DEUXIÈME CONFÉRENCE
Messieurs, la Diète de Worms est convoquée.
L'acte le plus héroïque, le plus brillant de la carrière de Luther va s'accomplir.
L'Empereur a dit : « Je soutiendrai la vieille foi *. »
Voir dans Charles-Quint le soutien de la papauté, rien autre, rien de plus, serait se méprendre étrangement. Charles-Quint n'a qu'un mobile, n'obéit qu'à une pensée : soutenir la vieille foi I Charles- Quint, avant tout, est une volonté : il veut ! Innovation, rébellion ; dans la pensée de Charles-Quint, les deux termes se valent. Regardez-le, sombre, altîer : ce menton solide projeté en avant, ce regard fixe et froid, ce visage impassible, arrêté, j'allais dire figé, sans la fiamme, sans l'éclair ardent qui va jaillir, on lesent^à la première contradiction ! Cet hommeveut,
1. La vieille, nous l'avons vu, c'est la nouvelle. La foi des apôtres, l'antique, est la foi des Réformateurs.
98 LUTHEh ET LA RIÎFORME AtJ XYI^ SIÈCLE
il faut répéter le mot. Et lorsque les faits, les rudes faits auront broyé sa volonté, le règne de Charles- Quint sera fini. L'Empereur abdiquera ; l'homme ira s'ensevelir vivant dans le monastère de Saint-Just.
En attendant : il veut! Or, ce qu'il veut, le voici. Il veut comprimer la Réforme allemande et réformer l'Église romaine. Le vrai pape, au fond, c'est lui. C'est bien comme cela qu'il l'entend. S'il prétend à l'empire du monde, il ne compte le partager avec qui que ce soit. Aussi que d'instances, que d'effofls pour avoir un concile à lui, un concile qu'accepteront les catholiques, les protestants, dont il sera l'arbitre, et qui terminera par une transaction la lutte qu'a commencée Luther !
Tandis que, poursuivant urt plan qui nô manquait pas de grandeur, Charles rêvait de Constantin ; Worms, la vieille ville de Jean Wesel — ce précurseur mystique de la Réformation — allait voir une Diète politique transformée en tribunal de religion ! Nul ne s'en étonnait. Ce fait étrange, monstrueux, ne scandalisait personne ; pas plus que le rôle de Constantin n'effrayait l'Empereur.
Depuis que l'Église, âu sens évangélique du mol, a disparu ; depuis que le principe païen a confondu tes deux domaines; tantôt les papes ont décidé les questions temporelles, tantôt les Diètes, les Empereurs 6ti les rois ont résolu les problèmes spirituels. S'en ériiërvèîllëf- isèrâit naïf.
L-uthër dévait-il comparaître à Worms ? chacun se le demandait. Quant à lui, sa résolution avait été prise sur-le-champ.
Voici ce qu'il écrivait : « Si l'on me cite, et que je
dbyGoogk
ne puisse m'y rendre bien portant, je me ferai trainer malade à Worm§. Si l'Emp^eur m'ordonne de comparaître, c'est que Dieu m'y auta appelé. Si Ton veut user de violence envers moi ^- je m'y attejicU> car ce n'est pas pour me convaincrô p^r des preuves qu'on exige ma comparution — c'est à Dieu que je ^e recommanderai. Celui qui a préservé les trois jeunes Hébreux dans la fournaise ardente vit et règne encore aujourd'hui. S'il ne lui plaît pas de conserver mes jours» qui suis-je pour me plaindra, aior^ que Christ est mu)rt chargé d'ignominie, ea scandale à tous, et à la ruine de plusieurs !... Attendez tout de moi ; mais ni la fuite, ni la rétractation. ^
Luther courait de réels dangers. Une seconde b^Ue, plus violente que la première, avait été publiée par Àléandre, le légat. Mais Luther, jeune, plein de foi, joyeux dans son absolu dévouement à la cause du bon et du vrai, Luther ne craignait rien.
Les sympathies d'un peuple entier le portaient. Puissant appui, bien que passager.
L'Allemagne respirait à pleine poitrine. Un insupportable poids de despotisme spirituel était enlevé. On lisait avec ravissement ces pages nouvelles où respirait un esprit nouveau.
Lorsqu'il monta dans la petite carriole repouvertp de toile blanche que la ville de Wittemberg mettait a sa disposition, Luther dit à Mélanchthon, d'une voix émue : <£ Si je ne reviens pas et qu'ils me fassent mourir, 6 mo'n frère ! ne cesse point d'enseigner et dé demeurer ferme dans la vérité. Travaille à ma place,* puisque je ne pourrai plus rîen faire. Si tu vis, peu importe que je périsse. »
100 LUTHER ET LA RÉFORME AU XYIe SIÈCLE
On se mit en route. Devant la voiture s'avançait le hérault de l'empire, Caspar Sturm, revêtu de ses insignes, et portant l'aigle impériale. Il avait sur lui le sauf-conduit accordé par Charles-Quint. Luther se sentait fort, Dieu le gardait.
« Rien ne m'effrayait — disait-il lui-même plus tard — c'est Dieu qui nous donne un courage pareil. Je ne sais si aujourd'hui j'aurais autant de joie et de liberté. »
Souffrant, la santé détruite par les macérations, il fut si malade en route que l'on craignit pour ses jours.
Qu'importait? le diable pouvait-il l'empêcher d'arriver où Dieu l'avait appelé !
Comme on lui montrait le portrait de Savonarole, comme on le menaçait du sort de Jean Huss : « Quand ils allumeraient — répondit-il — depuis Worms jusqu'à Wittemberg, un feu dont les flammes s'élèveraient jusqu'au ciel, je ne reculerais pas. »
Il ne reculait pas. Bien plus, il prêchait sur la route, à Erfurt, à Eisenach, à Gotha. Annoncer Christ, expliquer l'Évangile, c'était sa mission. Le reste, il le laissait aux mains de Dieu.
De Francfort il écrivit à Spalatin que, faible et misérable, il ne cesserait de marcher en avant : c Christ vit ! et nous arriverons à Worms, malgré toutes les portes de l'enfer. »
A Oppenheim on lui tendit un piège. Il s'agissait d'une entrevue chez Sickingen, avec Glapion, le confesseur de Charles-Quint. Luther répondit simplement : « Je suis appelé à Worms, c'est à Worms que je vais. »
dbyGoogk
Déçus dans Fespérance qu'ils avaient conçue de retenir Luther et d'atteindre ainsi l'expiration du saufconduit, les ennemis de la Réforme s'y prirent d'une autre façon. Ils demandèrent tout simplement à Charles-Quint l'autorisation d'arrêter le Réformateur : — « On ne doit pas tenir la foi aux hérétiques ! » Ce précepte, qui avait contenté Sigismond, ne pouvait-il suffire à Charles -Quint?
L'Empereur, trop jeune encore j our ne pas repousser les félonies — il s'en est, dit-on, repenti plus tard — se contenta de dire : « Ce qu'on a promis, on doit le .tenir. »
Ce fut le 16 avril, vers dix heures du matin, que Luther, revêtu de sa robe de moine, fit son entrée à Worms. Apercevant dans le lointain ces tours rougeàtres que le voyageur n'oublie pas/ il s'était levé debout sur son char; il avait entonné ce cantique composé Tavant-veille :
« Ein feste Burg ist unser Golt »
C'est un rempart qae notre Dieu!
Poète, musicien, héros, Luther planait sur les ailes de la foi dans ces hautes régions d'oti jamais l'on ne voudrait redescendre ici-bas.
Un peuple entier l'attendait aux portes ; Sturm, le hérault impérial, s'arrêta devant l'hôtel de Rhodes, voisin de l'hôtel de la Cour-Allemande, où logeait l'Électeur.
Luther descendit. Il était à Worms.
Le lendemain, fortifié par la prière, encouragé par
102 LUTHER ET LA RÉFORME AU XVle SIÈCLE
une énergique lettre d'Ulrich de Hulteu^^ tuilier se mit en marche ; il avait devant lui Pappmhexm, maréchal de l'empire ; la foule était tell^, que ppur arriver à l'hôtel de ville, où la Diète se tro.i^vait rasisemblée, on fut obligé de laisser les rues et de traverser les jardins.
Devant l'hôtel de ville se tenait un vieux soldat, Georges de Freundsberg. Frappant sur i'épaule de Luther : — « Petit moiae, petit moine I —lui dit-il — tu vas affronter un danger tel, que ni mpi, ni Baaifttjs capitaines n'en avons, dans nos plus chaudes iournées, bravé de pareil. Si ta cause est juste, ya au nom de Dieu et ne craii;is rien! Dieu ne t'a.baadoç^nera pas! »
Touchant homnxage rendu par le çauçagç nviUtaire à cet autre courage, bien plu^s difficile ^1; b\eA plus rare : le courage des convictions.
Luther est introduit. Il se trouve en présence du plus auguste congrès qu'il y eût alors au monde : l'Empereur, l'archiduc Ferdinand a.on frère^ les Électeurs, les ducs, les margraves, les évoques, les légats, tous revêtus des insignes de leur rang. Plus de cinq mille personnes tenaient leurs yeux fixés sur Luther.
Luther sentit un trouble qu'il faut bien se garder de taire, car en donnant à la scène toute sa vérité, cet incident lui donne toute sa grandeur.
Quelques-uns des princes, aperceyant Téraotio n Luther, s'approchèrent de lui pour le fortifier. Ils lui rappelèrent ces paroles de l'Évangile : « Ne craignez pas ceux qui ne peuvent tuer que le corps. » — € Vous serez conduits devant les gouverneurs et devant les rois ! »
WOUMS 103
Précieux secours, aumôae excellente, qu'à l'heure de la détresse U fait bon rencontrer.
Luther s'avança. Parvenu devant le troue de FEtupereur, il se tint debout. Le chancelier de l'archevêque de Trêves, prenant la parole, lui demanda s'il se reconnaissait pour auteur des livres déposés sur la table, s'il voulait rétracter le^ opinions que ces livres contenaient?
Luther répondit qu'il se reconnaissait pour auteur des écrits. Quant à la seconde qv^estion, il pria rassemblée de lui accorder un 4élai, %ûje^ d'y répondre.
On lui fit observer qu'il avait eu le temps de se préparer en route; toutefois, oa le çewt a^f lendenirain.
L'Empereur, haussant les épaules? s'écrit : % Cet bomm^Uk m me rendi;^ p^s liéi^étique \ ^
ie }0UF suiv^u^t, Cbarle^Quint j^ecevait une autre impreasioa : « Le moin.e -r^ disait-il — a parlé avec un cœuï intrépide l »
Entre la veille et le lendemain, que s'était-il donc passé? Luther avait prié, prié de toute son âme- Et voici sa prière, telle que nom Font transmiise des amis :
c Dieu tout-piussant, étwnel, quelle chose étrange que le Sftoude l Comme ils ou.vreat la bouche aux gens! Qu'Ui y a peu de confiance ea> I>i^^ ^^^ le cœur dte l'iiomiofte J Combien la chair est fo^le et délicate ; conabien le diable est actif et puiissaat dans ses émissaJlres et daoa les sages selon le siècle!... Ah Dieu ! Mon Dieu, mon Dieu ! assiste-moi en dépit de toute sagesse humaine! assiste-moi, tu le peux, toi
104 LUTHER ET LA RÉFORME AU XYl» SIÈCLE
seul, Seigneur. C'est ta cause, ce n'est pas la mienne. Pour moi, qu'aurais-je à faire ici, et qu'ai-je à démêler avec les grands d'ici-bas? Et moi aussi, j'aimerais à voir des jours heureux, à mener une vie paisible et tranquille. Mais c'est ta cause, ta cause éternelle et juste, Seigneur. Assiste-moi, Dieu fidèle, qui es d'éternité en éternité ; car les hommes, je n'y compte pas l
»... M'as-tu choisi pour cette œuvre — je sais que tu m'as choisi — alors fais-moi sentir ta force !
»... Seigneur, pourquoi tardes-tu ? mon Dieu, où es-tu ! Viens, viens, je suis prêt à donner ma vie, docile comme un agneau. Car ma cause est juste, c'estla tienne, et je ne veux pas me séparer de toi pour l'éternité! Telle est ma ferme résolution; qu'elle soit scellée en ton nom. »
Après une telle prière, Luther se sentit prêt à tout.
Le lendemain, jeudi, 18 avril, on le ramène à l'hôtel de ville. La séance était commencée, la Diète s'occupait d'autres sujets. Luther attendit longtemps dans un vestibule encombré de gens, de torches et de flambeaux.
Son tour venu, Luther fut sommé de s'expliquer. Il le fit avec simplicité, avec modération, demandant qu'on le réfutât t par les Écritures. »
Par les Écritures ! Messieurs, tout est là. Un homme qui a proféré ce mot, le mot de Jésus-Christ, le mot de la Réformation, cet homme ne recule plus.
Luther avait parlé longtemps, il était épuisé. Mais l'Empereur ne comprenait pas la langue allemande. Luther dut recommencer et refaire son discours en latin.
A peine achevait-il que ie chancelier, se levant, lui
ordonna de répondre à la question posée, sans ambages ni circonlocutions : voulait-il, oui ou non, se rétracter?
Luther dit aussitôt : « Puisque Votre Majesté impériale et Vos Altesses sérénissimes exigent une réponse catégorique et précise de moi, j*en ferai une qui n*aura ni dents ni cornes ; la voici : Je n'admets l'autorité ni du pape, ni des conciles, attendu qu'ils peuvent se tromper, comme il leur est arrivé plus d'une fois, en effet, de se tromper et de se contredire mutuellement. Tant donc qu'on ne m'aura pas prouvé, par la Saifite-Écriture ou par d'autres arguments irrécusables, que j'ai mal compris les passages que j'invoque; enchaîné par la parole de Dieu, je ne pourrai ni ne veux me rétracter, estimant qu'il ne faut jamais agir contre sa conscience. -Me voici ; je ne ptjis autrement ! Que Dieu me soit en aide, amen. »
Messieurs, s'il y avait toute une révolution dogmatique dans l'appel aux Écritures, il y a toute une révolution morale dans ce cri magnifique : Je ne puis autrement ! — Il n'est pas nouveau. Messieurs, les apôtres l'ont poussé. Et depuis les apôtres, quelques âmes se sont trouvées, qui restant debout quand tout ploie, jettent au monde railleur, de siècle en siècle, le cri suprême : Je ne puis autrement!
Je ne puis ! Messieurs, c'est le grand mot de liberté. Partout où il a retenti, les âmes se sont relevées; toutes les fois qu'il l'a proféré, l'homme s'est redressé.
Cela fait du bien, ne trouvez-vous pas, d'entendre ces fermes accents, les plus virils qu'une bouche hu maine ait rencontrés ici-bas.
Comme on emmenait Luther exténué, le duc Eric lui lit apporter un pot d'argent, plein jusqu'aux bords de bière mousseuse d'Einebeck.
« Tout ainsi — dit Luther — que le duc Eric s'est souvenu de moi aujourd'hui, que le Seigneur Jésus- Christ se souvienne de lui, dans son agonie 1 »
Le duc n'oublia pas cette bénédiction à l'heure de la mort.
L'énergie de Luther frappait chacun : « Le père a bien parlé ! — s'écriait? l'Électeur — il a bien parlé devant l'Empereur et les États! il a parlé avec courage ; peut-être avec trop de courage! »
Ce courage allait avoir d'autres assauts à soutenir.
Luther n'était pas sorti de la Diète que les donneurs de conseils et les porteurs de propositions accouraient près de lui. Rendez-vous, conférences, persécutions amicales, rien n'y manquait : Pourquoi ne pas céder quelque chose, pourquoi ne pas se rétracter un peu? Ne convenait-il point d'obéir aux puissances établies? Un homme seul pouvait-il avoir raison contre l'histoire, contre l'Église, contre te monde entier? Luther mesurait-il bien les conséquences de î;a rébellion ?
Aux uns comme aux autres, Luther répondait :
Persuadez-moi par les Beritures, je céderai.
Si Luther plantait résolument la pierre angulaire de la Réforme : les Écritures! Aléandre avait, avec non moins de précision, formulé le dogme romain : la ^doctrine du développement ! Et lorsqu'on lui demandait où se trouvaient, aux premiers siècles, les, pontifes romains, Aléandre secouait tes épaulas en s'écriant : « qu'avec des arguments pareils, on
dbyGoogk
pourrait persuader aux princesses de laver ellesmêmes leur linge, et aux hommes de se nourrir de glands * ! »
Les deux voix proclamaient donc les deux prin cipes opposés. D'une part les Écritures, c'est-à-dire Dieu. D'autre part le développement, c'est-à-dire la révolte de l'orgueil humain.
Luther cependant ne devait plus reparaître devant les États. Le moine et l'Empereur, représentant chacun l'un des esprits qui allaient se partager le monde, s'étaient vus pour la dernière fois.
Et tandis que la Diète votait, par édit officiel, l'arrestation de Luther, la destruction de ses écrits, la confiscation des biens de ses fauteurs; tandis que le mettant au ban de l'empire et le désignant comme a un démon caché sous la robe d'un religieux, » elle enjoignait à chacun de le livrer à la juridiction impériale, sous peine de lèse-majesté ; Luther écrivait à l'Empereur, écrivait aux États, répétant qu'il ne pouvait dévier de la Révélation, seul juge en matière de foi; il renvoyait le hérault d'armes qui le sauvegardait ; et sans défense comme sans peur, il s'en retournait, passant de ville en ville, montant dans toutes les chaires, annonçant partout aux multitudes accourues l'autorité de là sainte Bible et le pardon acquis pat le sang de Jésus-Christ.