L'ŒUVRE ET L'OUVRIER
les nobles cœurs sont justement les cœurs où s'émeuvent ces luttes mystérieuses, où se produisent ces glorieux conflits.
Ce que prouvent les contradictions de Luther, je vais vous le dire : elles prouvent le travail moral. La marche est pénible, Messieurs, parce qu'elle est consciencieuse, parce qu'elle a les saintes hésitations de la loyauté. J'estimerais fort peu, je l'avoue, un de ces Luther de commande, comme on nous en fabriquerait volontiers, qui n'éprouverait, en présence d'une responsabilité pareille, ni scrupules, ni fluctuations de pensée, ni secret effroi, ni désirs de conciliation. J'aime à voir Luther s'avancer lentement, un pas après l'autre pas, cherchant à se retenir, entraîné par une conviction plus forte que lui. Ce oui, ce non qui scandalisent le monde, reconnaissons-les pour ce qu'ils sont. Messieurs; ils sont les signes à jamais respectables d'une âme qui cherche le vrai.
C'est ainsi que Dieu mène les siens.
C'est ainsi que Jésus conduit Luther : au travers des enthousiasmes et des difficultés, au travers des élans et des défaillances, à travers les doutes et les affirmations.
La Réforme, il faut qu'on le voie, n'est pas l'œuvre de rhomme, la Réforme est l'œuvre de Dieu.
Œuvre divine, en effet, où l'ouvrier s'avance, poussé par le Seigneur vers un but qu'il ne connaît pas.
Jamais autant qu'alors ne s'est réalisée la parole des Écritures : « Le sentier du juste est comme la lumière dont l'éclat augmente, jusqu'à ce que le jour soit dans sa perfection. »
94 LUTHER ET LA RÉFORME AU XVle SIÈCLE
On peut la suivre, cette croissance progressive de k lumièrei jusqu'au plein du jour;
A chaque débat, à chaque secousse, Luther franchit un degré. Il apprend, ii apprend encore. Tetzel lui enseigne la fausseté des indulgences. Cajetan lui enseigne Tautorité des Ecritures. Eck lui enseigne la vanité dès prétentions papales. Les persécutions lui enseignent la tolérance. La bulle lui enseigne le devoir de rompre avec Rome. L'anathème de Cologne, \ anathème de Louvain lui enseignent le sacerdoce universel.
Et les progrès ne s'arrêteront pas là. Et les Pères, et les traditions, et les réserves, et les hésitations, tout partira^ balayé par la vérité. Et Luther,' en dépit de sa dévotion rdmainéi ëti vertu de sa foi dans rÉvanglle',' continuera d'avancer, comme un homme qui ne s'est proposé d'autre système que celui-ci : servir Dieu ; obéir à Dieu.