Le savant lexicographe
d'un bien plus vif éclat, sans le péché d'Adam! lys, dont la parure efface celle des princes du monde, que ne serais-tu pas, si notre père n'eût désobéi à son Créateur ! »
Ou bien c'est ce nid que deux oiseaux viennent de construire dans un buisson. Effrayés des passants, à chaque instant ils quittent brusquement leur couvée : - a Mes chers, mes jolis oiseaux, — leur dit Luther — ne fuyez pas; je suis charmé de vous voir, ayez confiance en moi! » Et comme les oiseaux effarés ne tiennent pas compte de ses discours : « Il en arrive ainsi — poursuit le docteur — avec nous autres hommes. Nous ne savons pas nous confier en Dieu, qui pourtant se montre plein de bonté pour nous et qui ne veut que notre salut M »
Ou bien ce senties graines de melons et de courges que lui a envoyées son ami Link. Il en épie le développement avec une enfantine impatience, et lorsqu'elles auront poussé, vite le docteur informera Link de cette grande nouvelle : « Mes melons montent, mes courges grossissent, c'est une bénédiction I »
Ainsi rame de Luther s'épanouit à toutes les joies, depuis les plus ingénues et les plus humbles jusqu'aux plus grandioses, et toujours, d*un puissant
1. « Philippe et moi — écrivait plus lard, en 1538, Ltither — nous sommes accablés d'affaires et d'embarras ; moi qui suis vleuK et cnjeri^MS, j'aimerais mieux maintenant prendre un plaisir de yieillard dans les jardins, à contempler les merveilles de Dieu dans les arbres, dans les fleurs, les, heiijes et les oiseaux ; c'est ce plaisir et ce loisir qui me reviendraient, si mes péchés ne m'avaient valu d'en être privé, par des affaires importunes et souvent inutiles l *
dbyGoOgk
20* LUTHER ET LA RÉPORME Al) XV1« SIÈCLE
coup d'aile, il nous enlève et nous porte haut : « Dieu de bonté — s'écrie-t-il, lorsque sur la route de Leipsig, il voit la plaine couverte de moissons — Dieu de bonté, tu nous accordes une heureuse année! Ce n'est pas à cause de notre piété ; c'est pour glorifier ton saint nom I... Tout est miracle en toi! Ta voix fait sortir de la terre et même du sable aride ces beaux épis qui réjouissent les yeux. mon père, donne à tous tes enfants le pain quotidien ! »
Je trouve Luther plus touchant encore lorsqu'à la Wartbourg, penché sur un pot de violettes que lui avait donné le gouverneur et que le froid vient de saisir, il cherche à les ranimer. Il faut le voir, défaisant d'une main tremblante les liens qui attachent le vase de fleurs au grillage de sa fenêtre, transporter la plante dans son cabinet, et là, relever les moribondes, les dégourdir une à une sous son souffle caressant. Il en oublie le Pape, FEmpereur, Carlstadt et le reste. Ses violettes ! il n'y a plus que cela pour lui. Revivront-elles toutes? Une seule résiste à ses soins; la tête gracieuse demeure penchée; elle est morte, son parfum s'est exhalé, ses pétales ne s'ouvriront plus ; et Luther ne peut retenir une larme.
Une autre fois, il suivait la chasse; les 'seigneurs ses voisins l'y avaient convié ; comme il chevauchait à travers la forêt, un lièvre, tremblant de tous ses membres, vient se réfugier vers lui. Luther le prend, le met dans un pan de son manteau, l'abrite contre sa poitrine, le protège et le sauve. Mais quand il sentit les frissons du pauvre animal, Luther comprit que la chasse était cruelle, et depuis ce moment il y renonça.
Ne trouvez-vous pas, Messieurs, qu'il fait bon s'approcher de Luther ; ne trouvez-vous pas qu'au lieu de s'amoindrir, Luther grandit dans son intérieur; ne trouvez-vous pas que \e cœur bat plus librement au voisinage de cette riche nature, austère à la fois et riante, virile et tendre, héroïque et modeste, ouverte à toutes les beautés, à toutes les vérités !
Je parlais de tendresse. Ce n'est pas Luther, soyez-en certains, qui aurait inventé ni la spiritualité raffinée, ni régoïsme caché derrière le prétexte de l'amour de Dieu. Luther pensait que l'amour de Dieu ne nous dispense pas de l'amour des créatures. Il pensait que le chrétien est appelé à chérir les siens et aussi à les pleurer.
a Lorsqu'il apprit la mort de son père, — écrit le brave JeanàMélanchthon — le docteur se tourna vers moi et me dit : Voilà mon père mort ! — Puis il prit son livre de psaumes et se retira dans sa chambre. Il se mit à pleurer, à tant pleurer, que le lendemain il en avait la tête toute grosse î »
La perte de sa mère renouvela cette douleur : a Je prie. Dieu — s'écriait-il — de ne pas laisser vivre longtemps après moi, ma femme et mes enfants, »
L'épreuve poignante, le suprême déchirement, ce fut la mort de Madeleine.
La pauvre malade souffrait beaucoup. S'approchant du lit de l'enfant, prenant ses mains amaigries qu'il couvrait de baisers : « Ma petite Madeleine — disait- il
— ma bonne petite fille, tu sais bien que tu as un bon père ici-bas ; mais au ciel, il en est un qui t'attend, qiii est meilleur! N'est-ce pas, tu dis oui! »
— • Oh oui ! petit père — répondait Madeleine —
206 LUTHER ET LA UÉFOUilE AU XYl» SIÈCLE
oui, pèro de mon cœur! que la volonté de Dieu soit faite! » — « Oh! que je t'aime! » — s'écriait Luther.
L*agonie s'avoisinait, le visage de la jeune fille se couvrait d'ombre, on sentait venir la mort. Quand le docteur aperçut ces signes, il se jeta sur ses genoux, croisa les* mains, et pria en versant un torrent de larmes. L'enfant expira dans les bras de son père. Catherine, immobile dans un coin de la chambre, n'osait lever les yeux. Alors le docteur, posant doument sur l'oreiller cette tête si belle : « Pauvre enfant — murmura-t-il — tu as retrouvé un père dans le ciel... mon Dieu, que ta volonté soit faite. »
Le lendemain, on descendit le cercueil dans la fosse : « Adieu — s'écria Luther au travers des sanglots — adieu, Lennichen, adieu! Au revoir, chère petite étoile ! tu ressusciteras, et tu brilleras au ciel comme un diamant, comme un beau soleil ! »
Le peuple était accouru, prenant part à la douleur du père : — a Pauvre ami — lui disait-on — vous souffrez bien 1 » — a Merci de votre pitié — répondait Luther — merci ! J'ai dépêché un ange vers le ciel, un bel ange. Je vous souhaite à tous une pareille mort, et à moi aussi! » — a Amen! » -^ reprit un assistant.
Je ne vous apprendrai rien, Messieurs, en vous disant que Luther est un poëte. Quiconque a parcouru, comme nous venons de le faire, quelquesunes de ses pages ; quiconque a entendu vibrer cette voix douce et puissante, sait à quoi s'en tenir làdessus.
dbyGoogk
Vous vous le rappelez, en entrant au cloître d'Erfurt, il n'avait oublié ni son Plaute ni son Virgile. Pendant la Diète d'Augsbourg il traduit les fables d*Ésope. Il transporte dans Tidiome allemand quelques-uns des plus beaux morceaux du vieux rituel.
Mais Luther composa des cantiques, d'admirables cantiques — celui de Worms surtout -^ qui remué» rent rAllemagne , que de Tautre côté du Rhin on chante encoro aujourd'hui, et par là, Luther fut ausgi Réformateur.
La poésie tient, la poésie devrait tout au moins occuper une grande place dans la vie morale des nations.
Quels sont les refrains qui viennent comme d'euxmêmes sur les lèvres dé l'artisan au travail, du soldat au repos ? Grande question, dont on ne s'occupe pas assez.
Avant Luther, il n'y avait guère en Allemagne que des fabliaux ou des couplets licencieux; sous sa fécondante impulsion, toute une poésie nouvelle jaillit du sol. Les hymnes de Luther, apprises par cœur, retentissent d'un bout à l'autre de l'empire ; les populations hostiles à la Réforme en redisent les vers.
a Les cantiques de Luther -«- s'écrie un catholique du temps -« ont perdu plus d'âmes que ses écrits ! »
Je le crois bien ! C'est que l'homme s'y révèle tout entier. L*enthousiasme s'y inspire de la foi; on y sent le musicien dans l'harmonie du vers.
Musicien ! Luther Tétait avec passion. Il composait la mélodie de ses cantiques, franche, géniale, réformatrice comme sa poésie l Le cygne d'Eisleben a été le rénovateur de la musique tout autant que le réno-
208 LUTHER ET LA REFORWTfS AU XVI« SIÈCLE
valeur de la littérature, tout autant que le rénovateur de la piété. Il semble que cet initiateur n'ait pu faire un pas sans entraîner avec lui le genre humain!
Écoutez-le : « La musique — s'écrie-t-il — est un des plus magnifiques présents de Dieu. Satan la déteste. Par elle on repousse bien des tentations. Le diable ne tient pas contre ! »
Puis il écrit à Seufel : « J'approuve grandement vos ducs de Bavière, quelque peu favorables qu'ils me soient, d'honorer et de protéger la musique comme ils font. Dans les âmes sensibles à l'harmonie, il y a, on n'en saurait douter, plusieurs germes de qualités excellentes ; mais un homme indifférent à l'art des sons me fait l'effet d'un bûche ou d'un caillou. Nous savons que les démons ne peuvent souffrir la musiques Aussi ne crains-je pas de le dire : la musique est le premier des arts, après la théologie ! » Il demande à Seufel d'arranger pour plusieurs voix Vin pace in idipsinUy et par un retour mélancolique : « J'espère que ma vie tire à sa fin — ajoute-t-il. — Le monde me hait, il ne peut me supporter; moi, de mon côté, je déteste le monde et je le prends en dégoût. Veuille le fidèle berger céleste retirer mon âme à lui ! » Et Luther finit par ces mots : « Saluez respectueusement de ma part, tout votre chœur de musique ! »
Viendra-t-on nous dire encore que la Réforme a tué la musique, la poésie et la peinture ? L'ami de Lucas Cranach et d'Albert Durer, le créateur de tant d'odes splendides, le chanteur à la puissante voix a-t-il refoulé l'âme humaine, dans ses plus nobles aspirations ?
dbyGoogk
CE (UI'ÉTAIT LUTHER jog
Un grand côté de notre destinée, le côté de l'idéal lui est apparu, bien au contraire. Grâce à Luther, les joies, les joies radieuses de la foi, les saintes joies de la famille, les joies enthousiastes de la pensée, de la poésie et des arts ; les joies adoratrices qui émanent de la création de Dieu, les joies ingénues que rencontre à chaque pas un cœur honnête et bon : joies de la tendresse, joies du combattant, joies salubres de Touvrier infatigable au travail, et joies de Tenfant aussi, de l'enfant qui se sait aimé du Père ; toutes ont pris leur essor, toutes ont tracé leur chemin lumineux dans le ciel obscur du moyen âge, dans la nuit qui n'avait pas d'étoiles. z
Luther était joyeux. Il le fut avant la mort de sa Madeleine *. Jusque-là, ses écrits rayonnent comme le soleil ; aprèSj on sent qu'un voile est descendu. L'espérance avec la foi restent debout, mais Thomme est atteint, le lutteur est fatigué, le soir approche, le voyageur aspire au repos.
La joie et l'espérance ! On ne fait rien de grand sans cela. Luther le savait bien. «.Le diable est un esprit triste ! » disait-il dans ses beaux jours. « C'est l'espérance qui accomplit toute chose en ce monde! Aucun cultivateur ne sèmerait un grain de blé s'il n'avait l'espoir de la moisson I » — Puis il s'écriait, dans une de ses originales saillies. : « Va-t-en, péché, mort, diable, enfer ! Si tu veux me tuer, ma mort ne
te servira de rien et tu ne peux rien faire de
plus ! »
1. Madeleine mourut en 1542 «> son père lui survécut quatre 18 à peine (1546).
«10 LUTHER ET LA RÉFORMEJIU XVl^ SIÈCLE
Cet homme joyeux était l'homme des larmes ; à mille lieues de la gaieté sèche, des sérénités égoïstes que verse Toubli, de ce contentement païen dont toui le secret consiste à s'attacher peu, à regretter peu, à retomber toujours du bon o6té.
Quand nous considérons la vie de Luther, Messieurs, cette vie écrasante du profçsseur, du prédicateur, de récrivain — on a fait un gros volume, seulement avec les titres de ses livres — ^ lorsque nous nous représentons Luther, correspondant assidu des hommes qui de partout s'adressent à lui, dérangé par les visi*teurs, sollicité par les malheureux, questionné par les étudiants, et la Réforme, et les défaillances des docteurs, et les prétentions des princes, et les chagrins, et les dangers, et qu'avec tout cela, Luther trouvait de la place pour les cantiques, pour le jardin, pour sa femme et ses enfants, pour de longç entretiens avec ses amis,,, et pour les quilles ! nous restons confon* dus ! confondus, et, pourquoi ne le dirai- je point? humiliés.
Nous qui — comparés au Réformateur — sommaç de loisir; ne nous voit'On pas moroses, inquiets, renfrognés? où s'épanouit, parmi nous, le bonheur chrétien ? chez qui trouve-t-on le rire candide, 1q9 franches gaieté$ ? disons-le tout net, Messieurs, nous n'avons pas la joie, parce que nous n'avons pas eu les tristesses. Le déchirement de la nouvelle naissance, ses agonies, nous sont, dans une certaine mesure, restés étrangers. Quand on conquiert la foi, on la possède ; or cette foi-là, énergique et vraie, la seule qui rende joyeux, cette foi-là n'appartient qu'aux vainqueurs.
CE QU'ÉTAIT LUTHEIt 211
D'autres que Luther, dans ce siècle prodigieux, ont accompli des œuvres immenses; Mélanch thon et Calvin tiennent le premier rang parmi les travailleurs ; tous ont su, malgré Tobstacle que leur opposaient des santés chancelantes, suffire à des labeurs divers dont un seul nous écraserait ; tous avaient la conviction, qui est le mot de la force ; tous allumaient leur lampe dès trois heures du matin ; un seul a trouvé le temps d*ôtre homme : Thomme complet, le mari de sa femme, le père de ses enfants, l'ami cordial, le cultivateur des courges et l'admirateur des roses, poète, musicien, causeur avec tout Tentrain d'un esprit dégagé de soucis; et, que vous dirai-je, lorsque Mélanchthon, à table, s'avisait d'écrire pendant les repas, Luther lui arrachait la plume des mains et s*écriait : a Repose-toi, Philippe ! on sert Dieu aussi par le repos ! »
Nous n'aurions pas l'image dans sa plus sérieuse empreinte, si nous négligions de contempler le Réformateur, alors que penché sur sa Bible, aux premières lueurs de l'aube, il écoute Dieu parler, qu'il parle à Dieu lui-même, les deux genoux en terre, avec cette ferveur, avec cette confiance filiale, avec cette sainte violence qui caractérisent sa prière d'assaut. Oui, c'est bien cela; Luther — passez-moi l'expression — attaque le ciel et le prend d'assaut. Là, dans ce cabinet, il remporte les grandes victoires; là il défait l'Empereur et le Pape, là il convertit les cœurs.
Le secret de son éloquence, il l'a trouvé dans l'ardeur de son oraison.
Quel prédicateur était Luther, je n'ai pas besoin de vous le rappeler.
Luther, qui prêchait sans cesse et partout, n'a jamais fait une phrase à effet, dans aucun de ses discours. Sa puissance d'orateur, une des plus prodigieuses qui aient remué les hommes, sort entièrement de tous les genres connus. Sincère, primesautier, inattendu, prenant occasion d'un incident fortuit, d\m événement grave, il ne voit qu'une chose : devant lui des âmes, et Dieu là-haut. « Je n*aime pas — disait-il — que Philippe assiste à mes sermons ! Je mets la croix vis-à-vis de moi — Luther avait conservé le crucifix — et je me dis : Phihppe, Jonas, Pomeranus, et tous Ves autres, ne font rien à l'affaire !» — « Je parle aussi simplement que possible — écrivait-il ailleurs — je veux que les personnes sans instruction, les enfants et les serviteurs me comprennent ! »
Aussi la vie coule-t-elle à pleins bords ! On y sent palpiter l'amour. La présence de Dieu met un sérieux incomparable dans ces prédications que traversent parfois des traits grossiers. L'absence de toute préoccupation oratoire leur donne un prix infini. Et nous n'avons que les discours imprimés! Et qu'est-ce qu'un discours imprimé, je vous le demande, à côté d'jun discours parlé, jaillissant du cœur !
L'originalité des sermons de Luther, dé ses postules — c'est ainsi qu'on les nomme — leur venait de son attachement aux Écritures. Luther ne se prêchait pas soi-même, il prêchait la Parole de Dieu. Encore ici, Messieurs, regardez en arrière ; écoutez un peu ces moines mendiants, chargés d'édifier le peuple.
et dites-moi si le fait d*im enseignement biblique, donné du haut de la chaire, accessible à tous, n'est pas un fait extraordinaire : la miraculeuse inauguration du culte nouveau, ou pour mieux parler, le retour non moins étonnant au culte ancien, au culte en esprit et en vérité !
Ce cœur si fort est un cœur humble. Sans doute — nous l'avons vu — Luther ne s'ignore pas entièrement ; il ne peut pas méconnaître les dons qui lui. ont été faits ; mais il reconnaît aussi ses défauts, ses torts, et les avoue loyalement : « Je suis allé trop loin ! » ce mot revient souvent sous sa plume. « Tu fais mal de tant m'exalter— écrit-il à Mélanchthon — et de m'attribuer un si grand zèle pour la cause de Dieu. Cette trop bonne opinion que tu as de moi me trouble et me tourmente ! » — Vous n'avez pas oublié. Messieurs, les remords dévorants, de l'honnête homme, cette conscience de ses péchés, qui le laisse comme anéanti: «J'ai trois* mauvais chiens — disait-il souvent — ingratitudinem, superbiam et invidiam — l'ingratitude, l'orgueil et l'envie — celui qu'ils mordent est bien mordu !» — Il parle lestement de ses livres, déclare que ses discours a ont trop de paroles*, » et quant à sa personne, rien ne l'importune et ne l'embarrasse comme les hommages qui lui sont rendus, lorsqu'entrant au cours de Mélanchthon par exemple, les élèves se mettent debout, nu-tète, pour lui faire honneur.
1. « Si j'étais plus jeane, je voudrais retrancher beaucoup à mes piédicat'ons, j'y ai mis trop de paroles! »
Vous étonnerai-je beaucoup si j'ajoute que Luther était pauvre?
Luther ne fit jamais payer ses leçons. Luther ne trafiqua jamais de ses livres. Luther recevait deux cents florins de traitement ; parfois TÉlecteur lui envoyait un morceau de drap pour s*y tailler une robe de docteur; parfois un pensionnaire lui offrait quelques pèches ou quelques orange» ; parfois la ville ou l'université lui faisaient présent de quelques cruches de bière, de quelques brocs de vin, c'était tout; et quand on avait du rôti, on remerciait Dieu!
Longtemps Luther ne posséda pour capital que trois coupes d'argent, trois cadeaux, que plus d'une fois il mit en gage. Toujours gêné, souvent accablé de dettes — à force d'économie et de sagesse, il parvint cependant à laisser un jardin et une petite maison, abri qu'il réservait à sa Catherine -^ Luther ne 9e plaignait point. Très-différent de noua, qui ne savons être ni satisfaits, ni reconnaissants, Luther, lui, ne cessait de rendre grâce. La bonté du Créateur, il la voyait partout. Il faisait plus. Ce pauvre donnait à de plus pauvres. 11 donnait comme il pouvait, au delà de ce qu'il pouvait, portant noblement, largement sa pénurie, et la répandant en générosités. Une multitude d'étudiants sans sou ni maille, attirés par sa réputation d'éloquence, aussi de bonté , les mendiants de Wittemberg, ceux des villes voisines, les passants, les errants, tous frappaient k s^t porte et tendaient la main.
Un jour que le docteur Jonas, voyant Luther faire l'aumône, fouillait dans sa bourse et se séparait de quelque monnaie, non sans un soupir, disant : « Qui
dbyGoogk
sait si Dieu me le rendra? » — « Vous oubliez — repartit gravement Luther— que Dieu vous Ta donné» #
Jamais véritable misère ne rencontra son refus. On <se privait, dans la maison de Luther, pour donner ainsi. Tantôt c'était la tire-lire» réservée pour les couches de Catherine I un malheureux se présentait, il n'y avait rien au logis, sans hésiter Luther brisait la tire-lire, et versait le contenu dans les mains du quêteur. Tantôt c'était la coupe d'argent ! un étudiant arrive ; pressé par le beôoin, il demande la charité ; Luther, dont le coffre est vide, se tourne vers sa femme; Catherine fait signe que la bourse est, vide aussi. Alors Luther prend le gobelet d'argent^ le broie dans ses doigts nerveux, et le tend à l'écolier»
Si Luther se montrait libéral, il était clairvoyant. Son bon sens ne l'abandonnait jamais ; « Quelques drôles m'ont rendu sage I » écrivait-iL Et une autre fois : t Christ ne nous a pas dit de soutenir les prodigues et les dissipateurs! »
Sollicitant les riches en faveur des indigents, lorsque décidément il ne possédait plus un florin, Luther faisait ainsi la plus méritoire des aumônes — pour parler le langage de Tetiel ou de Miltitz — car il donnait son temps ! Il faut voir quelles lettres il écrit à Spalatin afin d'obtenir de l'Électeur qu'il vienne en aide aux exilés bannis de leur patrie pour cause de religion. Il faut voir quels soins il apporte à Texanen de la situation , comme il se consacre, comme il se prodigue, répondant à tout et à tousl Nul ne me démentira si j'affirme que chez Luther, la bonté s'égalait à la grandeur.
216 LUTHER ET LA RÉFORME AU XVle SIÈCLE
La foi ! ne cherchez pas ailleurs rexplication de ce caractère.
La foi! Nous la verrons bientôt à l'heure critique, à l'heure des faiblesses de Mélanehthon devant la Diète d'Augsbourg, à l'heure des suprêmes dangers pour l'Évangile, à l'heure où les princes vont protéger la Réforme contre les théologiens, en attendant qu'après l'avoir défendue, ils prétendent la gouverner. Vous entendrez alors sortir de la bouche de Luther, les plus sublimes accents qui aient retenti sur la terre depuis l'apôtre PauJ.
Dès à présent, laissez-moi compléter son portrait, le portrait de son âme, en vous redisant quelquesunes des paroles de sa foi.
Voici comment il parle de l'Écriture, du psaume G XVIII, dont il vient de dédier une traduction à l'abbé Frédérik, de Nuremberg : « C'est mon psaume à moi, mon psaume de prédilection. Je les aime tous, j'aime toute la Sainte Écriture qui est ma consolation et ma vie ; mais je me suis particulièrement attaché à ce psaume, qu'en vérité j'ai droit d'appeler mien. Il m'a sauvé de mainte grande tribulation d'où ni empereurs, ni rois, ni saints, ni sages n'auraient pu me tiçer. C'est mon ami, plus cher que tous les honneurs, plus précieux que toute la puissance du monde. Je ne le donnerais pas en échange, si l'on m'offrait tout cela. » Que lui disait-il donc, cet ami, ce psaume qui est le sien ? « La droite de TÉternel est haut élevée, )a droite de l'Éternel fait vertu ! Me trouvant dans la détresse j'ai invoqué l'Éternel, et FÉternel m'a délivré ! Tu es mon Fort, je t'exalterai ! mieux vaut se confier en Dieu que se confier en rhomme : célébrez
dbyGoogk
rÉtemel, car il est bon ! Célébrez TÉternel, car sa miséricorde demeure à toujours I »
Qu'en pensez- vous, Messieurs I le psaume de Luther ne va-t-il point devenir notre psaume, à nous aussi?
Restauré par le souffle divin, Luther marche au combat, résolu de bien faire : « Après m'étre — écritt-il — inutilement efforcé de me taire sans nuire aux droits delà vérité, maintenant il faut que je suive rimpulsion de Dieu Je prévois un ouragan terrible, à moins que Dieu ne fasse échouer les machinations de Satan. Que veux-tu? La parole de vérité n'a jamais avancé sans trouble, sans tumulte, sans péril. Elle est d'une infinie majesté. Quand elle agit, elle opère de grandes choses. Mais nous devons, aujourd'hui, renoncer au repos ou bien la renier. C'est la bataille du Seigneur, lequel n'a pas apporté la paix, lui-même nous le dit. Abandonnons, par conséquent, l'idée de voir le règne de Jésus-Christ s'étendre doucement, de manière à ce que tout reste tranquille. Jésus n'a-t-il pas combattu jusqu'au sang? et après lui tous les martyrs! »
A la nouvelle de l'excommunication papale et du ban de l'empire prononcé contre lui — nous raconte maître Eberhard, prieur du couvent de Wittemberg *— Luther descendit au jardin, et se mit à entonner joyeusement un cantique : « Sire docteur — lui dit le prieur — vous n'avez donc point reçu les nouvelles ? — Elles ne me regardent pas — répondit Luther — elles regardent Notre-Seigneur Jésus-Christ, S'il veut supporter qu'on le détrône de la droite de son Père