‹ Luther et la réforme au XVIe siècleChapitre 29 sur 50 · Il fat plu» tard pasteur !\ AUenbotirg · texte numérisé non relu

Il fat plu» tard pasteur !\ AUenbotirg

218 LUTHER JET LA RÉFOftiME AU XYI* SIÈCLE

et qu'on lui enlève son royaume, c'est son affaire! Je suis, quant à moi, bien trop faible pour défendre sa cause contre Satan et les suppôts de Satan! »

Remarquez-le, Messieurs, il ne s'agit pas ici d'une foi dHmagination. Luther, tout poëte qu'il fût, se rendait un compte exact des réalités. Il avait passé par la faiblesse, par l'abandon, parle découragement. Alors vous l'eussiez entendu s'écrier : « Comment un homme ne plongerait-il pas dans l'affliction amère, lorsque voulant le bien, du foild de son cœur, il reste délaissé! »

Luther avait affronté cette tentation, terrible entre toutes, qui vient torturer les puissants ouvriers du Seigneur : Es-tu bien dans le vrai? Fais-tu, vraiment, l'ouvrage de Dieu?

A ces questions insidieuses, Luther répondait : oui! hardiment : « Le diable me tracasse de telle sorte — dit-il — par ses perfides et subtiles querelles, que la sueur de l'angoisse me tombe souvent du f^ont... il me fait des objections contre la cause que je défends, il fait aussi des objections contre lé Cht-ist. Mais que le temple s'écroule plutôt que d'y laissôi* Jésus-Christ caché î... Soyons Certains de notre cause, avant tout! Saint Paul se rendait témoignage à îui-mêrtie, disant : Je suis apôtre et serviteur de Jésus, envoyé pour instruire les Gentils! Un esprit charnel ne saurait comprendre l'espèce de louange qu'il se donne ainsi. Mais elle était alors àusèî nécessaii'e, aussi indispensable à saint paUl, qu'un article de foi. »

Et ce qui est indispensable à Luther, c'est le danger; il s'y retrempe parce qu'il y retrouve en plein son Dieu, sa confiance en Dieu : « Remettons-nous aux

dbyGoogk

mains de Dieu, — s'écrie-t-ii — et soyons confiants! Que pourront faire mes ennemis? me tuer! mais me re«susciteront-il8 pour me tuer une seconde fois? Que peuvent-ils faire encore? me flétrir du nom d'hérétique! mais le Christ fut mis au rang des séducteurs, des criminels, des hommes maudits. Si je considère sa Passion, je m'indigne — mire uror — que l'épreuve par laquelle je passe semble une très-grande affaire à tant d'hommes éminents. Elle n'est en vérité rien, Gtne prouve qu'une chose, c'estque nous avons complètement perdu l'habitude de souffrir pour Jésùs- Christ! »

La foi de Luther, expansive et sympathique, n'écrasait personne, elle relevait. Lorsque maître Antoine Musa, pasteur à Rochliz, vient tout triste s'accuser de ne pas croire comme il faut croire, les vérités qu'il prêchait : t Dieu soit loué! — fait Luther : je croyais être le seul à éprouver cela! » — Et de sa vie maître Musa n'oublia une si puissante consolation. Un autre jour c'est cette pauvre Elisabeth, cette pauvre servante qui, sortie tout en colère de la maison du docteur, et malade après, s'imagine être perdue pour l'éternité. La moribonde fait demander Luther : « J'ai vendu mon âme au démon! — crie-t-elle — j'ai vendu monàme au démon!» — « Gela n'est rien — dit tranquillement le docteur — n'as- tu point d'autres péchés à me confesser?» — «Oh! sansdoute, j'enail mais celui-ci est le plus grand, qui ne peut m'étre pardonné ; car j'ai, moi-même, vendu mon âme au malin! » — « Écoute! — reprend Luther, toujours paisible — si dans le temps que tu étais chez nous, tu avais donné mes habits à un étranger, cette donation serait-elle va-

220J.UTHER ET LA RÉFOnXIE AU XVIe SIÈCLE

lable?»— «Non, maître.» — «Eh bien, Lisbeth, ton âme n'est pas à toi ; elle est à Jésus ; comment pourrais-tu donner ce qui ne t'appartient pas? Va, prie Jésus- Christ de reprendre ce qui est à lui. Et quant au péché que tu as commis, renvoie-le à Satan, car c'est sa propriété. » -— Lisbeth encouragée fit comme lui disait le docteur et guérit, âme et corps.

dbyGoogk

Maintenant, abordons Augsbourg.

Plus nous avancerons, Messieurs, plus s'altérera le beau caractère de la Réforme à ses débuts : le caractère spirituel.

Ce magnifique spectacle d'une conscience humaine qui en appelle à Dieu seul, cette grande bataille livrée avec les seules armes de l'esprit, tout cela n'aura fait que paraître un moment sur la terre. L'État s'entremettra, rÉtat réformera, et TÉtat défendra son œuvre avec ses armes à lui, avec Tépée à deux mains.

Vous voyez d'ici le contraste entre Worms et Augsbourg.

A Worms, le héros chrétien s'avance ;.il montre la Bible, il déclare que son juge est là, il affirme que •sa conscience n'en admet pas d'autres que celui-là. D'un pas, le témoin remonte au temps des apôtres, ces autres témoins de Jésus-Christ. D'un mot, il secoue le vieil édifice des traditions. D'un fijeste il saisit

«22 LUTHER ET LA RÉFORME AU XVIe SlKtibE

rhomme et le met en présence du Dieu sauveur.

A Augsbourg, ce sont les princes qui occupent le premier rang. Ils ont laissé Luther derrière eux. Le timide Mélanchthon va représenter l'Évangile; il va biaiser, fléchir, il va mendier des concessions qui lui permettent de rentrer au giron du saint-père! sans Luther qui le surveille de loin, il tomberait tout à fait. Il tomberait si bien, que les princes de la Réforme, effrayés, consternés, saisissent et relèvent le drapeau. Les princes le redressent, mais ils le porteront dans les camps \ la fumée dés canons et deu mousquets en salira les plis !

Ah ! Messieurs, si les Réformateurs selon TÉvangile avaient reconnu, avaient accepté le principe de l'Église, conformément à FËvangile ; s'ils n'avaient fondé rÉglise que sur la profession individuelle de la fol; si l'Église de Christ ne s'était composée que de croyants au Christ, jamais la société civile n'aurait pu, ni se confondre avec la société religieuse, ni la dominer. Les conséquences de leur faute se développeront logiquement. Augsbourg marque Vinstant fatal. Avant Augsbourg, Luther, l'homme de l'esprit, dirige le mouvement : l'esprit mène tout. Après Augsbourg c'est la matière qui l'emporte ; la politique a remplacé la foi, Direction,, intérêt, tout est changé. Les coalitions sont-elles solides, les négociateurs sont-ils adroits, les généraux sont-ils heureux? voilà ce qu'on veut savoir. Et l'on se traîne au travers des conférences, des préavis, des propositions, des expédients, de la diplomatie religieuse, en un mot, qui surgit d'elle-même et qui saisit le pouvoir, du moment où

la religion devient une affaire d'État et une i^atière à compromis.

A dater d'Augsbourg, h dater de l'heure où s'altèrç la Réforme, la santé de Luther aussi s'affaiblir^. Entre la Réforme et Luther il y a solidarité, il y a presque parenté. Trait touchant, qui donne la profondeur de rame et montre le sérieux des convictions, Luther vieillit, Luther s'attriste, tuther entraîné daus une voie qui n'était pas la sienne s*y sentmaU Taise; il y tâtonne, U s'y heurte, nou^ l'y veryoAs trébucher.

La fin de la Réforme de Luther, le commencement de la Réforme des princes; la fin de la Réforme qui dit : Je ne puis I le commencement de la Réforme qui dit : Négocions 1 tel est le vrai sens d'Aug^liourg.

Ce sens échappe, semble-t-il, à la plupart dos historiens. Ils ont pour l'une et l'autre Diète, pour Augsbouf g et pour Worms, le même enthousiasme ou peu s'en faut. Je ne saurais le partager. Quelques jets lumineux m'apparaissenlà Augsbourg, il est vrai; toutefois c'est à Cûbourg, où l'on a laissé Luther, que rayonne la vérité dans son céleste éclat. On dirait cette lumière plus vive et plus dorée du soleil, qui bientôt descendra sous l'horizon. Hélas ! si les couchers dii soleil sont splendides, ils n'^n restent pa^ moinf les avant-tcoureurs de la nuit*

Charles-Quint é'*âit délivré de tous ses embarras.

A force de maltraiter les fils de François !•% otages femis entre §es main?, fl ^vait obtenu le tfaité de Cambrai, qui achevait de livrer l'Ualia à »on aq^bi-

dbyGoogk

tion ^ En vain quelques nobles esprits s'étaient-iis révoltés contre un tel abandon ; en vain artistes et poètes, enfermés dans la ville de Florence qu'ils essayaient de défendre contre les troupes du pape et de l'empereur, faisaient-ils appel à la chevalerie du roi de France. François I«', le monarque artiste, n'eût pas le loisir d'écouter les généreux accents de Michel- Ange, le patriote, le peintre et le sculpteur!

Du côté de Vienne, tout allait bien. Soliman s'était retiré devant l'Allemagne armée et debout.

Charles-Quint voyait donc arriver le moment, si longtemps désiré, où il pourrait comprimer l'empire et discipliner FEurope. 11 avait son plan, vous ne l'avez pas oublié, Messieurs, son plan toujours le même, celui qu'il a constamment poursuivi : ce plan qui forme l'unité de son histoire, ce plan dont l'échec a déterminé son abdication.

Dominer partout, absolument; régler lui-même la question religieuse en imposant aux uns la réforme intérieure, en exigeant des autres le retour au catholicisme romain, tels étaient ses projets. La Diète d'Augsbourg qu'il avait convoquée et qu'il allait présider les servait si bien, qu'un moment, Charles a pu se croire au but.

Il lui restait, pour ne laisser aucun ennemi en arrière, à se récojiciher avec le pape Clément VIL C'est à Bologne que se virent les deux souverains.

Si l'empereur se montra plus décidé, sur la ques* tion de réforme intérieure, que ne l'eût désiré Clé-

1. Cette paix des dametf négociée par la sœur du roi et la tante de Temperenr.

AUGSBOUftG i>25

ment VII ; s'il insista plus que le pape ne l'eût voulu sur la nécessité de convoquer un concile général ; il promit en revanche de réduire par la force les gens que ne satisferait pas cette double combinaison : le concile, et la réforme des abus*

Clément VII, un Italien, par conséquent un homme habile, convaincu que la guerre religieuse allait éclater, certain qu'elle emporterait ce qu'il y avait de chimérique dans les idées de Charles-Quint, sachant bien d'ailleurs que le concile ne se ferait que si le pape le laissait faire ; Clément VII passa condamnation sur les articles qui lui déplaisaient, accorda l'absolution des crimes commis au sac de Rome, et couronna solennellement l'empereur.

Les princes évangéliques cependant, ceux qui venaient de protester à Spire, envoyaient en Italie leurs délégués, chargés de mettre la protestation sous les yeux de Charles-Quint. Elle ne pouvait manquer d'être reçue, tout au moins avec urbanité, car les princes de la Réforme, déterminés par cet éloquent écrit de Luther : La guerre contre les Turcs, avaient aidé, pour leur très-grande part, à libérer Vienne des étreintes de Soliman.

Charles-Quint, après avoir fait attendre — à Plaisance où il se trouvait — les envoyés pendant un mois, les accueillit fort mal, leur dit de sa façon hautaine, qu'il exigeait l'obéissance, qu'il voulait l'exécution de redit de Worms, et comme les ambassadeurs lui présentaient, sur ce, un acte d'appel, l'empereur ordonna les arrêts.

Cet acte accompli, Charles-Quint se mit en routepour Augsbourg, où la Diète devait s'ouvrir au mois de mai.

Il ne se doutait guère du danger qui le menaça quelque temps, et dont le sauva Luther.

Les princes, justement irrités du traitement infligé k leurs émissaires, s'étaient réunis, et, sur la proposition de rélecteur Jean, ils allaient fermer les passages du Tyrol à l'empereur, lorsque Luther, qui combattait encore les entraînements auxquels il devait céder plus tard, écrivit fortement et défit le projet : « Prions!

— »*écriait-il — l'Évangile ne veut pas être défendu par les armes^ mais par la patience, par la douceur, surtout par une foi sans borne en Jésus-Christ et dans son bras iout*puissant. »

Aller à Augsbourg 1 la chose n'était pas sans péril pour les princes. Nul ne se dissimulait le danger.

Charles-Quint n'éprouverait4l point la tentation de faire un coup d'État, d'emprisonner les seigneurs récalcitrants ?

Ici commence à se dessiner le beau caractère de l'Électeur, de Jean le persévérant.

On le pressait de rester en Saxe : « A Dieu ne plaise

— réponditr-il — que je vous laisse aller seuls! Je veux aussi confesser mon Seigneur ! »

Plein de courage, le duc partit pour Augsbourg où il arriva le 2 mai, accompagné de Mélanchthon, de Spalatin, de Jonas et de quelques autres théologiens.

Luther, sous le coup de Tédit de Worms, ne pouvait paraître devant l'empereur. Il s'établit dans la ville saxonne la plus prochaine : à Cobourg.

Cependant, Charles-Quint ne se pressant pas d*arriver, on profita du retard pour rédiger la profession de foi qu'exigeait le rescrit de convocation, et qui est

AUGSBOUUG 227

demeurée célèbre en prenant le nom de Confession (VAugsbourg.

Le projet en avait été dressé par Luther; il se composait de dix-sept articles — les Articles de Torgau — fermes et précis comme le Réformateur. Le texte s'étendit et s'affaiblit sous le crayon de Mélanchthon. Lorsqu'ainsi faite, on présenta la Professionh Lniher : « Je n'y toucherai point — dit-il, la renvoyant telle quelle i— je ne feaurais, quant à moi, marcher d'un pas aussi bénin ! »

Le 15 juin 1530 l'empereur fit son entrée à Augsbourg. ii la fit au bruit de l'arlillerie qui tonnait, des trompettes qui sonnaient, et des cloches, toutes en branle, qui parlaient à grande voix dans les airs.

L'empereur, abrité par un dais de velours écarlate que soutenaient les sénateurs de la ville, s'avançait à cheval, saluant son peuple de la main.

Devant lui marchaient, couverts de leurs manteaux fourrés d'hermine, l'électeur de Saxe, maréchal de l'empire, le comté palatin, et le margrave de Brandebourg, ils portaient le glaive, le sceptre, et le globe impérial.

Suivaient les princes, suivaient les escortes de gardes, avec leurs casaques à deux couleurs.

Dès le lendemain, la situation se dessina. C'était le jour de la fète-Dieu. Les princes furent officiellement invités à figurer dans la procession. D'ordinaire, on ne manque en pareil cas, ni de prétextes, ni d'accommodemeîrts de conscience ; les princes dédaignèrent d'y recourir; leur conscience parlait trop haut. Us le savaient d'ailleurs, une fois sur la pente des compro mis, on descend jusqu'au bas. Un refus formel mon-

dbyGoogk

tra, dès le début, leur inflexible détermination de n'obéir qu'à la Parole de Dieu.

Charles-Quint, surpris de rencontrer sitôt de si fermes résistances, commençait à s'irriter, lorsque le margrave s'écria : « Plutôt que de renier Dieu et rÉvangile, je me jetterais aux pieds de Votre Majesté pour me faire couper la tête 1 »

€ NU kop ab! nit hop ab! i^ se hâta de répondre l'empereur, dans son mauvais allemand. Et pour la première fois de sa vie peut-être, Charles-Quint céda.

La procession eut lieu. Elle traversa les rues jonchées de fleurs, ornées de reposoirs. L'archevêque de Mayence, sous un dais porté par six princes catholiques, tenait dévotement à deux mains le soleil d'or massif. Derrière lui s'avançaient les divers corps de l'État. Puis venait l'empereur, enveloppé du manteau de pourpre doublé de toile d'argent. Il allait à pied, tète nue, portant, comme tous, un gros cierge allumé.

Les princes réformés, réunis sur le seuil de l'église, y attendaient la procession. Ils entrèrent avec elle ; les électeurs occupèrent des deux côtés du trône les fauteuils que désignaient ces noms : Mayence, Cologne, Bohême, Bavière, Saxe, Trêves, Brandebourg; mais ceux des dignitaires qui n'appartenaient pas au culte romain restèrent simples spectateurs des cérémonies, demeurant debout, seuls, au milieu de la multitude agenouillée sous la bénédiction du légat.

Ainsi les princes affirmèrent leur conviction, en même temps qu'ils s'acquittaient, comme seigneurs de l'empire, du service afférent a leur dignité *•

,4. Quand je pense qu'à l'heure où je parle, de pauvres soldais

AUGSBOURG 22î)

On était arrivé au 23 juin. Date célèbre. La Diète s'ouvrit !

Rien n'avait été négligé, vous le sentez bien, Messieurs, pour lui donner un caractère solennel.

L'assemblée prit place dans la grande salle de Thôtel de ville. Cette fois, le manteau de Charles-Quint traînait jusqu'à terre, et la couronne ceignait son front.

Les princes s'étant assis, chacun à son rang , un hérault d'armes sortit sur le perron, emboucha la trompette, et le bourgeois fut admis.

Alors on vit sept princes, les sept princes de la Réforme, se lever, et s'avancer vers le trône de l'empereur. Ils avaient obtenu de Charles qu'on traitât tout d'abord la grande question, la question de religion.

L'empereur s'était montré coulant sur . un autre point encore. La Profession devait parler latin, Charles- Quint l'exigeait. Mais il rencontra cette persévérance de Jean l'électeur, devant laquelle il lui fallut reculer plus d'une fois. Jean fit observer à l'empereur qu'il se trouvait sur terre allemande, et l'idiome populaire fut autorisé.

Pontanus donc, le chancelier du duc Jean, présentant la Profession à l'empereur, le pria d'en permettre la lecture, afin de prouver à tous que la foi des princes demeurait évangélique, et qu'il n'y avait point d'hérésie dans leur fait.

Charles, qui ne se tenait pas pour battu, renvoya la lecture au lendemain, dans une salle de petite di-

participent, obligés par la contrainte, aux cérémonies d'un culte que désapprouve leur conscience et qui n'est pas le leur, je ne saurais trouver que depuis 1530 nous ayons accompU de grands progrès sotts ce rapport 1

mension,afiD d'éviter le grand nombre des auditeurs.

Ici encore, l'empereur avait affaire à de plus opiniâtres que lui. Bayer, chargé de lire la confession, possédait une voix puissante; les fenêtres étaient ouvertes, et le peuple silencieux ne perdit pas une syllabe de cette déclaration, dont chaque mot, prononcé avec une extrême lenteur, lui apportait comme un souffle de vérité.

Celte Profession, bien qu'insuffisante, bien que réservée çà et là jusqu'aux confins de Tinfidélité, conservait assez le sel de l'Évangile cependant, pour que chacun le sentit.

L'effet fut immense. Et quel beau privilège, celui de proclamer ainsi, devant les multitudes attentives, lé salut par Jésus * ! Cette doctrine tant calomniée, elle se montrait enfin, telle qu'elle était. Les plus hostiles avaient dû l'écouter jusqu'au bout. Ils restaient confondus, s'étonnant de la trouver si belle, si pure, montant si haut. Ils interrogèrent tout inquiets les docteurs catholiques, leur demandant si par hasard ces nouveautés ne retournaient point à l'antiquité des apôtres du Christ, si ces hérésies n'étaient point la Parole de Dieu !

Plus d'un prêtre, plus d*un évêque, — on Tassure — firent alors des aveux compromettants. Ils avouaient que la Confession ne pouvait être réfutée par les Écritures, mais ils se rabattaient sur les Pères et sur la tradition.

1. Les confessioDS, lorsqu'on les comprend de la sorie, ne renconirent pas de conlrariicieurs. Quand elles se iransformenl en règle d'Église, il en est aulreraent. — Mais n'anticioons oas.

dbyGoOgk

Je n'ai pas, Messieurs, à eî^aminer ici la Confession d'Augsbourg. Elle est partout, chacun la connaît. Je n'y reviendrai plus tard que pour apprécier le caractère particulier, regrettable — disons-le — qu'elle imposera désormais à la Réforme.

Au milieu de Tuniverselle émotion, cependant, un seul homme avait conservé son sang-froid; un seul avait paru s'ennuyer profondément! Cet hommes était Charles-Quint : immobile, muet, plus impassible qu'une idole de pierre ou de fer!

Peu communicatif, retenu d'ailleurs par les difficultés que lui opposait la langue allemande, Charles - Quint vivait à Augsbourg dans un silence presque absolu, signifiant ses volontés d'un geste ou d'uu froncement de sourcils.

« Brave homme ! -— disait Luther — qui parle autant en une année que moi en un jour ! »

La lecture achevée , l'eriipereur tendit la main, reçut le feuillet que lui présentait le chancelier. Puis il chargea les docteurs romains de réfuter la Confession.

Ce travail, remanié deux fois par ordre de Charles- Quint, reçut à son tour les honneurs d'une audition publique ; il porte le titre de Confutation, Mélanchthof. y répondit par Son Apologie, L'Empereur ne voulut ni l'entendre, ni permettre qu'on l'entendît. Il en avait assez.

Luther, lorsqu'il avait appris les nouvelles, et que la Diète, et que le peuple, et (jue tous, connaissaient à cette heure la Confession, s'en était réjoui comme il savait se réjouir : en louant et en magnifiant Dieu.

dbyGoogk

232 Ll'THKR ET LA KÉFOUME AU XVI* SIÈCLE

« On fait taire maître Eisleben et les autres! — s'écrie-t-il dans toute la fougue de son style vigoureux — à leur place viennent l'électeur, les princes et les seigneurs, munis de leur Confession écrite, prêcher au nez même de Sa Majesté et de tout l'empire, sans qu'il y ait à leur répondre quoi que ce soit ! Voilà, ce me semble, une bonne revanche du silence auquel on a condamné nos prédicateurs. Ces gens-là ne veulent pas que leur peuple entende nos sermons, et les voilà contraints d'écouter, en silence, des choses mille fois pires — comme ils disent — de la bouche même de leurs égaux. Non, non. Christ ne reste pas muet à la Diète ! Et fussent-ils tous frappés de stupidité, cette Confession leur en a plus dit en quelques heures, que nos prédicateurs en un an ! Ainsi se vérifie l'expression de saint Paul : La Parole n'est point liée! Y ous lui fermez les portes de l'église : elle franchit le seuil de vos palais ; vous ne voulez pas que de pauvres ministres l'annoncent : des princes et des seigneurs s'en feront les héraults. Bref, si nul ne parle : les pierres même crieront, déclare le Seigneur. »

La joie de Luther devait s'effacer vite. Augsbourg commençait à exercer son action délétère. Des mouvements rétrogrades succédaient, pour la Réforme, au premier élan. Privée qu'elle était de son véritable défenseur, on avait jugé l'occasion favorable. En l'absence de Luther, dn s'adressait à Mélanchthon. Incorruptible devant les avantages matériels, le docteur Phihppe, épris de la paix, dédaigneux des « vérités indifférentes, » conservant une inexprimable tendresse pour les usages anciens, allait bientôt écouter.

dbyGoogk

sans étonnement, les plus étranges propositions *. On se mit à négocier avec lui. Pendant la durée de la Diète, on lui arracha des concessions inouïes que repoussa la fidélité des princes, que flétrit la parole indignée de Luther.

L'œuvre de transaction imaginée par Charles-Quint trouvait donc au sein même de la Réforme un auxiliaire inattendu. Mélanchthon, appuyé sur Jonas d'un côté, sur Agricola de l'autre, retournait d'un pas rapide vers l'Église romaine dont il n'était sorti qu'à moitié. Juridiction des évéques, suprématie du pape, Mélanchthon acceptait tout. Or voicila lettre incroyable — j'allais dire impossible — qu'il adresse au Légat :

« Nous n'avons pas d'autre doctrine que celle de l'Église romaine. Nous sommes prêts à lui obéir, si elle veut étendre ^ur nous ce trésor de bienveillance dont elle se montre prodigue pour ses autres enfants. Nous sommes prêts à nous jeter aux pieds du pontife de Rome et à reconnaître la hiérarchie ecclésiastique, pourvu qu'il ne nous repousse pas. Et comment rejeterait-il la prière de suppliants? Pourquoi le fer et la flamme, quand l'unité rompue est si aisée à rétablir? »

Je le sens à votre frémissement, vous faites comme Luther, vous êtes indignés. 11 ya de quoi. Messieurs! Disons-le vite cependant, réveillé par le courroux de Luther, averti par la résistance des princes, Mélanchthon s'arrêta tout à coup et se releva.

Les concessions furent retirées ; Mélanchthon se replaça sur le terrain de la Confession d'Augsbourg.

t Note B à la fin du volum^t

Il faut, sinon pour l'excuser, du moins pour l'expliquer, considérer avec Mélanchthon, les luttes qu'il voyait paraître à l'horizon. La majorité de la Diète, votant sous la pression de l'empereur, venait de se déclarer pour la Con/w^fiow, contre la profession de foi. La condamnation des protestants en était résultée. On leur accordait six mois de répit. Ce terme passé, les armes devaient avoir raison de leur hérésie! Mélanchthon, le doux Mélanchthon, sentait les approches du glaive. Apercevait-il la guerre de Smalkalde, après ellela guerre de Trente-Ans? Je ne sais. Mais ce que je sais bien, c'est qu'il y a des responsabilités redautables, et qu'on ne les affronte qu'en se plaçant, comme Luther, au point de vue exclusif de la foi. Pour ne pas reculer alors, il faut sentir l'affaire en des mains meilleures que les nôtres ; il faut être asservi par la vérité ; il faut éprouver qu'elle n'est pas à nous et que nous sommes à elle , qu'elle dispose de nous et que nous ne disposons pas d'elle; il faut être de ceux qui disent : « Je ne puis autrement! »

Mélanchthon n'était pas de ceux-là.

Pieux, dévoué, courageux par moments, Mélanchthon n'appartient pas à cette élite de héros dont les rares apparitions relèvent Thumanité.

Luther appartient à l'élite.

L'énergie de sa foi, qui atteint le zénith pour ainsi dire, éclate pendant la Diète d'Augsbourg.

Ni les villes évangéliques au surplus, ni les princes réformés n'avaient failli. Promesses, menaces de l'empereur, arrêt de l'assemblée, rien n'avait mordu sur eux. Jean n'ignorait pas qu'il y allait pour lui de

rélectorat! Mais plutôt perdre son hermine qu'abaa donner son Sauveur.

Charles-Quint déçu, voyant l'exécution de son plan favori reculer par la persistance des réformés, eut un moment Tidée de faire un coup d*État en mettant la main sur tous les membres de la ligue protestante, réunis dans la salle d'Augsbourg. Jean le persévérant, qui était aussi le prévoyant, averti, prévint les desseins de l'empereur. Il quitta la ville, non sans prendre congé de Charlès-Quint. Charles lui donna la main selon l'usage, et lui dit d'un ton grave, faisant allusion à son inébranlable résistance : « Je n'aurais jamais attendu cela de votre charité I »

Jean ne répondit rien, versa quelques larmes, et partit.

Son départ mettait à néant le coup d'État.

Son départ, c'était la guerre.

Ces deux hommes, l'empereur ^t le due, ne devaient plus sa revoir que l'épée à la main..

Page 1