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par les amis de l'absolutisme et de la hiérarchie. Je ne sais quel était le nombre des gardes nationaux qui proférèrent aux obsèques impériales les cris : à bas Guizot î mais je sais que la garde nationale, si elle comprenait ses propres intérêts, ferait acte de bon sens aussi bien que de gratitude, en protestant publiquement contre ces manifestations malencontreuses. Car la garde nationale n'est, après tout, que la bourgeoisie armée; et justement celle-ci, menacée dans son existence politique à la fois par le parti intrigant de l'ancien régime et par les prédicants d'une république à la Babœuf, a trouvé en Guizot son défenseur naturel, qui la protège en même temps contre ses ennemis d'en haut et d'en bas. Guizot n'a jamais voulu autre chose que la domination de ces classes moyennes, que par leur culture intellectuelle et leurs moyens matériels il croyait propres à diriger et à garantir les affaires de l'État. Je suis convaincu que si Guizot avait trouvé dans l'aristocratie française encore un élément de vie qui l'eut rendue capable de gouverner la France pour le bien du peuple et de l'humanité, Guizot serait devenu son champion le plus zélé et le plus désintéressé; je suis de la même manière convaincu qu'il combattrait pour le règne des prolétaires, avec une droiture plus sévère que M. de Lamennais et ses acolytes, s'il jugeait les basses classes assez mûres sous le rapport de l'éducation et des lumières pour manier les rênes de l'État. D'ailleurs il connaît trop bien l'histoire pour ne pas prévoir que le triomphe prématuré
des prolétaires ne serait que de courte durée et un malheur pour l'humanité, parce qu'en proie à une passion aveugle pour l'égalité ils détruiraient tout ce qui est beau et sublime sur cette terre, et exerceraient surtout contre l'art et les sciences leurs fureurs iconoclastes.
Paris, H janvier <8il.
Il se répand de plus en plus parmi les Français l'opinion que les trompettes de Bellone noieront ce printemps, dans leurs fanfares éclatantes, le tendre chant des rossignols, et que les pauvres violettes, écrasées sous le sabot des chevaux, exhaleront tristement leur parfum au milieu des fumées de la poudre. Je ne puis nullement me ranger au même avis, et les plus douces espérances de paix nichent constamment dans mon cœur. Toutefois, il est possible que les corbeaux de mauvais augure aient raison ; les canons sont chargés, et il ne faut qu'une mèche imprudente, qui s'en approche trop, pour faire éclater une catastrophe. Mais si nous surmontons ce danger, et que même l'été brûlant se passe sans orage, alors je crois que l'Europe est pour longtemps à l'abri des tourmentes de la guerre, et que nous pourrons nous tenir assurés d'une paix prolongée et durable. Les embarras venus d'en haut seront alors aussi là-haut démêlés tranquillement, et la basse en-
geance de la haine nationale, qui s'est développée dans les couches inférieures de la société, sera refoulée dans sa fange par les convictions plus éclairées des peuples. C'est ce que n'ignorent pas les démons du bouleversement en deçà et au delà du Rhin, et de même que le parti radical en France, par crainte de la consolidation définitive du règne de la dynastie d'Orléans, appelle de tous ses vœux les vicissitudes de la guerre, qui donneraient du moins la chance d'un changement de gouvernement, de même le parti subversif d'outre-Rhin, principalement les soi-disant patriotes germaniques, prêche une croisade contre les Français^ dans l'espoir de voir les passions déchaînées amener un état désordonné qui sorte de la routine moutonnière et favorise la réalisation d'un empire allemand uni et libre. Oui, la crainte de la puissance soporifique et énervante de la paix porta ces gens à la résolution désespérée de sacrifier le peuple français, comme ils s'expriment dans leur naïveté d'innocents. Nous divulguons, nous dénonçons publiquement cette arrière-pensée de nos compatriotes révolutionnaires, parce qu'un tel héroïsme nous paraît aussi insensé qu'ingrat, et parce que nous éprouvons une pitié inexprimable pour cette lourderie d'ours, qui s'imagine être plus matoise que tous les renards de la ruse ! 0 sotte espèce ! je vous conseille de ne pas vous essayer dans la dangereuse branche de la finesse politique; montrez de la loyauté allemande et de la reconnaissance humaine, et ne vous figurez pas que vous pourrez vous
tenir sur vos propres pieds si la France succombe, ce seul appui que vous ayez sur terre !
Mais n'attise-t-on pas aussi d'en haut les étincelles de la discorde? Je ne le pense pas, et il me semble que les imbroglios diplomatiques sont plutôt le résultat de la maladresse que d'une mauvaise volonté. Mais qui veut donc la guerre? L'Angleterre et la Russie pourraient, dès à présent, se déclarer satisfaites; — elles ont déjà gagné assez d'avantages en péchant en eau trouble. Pour l'Allemagne et la France, la guerre est aussi superflue que périlleuse; — les Français, il est vrai, aimeraient à • posséder la frontière du Rhin, mais seulement parce qu'ils sont sans elle trop peu à l'abri d'une invasion, et les Allemands n'ont pas à craindre de perdre celte frontière tant qu'ils ne rompront pas eux-mêmes la paix. Xi le peuple allemand ni le peuple français ne demande la guerre. Je n'ai sans doute pas besoin de prouver que les rodomontades de nos don Quichotte du rétablissement de l'empire germanique, qui revendiquent à grand renfort de clameurs l'Alsace et la Lorraine, ne sont pas l'expression du paysan et du bourgeois allemands. Mais aussi le bourgeois et le paysan français, le noyau et la masse de la grande nation, ne demandent pas la guerre, vu que la bourgeoisie ne tend qu'aux exploitations industrielles, aux conquêtes de la paix, et que le campagnard se souvient encore très-bien à quel prix, à quel prix sanglant, lui reviennent les triomphes de la vanité nationale.
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Les désirs belliqueux qui, depuis les temps des Gaulois, brûlaient et bouillonnaient impétueusement au cœur des Français, se sont à la longue passablement éteints, et combien peu la furor franccse militaire domine maintenant chez eux, c'est ce qui se révéla aux obsèques de l'empereur Napoléon Bonaparte. Je ne puis me déclarer d'accord avec les correspondants de journaux de mon pays, qui ne virent dans le spectacle de ces funérailles merveilleuses que de la pompe et de l'ostentation. Ils n'avaient pas d'yeux pour les sentiments qui firent tressaillir, jusque dans ses profondeurs, le peuple français. Mais ces sentiments n'étaient pas ceux de l'ambition et de l'orgueil soldatesques, l'empereur victorieux n'était pas accompagné de ces jubilations de prétoriens, de cette bruyante frénésie de gloire et de pillage, dont l'Allemagne garde bonne souvenance, en pensant aux jours de l'Empire. Les anciens conquérants ont depuis disparu de la scène de la vie, et ce fut une génération toute nouvelle qui assistait aux funérailles de l'empereur. Elle était saisie, non pas d'une colère bouillante, mais bien plutôt d'une tendre et triste piété filiale, en contemplant ce catafalque doré , où gisaient ensevelies toutes les joies et les souffrances, toutes les glorieuses erreurs et les espérances flétries de leurs pères, pour ainsi dire l'âme de l'ancienne France. Là, il y eut plus de larmes muettes que de cris éclatants. Et puis, toute l'apparition était si fabuleuse, si féerique, qu'on en croyait à peine ses yeux, qu'on s'imaginait rêver. Car
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ce Napoléon Bonaparte qu'on voyait enterrer , avait depuis longtemps, aux yeux de la nation actuelle, passé dans le domaine de la tradition, auprès des ombres glorieuses d'Alexandre de Macédoine, de Jules César et de Charlemagne, et tout à coup, pendant une froide journée d'hiver, il reparaît au milieu des vivants, sur un char d'or, orné de Victoires d'or, char triomphal qui s'avance fantastiquement à travers les blancs brouillards du matin.
Mais ces brouillards s'évanouirent soudain comme par miracle , lorsque le convoi impérial arriva dans les Champs-Elysées. A ce moment, le soleil perça les sombres nuages et baisa pour la dernière fois son favori, versant des reflets roses sur les aigles impériales qui précédaient le convoi , et rayonnant comme avec tendresse et compassion sur les pauvres et rares débris de ces légions formidables qui avaient jadis conquis le monde au pas de charge, et qui maintenant, dans des uniformes vieillis, avec des membres débiles et des manières surannées , suivaient en chancelant le corbillard victorieux comme des parents en deuil. Ces invalides de la grande armée, soit dit entre nous, avaient l'air de caricatures , d'une satire sur la gloire , de couplets injurieux contre le triomphateur mort, comme les soldats romains en chantaient derrière le char de triomphe d'un César vivant.
La muse de l'histoire a gravé ces obsèques dans ses tablettes comme un fait remarquable; mais pour le temps actuel cet événement est de moindre importance , et
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fournit seulement la preuve que l'esprit de soldatesque ne prédomine plus chez les Français d'une façon aussi florissante que le proclame plus d'un fanfaron en deçà du Rhin, et que plus d'un niais au delà du Rhin le répète. L'empereur est mort. Avec lui s'est éteint le dernier héros selon l'ancien goût , et le nouveau monde des épiciers respire à l'aise , comme débarrassé d'un cauchemar brillant. Sur la tombe impériale s'élève une ère bourgeoise et industrielle, qui admire de tout autres héros, comme par exemple le vertueux Lafayette, ou James Watt, le filateur de coton.
Paris, 31 janvier 1841.
Entre les peuples qui possèdent une presse libre , des parlements indépendants, enfin les institutions publiques d'un gouvernement constitutionnel, les mésintelligences tramées par les intrigues des courtisans et par les fauteurs de l'esprit de parti, ne peuvent persister à la longue. Seulement dans les ténèbres, la semence ténébreuse peut prospérer et dégénérer en une dissension irréparable. Comme de ce côté du détroit, de même de l'autre côté, les voix les plus nobles ont exprimé la conviction, qu'une criminelle déraison, sinon une méchanceté liberticide, tâcha seule de troubler la paix du monde. Tandis que le gouvernement anglais, par le silence observé
dans le discours de la couronne, continue pour ainsi dire officiellement ses mauvais procédés envers la France, le peuple anglais proteste contre cette inconvenance par la bouche de ses plus dignes représentants , et accorde aux Français la plus franche satisfaction. Le discours de lord Brougham , dans le parlement à peine ouvert , a produit ici un effet très-conciliateur , et l'orateur peut se vanter à juste titre d'avoir rendu un grand service à toute l'Europe. Encore d'autres lords, même Wellington, ont prononcé de louables paroles , et ce dernier fut cette fois l'organe des véritables vœux et sentiments de sa nation. L'alliance annoncée des Français avec la Russie a ouvert les yeux à sa seigneurie , et le noble lord n'est pas le seul qui ait éprouvé cette illumination. Aussi dans nos contrées allemandes, les tories modérés parviennent à une intelligence plus sensée de leurs propres intérêts politiques , et leurs bouledogues , la meute tudesqne qui élevait déjà ses hurlements de chasse les plus joyeux, se voient tranquillement remettre en laisse par les grands veneurs que vous savez ; nos champions d'un nationalisme gallophobe reçoivent l'injonction de ne plus aboyer contre la France. Mais quant à la terrible alliance entre les Français et les Russes , elle est sans doute encore loin de se conclure , et l'irritation contre les Anglais, même si elle était poussée au plus haut degré de haine, n'éveillerait guère en France de l'amour pour la Russie.
Non plus qu'à une alliance moscovite, je ne crois
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à une solution prochaine de l'inextricable question d'Orient. Au contraire , les affaires en Syrie s'embrouillent de plus en plus , et Méhémet-Ali y joue à ses ennemis bien des tours dangereux. Des bruits singuliers, mais pour la plupart contradictoires, circulent sur les ruses par lesquelles le vieux pacha s'efforce de reconquérir sa considération perdue. Son malheur est la superfinesse qui l'empêche de voir les choses sous leur jour naturel. Il se prend dans les lacets de ses propres artifices. Par exemple, en captant les faveurs de la presse et en faisant trompeter en Europe toute sorte de nouvelles merveilleuses de sa puissance, il a gagné à la vérité la sympathie des Français qui estimèrent son alliance au-dessus de sa valeur ; mais il fut par là aussi cause lui-même, que les Français, lui supposèrent des forces suffisantes pour résister sans leur assistance jusqu'au printemps. Voilà ce qui le ruina, non pas sa tyrannie, dont la Gazette tf Augsbourg donna des peintures outrées. Le lion malade reçoit maintenant de chaque petit correspondant le coup de pied de l'âne. Le monstre n'est peut-être pas aussi mauvais que le prétendent, par dépit, les gens qu'il n'a pas corrompus, ou qu'il n'a pas voulu corrompre. Des témoins oculaires de ses actions généreuses assurent que Méhémet-Ali est personnellement gracieux et bon, qu'il aime la civilisation, et que c'est seulement l'extrême nécessité, l'état de guerre de ses pays, qui le force à ce système de concussion dont il afflige ses fellahs. Ces infortunés paysans du Nil forment en
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effet, dit-on, un troupeau de misérables esclaves qui sont poussés au travail à force de coups de bâton et pressurés jusqu'au sang. Mais on ajoute que c'est la vieille méthode égyptienne, qui resta la même sous tous les Pharaons , et qui ne doit pas être jugée d'après nos modernes idées européennes. Le pauvre pacha pourrait réfuter l'accusation des philanthropes par les mêmes mots dont se servit notre cuisinière pour s'excuser de cuire les écrevisses vivantes dans de l'eau qu'elle faisait bouillir peu à peu. Elle s'étonna de ce que nous appelions ce procédé une cruauté inhumaine, et nous assura que les pauvres petites bêtes y étaient habituées de tout temps. — Lorsque M. Oémieux parla à Méhémet-Ali des horreurs judiciaires qui s'étaient passées à Damas, il le trouva disposé à admettre les réformes les plus salutaires, et si les événements politiques n'étaient pas intervenus avec trop d'impétuosité, le célèbre avocat aurait sans doute amené le pacha à introduire dans ses États la procédure criminelle européenne.
Avec la chute de Méhémet-Ali s'évanouissent aussi les hères espérances dont l'imagination mahométane, surtout sous les tentes du désert, se berçait avec tant de passion rêveuse. Là , Ali était regardé comme le héros destiné à mettre fin au faible gouvernement des Turcs à Stamboul, et à protéger efficacement l'étendard du prophète en s'emparant lui-même du califat. Et réellement cet étendard serait mieux gardé entre ses mains vigoureuses qu'entre les faibles mains du gonfalonier actuel de
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la foi mahométane qui, lot ou tard, succombera sous les légions dangereuses et les machinations encore plus dangereuses du czar de toutes les Russies. Le fanatisme politique et religieux dont dispose l'empereur russe , l'autocrate du plus grand empire et en même temps le chef suprême de l'église gréco-orthodoxe, aurait pu rencontrer une résistance puissante dans l'empire régénéré des Moslim sous Méhémet-AH ou quelque autre dynaste nouveau ; car un élément fanatique non moins impétueux serait entré en lice pour la conservation de la Turquie. Je parle ici du génie des Arabes qui n'est jamais mort entièrement, qui s'était seulement endormi dans la silencieuse vie des Bédouins, et qui souvent, comme en songe, porta la main sur son épée, quand quelque lion distingué faisait entendre au dehors son rugissement guerrier. — Ces Arabes fortifiés par le sommeil séculaire n'attendent peut-être qu'un grand appel prophétique pour s'élancer encore une fois hors de leurs brillantes solitudes, aussi violemment que jadis aux temps de Mahomet. — Mais nous n'avons plus à les craindre comme autrefois, où nous tremblions devant les étendards du croissant, et ce serait plutôt un bonheur pour nous si Constantinople devenait maintenant l'arène de leur fanatisme. Leur zèle religieux serait le meilleur boulevard contre les convoitises moscovites qui ne projettent rien de moindre que de s'emparer par le combat ou par l'astuce des clefs de la domination universelle sur les rives du Bosphore. Quelle puissance est déjà
concentrée dans les mains de l'empereur de Russie, qu'il faut vraiment appeler modeste, en pensant avec combien d'arrogance d'autres se comporteraient à sa place ! Mais bien plus dangereuse que l'orgueil du maître, est la morgue servile de son peuple , qui ne vit que par sa volonté, et qui, par une obéissance aveugle, croit se glorifier lui-même dans l'omnipotence sacrée de son souverain. L'enthousiasme pour le dogme catholico-romain est usé, les idées de la Révolution ne trouvent plus que de tièdes croyants, et nous devons sans doute rechercher de nouveaux et frais fanatismes que nous puissions opposer à l'orthodoxie gréco-slave, impériale et absolue.
Ah ! que cette question d'Orient est terrible ! A chaque embarras elle nous présente sa face hideuse en grinçant les dents d'un air sarcastique. Si nous voulons dès à présent prévenir le danger qui nous menace de ce côté, nous avons la guerre ; si , au contraire , nous voulons rester spectateurs patients des progrès du mal , nous avons la certitude d'un joug étranger. C'est un fâcheux dilemme. De quelque manière qu'elle se conduise, la pauvre vierge Europe — qu'elle reste prudemment éveillée près de sa lampe ou qu'elle s'endorme, en demoiselle fort imprudente, près de la lampe prête à s'éteindre — nul jour de joie ne l'attend.
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Paris, 13 février 1841 .
Ils attaquent directement chaque question et la tiraillent en tous sens jusqu'au moment qu'elle soit ou résolue ou écartée comme insoluble. Tel est le caractère des Français , et leur histoire se développe pour cette raison comme un procès judiciaire. Quelle suite logique et systématique offrent tous les événements de la révolution française! Dans cette démence il y eut en effet de la méthode, comme disait le vieux Polonius dans la tragédie de Hamlet. —Les historiographes qui, d'après l'exemple de Mignet, n'accordant que peu d'importance au hasard et aux passions humaines, représentent les faits les plus extravagants depuis 1789 comme le résultat d'une nécessité absolue — cette école dite fataliste est en France tout à fait à sa place, et les livres des auteurs qui y appartiennent sont aussi vrais que faciles à comprendre. La manière de voir et de penser de ces écrivains, appliquée à l'Allemagne, produirait cependant des ouvrages d'histoire très-erronés et très-indigestes ; car l'Allemand, par crainte de toute innovation dont les conséquences ne peuvent pas se déduire clairement, élude toute importante question de politique aussi longtemps que possible, ou tâche de lui trouver tant bien que mal un accommodement par des détours ; et pendant ce temps les questions s'amassent et s'embrouillent.
au point de former ce nœud inextricable qui doit à la fin , comme l'antique nœud gordien , être tranché par le glaive. Le ciel me préserve de vouloir faire par ces mots un reproche au grand peuple allemand ! Ne sais-je pas que ce regrettable état de choses provient d'une vertu qui manque aux Français? Plus un peuple est ignorant, plus il se précipite aisément dans le courant de l'action; plus il est savant et réfléchi, au contraire, plus il sonde longtemps le flot qu'il passe au gué à pas prudents, s'il ne s'arrête pas tout à fait au bord , hésitant à cause des bas-fonds qu'il pourrait rencontrer, ou à cause de l'humidité malsaine qui serait capable de lui causer un dangereux rhume national. Au bout du compte, peu importe que nous ne progressions de la sorte que lentement, ou que nous perdions même par nos temps d'arrêt quelques petits siècles, car l'avenir appartient au peuple allemand, et un avenir très-long et de grande importance. Les Français agissent si vite et profitent du temps présent avec tant de précipitation , parce qu'ils pressentent peut-être que le crépuscule du soir approche pour eux : ils accomplissent en hâte la tâche de leur journée. Mais leur rôle est toujours assez beau, et les autres peuples ne forment que l'honorable public qui assiste en spectateur à la comédie d'État jouée par le peuple français. Parfois, il est vrai, ce public éprouve la tentation de manifester un peu haut son approbation ou son blâme, ou bien même de monter sur la scène et déjouer un rôle dans la pièce; mais les Français, les
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comédiens ordinaires du bon Dieu, restent toujours les acteurs principaux du grand drainé universel, qu'on leur lance à la tête des couronnes de laurier ou des pommes cuites. « C'en est fait de la France » — avec ces mots, plus d'un des correspondants de journaux d'outre-Rhin à Paris commence ses articles, et il prophétise la ruine de la Jérusalem moderne ; il alimente cependant luimême sa piteuse existence en écrivant des rapports sur ce que les Français si déchus font et entreprennent journellement, et ses commettants respectifs, les rédacteurs de journaux allemands, ne pourraient remplir leurs colonnes pendant trois semaines sans correspondances de Paris. Non, la France n'est pas encore finie, mais — comme tous les peuples , comme le genre humain lui-même — elle n'est pas éternelle, elle a peutêtre déjà passé sa période d'éclat, et il s'opère dans ce moment en elle un changement qu'on ne saurait nier : sur son front uni se répandent quelques rides, sa tête légère commence à grisonner, elle se penche soucieuse et ne s'occupe plus exclusivement du jour présent — elle pense aussi au lendemain.
Le vote de la Chambre, sur les fortifications de Paris, marque une époque de transition dans l'esprit de la nation française. Les Français ont beaucoup appris dans les derniers temps ; ils ont perdu par là toute envie de se jeter aveuglément dans des aventures sur le périlleux sol étranger. Ils préfèrent maintenant se retrancher chez eux contre les attaques éventuelles des voisins. Sur
la tombe de l'aigle impérial, l'idée leur est venue que le coq pacifique de la royauté bourgeoise n'est pas immortel. La France ne vit plus dans l'audacieuse ivresse de sa prépondérance invincible : elle a été dégrisée , comme un héros de carnaval le mercredi des Gendres, par la conscience de sa vulnérabilité, et, hélas! celui qui pense à la mort est déjà à demi décédé ! Les fortifications de Paris sont peut-être le cercueil gigantesque que , par un noir pressentiment , le géant décréta de préparer pour lui-même. Cependant un bon laps de temps pourra encore se passer avant que son heure suprême ne sonne, et il serait capable d'asséner auparavant les coups les plus mortels à plus d'un présomptueux de taille moins grandiose. En tout cas, si le jour venait où ce géant dût succomber — que les dieux ne fassent jamais arriver ce jour maudit ! — le fracas de sa chute ferait trembler la terre ; et bien plus terriblement que pendant la vie , le colossal fantôme du défunt tourmenterait ses ennemis par sa mission posthume. Je suis persuadé que, si Ton détruisait Paris, ses habitants se disperseraient dans tout l'univers, comme autrefois les Juifs, et ils répandraient ainsi encore plus efficacement la semence de la transformation sociale.
Les fortifications de Paris sont l'événement le plus grave de notre temps, et les hommes qui ont voté dans la Chambre des députés pour ou contre cette œuvre prodigieuse, ont exercé sur l'avenir la plus grande influence. A cette enceinte continue, à ces forts détachés, se relie
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désormais le sort de la nation française« Ces constructions avanceront-elles l'établissement de la liberté ou de la servitude? sauveront-elles Paris d'une surprise ennemie ou l'exposeront-elles impitoyablement au droit dévastateur de la guerre? Je l'ignore, car je n'ai ni siège ni voix au conseil des dieux. Mais je sais que les Français se battraient parfaitement bien, s'ils devaient un jour défendre Paris contre une troisième invasion. Les deux invasions antérieures n'auraient servi qu'à accroître la fureur de la résistance. Je doute, pour de bonnes raisons, que Paris, s'il eût été fortifié, ait pu résister les deux premières fois, comme on l'a prétendu dans la Chambre. Napoléon , affaibli par toutes sortes de victoires et de défaites, n'était pas en état d'opposer à l'Europe envahissante les moyens magiques de cette idée qui « fait sortir des armées du sol en le frappant, du pied » ; il n'avait plus assez de force pour rompre les liens avec lesquels il avait lui-même garrotté cette idée; ce furent les alliés qui , à la prise de Paris, mirent en liberté cette idée enchaînée. Les libéraux et les idéologues français n'agirent point du tout en imbéciles ou en insensés lorsqu'ils se refusèrent à assister et à défendre l'empereur en détresse, car celui-ci était pour eux bien plus dangereux que tous ces héros étrangers qu'à la fin on comptait apaiser avec de l'argent et des phrases de politesse, et qui durent s'en retourner en effet , ne laissant derrière eux qu'un faible concierge couronné dont il y avait également espoir de se débar-
rasser avec le temps, comme on le fit en juillet 1830, où l'idée dont nous parlons, l'idée de la révolution , fut de nouveau installée à Paris. C'est la puissance de cette idée qui ferait tête à une troisième invasion, et profitant des leçons amères de l'expérience , la Révolution ellemême ne dédaigue pas maintenant de se protéger aussi par des remparts matériels.
Ici nous rencontrons la dissidence qui règne actuellement parmi les hommes du parti radical au sujet des fortifications de Paris, et qui provoque les débats les plus passionnés. On sait que la fraction républicaine représentée par le National a défendu le plus activement le projet de loi concernant les fortifications. Une autre fraction , que je serais tenté d'appeler la gauche des républicains, s'élève contre ce projet avec la colère la plus violente; et comme elle ne possède dans la presse qu'un petit nombre d'organes, la Revue du Progrès est jusqu'à présent le seul journal où elle ait pu se prononcer. Les articles qu'on y trouve sont sortis de la plume de Louis Blanc. A ce que l'on me dit, M. Arago s'occupe aussi d'un écrit sur le même sujet. Ces républicains repoussent la pensée que la Révolution ait à recourir à des boulevards de pierres et de briques, ils y voient un affaissement des moyens moraux de défense, un relâchement de l'ancienne énergie magique de la volonté, et ils aimeraient mieux décréter la victoire, comme la Convention de puissante mémoire, que de prendre des mesures de garantie contre la défaite. Ce
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sont en effet les traditions du eomité du salut public qui occupent la pensée de ces gens , tandis que les messieurs du National ont plutôt devant l'esprit les traditions de l'empire. Je viens de dire les messieurs du National, car c'est le sobriquet dont les honorent leurs antagonistes qui s'intitulent citoyens. Dans le fond, les deux fractions sont également terroristes, seulement les messieurs aimeraient mieux opérer par le canon , les citoyens par la guillotine. Il est facile de comprendre que les premiers aient conçu une grande sympathie pour un projet de loi , en vertu duquel la Révolution , dans un temps difficile , pourrait revêtir un caractère purement militaire, de sorte que le canon serait en état de dicter la loi à la guillotine î Voilà comment je m'explique le zèle, autrement inexplicable, que le National a déployé à l'appui des fortifications de Paris.
Chose singulière! cette fois le National, le roi et Thiers se réunirent dans le désir le plus ardent pour le même objet. Et cependant cette réunion est très-naturelle. Ne calomnions aucun des trois par la supposition d'arrière-pensées d'intérêt personnel ! Quelques propensions individuelles qui soient ici en jeu , tous les trois n'en ont pas moins agi avant tout dans l'intérêt de la France, Louis-Philippe aussi bien que Thiers et les messieurs du National. Mais, comme je Tai dit, des propensions personnelles étaient en jeu. Louis-Philippe, l'ennemi déclaré de la guerre , de la destruction, est un amateur de construction tout aussi passionné , il aime
tout ce qui fait mettre en mouvement la truelle et le marteau, et le plan des fortifications de Paris flattait sa passion naturelle. Mais Louis-Philippe est en même temps , bon gré mal gré , le représentant de la Révolution, et partout où celle-ci est menacée, sa propre existence se trouve en péril. Il faut qu'à tout prix il se maintienne à Paris ; car si les potentats étrangers s'emparaient de sa capitale , sa légitimité ne le protégerait pas aussi inviolablement que ces rois par la grâce de Dieu qui, en quelque endroit qu'ils se trouvent, forment le centre de leur royaume. Et si Paris tombait entre les mains des républicains , par suite d'une révolte , les puissances étrangères viendraient peut-être investir cette ville avec des forces armées, mais ce ne serait probablement pas pour essayer une restauration en faveur de Louis-Philippe qui, en juillet 1830, devint roi des Français, non parce que Bourbon, mais quoique Bourbon! Voilà ce que sent le fils de Laërte , et voilà pourquoi il se retranche dans son Ithaque. D'ailleurs la ferme croyance du roi est que ces fortifications sont nécessaires pour la France, et avant tout il est patriote comme tout roi l'est, même le plus mauvais.
L'amour de la patrie étant regardé par les Français comme la plus haute vertu, ce fut une méchanceté trèsefficace des ennemis du roi de faire suspecter ses sentiments patriotiques au moyen de fausses lettres. Oui, ces fameuses lettres sont en partie falsifiées, en partie tout à fait fausses, et je ne conçois pas comment beau-
coup d'honnêtes gens, parmi les républicains, ont pu croire un instant à leur authenticité. Mais ces gens sont toujours les dupes des légitimistes, qui forgent les armes dont les premiers se servent pour attenter à la vie ou à la réputation du roi. Le républicain est toujours prêt à risquer sa vie dans une coupable entreprise; mais il n'est que l'instrument aveugle des inventions de certaines personnes qui pensent et calculent pour lui : on peut, dans le vrai sens du mot, dire des républicains qu'ils n'ont pas inventé la poudre avec laquelle ils tirent sur le roi.
Oui, quiconque en France possède et comprend le sentiment national, exerce un charme irrésistible sur les masses, et peut les conduire et les pousser à son gré, leur soutirer leur dernier sou ou la dernière goutte de leur sang. C'était là le secret de Napoléon, et son historien Thiers l'a appris de lui , appris avec le cœur, non avec la simple raison ; car le sentiment seul comprend le sentiment. Thiers est véritablement pénétré du sentiment national français, et quand on sait cela, on comprend toute sa force et son impuissance , ses erreurs et ses avantages, sa grandeur et sa petitesse, ainsi que ses titres à une immortalité d'une plus ou moins longue durée. Ce sentiment national explique tous les actes de son ministère : là , nous rencontrons la translation des cendres impériales, la glorieuse apothéose de l'héroïsme, à côté de la pitoyable justification de ce pitoyable consul de Damas qui prêta la main à des hor-
reurs judiciaires, mais qui était un représentant de la France; là, nous rencontrons l'étourderie des cris de colère et d'alarme poussés au moment que le traité de Londres fut divulgué et la France offensée, et puis l'activité réfléchie de l'armement général , et cette résolution colossale de la fortification de Paris. Oui, c'est Thiers qui commença cette dernière, et qui depuis cette époque, conquit encore dans la Chambre la loi définitive en faveur de cette entreprise. Jamais il ne parla avec une plus grande éloquence, jamais il ne remporta avec une tactique plus habile une victoire parlementaire. C'était une bataille, et dans le dernier moment l'issue de la mêlée fut très-douteuse; mais, avec son regard perçant de grand capitaine, le général Thiers découvrit vite le danger qui menaçait la loi, et un amendement improvisé décida l'affaire. C'est à lui que revient l'honneur de la journée.
Un assez grand nombre de personnes attribuèrent à des motifs d'égoïsme le zèle que Thiers déploya pour le projet de loi. Mais en réalité le patriotisme prédominait en lui, et je le répète, M. Thiers est imbu de ce sentiment. Il est tout à fait l'homme de la nationalité, mais non de la Révolution, dont il recherche volontiers la maternité. A la vérité, la filiation est réelle, il est le fils de la Révolution, mais on ne doit pas en inférer qu'il éprouve de fortes sympathies pour sa mère. M. Thiers aime avant tout sa patrie, et je crois qu'il sacrifierait à cette affection tous les intérêts maternels. Il a sans doute
depuis longtemps senti s'attiédir son enthousiasme pour tout le tohu-bohu de la liberté, qui ne résonne plus en son âme que semblable à un écho lointain. Comme historien il a pris part eu esprit à toutes les phases de la révolution, comme "homme d'État il eut à combattre et à lutter journellement contre le mouvement subversif, et souvent peut-être la mère a été très-incommode, très-fàcheuse à ce fils de la Révolution : car il n'ignore point que la vieille serait capable de faire couper la tête à son chéri. En effet, elle n'est pas d'un naturel doux et endurant; un Berlinois dirait qu'elle n'a pas de gemüth. Quand de temps à autre on voit messieurs ses fils la traiter un peu durement, il ne faut pas oublier qu' elle-même, la bonne vieille, n'a jamais montré une tendresse bien constante pour sa progéniture, et qu'elle a toujours assassiné les meilleurs de ses enfants. Comme il y a des enfants terribles, il y a aussi des mères terribles; et vous, maman, vous êtes de ce nombre!
Paris, le 31 mars 1841.
Les débats dans la Chambre des députés sur la propriété littéraire sont très-peu satisfaisants. Mais c'est en tout cas un signe remarquable de notre temps, que la société actuelle, basée sur le droit de propriété, voudrait accorder aussi aux esprits une certaine participa-
tion à ce privilège de possession, par un sentiment d'équité, ou peut-être aussi comme moyen de corruption ! La pensée peut-elle devenir propriété? La lumière est-elle la propriété de la flamme, ou même de la mèche d'une bougie? Je m'abstiens de tout jugement sur une pareille question, et je me réjouis seulement de ce que vous voulez octroyer à la pauvre mèche qui se consume en brûlant,, une petite gratification pour son grand mérite d'illumination désintéressée !
On parle ici moins qu'on ne le supposerait, du sort de Méhémet-Ali; cependant il me semble qu'il règne secrètement dans les cœurs une compassion sincère pour l'homme qui s'est trop confié en l'étoile de la France. La considération des Français s'efface en Orient, et cette perte réagit désavantageusement sur leurs rapports occidentaux; les étoiles auxquelles on ne croit plus, pâlissent. — Lorsque les différends américains prirent une tournure inquiétante, les Anglais se mirent à poursuivre activement l'arrangement de la question de succession égyptienne. La France aurait alors eu beau jeu pour agir en faveur du pacha; mais le ministère parait n'avoir rien fait pour sauver son allié le plus fidèle.
Ce ne sont cependant pas les différends américains seuls qui poussent les Anglais à terminer aussitôt que possible la question de succession égyptienne, et à remettre ainsi la diplomatie française en état de prendre part aux délibérations et aux résolutions des grandes puissances de l'Europe. La question des Dardanelles se
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présente de plus en plus menaçante, et exige une prompte décision. Pour cette affaire, le gouvernement britannique compte sur l'appui du cabinet français dans les conférences avec les autres États, parce qu'en cette occasion les intérêts des deux pays concordent, vis-à-vis de la Russie.
Oui, la question dite des Dardanelles est de la plus haute importance, non-seulement pour les grandes puissances européennes, mais pour nous tous, pour le plus petit comme pour le plus grand, pour la principauté liliputienne de Reuss-Schleiz-Greiz aussi bien que pour la toute-puissante Autriche, pour le plus humble savetier comme pour le plus opulent fabricant de cuir; car le sort du monde entier est ici en question, et cette question doit être vidée sur les Dardanelles, n'importe de quelle manière. Tant que cette solution n'aura pas eu lieu, l'Europe languira sous l'influence d'un mal secret, qui ne lui laisse pas de repos, et qui à la fin éclatera, par une catastrophe d'autant plus terrible qu'elle sera plus tardive. La question des Dardanelles n'est qu'un symptôme de la question d'Orient elle-même, de la question de succession turque , ce mal fondamental dont nous sommes atteints, cette matière morbifique qui fermente dans le corps d'Etat européen, et qui malheureusement ne pourra être extirpé que par le tranchant du glaive. Quand même ils s'entretiennent de choses toutes différentes, tous les puissants monarques regardent du coin de l'œil vers les Dardanelles, vers la sublime Porte,
la vieille Byzance, Stamboul, Constantinople, — le fléau a bien des noms. Si le principe de la souveraineté du peuple était sanctionné dans le droit public européen, l'écroulement de l'empire ottoman ne pourrait pas être aussi dangereux pour le reste du monde, parce qu'alors, dans l'empire dissous, les peuples isolés éliraient bientôt eux-mêmes leurs chefs d'Etat particuliers, et continueraient de se faire gouverner aussi bien que possible. Mais dans la plus grande partie de l'Europe règne encore le dogme de l'absolutisme, d'après lequel pays et peuple sont la propriété du prince, propriété qu'on peut acquérir par le droit du plus fort, par Y ultima ratio régis, le droit peu canonique du canon. — Il n'y a donc rien d'étonnant, qu'aucun des potentats européens ne veuille permettre aux Russes d'absorber le grand héritage, et que chacun désire avoir son morceau du gâteau oriental; chacun se sentira venir l'eau à la bouche, en voyant les barbares du Nord faire bombance, et le plus mince principicule de l'Allemagne réclamera tout au moins un pour-boire. Voilà les instigations de la nature humaine, à cause desquelles la chute de la Turquie deviendra nécessairement pernicieuse pour tout l'univers. Quant aux motifs politiques, pour lesquels surtout l'Angleterre, la France et l'Autriche ne peuvent point laisser la Russie s'établir à Constantinople, ils sautent aux yeux du moindre collégien.
L'explosion d'une guerre qui est dans la nature des choses, se trouve cependant ajournée pour le moment.
Les politiques à courte vue, qui n'ont recours qu'aux palliatifs, se sentent tranquillisés et espèrent des jours de paix sans trouble. Principalement nos financiers voient de nouveau les choses sous un jour rose des plus charmants. Même le plus éminent d'entre eux paraît s'abandonner à une semblable illusion, mais non pas à toute heure. M. de Rothschild qui depuis quelque temps avait l'air un peu souffrant, est rétabli entièrement, et a une mine de santé superbe. Les augures de la Bourse, qui s'entendent si bien à déchiffrer la physionomie du grand baron , nous assurent que les hirondelles de la paix nichent dans son sourire, que toute appréhension de guerre a disparu de son visage, qu'il sent bon, qu'on n'aperçoit plus dans ses yeux le moindre éclair d'un prochain orage, et qu'en conséquence l'épouvantable ouragan avec son tonnerre de canons s'est tout à fait dissipé. Même les éternuements du baron, ajoutent-ils, expriment la paix. Il est vrai, la dernière fois que j'eus l'honneur de présenter mes respects à M. de Rothschild, il rayonnait du plus ravissant bien-être, et sa bonne humeur débordait presque en poésie; car en de tels moments, comme je vous l'ai déjà raconté, M. le baron a l'habitude d'épancher en rimes le torrent de son humour. Je trouvai qu'il réussissait cette fois tout particulièrement à rimer; seulement au mot Constantinople il ne savait trouver de rime, et il se grattait la tête, comme font tous les poètes quand la rime leur manque. Étant moi-même un tant soit peu poëte, je pris la liberté de
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proposer à mon confrère en Apollon, M. de Rothschild, dédire Constantinopolis , au lieu de Constantinople , et de rimer ce mot à Metropolis, en disant par exemple: Constantinopolis, la future Metropolis des Russes. Mais cette rime parut déplaire extrêmement à M. le baron ; il prétendit que l'Angleterre ne la permettrait jamais, et qu'il pourrait en résulter une guerre européenne, qui coûterait au monde beaucoup de sang et de larmes, et à lui-même beaucoup d'argent.
M. de Rothschild est en effet le meilleur thermomètre politique; je pourrais dire que sous ce rapport il possède, pour indiquer le beau et le mauvais temps, un talent aussi naturel et aussi infaillible que la grenouille, mais cette comparaison pourrait être regardée comme trop peu respectueuse. Et certes ! il faut avoir du respect pour cet homme, ne fût-ce qu'à cause du respect qu'il inspire à la plupart des personnes qui l'approchent. J'aime surtout à lui faire visite dans ses bureaux de banque, où j'ai l'occasion d'observer combien les hommes de toutes les classes et de toutes les religions, les Gentils autant que les Juifs, s'inclinent, se baissent et se prosternent devant lui. Cela courbe et lord son échine, mieux que les plus habiles acrobates ne sauraient le faire. J'ai vu des gens qui, en approchant le grand baron, tressaillaient comme s'ils touchaient une pile de Volta. Déjà, devant Ja porte de son cabinet, beaucoup sont saisis d'un frisson de vénération, tel que Moïse le sentit jadis sur la montagne du Horeb, en
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s'apercevant quo son pied reposait sur un sol sacré. De même que Moïse ôta aussitôt ses souliers; de même plus d'un courtier ou agent de change, qui ose mettre le pied dans le cabinet particulier de M. de Rothschild, ôterait volontiers ses bottes avant d'entrer, s'il ne craignait que ses pieds déchaussés ne sentissent encore plus mauvais, et que cette émanation fétide n'incommodât M. le baron. Ce cabinet particulier est en effet un lieu remarquable, qui éveille des pensées et des sentiments sublimes , comme l'aspect de l'Océan, comme celui du ciel étoile, ou celui des grandes montagnes ou des grandes forêts : nous y voyons combien l'homme est petit , et combien Dieu est grand î Car l'argent est le Dieu de notre époque, et Rothschild est son prophète.
Lorsqu'un jour je voulus me rendre chez M. de Rothschild , un domestique galonné traversa justement le corridor portant le vase de nuit de M. le baron, et je vis un agioteur de la Bourse, qui passait dans le même instant, tirer respectueusement son chapeau devant le puissant pot. C'est jusqu'à une telle dévotion que va le respect de certaines gens. Je me notai le nom de cet homme révérencieux, et je suis sûr qu'avec le temps il deviendra millionnaire. Quand je racontai un jour à M*** que j'avais dîné en famille avec M. de Rothschild dans un des appartements intérieurs de ses bureaux de banque, il joignit ses mains d'étonnement, me disant que j'avais goûté un honneur qui n'avait été accordé jusqu'alors qu'aux Rothschild du sang ou tout au plus à
quelques princes souverains, et qu'il achèterait lui-même volontiers cet honneur au prix d'une moitié de son nez. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer que le nez de M***, même en s' amoindrissant de moitié, garderait encore une longueur suffisante.
Les bureaux de M. de Rothschild sont très-étendus; c'est un labyrinthe de salles, une caserne de la richesse. La pièce où le baron travaille du matin au soir — il n'a pas d'autre chose à faire que de travailler — a été dernièrement beaucoup embellie. Sur la cheminée se trouve placé à présent le buste en marbre de l'empereur François d'Autriche, avec qui la maison de Rothschild a fait le plus d'affaires. M. le baron a d'ailleurs, par un sentiment d'amitié, l'intention de faire confectionner les bustes de tous les princes d'Europe qui ont contracté leurs emprunts par l'intermédiaire de sa maison, et cette collection de bustes de marbre formera une Walhalla bien plus grandiose que la Walhalla consacrée aux illustrations allemandes, que le roi Louis de Ravière* a élevée à Ratisbonne. Je ne sais si M. de Rothschild célébrera les héros de sa Walhalla en vers rimes, ou dans le style lapidaire sans rime ni raison de sa majesté bavaroise.
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Paris, le 20 avril 4841.
Le salon de cette année n'a révélé qu'une impuissance bariolée. On croirait presque que c'en est fait dans ce pays de la renaissance des arts plastiques qu'on y attendait; ce ne fut pas un nouveau printemps, mais une déplaisante arrière-saison des beaux-arts. Immédiatement après la révolution de Juillet, la peinture, la sculpture et même l'architecture prirent un joyeux essor; mais les ailes n'étaient qu'extérieurement attachées, et le vol artificiel fut suivi d'une chute déplorable. Seulement l'art cadet, la musique, s'était élevé avec une force nouvelle et originale. A-t-il déjà atteint le zénith de sa carrière lumineuse? S'y maintiendra-t-il longtemps? ou redescendra-t-il promptement? Voilà des questions auxquelles une génération future pourra seule répondre. Mais en tout cas il est probable que notre époque sera inscrite de préférence dans les annales de l'art comme la période la plus brillante de la musique. Avec la spiritualisation continue du genre humain, le développement des arts marche constamment de front. Dans les premiers âges du monde, l'architecture dut nécessairement être seule dominante, en exprimant seulement la grandeur matérielle, comme nous en voyons des manifestations, par exemple chez les Égyptiens. Plus tard, nous remarquons chez les Grecs la période florissante de la
sculpture, et celle-ci indique déjà une subjugation extérieure de la matière : Tesprit cisela dans la pierre une immatérialité à demi conçue dans ses pressentiments. Mais l'esprit vint à trouver la pierre bien trop dure pour ses besoins toujours croissants de révélation morale, et il choisit la couleur, l'ombre colorée, pour représenter un monde d'amour et de souffrance, à la fois illuminé et crépusculaire. C'est alors que naquit la grande époque de la peinture, qui se déploya avec tant d'éclat à la fin du moyen âge. Avec les progrès de l'esprit vers la conscience de lui-même, tout talent plastique disparaît chez les hommes ; même le sens de la couleur, qui est encore lié par des contours déterminés, s'efface à la fin, et la spiritualité perfectionnée, la pensée abstraite, imagine des sons et des accords pour exprimer ou plutôt pour bégayer une sublimité de sentiments, qui n'est peut-être rien autre que la dissolution de tout le monde corporel : la musique pourrait bien être le dernier mot de l'art, comme la mort est le dernier mot de la vie.
J'ai communiqué ici cette courte observation, afin d'indiquer pourquoi la saison musicale m'effraie plutôt qu'elle ne me réjouit. Le fait qu'on se noie pour ainsi dire à Paris dans des flots de musique, qu'il n'y a presque pas une seule maison où l'on puisse se sauver comme dans une arche de Noé devant ce déluge sonore, enfin que le noble art musical inonde notre vie entière; — ce fait est pour moi un signe inquiétant, et j'en ressens parfois un déplaisir qui dégénère en injustice grondeuse
envers nos grands maestri et virtuoses. Dans cette disposition d'esprit, il ne faut point s'attendre de ma part à un panégyrique trop chaleureux en faveur de l'artiste que le beau monde de Paris, et surtout le monde hystérique des dames, entoure dans ce moment d'hommages enthousiastes et d'acclamations frénétiques, et qui est en effet un des plus notables représentants du mouvement musical. Je parle de Franz Liszt, l'illustre pianiste. Oui, cet incomparable virtuose est de nouveau à Paris, et y donne des concerts qui exercent un charme vraiment fabuleux. A côté de lui s'éclipsent tous les autres pianistes, à l'exception d'un seul, Chopin, le Raphaël du piano forte. En effet, à l'exception de ce musicien unique, tous les pianistes que nous avons entendus cette année dans d'innombrables concerts, ne sont tout simplement que des pianistes, ils brillent par la dextérité avec laquelle ils manient le bois tendu de cordes tandis que chez Liszt on ne pense plus à la difficulté vaincue, l'instrument disparaît et la musique se révèle. Sous ce rapport, Liszt a fait les progrès les plus merveilleux, depuis que nous l'entendîmes pour la dernière fois. A cet avantage il joint un calme, que nous regrettions auparavant de ne pas trouver en lui. Alors, quand il jouait, par exemple, un orage sur le piano, nous voyions les éclairs sillonner son propre visage, ses membres branlaient comme agités par la tempête, et sa longue chevelure flottante dégouttait pour ainsi dire de l'averse exprimée. Mais maintenant, quand il joue même l'oura-
gan le plus effroyable, il plane lui-même tranquillement au-dessus de la tourmente, comme le voyageur placé sur la cime d'une montagne des Alpes, pendant qu'un orage se décharge dans la vallée : les nuages s'étendent bien en bas sous lui; les éclairs se tortillent comme des serpents à ses pieds, et il élève sa tête souriante dans l'éther azuré.
Malgré l'originalité de son génie, Liszt rencontre ici à Paris une opposition consistant pour la plupart en musiciens sérieux qui présentent le laurier à son rival Thalberg, le pianiste impérial de Vienne. — Liszt a déjà donné deux concerts, où, contrairement à toute habitude, il a joué tout seul, sans la coopération d'autres artistes. Il prépare maintenant un troisième concert, au profit du monument de Beethoven. Ce compositeur doit en effet convenir plus que tout autre au goût d'un Liszt. Beethoven surtout pousse l'art spiritualiste jusqu'à cette agonie mélodieuse du monde des réalités, jusqu'à cette annihilation de la matière, qui me donne des frissons, je ne puis m'en cacher, quoique mes amis secouent la tête aussitôt que je leur fais un semblable aveu. C'est une circonstance très-significative âmes yeux, que Beethoven soit devenu sourd vers la fin de sa vie, de manière que même le monde invisible des sons n'avait plus pour lui aucune réalité sensible. Les sons qui vivaient encore en son esprit, n'étaient plus que des souvenirs, des spectres de sons éteints, et ses dernières productions portent au front un cachet de mort qui fait frémir.
Moins tristement que par la musique de Beethoven, je fus impressionné par un de ses soi-disant amis, l'ami de Beethoven, titre sous lequel il se produisit partout à Paris, je crois même sur ses cartes de visite. C'était une longue perche noire, avec une cravate d'une blancheur effroyable, et une mine de croque-mort. Cet ami de Beethoven fut-il en effet son Pylade? ou bien comptait-il parmi le nombre des simples connaissances qu'un homme de génie aime parfois à fréquenter avec d'autant plus de plaisir que ces gens-là sont plus insignifiants, et qu'ils ont un verbiage plus prosaïque, qui lui offre une récréation après de fatigants essors poétiques? En tout cas, nous vîmes dans cet exemple un nouveau genre d'exploitation du génie, et les petits journaux raillèrent à cœur joie l'ami de Beethoven. « Comment l'éminent artiste a-t-il pu supporter un ami si peu amusant et si pauvre d'esprit! » s'écrièrent les Français, qui perdaient toute patience en entendant le bavardage monotone de cet ennuyeux compagnon. Ils ne se rappelaient pas que Beethoven était sourd.
La quantité d'artistes qui s'est produite dans des concerts pendant la dernière saison, est incommensurable, et il n'y a point eu manque de pianistes médiocres que des feuilles publiques prônaient comme des merveilles. La plupart d'entre eux sont des jeunes gens qui, de leur propre et modeste personne, insèrent de telles louanges dans la presse. Ces sortes de glorifications de soi-même, qu'on désigne par le nom de réclames , forment une
lecture très-divertissante. Une réclame publiée récemment par la Gazette musicale, mandait de Marseille : que le célèbre Doehler avait, là aussi, ravi tous les cœurs, et qu'il avait surtout captivé r attention du beau monde par son intéressante pâleur, suite d'une maladie dont il relevait. Le célèbre Doehler est depuis revenu à Paris, et il y a donné plusieurs concerts; il joue en effet d'une façon gentille, jolie et mignonne. Son exécution est charmante et dénote une surprenante facilité de doigté, mais elle ne témoigne ni de force ni d'esprit. Gracieuse faiblesse, élégante impuissance, intéressante pâleur.
Parmi les concerts de cette année, qui continuent de résonner dans la mémoire des amateurs, se trouvent les matinées musicales que les éditeurs rivaux des deux journaux de musique ont offertes à leurs abonnés. La France musicale brilla dans son concert par la coopération des chanteurs italiens et du violoniste Vieuxtemps, qu'on regarde comme un des lions de la saison musicale. Je ne saurais répondre à la question si la peau velue de ce lion renferme un véritable roi du règne animal, ou tout bonnement un pauvre petit grisou.
M. Yieuxtemps est un fils de la Belgique, et en général les violonistes les plus remarquables tirent leur origine des contrées néerlandaises. Car le violon est dans les Pays-Bas l'instrument national que grands et petits, hommes et femmes, ont cultivé de tout temps, comme nous le remarquons sur les tableaux hollandais. Le violoniste le plus distingué que ces pays aient produit est,
sans contredit, Bériot, le mari de Malibran; je ne puis parfois nie défendre de l'idée que dans son violon habite et chante l'âme de feu son épouse. II n'y a que le violoniste Ernst, le poétiqne fils de la véritable Bohême, qui sache évoquer de son instrument des sons plaintifs aussi doux et aussi navrants à la fois. — Un compatriote de Bériot est Artôt, violoniste également distingué, mais dont le jeu ne rappelle jamais une âme : un garçon fait au tour et tiré à quatre épingles, dont l'exécution est brillante et unie comme de la toile cirée. Hauman, frère du contrefacteur de Bruxelles, exerce sur le violon le métier de monsieur son frère : ce qu'il joue, ce sont des contrefaçons nettes des plus parfaits violonistes, les textes brodés çà et là de notes originales superflues, et augmentés d'éclatantes fautes d'impression. — Les frères Franco-Mendez, qui prouvèrent encore cette année leur talent de violonistes dans les concerts qu'ils ont donnés, sont tout spécialement originaires du pays des Treckshuyt et des Quispeldorchen. La même chose a lieu pour Batta, le violoncelliste ; il est natif de la Hollande, mais il vint de bonne heure ici à Paris, où il amusa tout particulièrement les dames par sa jeunesse enfantine. C'était un gentil petit garçon, et il pleurait sur son instrument comme un enfant. Quoique dans l'intervalle il soit devenu un grand garçon, il ne peut pourtant point quitter la douce habitude de geindre, et l'autre jour qu'il était empêché par une indisposition de se produire en public, on disait qu'à force de tirer de son violoncelle des vagis-
sements de mioche, il avait fini par contracter une véritable maladie d'enfant, je crois la rougeole. Mais il paraît se trouver tout à fait rétabli, et les journaux annoncent que le célèbre Batta prépare pour jeudi prochain une matinée musicale qui dédommagera le public d'avoir été si longtemps privé de son favori.
Le dernier concert que M. Maurice Schlesinger offrit aux abonnés de sa Gazette musicale , et qui, comme je l'ai déjà indiqué, était un des plus brillants incidents de la saison, avait un intérêt tout particulier pour nous autres Allemands. Aussi, toute la fine fleur de nos compatriotes s'y trouvait-elle réunie, avide d'entendre mademoiselle Lœwe, cantatrice renommée, qui chanta en langue allemande la belle canzone de Beethoven, Adélaïde. Les Italiens et M. Vieuxtemps, qui avaient promis d'y coopérer, firent s'excuser pendant le concert, à la grande consternation de l'ordonnateur de la fête, qui, avec sa dignité accoutumée, s'avança devant le public en lui déclarant que M. Vieuxtemps ne voulait pas jouer parce qu'il regardait le local et l'auditoire comme n'étant pas à sa hauteur! L'insolence de ce violoniste mérite le blâme le plus sévère. Le local du concert était la salle de Musarddans la rueVivienne, où l'on danse seulement un brin le cancan pendant le carnaval, mais où Ton exécute durant le reste de l'année la musique la plus convenable de Mozart, de Giacomo Meyerbeer et de Beethoven. Au besoin l'on pardonne un pareil caprice aux chanteurs italiens, à un siynqre Rubini et à
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un signore Lablache ; de la part de rossignols on peut souffrir la prétention de ne vouloir chanter que devant un public de faisans dorés et d'aigles. Mais mynher, la cigogne flamande, ne devrait pas être si difficile et dédaigner une assemblée parmi laquelle se trouvait la volaille la plus honnête, une foule de paons et de pintades, entremêlée de dindons et de hiboux allemands des plus distingués. — De quelle espèce fut le succès du début de mademoiselle Lœwe? Je dirai toute la vérité en deux mots : elle chanta parfaitement, elle plut à tous les Allemands et elle fit fiasco chez les Français.
Quant à cette dernière mésaventure, je voudrais assurer, pour sa consolation, à cette bonne chanteuse que c'étaient justement ses qualités qui s'opposèrent à sa réussite près du public français. Y! Adélaïde de Beethoven ne va pas à ce public. Ces tranquilles soupirs d'une âme rêveuse, cette effusion langoureuse de sentiments aux yeux bleus, ces accents de tendresse sublime exhalés dans la solitude des forêts, ces fleurs de tilleul chantées avec le clair de lune obligé, bref, ce chant archigermanique ne rencontra point d'écho dans les cœurs français, et il fut même traité par les langues moqueuses de sensiblerie d'outre-Rhin.
Bien que mademoiselle Lœwe n'ait pas eu d'applaudissements ici, on fit cependant tous les efforts possibles pour lui procurer un engagement à l'Académie royale de musique. Le nom de Meyerbeer fut mis en avant à cette occasion d'une façon plus insistante que l'hono-
rable maestro ne le désirait sans doute. Est-ce vrai que Meyerbeer ne voulait pas produire son nouvel opéra en cas qu'on n'engageât pas mademoiselle Lœwe? A-t-il réellement soumis l'accomplissement des désirs du public à une condition si futile ? Meyerbeer possède-t-il cet excès de modestie de s'imaginer que la réussite de son nouvel ouvrage dépend de l'organe plus ou moins souple d'une prima donna?
Les nombreux admirateurs de l'admirable maestro voient avec regret que l'illustre compositeur se donne à chaque nouvelle production de son génie une peine excessive pour en assurer le succès, et qu'il prodigue dans cette besogne ses meilleures forces aux plus minces détails. Sa constitution faible et délicate doit en souffrir. Ses nerfs se trouvent dans un état continuel de surexcitation, et avec sa maladie chronique du bas-ventre il est souvent atteint de la cholérine régnante. Le miel spirituel qui dégoutte de ses chefs-d'œuvre musicaux et qui nous rafraîchit l'âme, coûte au maître lui-même les plus terribles souffrances corporelles. Lorsque j'eus la dernière fois l'honneur de le voir, je fus effrayé de sa mine vraiment misérable. A son aspect, je me rappelai le dieu de la diarrhée dans la légende tartare, où l'on raconte d'une façon à la fois drôle et épouvantable, que ce vilain démon, ce véritable cacadémon, acheta un jour à la foire de Kasan six mille pots pour son propre usage, de sorte que le potier s'en trouva enrichi tout d'un coup. Puisse le ciel accorder à notre illustre maestro une
meilleure santé, et puisse-t-il lui-même n'oublier jamais que la trame de ses jours est extrêmement flasque, et que les ciseaux de la Parque en sont d'autant plus tranchants ! Puisse-t-il n'oublier jamais quels hauts intérêts se rattachent à sa propre conservation ! Que deviendra sa gloire si lui-même, l'illustre maestro, avait le malheur (malheur dont le ciel nous préserve encore longtemps) d'être arraché subitement par la mort au théâtre de ses triomphes? Sa famille la continuer a-t-elle, cette gloire dont s'enorgueillit le peuple allemand en gé. néral et M. Maurice Schlesinger en particulier? A coup sûr, les moyens matériels ne feraient pas défaut à la famille de Meyerbeer, mais peut-être les moyens intellectuels. Lui seul, le grand Giacomo, le directeur général de toutes les institutions musicales de sa majesté le roi de Prusse, et en même temps le maître de chapelle de la gloire meyerbeerienne, lui seul peut diriger l'immense orchestre de cette gloire — ah! c'est plaisir à voir avec quelle puissance il dirige cet énorme orchestre — il n'a qu'à faire un signe de la tête, et tous les trombones des grands journaux entonnent unisono leurs fanfares applaudissantes; il n'a qu'à cligner de l'œil, et tous les violons laudatifs se mettent à chanter; il n'a qu'à froncer légèrement le côté gauche de son nez, et tous les flageolets des feuilletons s'évertuent à flùter du plus doux ton de flatterie. — Dans cet orchestre, il y a aussi d'inouïs instruments à vent antédiluviens, des trompettes de Jéricho et des harpes éoliennes non en-
core découvertes, les instruments à cordes de l'avenir, dont l'emploi dénote le plus prodigieux talent d'instrumentation. — Oui, aucun compositeur ne s'est encore entendu, à un degré aussi élevé que notre Meyerbeer, à l'art de l'instrumentation, c'est-à-dire l'art d'employer toute sorte d'hommes comme instruments. Il sait se servir des plus grands et des plus petits, et comme par enchantement, au moyen de leur action simultanée, il produit un accord presque fabuleux dans l'approbation publique. Voilà ce qu'aucun autre musicien n'a jamais su faire. Tandis que les meilleurs opéras de Mozart et de Rossini échouèrent à la première représentation, et que des années s'écoulèrent avant qu'ils ne fussent véritablement appréciés, les chefs-d'œuvre de notre ingénieux Meyerbeer enlèvent dès la première représentation tous les suffrages, et déjà le lendemain tous les journaux font chorus d'enthousiasme et publient des panégyriques en l'honneur du grand maestro. Tel est le rérésultat opéré par le concours harmonieux des instruments; pour la mélodie, Meyerbeer doit céder la palme aux deux maîtres Mozart et Rossini; mais il les surpasse, comme je viens de le dire, par l'instrumentation. Dieu sait qu'il se sert souvent des instruments les plus abjects, les plus ignobles, les plus puants ; mais justement avec cette sorte il produit les plus grands effets sur la grande masse du public, qui l'admire, l'adore, le vénère et même l'estime. — Qui peut prouver le contraire? Les couronnes de laurier lui arrivent de toutes parts, il
porte sur la tête toute une forêt de lauriers, il ne sait plus à peine où les mettre, et il se traîne en haletant sous ce vert fardeau. Il devrait acheter un petit âne qui, trottinant derrière lui, porterait ces lourdes couronnes. Mais Gouin est jaloux, et il ne souffre pas qu'un autre l'accompagne et se charge de ses lauriers.
Je ne puis me refuser de mentionner ici un bon mot qu'on attribue au musicien Ferdinand Hiller. Quelqu'un lui ayant demandé son opinion sur les opéras de Meyerbeer, Hiller aurait répondu avec une humeur évasive : Ah ! ne parlons point politique !
Paris, 29 avril m«.
Un événement aussi significatif que triste est le verdict du jury qui vient d'acquitter le rédacteur du journal la France de l'accusation d'avoir à dessein commis un outrage envers le roi. Je ne sais vraiment pas qui je dois plaindre le plus en cette occasion! Est-ce le roi, dont l'honneur a été souillé par des lettres controuvées, et qui ne peut cependant pas comme tout autre se réhabiliter dans l'opinion publique? Ce qui est permis à toute autre personne outragée, lui est cruellement interdit. Tout autre qui se verrait compromis aux yeux du public par de fausses lettres dont la tendance serait de le représenter comme traître à la patrie , tout autre en
pareil cas pourrait obtenir de se faire mettre en état d'accusation formelle , et trouver ainsi le moyen de prouver d'une manière irrécusable dans son procès la fausseté de ces lettres. Mais une telle réparation d'honneur n'existe pas pour le roi que la constitution déclare inviolable, et qu'elle défend de citer personnellement devant un tribunal. Il lui est encore moins permis d'avoir recours au duel, ce jugement de Dieu, qui garde toujours dans les affaires d'honneur une certaine valeur justificative : Louis-Philippe doit tranquillement laisser tirer sur lui, sans pouvoir lui-même saisir le pistolet pour demander satisfaction à ses offenseurs. Il ne peut pas non plus, dans le style courroucé qui est d'usage en pareille circonstance , faire insérer dans les journaux un démenti formel contre ses calomniateurs : car hélas ! les rois, comme les grands poètes, ne sauraient s'abaisser à employer de tels moyens de défense, et ils sont contraints de supporter avec une longanimité silencieuse tous les mensonges qu'on se plaît à répandre sur leur compte. En effet, j'éprouve la plus profonde compassion pour le royal martyr, dont la couronne est la cible des flèches les plus envenimées, et dont le sceptre, quand il s'agit de sa propre défense, ou de punir un calomniateur, lui est moins utile que ne le serait une canne ordinaire. — Ou faut-il que je vous plaigne encore bien davantage vous autres légitimistes, qui vous posez en paladins élus du royalisme, et qui avilissez cependant dans la personne de Louis -Philippe l'essence de la royauté, la
considération royale? En tout cas j'ai pitié de vous en pensant aux conséquences terribles, que vous appelez avant tout, par de semblables méfaits, sur vos propres têtes insensées î Avec le renversement de la monarchie, ce qui vous attend de nouveau, c'est le couperet triangulaire de la guillotine en France et la besace de la mendicité à l'étranger. Votre sort serait même aujourd'hui bien plus ignominieux qu'autrefois ; vous, les compères dupés de vos bourreaux, vous ne seriez plus tués avec une colère furieuse, mais avec un rire sardonique, et à l'étranger on ne vous présenterait plus l'aumône avec le respect dû au malheur immérité, mais avec un juste mépris.
Mais que dirai-je des braves gens du jury qui, avec une émulation aveugle, mirent la sape aux fondements de leur propre maison ? L'autorité royale, la base sur laquelle repose toute la boutique bourgeoise de l'État, a été gravement ébranlée par ce verdict injurieux et honteux. Toute la signification pernicieuse de cette sentence se dévoile à présent, elle forme le sujet des conversations de tout le monde, et l'on voit avec terreur combien la fatale issue de ce procès est exploitée systématiquement. Les fausses lettres ont maintenant un appui légal, et avec l'absence de responsabilité l'audace augmente chez les ennemis de l'ordre existant. A cette heure, on répand par toute la France des exemplaires innombrables de copies lithographiées des prétendus autographes du roi, et la félonie se frotte complaisam-
ment les mains , se félicitant du tour d'adresse heureusement accompli. Les légitimistes crient victoire, comme s'ils avaient gagné une bataille. Glorieuse bataille, où la contemporaine, la veuve de la grande armée, la vertueuse madame de Saint-Elme, porta la bannière ! Le noble baron de Larochejaquelein couvrit de son écu cette nouvelle Jeanne d'Arc. Il garantit sa véracité — pourquoi pas non plus sa pureté virginale ? Plus qu'à tout autre cependant, on doit ce triomphe à l'illustre Berryer, le grand avocat dont la faconde sonore est toujours au service des intérêts de la chevalerie légitimiste, et dont les honoraires, quelque exorbitants qu'ils soient, seront toujours au-dessous de son inappréciable talent.
Paris, 19 mai 1841.
Samedi dernier, la section de l'Institut royal appelée Académie des sciences morales et politiques, a tenu une de ses séances les plus remarquables. Le théâtre était, comme d'ordinaire, cette salle du palais Mazarin qui, par sa coupole élevée, comme par les personnages qui s'y assemblent de temps à autre, rappelle si souvent le dôme du Palais des Invalides. En effet, les autres sections de l'Institut qui tiennent là leurs réunions oratoires ne témoignent que d'une impuissance sénile, mais l'Académie des sciences morales et politiques que je
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viens de nommer, fait une honorable exception et porte un caractère de fraîcheur et de force. Dans cette section règne un esprit élevé, tandis que l'organisation et l'esprit général de l'Institut royal sont très-mesquins. Un homme spirituel fit remarquer avec beaucoup de justesse, que cette fois la partie était plus grande que le tout. Dans l'assemblée de samedi dernier respirait une animation toute juvénile. M. Cousin qui présidait, parla avec ce feu courageux qui parfois ne réchauffe pas beaucoup, mais qui brille toujours; et surtout Mignet, qui avait à célébrer la mémoire de feu Merlin de Douai, fillustre jurisconsulte et membre de la Convention, prononça un discours aussi beau et fleuri qu'il l'est luimême. Les dames qui assistent toujours en grand nombre aux séances de la section des sciences morales et politiques, quand le beau secrétaire perpétuel y doit parler, viennent peut-être en cet endroit plutôt pour voir que pour entendre; et comme beaucoup d'entre elles sont fort jolies, leur aspect cause parfois quelque distraction dans l'auditoire. Quant à moi, le sujet du discours de Mignet m'attacha cette fois tout exclusivement, car le célèbre historien de la Révolution parla de nouveau d'un des chefs les plus distingués du grand mouvement qui transforme la vie sociale des Français, et chacune de ses paroles était le résultat de recherches intéressantes. Oui, c'était la voix de l'historien, du véritable conservateur des archives de Clio, et il semblait tenir dans ses mains ces tablettes éternelles, sur les-
quelles la sévère déesse a déjà tracé son jugement. Seulement dans le choix des expressions et dans l'intonation adoucissante et mitigeante, se manifestait parfois la tendance louangeuse, qui est le devoir traditionnel de l'académicien. Et puis, Mignet est en même temps homme d'État, et il devait, avec une prudence circonspecte, avoir égard aux affaires du jour, en discutant le temps récemment passé. C'est une tâche scabreuse, de décrire la tempête à peine calmée, pendant que nous ne sommes pas encore arrivés au port. Le vaisseau d'Etat français n'est peut-être pas encore aussi solidement amarré et abrité que le bon Mignet se le figure dans la pastorale quiétude de son âme. Non loin de l'orateur, sur un des bancs en face de moi, j'aperçus M. Thiers, et son sourire fut pour moi très-significatif aux endroits où Mignet parlait avec une trop grande satisfaction de la consolidation definitive des institutions modernes : c'est ainsi que sourit Eole, quand le beau Daphnis souffle dans son chalumeau paisible au calme rivage de la mer !
Vous aurez sans doute sous peu l'occasion de voir en entier le discours de Mignet, et l'abondance des choses qu'il contient vous réjouira certainement alors ; mais jamais la simple lecture ne peut remplacer l'impression vive qu'un orateur tel que Mignet produit par son chaleureux débit; c'est une musique de pensées qui se suivent, liées entre elles par des guirlandes de fleurs de rhétorique. J'entends toujours résonner dans ma mé-
moire une observation profonde que Mignet laissa tomber en peu de mots, et qui est pourtant féconde en idées importantes. Il fit observer combien il est avantageux que le nouveau Code français ait été composé par des hommes sortis depuis peu des tourmentes du plus grand bouleversement social, et qui par conséquent avaient appris à connaître profondément les passions humaines et les besoins de notre époque. Oui , si nous considérons cette circonstance, il nous semble qu'elle favorise essentiellement la législation française actuelle , et qu'elle donne une valeur extraordinaire au Code Napoléon et aux commentaires qui raccompagnent; car ces livres de droit n'ont pas été, comme d'autres, confectionnés par des casuistes au cœur froid et oisif, mais par ces ardents sauveurs de l'humanité, qui avaient vu toutes les passions dans leur nudité, et qui furent initiés par les faits dans les douleurs de toutes les questions de la vie nouvelle. Quant à la vocation de notre temps pour la législation, l'école philosophique de l'Allemagne s'en fait des idées aussi fausses que l'école historique; la première est morte, et la seconde n'a pas encore vécu.
Le discours par lequel Victor Cousin ouvrit samedi dernier la séance de l'Académie, était animé d'un esprit de liberté, que nous reconnaîtrons toujours en lui avec beaucoup de joie. Il a d'ailleurs été tellement comblé de louanges dans la Gazette aVAugsbourg, par un de nos collègues, que pour le moment il pourrait bien en avoir assez. Nous mentionnerons seulement que l'homme
que nous ne chérissions pas autrefois d'une façon toute particulière, a su, dans le dernier temps, sinon nous inspirer une véritable affection, du moins se faire bien mieux apprécier de nous. Pauvre Cousin ! nous t'avons autrefois bien mal traité, toi qui fus toujours si bon pour mes compatriotes allemands. Chose singulière ! justement à l'époque où le fidèle disciple de l'école allemande!, l'ami de Hegel et de Schelling, notre Victor Cousin, était ministre en France, nous vîmes éclater en Allemagne cette fureur aveugle et ignoble contre les Français, qui maintenant disparaît peu à peu, et qui sera un jour tout à fait inconcevable. Je me rappelle qu'alors, pendant l'automne dernier, je rencontrai un jour M. Cousin sur le boulevard des Italiens, où il s'était arrêté devant une boutique d'estampes, pour admirer les tableaux d'Overbeck qui s'y trouvaient exposés. Le monde était sorti de ses gonds, le tonnerre du canon de Beyrout soulevait, comme un tocsin, tout l'enthousiasme guerrier de l'Orient et de l'Occident, les Pyramides d'Egypte tremblaient, en deçà et au delà du Rhin on aiguisait les sabres, — et Victor Cousin, alors ministre de France, se tenait tranquillement devant la boutique d'estampes du boulevard des Italiens, admirant les paisibles et pieuses têtes de saints d'Overbeck, et il parlait avec ravissement de l'excellence de l'art allemand et de la science allemande, de notre profondeur d'âme et d'esprit, de notre amour de la justice et de notre humanité. « Mais au nom du ciel ! » dit-il soudain, en s'interrompant