temps de Canning, je me trouvais à Londres et que j'assistais aux meetings tumultueux du radicalisme, je croyais que tout l'édifice gouvernemental croulerait incontinent. Quelques-uns de mes amis, qui visitèrent l'Angleterre pendant l'agitation du Mil de la réforme, y furent saisis de la même peur. D'autres qui assistèrent au spectacle des menées d'O'Connel et du vacarme de l'émancipation catholique, ressentirent une appréhension semblable. Aujourd'hui ce sont les lois des céréales qui causent une tempête si menaçante pour l'existence de la Grande-Bretagne; — mais ne craignez rien, ô fils d'Albion! rappelez-vous ces mots de la farce : « Bien que cela craque, cela ne rompra pas, et bien que cela doive rompre, cela ne rompra pas avec toi! »
Ici à Paris règne en ce moment un grand calme. On se fatigue à la longue de parler sans cesse des fausses lettres du roi, et une diversion récréative était pour nous l'enlèvement de l'infante d'Espagne par le Polonais Ignace Gurowski, frère de ce fameux Adam Gurowski dont peut-être vous vous souvenez encore. L'été passé, Ignace était amoureux de mademoiselle Rachel, mais comme le père de cette dernière, qui est de très-bonne famille juive, lui refusa sa fille, l'ami Ignace entreprit la conquête de la princesse Isabelle Fernande d'Espagne. Toutes les dames de cour des deux Castilles, et même de tout l'univers, joindront maintenant de terreur les mains au-dessus de leurs têtes : elles comprennent enfin que le vieux monde du respect traditionnel s'en va !
Paris, H décembre \8ki.
Dans ce moment qu'approche la nouvelle année, le jour des étrennes, les boutiques des marchands se surpassent par la variété de leurs riches étalages. L'aspect de ces merveilles peut procurer au flâneur oisif le passetemps le plus agréable; si son cerveau n'est pas tout à fait vide, il lui vient même parfois des idées, en contemplant l'abondance bigarrée des objets d'art et de luxe exposés derrière les glaces miroitantes des magasins, et en jetant peut-être aussi un regard sur le public qui se
tient là à ses côtés. Les figures de ce public sont si sérieuses, si souffrantes et si laides, si impatientes et si menaçantes, qu'elles forment un contraste sinistre avec les objets qu'elles contemplent la bouche béante. Ce contraste est si terrible que parfois la peur nous prend de voir ces hommes lever tout à coup leurs poings crispés, pour fracasser tous ces jouets bariolés et étincelants du monde comme il faut, et pour briser pitoyablement et sans merci ce monde comme il faut lui-même! Un flâneur ordinaire, qui n'est pas grand politique et ne se soucie guère de la nuance Dufaure ou Passy, mais d'autant plus de la mine du peuple dans les rues, un flâneur de ce genre ne peut se défendre de la conviction certaine que le jour n'est pas éloigné où toute la comédie bourgeoise en France, avec ses héros et comparses de la scène parlementaire, prendra une fin terrible au milieu des sifflements et des huées, et qu'on jouera ensuite un épilogue intitulé le Règne des communistes ! 11 est vrai que cet épilogue ne pourra pas durer longtemps ; mais il émouvra et purifiera d'autant plus puissamment les cœurs, comme doit le faire toute véritable tragédie.
Les derniers procès politiques pourraient dessiller les yeux à bien des personnes, mais l'aveuglement est trop agréable. Aussi personne ne veut-il se voir rappeler les dangers du lendemain, dont l'idée lui gâterait la douce jouissance du présent. C'est pourquoi tout le monde est mécontent de l'homme dont l'œil perçant plonge le plus profondément dans les nuits horribles de l'avenir, et
dont la parole sévère réveille, parfois peut-être à contretemps, lorsque nous sommes assis justement au plus joyeux banquet, la pensée des périls imminents suspendus sur nos têtes. Ils en veulent tous au pauvre maître d'école Guizot. Même la plupart des soi-disant conservateurs sentent de l'éloignement pour lui, et frappés de cécité, comme ils sont, ils s'imaginent pouvoir remplacer Guizot par un homme dont le visage serein et le langage avenant sont bien moins de nature à les tourmenter et à les terrifier. 0 fous conservateurs ! qui n'êtes capables de rien conserver, hors votre propre folie, vous devriez conserver Guizot comme la prunelle de vos yeux; vous devriez chasser les mouches de son front, les moucherons radicaux aussi bien que les cousins légitimistes, afin de lui conserver sa bonne humeur; vous devriez aussi parfois lui envoyer des bouquets de fleurs àl'hôlel des Capucines, des fleurs réjouissantes, des roses et des violettes, au lieu de le dégoûter de ce logis, et de l'eu faire déguerpir par vos vexations continuelles et vos intrigues. A votre place, je craindrais toujours que le vieux pédagogue ne vint à s'échapper tout à coup des tourments dorés de son palais de ministre, et à se sauver de nouveau dans son modeste et paisible cabinet d'études de la rue Yille-rÉvêque, où il vivait autrefois heureux comme le pasteur d'une idylle au milieu de ses bouquins reliés en mouton ou en veau.
Mais Guizot est-il réellement l'homme capable de détourner les désastres prêts à fondre sur nous? Il réunie
en effet les qualités ordinairement séparées d'une profonde intelligence et d'une volonté ferme : il affronterait toutes les tempêtes avec un stoïcisme antique, et il éviterait les écueils funestes avec un jésuitisme tout moderne; mais la dent secrète des petites souris et des grands rats a rongé le fond du vaisseau d'État français; il est irréparablement troué, et contre cette calamité fondamentale, beaucoup plus grave que la détresse extérieure, Guizot a très-bien compris son impuissance. Là est le danger. Les doctrines subversives se sont trop emparées en France des classes inférieures. — 11 ne s'agit plus de Tégalité des droits dans l'État, mais de l'égalité des jouissances sur cette terre, et il y a à Paris quatre cent mille mainsbrutales qui n'attendent que le mot d'ordre pour réaliser l'idée d'égalité absolue, qui couve dans leurs têtes incultes. De plusieurs côtés, on entend dire que la guerre est un bon moyen d'écoulement pour ce ferment de destruction. Mais cela ne serait-il pas conjurer Satan par Belzébut? La guerre ne ferait qu'accélérer la catastrophe et répandre sur tout le globe le mal qui jusqu'à présent ne ronge que la France; — la propagande du communisme possède un langage que chaque peuple comprend : les éléments de cette langue universelle sont aussi simples que la faim, l'envie, la mort. Gela s'apprend facilement.
Mais laissons ce triste thème, et retournons aux objets plus sereins exposés derrière les glaces des magasins le long de la rue Vivienne et des boulevards. Gela scintille,
rit et enchante ! C'est une vie animée, exprimée dans de l'or, de l'argent, du bronze et des pierreries, dans toutes sortes de formes, surtout dans les formes du temps de la renaissance, dont l'imitation est dans ce moment la mode régnante. D'où vient cet engouement pour le temps de la renaissance, qu'on serait en droit d'appeler le temps de la résurrection, le temps où le monde antique sortit du tombeau, avec tous ses splendides enchantements, dont il voulait embellir les dernières heures du moyen âge? Notre époque actuelle se sent-elle de l'affinité avec cette autre période qui, languissant comme nous après une nouvelle boisson vivifiante, chercha dans le passé une fontaine de Jouvence? Je ne ssis. Mais le temps de François Ier et de ses contemporains du même goût exerce sur notre cœur un charme presque effrayant, comme le souvenir d'une vie secrète que nous aurions traversée en songe ; et puis, il y a quelque chose de magique, de singulièrement hardi, de mystérieusement original, dans la manière dont cette époque a su travailler et absorber en elle l'antiquité retrouvée. Là, nous ne voyons pas, comme dans l'école de David, une imitation sèche et académique de la plastique grecque, mais une coulante et harmonieuse identification du génie antique avec le spiritualisme chrétien. Les formes de l'art et de la vie, qui ont du leur existence aventureuse à l'union de ces deux éléments tout à fait hétérogènes, portent l'empreinte d'un esprit si mélancolique et si doux, d'un baiser de réconciliation à la fois
si rêveur et si ironique, d'une volupté si élégante et d'une joie si funèbre et si sinistre, que nous en sommes saisis de frissons et subjugués, nous ne savons comment.
Mais de même que nous abandonnons pour aujourd'hui la politique aux hâbleurs de profession, de même nous abandonnons aux historiographes patentés l'examen spécial de la question jusqu'à quel point notre temps est analogue au temps de la renaissance ; et en vrais flâneurs, nous nous arrêterons sur le boulevard Montmartre devant une estampe que MM. Goupil et Rittner y ont exposée, et qui attire tous les regards; c'est en quelque sorte le lion des gravures de la saison. Elle mérite vraiment l'attention publique : car le sujet qu'elle représente , s'appelle les Pêcheurs de Leopold Robert. Depuis bien longtemps on attendait cette estampe, et c'est un précieux cadeau de nouvelle année pour la masse du public, qui n'a pas vu le tableau original. Je m'abstiens de toute description détaillée de l'œuvre, parce qu'elle sera sous peu aussi généralement connue que les Moissonneurs du même artiste, dont elle est l'ingénieux pendant. Tandis que ce tableau qui a déjà tant de renom, représente une campagne inondée par un soleil d'été et que traversent, comme sur un char de triomphe , des campagnards romains rentrant les richesses dorées de leur récolte, nous voyons sur la dernière toile de Robert, par un contraste des plus frappants, le petit port hivernal de Chioggia, et de pauvres
pêcheurs qui, pour gagner leur chétive subsistance du jour, s'apprêtent, en dépit du vent et de l'intempérie de la saison, à une excursion dans la mer Adriatique. Femmes et enfants et la vieille grand'mère les suivent des yeux avec une douloureuse résignation— touchantes créatures, dont l'aspect éveille dans nos cœurs toute sorte de pensées contraires aux ordonnances de la police. Ces êtres infortunés, serfs de la pauvreté, sont condamnés à vie aux plus dures peines et privations, et ils s'étiolent dans une indigence et une tristesse sans espérance. Une malédiction navrante est peinte sur cette toile, et le peintre , aussitôt qu'il l'eut finie, se coupa la gorge. Pauvre peuple ! pauvre Robert ! — Oui, de même que les Moissonneurs de ce maître sont l'ouvrage de la joie, qu'il conçut et exécuta à Rome sous le brillant soleil de l'amour, de même il fit se refléter dans ses Pêcheurs toutes les pensées de suicide et les brumes d'automne qui accablèrent son âme pendant son séjour dans la ville déserte de Venise. Autant le premier tableau nous égaie et nous ravit , autant ce dernier nous remplit de courroux révolutionnaire : là, Robert a peint le bonheur de l'humanité, ici la misère du peuple.
Je n'oublierai jamais le jour où je vis pour la première fois l'original des Pêcheurs de Robert. Gomme d'un coup de foudre tombé d'un ciel sans nuages, nous fûmes subitement frappés de la nouvelle de sa mort; et son œuvre qui arriva en même temps ne pouvant plus être exposée au salon déjà ouvert, le propriétaire de
cette toile, M. Paturle, prit la louable résolution d'en faire une exposition à part au bénéfice des pauvres. Le maire du deuxième arrondissement prêta un local à cet effet, et la recette s'éleva, si je ne me trompe, à plus de 16,000 francs. (Puissent les œuvres de tous les amis du peuple produire, après leur mort, des résultats aussi pratiques ! ) Je me souviens qu'en montant l'escalier de la mairie pour arriver à la pièce de l'exposition, je lus sur une porte latérale l'inscription : Bureau des décès. Dans la salle, je trouvai un grand nombre de personnes rassemblées devant le tableau , mais aucune d'elles ne parlait, il y régnait un silence inquiet et morne, comme si le corps ensanglanté du peintre mort gisait derrière la toile. Quel est le motif pourquoi il se donna la mort de sa propre main, violant ainsi les lois de la religion, de la morale et de la nature, lois sacrées auxquelles Robert, durant toute sa vie, avait voué l'obéissance d'un enfant? Oui, élevé dans la rigidité du protestantisme suisse, il resta inébranlablement fidèle à la croyance de ses pères, et il n'y avait en lui aucune trace de scepticisme religieux et encore moins d'indifférentisme. Il a de même été toujours consciencieux dans l'accomplissement de ses devoirs civiques, il était bon fils, scrupuleusement économe , payant ses dettes , satisfaisant à toutes les prescriptions de la bienséance, brossant avec soin son habit et son chapeau, et il ne peut non plus, en aucune façon, être soupçonné d'immoralité. Il était de toute son âme attaché à la nature comme l'enfant au sein de
sa mère; c'est elle qui nourrissait son talent et lui révélait toutes ses magnificences, aussi l'aimait-il bien plus , soit dit en passant, que la tradition des maîtres: ce n'est donc pas non plus une déviation du chemin de la nature, une propension extatique à s'enfoncer dans la douce démence de l'art, une ardeur sinistre pour les jouissances du monde des rêves, qui attira cet excellent peintre et brave homme dans l'abîme de la mort. Ses finances étaient également bien en règle, il était honoré, admiré et même bien portant. Qu'était-ce donc? Ici à Paris , le bruit courut , pendant quelque temps , qu'un amour malheureux pour une grande dame de Rome, fille d'un grand peintre , avait causé son suicide. Je ne puis y croire. Robert avait alors trente-huit ans, et à cet âge les explosions de la grande passion sont terribles à la vérité, mais on ne se tue pas comme dans la première jeunesse, dans la période peu virile du pauvre Werther.
Ce qui poussa Robert à quitter la vie, ce fut peut-être la plus horrible de toutes les douleurs, celle où l'artiste découvre la disproportion qui existe entre ses désirs de création et ses forces d'exécution : cette conscience du manque de puissance est déjà presque la mort, et la main ne fait plus qu'aider pour abréger l'agonie. Quelque vigoureuses et admirables que soient les peintures de Robert , elles ne sont cependant à coup sûr que les pâles ombres de ces florissantes beautés de la nature qui planaient devant son âme, et un œil exercé peut faci-
lenient remarquer chez lui les vestiges d'une lutte pénible avec le sujet donné qu'il n'a pu dompter que par les efforts les plus désespérés. Tous les tableaux de Robert sont beaux et fermes, mais la plupart ne portent pas le cachet de la liberté, on n'y reconnaît pas le souffle d'un esprit primesautier : ils sont composés. Robert possédait un certain sentiment de la grandeur du génie, et cependant son talent était renfermé dans un cadre étroit. A en juger d'après le caractère de ses productions, on croirait qu'il a été enthousiaste de Raphaël Sanzio d'Urbino, l'ange idéal de la beauté — Mais, comme l'assurent ses amis intimes, c'est plutôt Michel-Angelo Buonarotti, l'audacieux Titan, le fougueux dieu-tonnant du Jugement dernier qu'il adorait et qu'il idolâtrait. La véritable raison de sa mort fut l'amer dépit du peintre de genre soupirant en vain après le bonheur de faire de la grande peinture d'histoire. Leopold Robert mourut d'une lacune dans ses forces d'exécution.
La gravure des Pêcheurs, que MM. Goupil et Rittner ont exposée maintenant, est excellente sous le rapport technique : un vrai chef-d'œuvre, bien plus parfait que l'estampe des Moissonneurs qui avait peut-être été exécutée trop à la hâte. Le tableau des Pêcheurs, il faut le dire, manque du caractère d'originalité que nous trouvons dans les Moissonneurs, et qui résulta sans doute de ce que ce chef-d'œuvre a eu sa source dans une totalité de conception. Les Pécheurs, au contraire, sont trop com-
posés, les figures sont péniblement rassemblées, placées l'une à côté de l'autre, se gênant réciproquement plutôt qu'elles ne se complètent, et c'est seulement par la couleur que tout ce qui était disparate fut harmonisé et que ce tableau a reçu une apparence d'unité. Dans la gravure, où la couleur, l'assimilation bigarrée , est absente, les parties réunies extérieurement se séparent de nouveau par un effet tout naturel ; il ne reste qu'un ouvrage d'une exécution pénible et embarrassée , et qui manque d'ensemble. C'est un signe de la grandeur de Raphaël, me dit dernièrement un de mes amis, que ses tableaux ne perdent rien de leur harmonie en passant par la gravure. Oui, jusque dans leurs imitations les plus chétives, dépouillés de tout coloris et même de toute nuance de lumière et d'ombre, dans leurs contours nus, les œuvres de Raphaël gardent cette puissance harmonieuse qui émeut notre âme. Cela vient de ce qu'elles sont des révélations véritables, des révélations du génie qui, de même que la nature, offre la perfection déjà dans les simples traits extérieurs.
Je résume mon jugement sur les Pêcheurs de Robert : ils sont dépourvus d'unité, et les détails seuls, notamment la jeune femme avec l'enfant malade, méritent les plus grands éloges. A l'appui de mon sentiment, j'invoquerai l'esquisse dans laquelle Robert a pour ainsi dire exprimé sa première pensée : là, dans la conception primitive, règne cette harmonie qui fait défaut au tableau exécuté, et en la comparant à celui-ci, on s'aperçoit, à
LITÈCE. 219
n'en pas douter, combien le peintre a dû longtemps tourmenter et fatiguer son esprit avant de parvenir à donner au tableau sa forme actuelle.
Paris, 19 décembre 1841.
Guizot se maintiendra-t-il? Mon Dieu! dans ce paysci, personne ne se maintient à la longue, tout vient à chanceler, même l'obélisque de Luxor! Ce n'est point une hyperbole, mais une vérité littérale; déjà depuis plusieurs mois le bruit court ici que l'obélisque n'est pas solidement établi sur son piédestal, qu'il penche parfois de côté et d'autre, et qu'un beau matin il va tomber sur la tête des passants. Les peureux ont soin dès à présent, quand leur chemin les conduit par la place Louis XV, de se tenir un peu à distance de cette grandeur qui décline. Les gens moins timorés ne se laissent pas, il est vrai, déranger dans leur marche habituelle, ils ne cèdent pas de la largeur d'un doigt , cependant ils ne peuvent s'empêcher de regarder un peu du coin de l'œil, en passant, pour voir si le vieux colosse de pierre ne serait pas réellement devenu caduc. Quoi qu'il en soit , c'est toujours un symptôme fâcheux quand le public a des doutes sur la solidité des choses; avec la croyance en leur durée s'évanouit déjà leur meilleur appui. Tiendrat-il ? En tout cas je crois qu'il tiendra pendant la pro-
chaine session, l'obélisque aussi bien que Guizot, qui a avec lui une certaine ressemblance, celle-ci, par exemple, qu'il ne se trouve pas non plus à sa véritable place. Oui, tous deux ne se trouvent pas à leur véritable place, ils ont été arrachés de leur sphère et transplantés violemment dans un voisinage sans rapport avec leur nature. Le premier, l'obélisque, s'élevait jadis à l'entrée d'une allée de colonnes énormément larges et ornées de chapiteaux de lotus, qui mène au temple de Luxor, temple gigantesque qui a l'air d'un immense cercueil et qui contient la sagesse éteinte du monde primitif; des cadavres desséchés de rois, la mort embaumée. A côté de l'obélisque s'élevait son frère jumeau , de la même forme pyramidale et du même granit rouge, et avant d'arriver auprès d'eux, on traversait une double rangée de sphinx, bêtes énigmatiques et silencieuses, animaux à tôle humaine, doctrinaires de la vieille Egypte. Certes, un semblable entourage convenait bien mieux à l'obélisque que celui dont on l'a gratifié sur la place Louis XV, cette place la plus moderne du monde, place où le temps moderne commença véritablement et fut séparé de force du temps passé par 1 a hache fatale du 2 1 janvier. Est-ce que le grand obélisque tremblerait et chancellerait réellement, d'horreur de se trouver sur un sol aussi impie, lui qui, pour ainsi dire, comme un Suisse de pierre en livrée hiéroglyphique, montait la garde pendant trois mille ans devant les portes sacrées des tombeaux des Pharaons, dans l'empire absolu des momies ? Tout au moins, il se trouve
icif à Paris, dans un grand isolement, dans un isolement presque comique, au beau milieu d'édifices d'une architecture théâtrale et toute moderne, flanqué de sculptures rococo, de fontaines aux naïades dorées, de statues allégoriques figurant les fleuves français et renfermant dans leur piédestal une loge de portier; et là, il est placé au point central entre l'arc de triomphe de l'Étoile, le palais des Tuileries et la Chambre des députés, — à peu près comme le doctrinaire Guizot avec sa mine sacerdotale, avec sa raideur et sa taciturnité égyptiennes, se trouve placé entre ses collègues, notamment Soult, troupier illettré et peu artiste, mais grand amateur de Murillos qui ne coûtent rien ; puis Humann , bourgeois industriel à la tête bourrée de chiffres mercantiles ; et enfin Villemain, rhéteur ignare, frivole bel esprit qui s'est un peu frotté à la poussière des Pères de l'Église pour se donner une certaine odeur d'érudit religieux, mais qui n'en sent pas moins à dix pas de distance son voltairianisme renié.
Mais laissons de côté Guizot, et ne nous entretenons que de l'obélisque : il est parfaitement vrai qu'on parle de sa chute prochaine. On dit que sous les silencieuses ardeurs du soleil de sa patrie , dans la paix et la solitude qui régnent aux bords du Nil, il aurait pu rester debout encore bien des siècles, mais qu'ici, à Paris, il est agité par les continuelles variations de température, par l'atmosphère fiévreuse, anarchique et destructive, par le petit vent humide et froid qui souffle sans cesse et qui
attaque la santé bien plus gravement que le brûlant sirocco du désert; enfin , que l'air de Paris lui convient mal. Le vrai rival de l'obélisque de Luxor est toujours le trophée élevé à Napoléon, la colonne Vendôme. Estelle solide ? Je ne sais, mais elle se trouve à sa véritable place, en harmonie avec son entourage. Elle se base fidèlement sur le sol national, et tout ce qui s'attache à ce dernier possède un ferme appui. Un appui complètement ferme? Non, ici en France rien n'est ferme tout à fait. Déjà une fois les orages ont arraché du faîte de la colonne Vendôme le chapiteau , l'homme de fer qui pose sur son fut , et en cas que les communistes parvinssent au gouvernement, le même accident pourrait lui arriver une seconde fois, ou bien même la rage d'égalité radicale serait capable de renverser toute la colonne afin que ce monument et symbole de la gloire fût entièrement rasé de la terre : aucun homme et aucune œuvre humaine ne doit, d'après ces égalitaires communistes, surpasser une certaine mesure communale, et l'architecture aussi bien que la poésie épique est menacée de ruine, i A quoi bon de nos jours un monument en l'honneur d'ambitieux assassins et mitrailleurs des peuples! » c'est ainsi que j'entendis s'écrier dernièrement un niveleur enragé, à propos du concours pour les modèles du mausolée impérial; « cela coûte l'argent nécessaire au soulagement de la misère des pauvres gens, et nous le briserons tout de même quand viendra le jour ! » Oui, le héros mort au-
rait peut-être mieux fait de rester à Sainte-Hélène, et je ne lui garantis pas qu'un jour son monument funèbre ne soit réduit en débris, et que ses cendres ne soient jetées dans ce beau fleuve au bord duquel il désirait reposer si sentimentalement, je veux dire la Seine! Thiers ne lui a peut-être pas rendu un grand service comme ministre.
En vérité , il rend à l'empereur un bien plus grand service comme historien; un monument plus solide que la colonne Vendôme et le mausolée projeté, lui sera érigé par M< Thiers dans son livre d'histoire auquel il travaille sans relâche. Thiers seul possède les moyens d'écrire la grande épopée de Napoléon Bonaparte, et il l'écrira mieux que tels individus qui se croient particulièrement doués pour cette besogne, parce qu'ils ont été les fidèles compagnons de l'empereur, et se sont même trouvés en rapports constants avec sa personne. Les amis personnels d'un grand héros, ses frères d'armes, ses serviteurs, ses chambellans, ses secrétaires, ses aides de camp, peut-être ses contemporains en général, sont le moins propres à écrire son histoire; ils se présentent parfois à mon esprit comme le petit insecte qui rampe sur la tête d'un homme, qui séjourne à vrai dire dans la proximité la plus immédiate de ses pensées, qui l'accompagne partout, et qui cependant n'a pas la moindre idée de la vie véritable et de la portée des actions de cet homme.
Je ne puis me dispenser d'appeler à ce propos Fat-
tenlion du lecteur sur une gravure exposée dans ce moment chez tous les marchands d'estampes, et qui représente l'empereur d'après un tableau de Delaroche, peint par ce dernier pour lady Sandwich. L'artiste exécuta cette peinture, comme toutes ses œuvres, en éclectique ; il utilisa, pour sa composition, d'abord plusieurs portraits inconnus qui se trouvent en possession de la famille impériale, ensuite le masque du mort, puis les détails que lui communiquèrent quelques dames sur les particularités du visage de l'empereur, et enfin ses propres souvenirs, car il avait vu l'empereur plusieurs fois dans sa jeunesse. Je ne puis formuler ici mon jugement sur ce tableau, parce que je serais forcé de m'étendre en même temps sur la manière de Delaroche. J'ai déjà indiqué la chose principale : le procédé éclectique qui favorise jusqu'à un certain point la vérité extérieure ou matérielle, mais qui ne laisse pas apparaître la vérité idéale, la pensée intime. — Ce nouveau portrait de l'empereur a paru chez Goupil et Rittner, qui ont publié les gravures de presque toutes les œuvres connues de Delaroche. Il nous ont donné, il y a quelque temps, son Charles /er, à la veille de son exécution, lorsqu'il fut bafoué dans sa prison par les soldats et les geôliers; et comme pendant, nous reçûmes dans le même format le comte Strafford marchant au supplice et passant devant la prison de l'évêque Law qui donne sa bénédiction au comte entraîné par les bourreaux ; nous ne voyons de l'évêque que ses deux mains avancées à travers la
lucarne grillée de sa geôle, et ne ressemblant pas mal à deux bras de bois d'un indicateur de chemin au carrefour d'une grande route ; procédé prosaïque et visant à un effet absurde. Dans le même magasin d'estampes a paru aussi la grande pièce de cabinet de Delaroche : Richelieu mourant, assis dans une barque et descendant le Rhône en compagnie de ses deux victimes, les Chevaliers Cinq-Mars et de Tliou , condamnés à mort. Les Enfants d'Edouard , deux jeunes princes que Richard III fait égorger dans la Tour de Londres, sont le plus gracieux tableau de Delaroche, dont la gravure ait paru chez les mêmes marchands d'estampes. Actuellement ils font graver une peinture de Delaroche qui représente Marie-Antoinette dans la prison du Tem%)le; la malheureuse reine est vêtue sur ce tableau d'une façon extrêmement indigente, presque comme une pauvre femme du peuple, ce qui arrachera sans doute au noble faubourg les pleurs les plus légitimes. Un des principaux ouvrages à émotion , sorti du pinceau de Delaroche , et représentant la Reine Jane Grey au moment de poser sa petite tête blonde sur le billot, n'est pas encore gravé, mais paraîtra également sous peu. Sa Marie Stuart n'a pas été non plus gravée jusqu'à présent. Le tableau de Delaroche qui produit le plus d'effet, bien que ce ne soit pas son meilleur, c'est Cromwell soulevant le couvercle du cercueil où gît le corps sanglant du roi Charles Ier, tableau célèbre dont je vous ai parlé en détail il y a longtemps. La gravure qui en a
été faite depuis est également un chef-d'œuvre de perfection technique. Delaroche montre une singulière prédilection, pour ne pas dire idiosyncrasie , dans le choix de ses sujets. Ce sont toujours d'éminents personnages , principalement des rois ou des reines, qu'on exécute ou qui du moins sont échus au bourreau. M. Delaroche est le peintre ordinaire de toutes les majestés décapitées. C'est un artiste lugubrement courtisan, qui a mis sa palette au service de ces hauts et très-hauts délinquants , et son esprit en est préoccupé même lorsqu'il fait les portraits de potentats morts sans le ministère de l'exécuteur des hautes œuvres. C'est ainsi que , dans son tableau de la Mort d'Elisabeth d'Angleterre, nous voyons la reine aux cheveux gris se rouler de désespoir sur le parquet, tourmentée à son heure suprême par le souvenir du comte Essex et de Marie Stuart , dont son œil fixe semble voir apparaître les ombres sanglantes. Ce tableau est un des ornements de la galerie du Luxembourg, et il n'est pas aussi horriblement banal ou banalement horrible que les autres peintures de genre historique du même maître , toiles favorites de la bourgeoisie, de ces braves et honnêtes citadins qui regardent les difficultés vaincues comme le zénith de Fart , qui confondent l'effroyable avec le tragique, et qui se laissent volontiers édifier par des exemples de grandeurs déchues, dans la douce conviction où ils sont de trouver leurs propres chères personnes à l'abri de semblables catastrophes , au sein de
l'obscurité modeste d'une arrière-boutique de la rue Saint-Denis.
Paris, 28 décembre MU.
Je n'attends aucun résultat satisfaisant de la Chambre des députés qui vient d'ouvrir ses assises. Nous n'y verrons que des luttes mesquines, des disputes personnelles, de l'impuissance brillante, et peut-être même à la fin une stagnation complète. En effet, une Chambre a besoin de renfermer dans son sein différents partis compactes , sans quoi toute la machine parlementaire est incapable de fonctionner. Quand chaque député met en avant une opinion particulière, différente et isolée, il n'en peut jamais résulter un vote de nature à être regardé au moins en quelque sorte comme l'expression d'une volonté commune, et pourtant la condition essentielle du système représentatif c'est qu'une pareille volonté commune arrive à se manifester. De même que toute la société française , de même la Chambre s'est décomposée en tant de fractions et de parcelles, qu'on ne voit plus deux personnes ici qui s'accordent entièrement dans leurs vues. Quand je considère sous ce rapport les Français d'aujourd'hui , je me rappelle les paroles de notre spirituel Adam Gurowski qui refusait aux Allemands toute capacité d'action , vu que sur douze Allemands il y avait toujours vingt-quatre partis :
car avec notre manière de penser consciencieuse et profonde , disait-il , chacun de nous s'est pénétré aussi de l'opinion contraire à la sienne, avec toutes les raisons démonstratives qui parlent en faveur de cette opinion opposée , de sorte qu'il se trouve toujours deux partis dans chaque Allemand. La même chose a lieu maintenant chez les Français. Mais où mène cette division à l'infini , cette dissolution complète des liens de la pensée, ce particularisme, cette extinction de tout esprit de corps qui constitue la mort morale d'un peuple? — C'est le culte des intérêts matériels, de l'égoïsme, de l'argent, qui a amené cet état de choses. Durera-t-il longtemps? ou bien, un événement de force majeure , un effet du hasard ou un désastre public réunira-t-il de nouveau les esprits en France? Dieu n'abandonne aucun Allemand, mais il n'abandonne aucun Français non plus, il n'abandonne en somme aucun peuple, et quand un peuple s'endort de fatigue ou par paresse, il lui prépare ses futurs réveilleurs qui, cachés dans quelque coin reculé et obscur, attendent leur heure , l'heure du réveil général. Où veillent les réveilleurs? Je m'en suis souvent enquis, et alors on m'indiquait avec mystère... l'armée! « Ici, dans l'armée, disait-on, il y a encore un puissant sentiment national; ici, sous le drapeau tricolore, se sont réfugiées ces passions généreuses que l'industrialisme régnant repousse et ridiculise; ici fleurit encore la modeste vertu civique, l'amour intrépide des hauts faits
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et de l'honneur, l'ardente faculté de l'enthousiasme; et tandis que la discorde et la décomposition dominent partout, la vie la plus saine existe encore ici, et en même temps il y existe une obéissance envers l'autorité la plus sévère, en tout cas une unité armée. — Il ne serait pas du tout impossible, ajoutait-on , qu'un beau jour l'armée renversât le règne actuel de la bourgeoisie, ce second Directoire, et fit de nouveau son dix-huit brumaire !» — Le gouvernement du sabre serait donc la fin de la chanson, et la société humaine serait encore une fois régalée du vacarme de la gloire avec ses éternels Te Deum laudamus, ses lampions de suif, ses héros aux grosses épaulettes d'or et ses coups de canon en permanence !
Paris, \2 janvier 1842.
Nous sourions des pauvres Lapons qui, lorsqu'ils souffrent d'une maladie de poitrine , quittent leur patrie et se rendent à Saint-Pétersbourg pour y jouir de l'air doux d'un climat méridional. Les Bédouins algériens qui se trouvent ici auraient le même droit de sourire de plus d'un de nos compatriotes qui , pour sa santé, aime mieux passer l'hiver à Paris qu'en Allemagne, s'imaginant que la France est un pays chaud. Je vous assure qu'il ne peut faire plus froid chez nous sur la lande de Lunébourg qu'ici à Paris dans ce moment où je vous
écris d'une main raidie par la gelée. En province, il doit régner également un froid très-âpre. Les députés qui arrivent maintenant par troupes ne parlent que de neige, de verglas et de diligences renversées. Leurs faces sont encore rouges et enrhumées , leur cerveau gelé, leurs pensées à dix degrés au-dessous de zéro. A l'occasion de l'adresse, ils dégèleront. Tout ici a dans ce moment un air glacial et morne. Nulle part de l'accord, même dans les questions les plus importantes, et le vent change continuellement. Ce qu'on voulait hier on ne le veut plus aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on demandera demain. Rien qu'inimitié et méfiance, jeu de basculeralancement et scission. Louis-Philippe a poussé jusqu'à l'excès le plus dangereux l'application de la maxime de son confrère homonyme Philippe de Macédoine : « Diviser pour régner. » La trop grande division rend de nouveau le règne difficile, surtout le règne constitutionnel, et Guizot aura un mal infini avec les dissidences et les dissensions de la Chambre. Guizot est toujours le soutien et le bouclier de l'ordre des choses existantes. Mais les soidisant amis des choses existantes, les conservateurs, s'en souviennent peu, et ils ont déjà oublié que vendredi dernier seulement on cria à la même heure : « A bas Guizot ! et vive Lamennais ! » Pour l'homme de l'ordre, pour le grand protecteur de la tranquillité publique , ce fut en vérité un triomphe indirect de se voir ravaler au même moment qu'on élevait sur le pavois ce prêtre effroyable qui marie le fanatisme politique avec le fana-
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tisme religieux , et qui donne la dernière consécration au désordre universel. Pauvre Guizot, pauvre maître d'école, pauvre rector magnifiais de France ! ils crient haro sur toi, ces étudiants qui feraient bien mieux d'étudier tes livres où se trouvent tant d'utiles enseignements , tant d'idées profondes , tant d'indications pour le bonheur de l'humanité ! « Prends garde à toi, » disait un jour un démagogue d'Athènes à un grand patriote modéré , « quand le peuple tombera en démence il te déchirera. » Et son interlocuteur de lui répondre : « Prends garde à toi-même, car le peuple te déchirera quand il reviendra à la raison. » Vendredi dernier, MM. Lamennais et Guizot auraient pu tenir la même conversation. Cette scène tumultueuse parut d'abord plus inquiétante que les journaux ne Tont avoué. Ceuxci avaient tous plus ou moins d'intérêt à dissimuler la gravité de l'incident, les feuilles ministérielles aussi bien que les feuilles de l'opposition; ces dernières se taisaient parce que la manifestation n'a pas trouvé beaucoup d'écho dans le peuple. Le peuple regardait tranquillement et gelait. A dix degrés de froid on n'a pas à craindre à Paris un bouleversement du gouvernement. Il n'y eut jamais ici d'émeutes pendant les grands froids. Depuis l'assaut de la Bastille jusqu'à la révolte de Barbes , le peuple a toujours ajourne sa colère jusqu'aux mois chauds de l'été où il fait beau temps et où l'on peut se battre avec plaisir.
Paris, 24 janvier 1842.
Dans F arène parlementaire nous vîmes de nouveau ces jours-ci un brillant duel entre Guizot et Thiers, ces deux hommes dont les noms sont dans toutes les bouches et donnent matière à des rabâcheries incessantes qui à la longue deviennent fastidieuses. Je m'étonne que les Français n'aient pas encore perdu patience d'entendre sans cesse , depuis plusieurs années , bavarder du matin au soir sur le sujet de ces deux personnages. Mais, au fond, il ne s'agit pas ici de personnes mais de systèmes, systèmes qui doivent être débattus partout où l'existence d'un État est menacée du dehors, partout, en Chine aussi bien qu'en France. Il n'y a que la différence qu'on nomme ici Thiers et Guizot, ce qui là, en Chine, s'appelle Lin et Keschen. Le premier est le Thiers chinois , le représentant du système de guerre , système qui devait détourner le danger imminent par la force des armes ou peut-être seulement par un effrayant cliquetis d'armes. Keschen, au contraire, est le Guizot chinois, il représente le système de paix, et il aurait peut-être réussi par une condescendance prudente à éconduire poliment du pays les barbares aux cheveux roux, si le parti du Thiers chinois n'avait pas eu le dessus à Peking. Pauvre Keschen ! justement parce que nous étions si éloignés de la Chine, la fleur du milieu, nous
pouvions reconnaître clairement combien tu avais raison de te méfier des forces guerrières de ce céleste empire , et combien tes intentions étaient honnêtes envers ton orgueilleux souverain qui n'est pas aussi raisonnable que Louis-Philippe ! J'ai éprouvé un véritable plaisir en lisant ces jours-ci, dans les journaux, que l'excellent Keschen n'a pas été scié en deux, comme on l'avait mandé auparavant , mais qu'il a perdu seulement son immense fortune. Ce dernier revers ne pourra jamais arriver au Keschen français, au représentant du système de la paix en France: s'il vient à tomber, ses richesses ne pourront être confisquées — Guizot est pauvre comme un rat d'église. Et notre Lin français aussi est pauvre, comme je vous l'ai dit déjà plusieurs fois; je suis persuadé qu'en écrivant à présent son histoire de l'Empire, l'argent qu'elle lui rapportera y est pour beaucoup, car il en a besoin. Quelle gloire pour la France que les deux hommes qui ont administré toute sa fortune d'État soient deux pauvres mandarins qui portent leurs richesses seulement dans leur tête.
Paris, 7 février 18 52.
«Nous dansons ici sur un volcan » — mais nous dansons. Ce qui fermente, bout et bouillonne dans le volcan, nous ne l'examinerons pas aujourd'hui , et ce sera seu-
lement la manière dont on danse à sa surface, que nous prendrons pour sujet de nos communications. Il nous faudra donc avant tout parler de l'Académie royale de musique où existe toujours ce vénérable corps de ballet qui conserve fidèlement les traditions chorégraphiques, et qui est à regarder comme la pairie de la danse. De même que l'autre pairie qui réside au Luxembourg , de même celle-ci compte parmi ses membres bien des perruques et des momies , que des scrupules faciles à comprendre m'empêchent de discuter. Je suis averti par l'exemple de ce pauvre M. Perrée, gérant du Siècle, qui vient d'être condamné à six mois de prison et 10,000 francs d'amende. Je ne parlerai que de Carlotta Grisi qui se distingue d'une manière brillante et délicieuse au milieu de la vénérable compagnie de la rue Lepelletier, à peu près comme une orange parmi des pommes de terre. C'est surtout Carlotta Grisi qui causa le succès inouï du ballet intitulé les Willis, dont l'heureux sujet est emprunté à un auteur allemand que vous connaissez. Mais de quelle façon ravissante elle danse ! Quand on la voit, on oublie que Taglioni est en Russie et Fanny Essler en Amérique; on oublie l'Amérique et la Russie elles-mêmes ou plutôt tout le globe, et l'on plane avec elle dans les jardins suspendus et enchantés de cet empire des esprits où elle règne en souveraine. Oui, elle a tout à fait le caractère de ces esprits élémentaires que nous nous figurons toujours dansants, et dont les danses puissantes et séductrices fournissent au peuple le sujet
de tant de traditions merveilleuses. Dans la légende des Willis, cette mystérieuse et frénétique passion pour la danse, qui appartient aux esprits élémentaires, et qui a parfois entraîné des hommes à leur perte, est attribuée aussi aux fiancées mortes; à l'antique croyance païenne du joyeux et luxurieux délire des nixes et des elfes (des ondines et des silves), s'allièrent encore les frissons voluptueux et mélancoliques, les sombres et douces horreurs du monde des spectres selon la superstition du moyen âge.
La musique répond-elle au sujet fantastique de ce ballet? M. Adam, qui a composé la musique, était-il capable d'inventer des airs de danse qui, comme il est dit dans une légende septentrionale , forcent les arbres de la forêt à sautiller et les eaux des torrents à s'arrêter immobiles? M. Adam, à ce qu'on m'a raconté, a été en Norvège , mais je doute qu'il y ait appris de quelque magicien versé dans la science runique la fameuse mélodie du Stroemkarl dont on n'ose jouer que dix variations; c'est qu'il y a encore une onzième variation qui pourrait causer de grands malheurs : quand on joue celle-ci , toute la nature s'émeut , les montagnes et les rochers commencent à danser, et les maisons dansent, et dans les maisons dansent les chaises et les tables, le grand-père saisit la grand'mère, le chien saisit la chatte pour danser, même l'enfant saute à bas de son berceau et danse. Non, M. Adam n'a pas rapporté de son voyage dans le Nord des mélodies aussi dangereuses;
mais ce qu'il a produit est toujours honorable , et il occupe un rang distingué parmi les compositeurs de musique de l'école française.
Je ne puis me dispenser de mentionner ici que l'église chrétienne, qui a reçu dans son giron et mis à profit tous les arts, ne sut cependant rien faire de l'art de la danse, et le rejeta et le réprouva. La danse rappelait peut-être trop l'ancien culte des païens ^ aussi bien des païens gréco-romains que des païens germains et celtes, dont les dieux se sont transformés justement en ces êtres aériens nommés nixes et elfes, et auxquels la croyance populaire, comme je l'ai indiqué tout à l'heure , attribuait une merveilleuse passion pour la danse. En général le mauvais esprit, le prince des ténèbres, fut à la fin regardé comme le véritable patron de la danse, et c'est dans sa compagnie inique que les sorciers et les sorcières dansaient leurs rondes nocturnes. « La danse est maudite, » dit une pieuse chanson populaire ; « quand tu vois danser, » ajoute le chansonnier, « pense à la tête coupée de saint Jean- Baptiste sur le plat sanglant, et la tentation infernale n'aura pas de puissance sur ton âme. » Maintes fois que nous assistions à la représentation d'un ballet dans la salle du grand Opéra, la danse de l'Académie royale de musique se présenta à notre esprit comme une tentative de christianiser en quelque sorte cet art archipaïen; et, en effet, le ballet français sent presque l'église gallicane et même le jansénisme, comme toutes les productions
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artistiques du grand siècle de Louis XIV. Le ballet français est sous ce rapport un pendant analogue des tragédies de Racine et des jardins de Le Notre. Il y règne en outre la même coupe régulière, la même mesure d'étiquette, la même froideur de cour, la même pruderie précieuse, la même chasteté. En vérité, la forme et l'essence du ballet français sont chastes, mais les yeux des danseuses font aux pas les plus pudiques le plus licencieux commentaire , et leur sourire indécent et libertin est en contradiction permanente avec leurs pieds. Nous remarquons tout le contraire dans les danses dites nationales, et je les préfère mille fois aux ballets du grand Opéra. Les danses nationales sont souvent trop sensuelles , presque lubriques dans leurs formes, par exemple, les danses indiennes; mais la sainte gravité sur les figures des danseurs moralise ces danses et les élève même à la hauteur d'un service divin , d'un acte religieux. Le grand Vestris a un jour prononcé une parole dont on a beaucoup ri. De ce ton pathétique qui allait si bien à sa mine importante, il disait à un de ses disciples : « Un grand danseur doit être vertueux. » Chose singulière ! le grand Vestris repose déjà depuis quarante ans dans la tombe (il n'avait pu survivre au malheur de la maison de Bourbon avec laquelle la famille des Vestris avait toujours été très-liée), et seulement Tannée dernière, lorsque j'assistais à une séance de la Chambre des députés, où parlait M. Guizot, le ton sonore de l'orateur me fit rêvasser, et Dieu sait com-
ment, feu le grand Yestris me vint à la mémoire, et comme par inspiration je compris tout à coup la signification profonde de ces mots : « Un grand danseur doit être vertueux. »
Je ne puis vous rapporter que peu de chose des bals de société de cette année, car j'ai honoré jusqu'à présent peu de soirées de ma présence. La pâle monotonie de ces soirées a déjà depuis longtemps commencé à m'ennuyer, et je ne comprends pas comment un homme peut l'endurer à la longue. Pour les femmes, je comprends cela parfaitement. A leurs yeux, la toilette dont elles peuvent faire parade est la chose essentielle. Les préparatifs du bal, le choix de la robe, les petits soins de l'ajustement, l'arrangement de la coiffure, le sourire d'essai devant la glace, bref, la parure et la coquetterie sont pour elles l'affaire principale et leur procurent l'amusement le plus délicieux. Mais pour nous autres hommes qui ne mettons qu'un disgracieux habit noir et des souliers (les terribles souliers ! ) — pour nous une soirée n'est qu'une inépuisable source d'ennui, entremêlée de quelques verres de lait d'amande et de jus de framboises. Je ne veux pas parler du tout de la charmante musique. Ce qui rend les bals du grand monde encore plus ennuyeux qu'ils ne devraient l'être à bon droit, c'est la mode dominante de ne danser qu'en apparence, de n'exécuter qu'en marchant les figures prescrites, de mouvoir les pieds d'une façon tout à fait indifférente et presque maussade. Aucun ne veut
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plus amuser l'autre) et cet égoïsme se manifeste aussi dans la danse de la société actuelle.
Les classes inférieures , quelque plaisir qu'elles trouvent à singer le beau monde, n'ont cependant pas encore pu se résigner à cette danse apparente de Pégoïsme; leur danse a encore de la réalité, mais malheureusement une réalité trop décolletée. Je sais à peine comment exprimer l'étrange sentiment de tristesse qui me saisit chaque fois que dans les lieux de divertissements publics, surtout en temps de carnaval, je regarde le peuple qui danse. Là, une musique exagérée, bruyante et aiguë, accompagne des danses qui frisent plus ou moins le cancan. J'entends m' adresser la question : Qu'est-ce que le cancan? Grand Dieu, on veut que je donne pour la Gazette tV Augsbourg une définition du cancan ! Eh bien , soit ! Le cancan est une danse qui ne s'exécute jamais dans une société honnêle, mais seulement dans des locaux peu convenables où le monsieur qui le danse, ou la dame par laquelle il est dansé, se voit aussitôt empoigner par un sergent de ville et flanquer à la porte. Je ne sais si cette définition explique suffisamment cette chose scabreuse, mais il n'est pas non plus nécessaire qu'on sache exactement en Allemagne ce que c'est que le cancan des bals publics à Paris. On comprendra toujours par celte définition que la vertu recommandée et prônée par feu Vestris n'est pas absolument de rigueur dans l'exécution de cette danse, et puis que le peuple français est môme en dan-
sant incommodé par l'intervention armée de l'État. Oui, cette constante participation de la police aux plaisirs du peuple est un singulier abus, et tout étranger s'étonne en remarquant dans les bals publics, à côté de cbaque quadrille , plusieurs agents de la préfecture ou gardes municipaux qui surveillent d'un air soucieux et refrogné la moralité dansante. Il est presque inconcevable comment le peuple peut conserver, sous une aussi honteuse inspection , sa gaieté rieuse et son fol engouement pour la danse. Mais la légèreté française fait justement ses plus joyeuses gambades quand elle est enserrée dans la camisole de force; et bien que l'œil sévère de la police empêche que le cancan soit dansé d'une façon franchement cynique, les danseurs des bastringues n'en savent pas moins révéler leurs pensées prohibées par toute sorte d'entrechats ironiques, par les gestes les plus plaisants d'une décence exagérée, et la sensualité voilée apparaît alors plus dévergondée que la nudité ellemême. A mon avis, la moralité publique ne gagne pas grand' chose à voir le gouvernement morigéner la danse du peuple avec tant d'ostentation ; les fruits défendus tentent toujours le plus vivement, et les expédients raffinés et souvent spirituels qu'on emploie pour éluder la censure chorégraphique, produisent un effet plus pernicieux que la brutalité permise. Cette surveillance des ébats populaires caractérise d'ailleurs l'état des choses dans ce pays, et montre jusqu'où les Français ont réussi à conquérir la liberté.
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Mais ce ne sont pas seulement les rapports entre les deux sexes qui forment dans les bastringues de Paris le sujet de danses obscènes. Il me semble parfois qu'on y bafoue en dansant tout ce qui est regardé comme noble et sacré dans la vie des hommes, mais ce qui a si souvent été exploité par des fourbes et rendu ridicule par des imbéciles, que le peuple ne saurait plus y croire comme autrefois. Oui, il a perdu la foi en ces sentiments sublimes, dont parlent et chantent tant nos Tartufes politiques et littéraires: les fanfaronnades de l'impuissance surtout ont tant dégoûté ce peuple de toutes les choses idéales , qu'il n'y voit plus rien autre que des phrases vides de sens, que de la bfagve, comme il dit dans son argot. De même que cette désolante manière de voir est représentée par le type dramatique de Robert Macaire, de même elle se manifeste dans la danse du peuple qu'on peut considérer ajuste titre comme une véritable pantomime du Robert-Macairianisme. L'étranger qui a de ce dernier une idée tant soit peu approximative, comprendra ces danses indescriptibles, ce persiflage dansé qui raille non-seulement les rapports sexuels, mais encore les rapports sociaux, mais encore tout ce qu'il y a de bon et de beau dans le monde, mais encore toute espèce d'enthousiasme, le patriotisme, la fidélité, la loyauté, la foi, les sentiments de la famille, l'héroïsme, la Divinité. Je le répète, je suis toujours accablé d'une indicible tristesse quand je regarde le peuple qui danse dans les lieux d'amusement à Paris;
et il en est ainsi surtout aux jours de carnaval où les folles mascarades portent l'allégresse démoniaque jusqu'à une extrémité qui fait frémir. Je fus presque saisi d'horreur en assistant dernièrement à une des splendides fêtes de nuit qu'on donne maintenant dans la salle de rOpéra-Comique, où les horribles plaisirs du carnaval tourbillonnent avec une fougue bien plus magnifique que dans les bals masqués du grand Opéra. Là, Belzébut préside son orchestre et fait une musique étourdissante qui nous déchire les oreilles, tandis que la lumière perçante de l'éclairage au gaz nous éblouit et nous torture les yeux comme le feu de l'enfer. Voilà la vallée perdue dont la nourrice nous a conté de si effroyables légendes; là , dansent les sorcières endiablées, comme chez nous sur la montagne du Brocken dans la nuit de Walpurgis, et il y en a plus d'une qui est fort jolie, et qui , dans toute sa perversité, ne peut renier entièrement la grâce naturelle de ces diablesses de Françaises. Mais quand les trompettes annoncent à la fin le dernier galop, la terrible ronde, alors le tintamarre satanique arrive au comble de la démence ; on dirait que le plafond de la salle va se fendre, et que tout à coup, par la crevasse de la toiture, toute l'assemblée infernale prendra son vol sur des manches à balai, des pincettes de cheminée, des fourches, de grandes cuillières de bois, ou bien sur des boucs à face humaine ou sur des hommes à face de bouc et sur d'autres montures de sabbat, criant, hurlant, vociférant les paroles sacramentales ; Oben hinaus , nirgends an! (Passez par
en haut, ne touchez nulle part.) C'est le moment dangereux où un nouveau débarqué d'outre-Rhin, qui n'entend rien à la magie, pourrait bien se perdre dans le tourbillon maudit, si par hasard il ne se rappelle pas la vieille prière allemande de sa grand'mère, qu'on doit réciter à voix basse quand de jolies sorcières françaises menacent de vous entraîner dans la damnation éternelle.
Paris, 45 avril 4842.
L'été dernier, au moment que j'arrivais à Cette par une belle journée d'été, je vis passer la procession le long du quai devant lequel s'étend la Méditerranée, et je n'oublierai jamais ce coup d'œil. En tête marchaient les confréries dans leurs costumes rouges, blancs ou noirs, les pénitents dont les capuchons rabattus sur le visage étaient pourvus de deux trous par lesquels leurs yeux regardaient comme des yeux de spectres; ils portaient aux mains des cierges allumés ou des bannières ornées d'une croix. Puis venaient les moines des différents ordres; ensuite une longue file de laïques, femmes et hommes, formes humaines pâles et brisées qui s'avançaient pieusement avec une démarche chancelante, et qui chevrotaient des cantiques d'un ton lugubre et lamentable. J'avais souvent rencontré de semblables cortèges dans mon enfance, aux bords du Rhin, et je ne
saurais cacher que ces sons éveillèrent en moi une certaine mélancolie, une espèce de mal du pays. Mais ce que je n'avais jamais vu auparavant et ce qui semblait un usage introduit de l'Espagne voisine, ce fut la troupe d'enfants représentant la Passion. Un petit garçon, exactement costumé comme le Sauveur sur les images populaires et portant la couronne d'épines sur la tête, dont la belle chevelure d'or ondoyait tristement le long de son cou, se traînait haletant et courbé sous le fardeau d'une énorme croix en bois, le front ruisselant de gouttes de sang peintes d'un rouge cramoisi, des stigmates aux mains et aux pieds nus. A ses côtés marchait une petite tille toute vêtue de noir qui, en Mater dolorosa , portait dans sa poitrine plusieurs poignards aux manches dorés, et cette petite mère de douleurs fondait presque en larmes — image de la plus profonde amertume. D'autres petits gars, qui les suivaient, représentaient les apôtres, y compris Judas aux cheveux roux et tenant une bourse à la main. Une couple de bambins s'y trouvaient encore, en qualité de sbires romains, armés de casques et de boucliers, et ils brandissaient leurs sabres. Plusieurs enfants portaient des habits d'ordres monacaux et des ornements de prêtres et de grands dignitaires de l'Église : c'étaient de petits capucins , de petits jésuites, des évêques en miniature avec la mitre et la crosse, des cardinaux aux chapeaux rouges également d'une taille lilliputienne, de gentilles petites nonains, toutes âgées de six ans tout au plus, et, chose bizarre !
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il y avait dans le nombre aussi quelques enfants habillés en Amours, avec des ailes de soie et des carquois d'or, et tont près du petit Sauveur trottinaient deux petites créatures bien plus délicates encore et à peine âgées de quatre ans, affublées d'un costume rococo de bergers, avec des houlettes et des chapeaux enrubanés, mignonnes à croquer, comme des poupées de massepain : elles figuraient probablement les pâtres qui entouraient la crèche de l'enfant Jésus. Mais, le croirait-on? ce spectacle excitait dans notre âme les sentiments les plus graves et les plus dévots, et l'effet en était d'autant plus émouvant que c'étaient justement de petits enfants innocents qui représentaient le martyre le plus cruel et le plus grandiose ! Ce n1 était pas une singerie dans le grand style historique, une parade de bigotterie grimaçante, une manifestation mensongère de piété berlinoise : c'était l'expression la plus naïve de la pensée la plus profonde, et précisément la forme simple et enfantine empêchait que le fond n'agît sur notre cœur avec une force écrasante, ou ne s'anéantît lui-même. En effet, le sujet des souffrances du Christ est d'une puissance de douleur si prodigieuse et si sublime , qu'il surpasse et réduit au néant toutes les manières de le représenter, les plus larges autant que les plus pathétiques. C'est pourquoi les grands artistes, aussi bien dans la peinture que dans la musique, ont toujours eu soin de couvrir de fleurs, autant que possible , les horreurs transcendantes de la Passion , et d'adoucir la sanglante vérité des faits par
las gracieux jeux d'une tendresse humaine — et c'est ce que fit aussi signor Joachimo Rossini, en composant son Stabat Mater.
Cette dernière pièce de musique , le Stabat de Rossini, fut le grand événement de la saison passée; la discussion de ce chef-d'œuvre est toujours à l'ordre du jour, et justement les reproches qu'au point de vue de l'Allemagne septentrionale on élève contre le grand maestro, attestent d'une manière frappante l'originalité et la profondeur de son génie. « L'exécution est trop mondaine, trop sensuelle, trop folâtre pour ce sujet idéal , elle est trop légère , trop agréable , trop amusante. » — Telles sont les plaintes chagrines de quelques aristarques lourds et ennuyeux qui, s'ils ne feignent pas à dessein une spiritualité outrée , se sont du moins approprié par des études stériles, des notions très-bornées et très-erronées de la musique sacrée. Comme chez les peintres, il règne aussi chez les musiciens une idée toute fausse sur la manière de traiter les sujets religieux. Les peintres pensent que les sujets vraiment chrétiens doivent être représentés avec des contours subtils et exigus, et sous des formes aussi étiolées et aussi décolorées que possible; les dessins d'Overbeck sont leur prototype à cet égard. Pour contredire cet aveuglement par un fait, je rappelle ici les tableaux de saints de l'école espagnole; là domine l'ampleur des contours et la vivacité de la couleur, et cependant personne ne disconviendra que ces peintures espagnoles
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respirent le christianisme le plus spiritualisé et le plus ideal , et que leurs auteurs n'étaient certainement pas moins imbus de foi que les maîtres célèbres de nos jours qui ont embrassé à Rome le catholicisme afin de pouvoir peindre ses symboles sacrés avec une ferveur et une spontanéité ingénue que donne, selon leur idée, seulement l'extase de la foi. Le véritable caractère de l'art chrétien ne réside pas dans la maigreur et la pâleur du corps , mais dans une certaine effervescence de l'âme que le musicien , non plus que le peintre , ne saurait s'approprier ni par le baptême ni par l'étude; et, sous ce rapport , je trouve au Stabat de Rossini un caractère chrétien plus véritable qu'au Paulus de Félix Mendelsohn- Bartholdy, oratorio que les adversaires de Rossini préconisent comme un modèle du genre chrétien.
Le ciel me préserve de vouloir exprimer par là un blâme contre un maître aussi rempli de mérites que le compositeur du Paulus, et l'auteur de ces lettres songera moins que tout autre à vouloir critiquer le caractère chrétien de f oratorio en question, par des raisons cléricales, ou pour ainsi dire pharisiennes. Je ne puis pourtant pas me dispenser d'indiquer qu'à l'âge où M. Mendelsohn commença le christianisme à Berlin (il n'a été baptisé que dans sa treizième année), Rossini l'avait déjà quelque peu déserté et s'était abîmé entièrement dans la musique mondaine des opéras. Maintenant qu'il a de nouveau abandonné celle-ci pour se reporter en rêve dans les souvenirs catholiques de sa première jeunesse, dans les
temps où il chantait comme enfant de chœur dans la basilique de Pesaro, et où. il prenait part comme acolyte à l'office de la sainte messe — maintenant que les anciens sons de l'orgue ont de nouveau résonné dans sa mémoire et lui ont fail saisir la plume pour écrire un Stabat; il n'a certes pas eu besoin de construire d'abord scientifiquement le génie du christianisme, et encore moins de copier en esclave les œuvres de Haendel ou de Sébastien Bach; il lui a suffi de ranimer dans son âme les accents qui y vivaient dans sa plus tendre enfance; et, chose remarquable ! quelque sérieux et douloureusement profond que soit le ton dont ces accents sacrés retentissent, quelle que soit la véhémence avec laquelle ils gémissent et saignent en exprimant les sentiments les plus violents et les plus passionnés, ils ont cependant gardé quelque chose d'enfantin , et ils m'ont rappelé la représentation de la Passion par des enfants que j'avais vue à Cette. Oui, je me suis rappelé involontairement cette pieuse petite mascarade, lorsque j'assistai pour la première fois à l'exécution du Stabat de Rossini : l'immense et sublime martyre du Rédempteur y était représenté, mais dans les plus naïfs accents de jeunesse; les navrantes plaintes de la Mater dolorosa s'exhalaient, mais comme du gosier d'innocentes petites fillettes; à côté des crêpes noirs du deuil le plus poignant bruissaient les ailes de tous les Amours de la grâce; les horreurs du supplice de la croix étaient adoucies comme par les jeux folâtres des bergers, et
le sentiment de l'infini embrassait et renfermait le vaste ensemble , comme le ciel d'azur qui brillait sur la procession de Cette, comme la mer azurée au bord de laquelle elle défilait aux sons du chant et de la musique î Voilà le charme éternel de Rossini , sa suavité indestructible que les tracasseries d'aucun imprésario ni d'aucun marchand de musique n'ont pu abîmer ou seulement troubler! Avec quelque méchanceté, quelque astuce raffinée qu'il ait souvent été maltraité dans sa vie, nous ne trouvons pourtant dans ses productions musicales aucune trace de fiel. Semblable à l'antique source d'Aréthuse qui conservait sa douceur primitive, même après avoir traversé les eaux amères de l'Océan, le cœur de Rossini a conservé son aménité et sa douceur mélodieuses , bien qu'il ait goûté à satiété de tous les calices d'absinthe de ce monde.
Comme je l'ai dit, le Stabat du grand maestro a été cette année la production prédominante de la saison n.usicale. Je n'ai besoin d'entrer dans aucun détail sur la première exécution, qui a toujours le privilège de donner le ton ; il suffit de mentionner que les Italiens ont chanté. La salle de l'Opéra-Italien semblait être le parvis du ciel : là soupiraient des rossignols sacrés , là coulaient les larmes les plus fashionables. La France musicale donna également dans ses concerts la plus grande partie du Stabat, et, comme il va sans dire, avec des applaudissements inouïs. Dans ces concerts nous entendîmes aussi le Paulus de M. Félix Mendelsohn-
Bartholdy, qui attira notre attention justement par ce rapprochement, et qui provoqua de lui-même la comparaison avec Rossini. Dans la masse du public, cette comparaison ne tourna nullement à l'avantage de notre jeune compatriote : c'est aussi comme si l'on comparait les Apennins de l'Italie au monticule de Templow près Berlin. Mais le monticule de Templow n'en a pas moins ses mérites , et il se concilie le respect de la multitude déjà parce qu'il porte une croix sur son sommet. « Sous ce signe tu vaincras ! » Non pas à la vérité en France, le pays de l'incrédulité , où M. Mendelsohn a toujours fait fiasco. Il fut l'agneau sacrifié de la saison , tandis que Rossini a été le lion musical dont le rugissement retentit toujours. On dit ici que M. Félix Mendelsohn viendra sous peu en personne à Paris. Une chose certaine du moins, c'est que par l'intercession de piétistes et de diplomates d'un grand pouvoir, M. Léon Pillet a été amené à faire confectionner par M. Scribe un libretto dont M. Mendelsohn doit composer la musique pour le grand Opéra. Notre jeune compatriote accomplira-t-il avec bonheur cette tâche scabreuse? Je ne sais. Son aptitude artistique est grande, mais elle a des bornes et des lacunes qui donnent à réfléchir. Sous le rapport du talent, je trouve une grande ressemblance entre M. Félix Mendelsohn et mademoiselle Rachel Félix, l'artiste tragique. Ce qui leur appartient en propre à tous deux, c'est une grande sévérité, un sérieux très-sérieux, un penchant prononcé de s'appuyer sur le marbre impo-
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sant des modèles classiques , le don du calcul le plus fin et le plus spirituel, une grande pénétration, et enfin le manque total de naïveté. Mais le génie dans l'art n'est-il pas toujours accompagné de naïveté? Jusqu'à ce jour nous ne l'avons jamais rencontré sans cet accompagnement obligé.
Paris, 2 juin 4842.
L'Académie des sciences morales et politiques, ne voulant pas se compromettre, a, dans sa séance du 28 mai, prorogé jusqu'en 1844 le couronnement du meilleur Examen critique de la philosophie allemande. Sous ce titre, elle avait proposé un prix pour une question dont la solution ne visait à rien de moindre qu'à une exposition raisonnée de la philosophie allemande depuis Kant jusqu'à nos jours, avec un examen particulier de ce dernier, du grand Emmanuel Kant dont les Français ont tant entendu parler qu'ils sont presque devenus curieux de savoir ce que c'est. Même Napoléon voulut un jour s'instruire sur la philosophie de Kant , et il chargea un savant français de lui en faire un résumé, mais qui derait être resserré dans quelques pages inquarto. Les princes n'ont qu'à commander. Le résumé fut confectionné sans délai et dans la forme prescrite. De quelle nature il était, Dieu le sait; pour moi, j'ai
appris seulement que l'empereur, après avoir parcouru attentivement les quelques pages in-quarto, prononça ces paroles : « Tout cela n'a aucune valeur pratique, et les affaires du monde ne sont guère avancées par des hommes tels que Kant, Cagliostro, Swedenborg et Philadelphia. » — La masse du public en France ne voit toujours en Kant qu'un visionnaire nébuleux, et tout dernièrement encore je lus dans un roman français cette phrase : « Le vague mystique de Kant. » Un des plus grands philosophes de France est sans contredit Pierre Leroux, et celui-ci m'avoua , il y a six ans, qu'il avait seulement, par le livre de V Allemagne de Henri Heine, gagné la conviction que la philosophie allemande n'est pas aussi mystique et religieuse qu'on l'avait fait croire jusqu'alors au public français, mais au contraire trèsfroide, presque glaciale à force d'être abstraite, et irréligieuse au point de nier l'existence de l'Être suprême. Dans la séance de l'Académie dont je viens de parler, Mignet, le secrétaire perpétuel, nous donna une notice historique sur la vie et les œuvres de feu Destutt de Tracy. Comme dans toutes ses productions, Mignet montra aussi, dans cette dernière, son grand et beau talent d'exposer nettement les faits, son admirable habileté à saisir tous les incidents caractéristiques du temps et du lieu, et à les rendre dans un style parfait de clarté et de sérénité. Son discours sur Destutt de Tracy a déjà paru imprimé, je n'ai donc pas besoin d'entrer dans des détails. Je noterai seulement en pas-
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saut quelques réflexions qui me vinrent et me frapnt vivement L'esprit, pendant que Miguet racontait
la belle vie de ce gentilhomme qui descendait de la plus altière noblesse féodale et qui était dans sa jeunesse un brave soldat, mais qui n'en embrassa pas moins avec l'abnégation la plus généreuse le parti du progrès, et lui resta fidèle jusqu'à son dernier souffle. Le même homme qui avait avec Lafayette. dans les années de SO. exposé sa fortune et son sang pour le salut de la liberté, se retrouva avec son ancien ami le 29 juillet 1830 aux barricades de Paris, animé des mêmes convictions : ses yeux seuls étaient éteints, son cœur était resté lumineux et jeune. La noblesse française a produit un nombre considérable , un nombre étonnant d'exemples pareils , et le peuple le sait bien, et les nobles qui ont fait preuve d'un tel dévouement à ses intérêts, il les désigne par le nom de : les bons nobles. Vne méfiance envers la noblesse en général peut, il est vrai, dans des temps révolutionnaires, être reconnue comme salutaire, mais elle restera toujours une injustice. Sous ce rapport, une grande leçon nous est offerte parla vie d'un Tracy. d'un La Rochefoucauld, d'un d'Argenson, d'un Lafayette et d'autres bons nobles qui devinrent les champions des droits de l'homme, et jetèrent, en preux chevaliers qu'ils étaient, leur gantelet de défi à la face de tous les oppresseurs du peuple.
Droit, inflexible et tranchant, comme autrefois son glaive, fut l'esprit de Destutt de Tracy lorsqu'il se jeta
plus tard dans celte philosophie matérialiste qui , en France, fut portée par Condillac à la domination. Condillac n'osa pas formuler les dernières conséquences de cette philosophie, et comme la plupart de ses disciples, il laissa toujours à l'esprit un petit coin reculé dans l'empire universel de la matière. Mais Destutt de Tracy refusa à l'esprit aussi ce dernier refuge, et chose singulière ! à la même époque où chez nous, en Allemagne, l'idéalisme fut élevé à son apogée et la matière niée, le principe matérialiste gravit en France son plus haut sommet, et on nia ici l'esprit. Destutt de Tracy fut pour ainsi dire le Fichte du matérialisme.
C'est une circonstance remarquable que Napoléon se soit senti une antipathie si inquiète pour la coterie philosophique à laquelle appartenaient Tracy, Cabanis et consorts, et qu'il ait traité ceux-ci très-durement. Il les nommait des idéologues, et il éprouvait une crainte vague et presque superstitieuse à l'endroit de cette idéologie qui n'était cependant rien autre que le bouillonnement écumant de la philosophie matérialiste; cette dernière avait à la vérité avancé le plus grand bouleversement politique, et révélé les plus terribles forces de destruction, mais sa mission était accomplie, et partant son influence terminée. Plus menaçante et plus dangereuse était la doctrine opposée qui surgit inaperçue en Allemagne et qui plus tard contribua tant au renversement de la domination française. C'est une chose digne de remarque qu'aussi à cet égard Napoléon ne compre-
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Bail que le passé et n'avait pour l'avenir point d'yeux ni d'oreilles. Il pressentait un ennemi pernicieux dans l'empire de la pensée, mais il cherchait cet ennemi parmi de vieilles perruques qui étaient encore couvertes de la poudre du xvme siècle ; il le cherchait parmi des vieillards français au lieu de le chercher parmi la blonde jeunesse des universités allemandes. Il faut convenir que le tyran Hérode fut plus sagace lorsqu'il persécuta l'engeance dangereuse dans le berceau et ordonna le massacre des innocents. Mais il ne tira pas profit non plus de son surcroît de finesse qui échoua contre les décrets de la Providence — ses bourreaux vinrent trop tard, l'enfant terrible n'était plus à Bethléem, une pieuse ânesse le portait vers la terre de salut de l'Egypte. Oui, Napoléon ne possédait de la perspicacité que pour l'intelligence du présent ou pour l'appréciation du passé, et il était complètement aveugle pour tout symptôme de l'avenir. Il se trouva sur le balcon de son château de Saint-Cloud, lorsque le premier bateau à vapeur y passa sur la Seine, et il ne se douta point que cette cheminée flottante, pavoisée d'une longue banderole de fumée, était appelée à transformer la face du monde !