‹ Luther et la réforme au XVIe siècleChapitre 4 sur 50 · L'AUBE DU JOUR · texte numérisé non relu

L'AUBE DU JOUR

c*est une douleur. Trois ans de suite cette douleur a pesé sur nous; lejour.est arrivé d'exprimer autre chose que des blâmes ou des regrets. Cela nous fera du bien à tous, n'est-ce pas, de respirer dans ce grand siècle, au milieu de ces grandes idées, entourés de ces grands intérêts, de vivre auprès de ce vrai gra.id homme, le bon, Théroïque Luther?

Jamais, depuis les apôtre;^, on n'avait vu pareille œuvre et pareils ouvriers.

Quel respect ne pénètre pas nos âmes, en dépit de quelques dissentiments, à la rencontre de ces hommes qui ont tant fait, qui ont tant souffert, qui ont porté si vaillamment un si lourd fardeau, qui nous ont rouvert le chemin du ciel !

Parmi ces hommes, il en est un, Luther, qui les dépasse tous. Les heures nombreuses que j'ai vécu dans son intimité me permettent de le déclarer ici : Luther est le plus puissant champion du vrai que j'aie rencontré dans les annales de l'humanité.

Je ne connais pas de prédication qui vaille l'histoire de Luther. Lire quelques pages de Luther, c'est se nourrir de la moelle des lions. Avec lui, les instincts élevés de l'âme se réveillent ; la loyauté, l'amour de la justice, le courage, la foi. Quitter Luther pour passer à ses compagnons d œuvre, c'est descendre, et beaucoup.

Ah I la bonne chose que d'admirer ! et comme ils nous connaissent peu ceux qui supposent que, lorsque nous guerroyons contre les erreurs, c'est pour notre plaisir I

Oui, j'aime Luther. Mais j'aime la Réforme en-

6 LUTHER ET LA fcÉt^ORtlE AU XVI« SIÈCLE

core mieux que le réformateur. La Réforme, voilà notre sujet, le véritable; je tâcherai de m'en soitvenir.

On peut presque dire de la Réforme ce qui n'est absolument vrai que de l'Évangile : son avènement coupe l'histoire en deux. Tout y aboutit et tout en procède. Il y a là une de ces révolutions qui changent d'emblée les conditions générales de là vie des peuples. A partir du moment où elles éclatent, on volt surgir d'autres idées, d'autres intérêts. Morale, politique, rien n'échappe à la transformation : ni l'âme humaine, ni la famille, ni la nation, ni les relations des États entre eux !

Tel a été le seizième siècle. Les temps modernes datent de là, non d'ailleurs. Le seizième siècle a eu ses infidélités, ses défaillances , il n'a pas fini comme il avait commencé; faute d'un complet, d'un absolu retour à TÉcriture, il est tombé dans des fautes graves ; ce n'est pas moi qui le nierai ; mais au travers de ces misères un trait persistant le relève : sa passion pour les choses de l'âme^ sa faim et sa - soif de rétetnité.

Messieurs, nous avons d'autres passions. Aussi It seizième siècle offre-t-il peut-être l'étude la plus appropriée à nos besoins. Il a de graves leçons à nous donner. Avec lui nous apprendrons comment on fait ce quelque chose que nous ne connaissons plus : des hommes! .

Luther est un homme. Je ne sache pas d'éloge qui vaille celui-là.

Notre temps n'a rien de plus mauvais qu'un autre,

. VkVBË DU JOUR 7

seulement il n'est pas héroïque, on peut l'affirmer.

Si le courage militaire a conservé tout son éclat, nous ne possédons guère ces vaillances plus difficiles et plus rares, qui tiennent à Tindépendance ,des âmes, à la trempe énergique des caractères, à la vigueur des convictions.

Ces vertus, nous les trouverons au seizième siècle, et nous y trouverons aussi des vices que nous n'avons pas.

Pourquoi le tairais-je? De quel droit viendrais-je vous peindre ici un Luther idéal , une Réforme sans défauts? Ce n'est pas de la sorte, vous le savez, que j'ai compris mes devoirs d'historien. Nos bonnes relations se sont établies sur d'autres bases, sur des bases de vérité.

Si vous n'avez cessé d'accepter avec tant d'indulgente sympathie des paroles que peut-être vous n'approuviez pas toujours, c'est que vous les saviez sincères, ennemies de toute mauvaise habileté, décidées à ne dissimuler ni le mal ni le bien.

L'an damier, je m'efforçais d'être juste envers le moyen âge, envers Innocent III; cette année, je m'efforcerai d'être juste envers le seizième siècle et Luther. J'ai le dessein bien arrêté de ne céder à aucun entraînement. J'y réussirai, avec le secours de Dieu.

Grâce à Dieu, nous ne sommes ni de Luther ni de Calvin ; nous sommes de la vérité, et nous le montrerons. -

Je me propose donc, non pas de m'attacher exclusivement aux premières heures de la Réforme, à ces heures les plus belles, les plus pures, heures Be foi, heures d'élan, heures de dévouement joyeux; mais de

m'arrêter, pour les considérer aussi, à ces heures tardives, à ces heures du soir ofi la fatigue est Venue, où les complications sont nées, où les affaires du monde se mêlent aux intérêts du ciel, où elles les dominent parfois. Alors il y a des froissements, il y a des notes fausses, il y a des dissentiments amers; alors des questions poignantes se posent, alors surgit la tentation suprême des hommes qui ont accompli de grandes révolutions. Me serais-je trompé ?

Cette tentation ne tient pas devant la foi, d'accord ; Dieu n'abandonne pas ses ouvriers : il leur fait au contraire la grâce de croire toujours plus, toujours mieux à ces vérités qu'ils ont proclamées de sa part. Mais si la croyance mûrit au milieu des angoisses, la jeunesse de l'àme y meurt, la précoce vieillesse y gagne l'homme, et, à l'aspect du mal qui vient souiller une œuvre que l'homme rêvait si belle et si pure, il lui prend d'invincibles dégoûts, il sent naître en lui l'inexprimable soif du prochain délogement.

LES ASPIRATIONS

Telle fut r histoire vraie de Luther; histoire noble et belle, mais vraie, répétons-le, et profondément humaine. Gardons-nous de l'arranger.

Et gardons-nous aussi d'aborder la Réforme par le misérable et petit côté des quolibets sur l'ignorance des moines ou la corruption des clercs.

Appuyer avant tout sur les vices du clergé, c'est prêter le flanc à ceux qui disent : Pourquoi donc avoir franchi les limites de la réforme intérieure, au sein du catholicisme romain ?

La réforme intérieure était-elle possible ? oui, dans une certaine mesure elle l'était, je le crois. L'opinion publique jointe à la puissance de l'État aurait eu raison, je l'imagine, des scandales grossiers. Sur ce terrain-là, Erasme et Charles-Quint tendaient la main à Luther. Ajoutons que la question de principe n'étant ni posée ni résolue, que la racine du mal n'étant pas arrachée, le mal aurait infailliblement reparu. Recrépis-

sez tant que vous voudrez les murs, bouchez tant que vous pourrez les lézardes, si vos fondations ne valent rien, vous n'empêcherez pas Tédifice de crouler.

Rendons-en grâce à Dieu. La Réforme est allée droit au fond : rétablissant l'exclusive autorité des Écritures, posant pour base unique du salut l'uniqife expiation de notre unique Sauveur.

En accomplissant cette œuvre, la Réforme a tout accompli. Décrire les fêtes obscènes d'un Alexandre VI ou les sérails épiscopaux dont parle Brantôme, si la Réforme se fût bornée à cela, elle n'a'urait fait que remuer les miasmes empoisonnés qui, depuis des siècles, planaient sur ces égouts. Eût-elle obtenu davantage, eût-elle excité l'universelle réprobation, eût-elle gagné quelque épuration partielle ; combien d'années un succès pareil se serait-il maintenu ? Un mauvais arbre ne peut donner de bons fruits.

Il me serait facile, à moi aussi, d'entasser des faits effroyables, d'enregistrer de terribles aveux : les aveux de Bellarmin, le grand avocat de Rome ; les aveux de Charles-Quint, son défenseur armé ; les aveux des papes eux-mêmes et de leurs légats devant les Diètes des États germains.

J'aime mieux ne pas perdre mon temps et le vôtre à démontrer des choses qui ne se contestent pas.

Ces choses-là d'ailleurs, l'histoire de deux siècles — le quatorzième et le quinzième — s'est chargée de les écrire en caractères flamboyants.

Pesez, Messieurs, ces phrases courtes mais expressives : papauté d'Avignon, grand schisme, concile de Constance, concile de Bâle, et dites-moi ce que signifient ces mots î

LES ASPIRATiaNS U

Que signifie, dites-le-moi, ce croissant désir de réforme qui s'émeut partout, qui prime tout, que rien ne peut ni décourager, ni modérer, ni tromper?

Rappelez-vous la voix de Gerson, cette voix qui vient de voter la mort de Jean Huss et qui réclame, au même instant, une prompte, une absolue réforme de la tête et des membres, du pape et du clergé.

Ce que Gerson réclamait, la France entière le demandait aussi. Ses rois, son université, ses tribunaux s'unissaient dans une même protestation.

Le. gallicanisme se formait, médiocre, impuissant comme tous les tiers partis, armé cependant de la force que lui donnaient les excès croissants de la papauté.

Tandis qu'un Alexandre VI, pour partager le monde, usait encore de ^universelle suzeraineté proclamée par Thomas d'Aquin ; tandis qu'un Jules II déliait les sujets du roi de France de leur serment de fidélité , Louis XII rassemblait contre lui le concile de Pise, la Pragmatique de Bourges réveillait l'attachement enthousiaste des parlements, les docteurs de Sorbonne — voyez Jean Luillier — tenaient un langage dont l'audace nous surprendrait aujourd'hui; les signes précurseurs d'une révolution reUgieuse apparaissaient de tous côtés ; c'était comme la sève qui gonfle les tiges avant qu'éclate la merveilleuse victoire du printemps.

Et les protestations n'avaient pas toutes été négatives; des affirmations s'étaient produites, qui, bien qu'hésitantes, vagues, incomplètes, annonçaient

dans une certaine mesure la grande affirmation de Luther.

Savonarole peut à peine passer pour un précurseur de la Réforme; mystique avant tout, âme pieuse qui s*élève au nom du sentiment contre un christianisme matérialisé, le passé et l'avenir se combattent en lui sans qu'on puisse dire encore lequel des deux triomphera. Et toutefois, quel pressentiment du retour à Christ, à h Parole de Christ, dans ces accents dont les contemporains n'oublieront plus l'incomparable éloquence et que Rome essaya vainement d'étouffer sous les flammes d'un bûcher!

A l'autre bout du monde, en Angleterre, un autre témoin s'était levé. Bien avant Savonarole, la doctrine de la grâce avait rayonné sur les lèvres de Bernardin.

C'est encore en Angleterre qu'apparaît Wicleff, chez qui Taf firmation réformatrice se prononce plus nettement. Wicleff appuie sur les deux points fondamentaux : la Bible, seule autorité; le rejet de la transsubstantiation !

N'exagérons rien . Le mouvement de Wicleff demeura politique, en grande partie, ou, pour mieux dire, national.

L'anglicanisme, dont il est le premier mot, lettré, moral, réformateur des abus, se préoccupa surtout de défendre' l'autonomie de l'Église anglaise contre les prétentions de l'Église de Rome et en resta là.

Huss vient ensuite, noble et touchant confesseur de la vérité. C'est un héros, comme Luther, quoique gardant u«e autre attitude. Il se rend à Constance du même pas que nous verrons Luther marcher à Worms.

dbyGoogk

LES ASPIRATIONS 13

Il attaque les indulgences, il attaque le purgatoire, il en appelle à la Bible ; et puis, tout à coup éperdu, ne sachant où trouver FÉglise, il se rejette vers l'assemblée mystique, invisible, cachée et gardée dans les cieux.

On attribue à Jean Huss un motprophétique ; « Maintenant vous rôtissez une oie, — htisa, oie, en langue bohème, — dans cent ans vous verrez paraître un cygne. » — Luther veut dire cygne^ dans le même idiome bohémien. — Je me méfie un peu des oracles après coup. Quoi qu'on en puisse penser, une chose demeure centaine : le bûcher, qui semblait consumer la Réforme de Jean Huss à Constance, couvait sous ses cendres Ja Réforme de Luther .

Entre ces deux hommes, Jean Huss et Luther, une longue lignée de descendants, d'abord armés, puis inoffensifs, avait maintenu la proclamation de TÉvangile au travers de toutes les obscurités.

Sans parler des confesseurs directs, plus d'une fois la lumière s'était produite dans ces grandes intelligences qui marquent la fin du moyen âge, la fin de la nuit ! Ecoutez un Roger Bacon déclarant : « qu'il n'y a de chrétien que celui qui lit l'Écriture. » Écoutez un Dante déclarer que la foi est le principe de vie, que sans la foi il n'y a point d'oeuvres, que la foi seule nous rend bourgeois des cieux !

N'est-elle pas aussi du Dante, cette parole significative : « Oh ! ma nef, que tu es mal chargée 1 Oh ! Constantin, quel grand mal n'a point engendré, je ne dis pas ta conversion, mais l'offrande que le Saint- Père reçut de toi! »

U LUTHER ET LA HÉfORME AtJ XVI» SIÈCLE

Des souffles vivifiants commencent à se promener sur le monde que la scolastique a trop longtemps engQurdi.

Pardonnez-le moi, Messieurs, il est probable qu*à l'égard de la scolastique je mourrai dans l'impénitence finale. Le Bentimetit de répulsion qu*elle inspirait aux mystiques, plus tard à la Renaissance, puis k la Réforme, et dans le sein de la Réforme aux esprits si divers et de Luther et de Calvin, ce sentiment instinctif, profondément hostile, je l'éprouve à mon tour.

L'œuvre de Thomas d'Aquin peut avoir sa grandeur ; à mon sens elle est funeste. Cette façon de philosopher sur la religion, en esclave des doctrines décrétées, en disciple soumis d'Aristote ; cette action qui n'en est j3as une, cette recherche dont les solutions ont été fixées d'avance; cet enta^âsement de syllogismes au bout duquel se trouvent les vaines querelles des Scotistes et des Thomistes ; l'obscurcissement des intelligences, l'asservissement durable de l'esprit humain égaré loin des Écritures et de la pensée Indépendante, tout cela me répugne plus que je ne saurais l'exprimer.

U ne s'agit pas d'erreurs partielles : nous sommes appelés à sympathiser avec des âmes et des doctrines plus ou moins atteintes d'erreurs ; il s'agit d'un sys-. tème absolument faux, du système de la formation des dogmes, du système romain. Le p]us petit mot d*un mystique, égaré sur tel ou tel point, mais dont le cœur bat, qui s'efforce de secouer les formules et de revenir à l'Évangile, me remue bien autremôat.

Les mystiques, disons-le, ont exercé sur Luther une influence directe et durable.

LES ASPIRATIONS

Dans les siècles qui précèdent et qui préparent la Réforme, seuls ou presque seuls à la brèche, ils protestent contre l'enseignement scolastique, si bien identifié avec le pouvoir romain.

Chez Jean de Wesel, chez son ami Jean Wesel, chez Tauler qui, frappé d'anathème, résiste au pape et tient ferme à Strasbourg; dans le petit livre intitulé Théologie allemande^ on trouve quelque chose de cette foi vive, on rencontre ces appels à la grâce, on saisit ce retour vers les Écritures que va nous montrer avec tant de puissance le Réformateur de Wittemberg.

Le mouvement, incertain, fléchit et s'égare; le panthéisme, la perte en Dieu sont là pour entraîner ces âmes, incapables encore d'échapper au joug des institutions établies ; le sentiment, qui s'élève à si juste titre contre les sécheresses scolastiques, engendre trop souvent une sorte d'indifférence quiétiste pour l'erreur ; à force de se réfugier en dedans, on finit par fermer les yeux sur les grossières révoltes du dehors.

Il n'importe, les mystiques ont attaqué, ont ruiné rÉcole; les mystiques ont ressaisi la Bible; les mys*tiques ont aimé; les mystiques ont jeté quelques paroles de vraie spiritualité au sein des luttes stériles du moyen âge ; les mystiques ont restitué l'intelligence de ces mots : péché, salut, obéissance ; auprès d'eux, on surprend enfin des soupirs qui montent vers le ciel; et nous manquerions au devoir si, avant d'aborder la Réforme, nous ne rendions hommage^ un solennel hommage, à ces précurseurs, bons chevaliers de Dieu.

dbyGoogk

Un fait immense, un fait sans lequel on ne comprendra jamais la Réforme, vient se placer devant nous. Ce fait, qui se nomme Renaissance, appelle notre examen. A moins d'étudier la Renaissance, et de près, nous ne nous rendrons pas compte de rœuvre de Luther, œuvre d'affirmation, non de négation.

Messieurs, s'il n'avait fallu que blâmer, critiquer, discuter, la Renaissance était là, elle n'avait besoin de qui que ce soit. L'impulsion une foi donnée, chacun obéissait. Ils ont étrangement lu l'histoire, ceux qui définissent ainsi l'action des Réformateurs: dénoncer les abus, condamner l'immoralité des prêtres, pulvériser la scolastique , refréner les excès de la papauté ! Tout cela était en train de se faire, aucune puissance n'aurait empêché que cela ne se fît! Les plaisanteries d'Erasme donnaient le ton; tout le monde pensait comme lui, même ceux qui profitaient

des abus. Le vieil édifice s'écroulait, nul ne songeait à le retenir.

Mais voici la question : tout croulerait-il avec lui? la religion resterait-elle ensevelie sous les décombres? le rire de Tincrédulité n'allait-il pas succéder au faux sérieux romain ? tel était le problème.

Sans les Réformateurs, le problème recevait une mauvaise solution. Sans ces hommes suscités de Dieu, intrépides croyants qui ont relevé, au nom de rÉcriture, la foi compromise par une tradition contraire à rÉcriture, l'humanité sombrait.

Les Réformateurs ont moins attaqué que défendu, moins ruiné que fondé ; par là ils ont vaincu.

Leibnitz Ta dit : « Le quinzième siècle était gros du seizième. » Mais de quel seizième siècle? Le renversement était préparé, il était certain. Un ^rouble incomparable agitait les esprits ; toutes les questions se posaient à la fois. Les solutions n'étaient pas même entrevues. Je me trompe, on en voyait, on en admettait une seule : réagir contre le passé, démolir la scolastique, rompre avec le moyen âge, inaugurer le monde moderne au nom de la science et de l'art, au bruit du rire moqueur.

Il est en effet un rire. Messieurs, dont vous connaissez bien les intonations. Ce rire, le rire de Voltaire, apparaissait sur les lèvres d'Erasme, de Rabelais, et se répétait partout. On s'en prend aux abus, aux moines, aux rois, à tous et à chacun. Où s'arrêtera le mouvement d'agression sarcastique ? Comment se résoudra le problème, un des plus grands qu'ait posé l'histoire? Quel sera le nom du seizième siècle, Renaissance ou Réformation?

in LUTHER ET LA BÉFOHME AU XVI« SIÈCLE

La Renaissance ! ce qu'il y eut de jeunesse et de verdeur au seizième siècle, ce beau mot vous le dit à lui seul. C'est alors qu'Ulrich de Hutten, justement appelé un des éveilleiirs du genre humain , s'écriait : « Il y a plaisir à vivre aujourd'hui ! »

Qui pourrait, sans émotion, se reporter vers une de ces heures, si rares sur notre terre, où la joie de vivre s'est déployée dans le sentiment de la marche en avant, du jet de la pensée, des progrès partout! Il y eut alors un temps d'enivrement et de vertige; tout était élan, tout parlait d'espoir; l'âme prisonnière s'émancipait enfin; Tespl-it de l'homme ouvrait librement ses ailes au grand air de la liberté !

Rien ne rendra l'activité intellectuelle de ces années-là. L'Europe émerveillée assistait à la résurrection presque instantanée du génie antique. La Grèce et Rome lui apparaissaient entourées de leurs chefsd'œuvre ; les études classiques recommençaient leurs enseignements, on s'y précipitait avec passion. En même temps, les grandes découvertes éclosaient de toute part. C'était l'imprimerie, c'était le cap de Bonne- Espérance, c'était l'Amérique, c'était Christophe Colomb, c'était Vasco de Gama. L'homme prenait à la fois possession de son intelligence agrandie et du monde, son logis d'un jour.

Messieurs, j'aime les siècles qui ont de vastes ambitions et des espérances dorées; j'aime les siècles qui né s'enterrent pas dans les vulgarités pratiques, les siècles qui ne rient pas des utopies^ les siècles qui savent rêver. Morus écrivait la sienne, son Utopie^ bien supérieure à la République de Platon ; il y plaçait, — fait remarquable dont il s'est trop peu

souvenu lui-même, — cette liberté religieuse qu'il rangeait au nombre des lois de son pays idéal.

Et l'imprimerie, Messieurs ! Mesurez-vous la grandeur d'un tel mot?

Pour l'apprécier, il faudrait nous reporter à cette époque où la cherté des manuscrits les rendait inabordables, où la copie de tel écrit s'échangeait contre une terre, formait la dot très-suffisante d'une jeune fille ; il faudrait assister par l'imagination à ces trafics dont l'autorité s'efforçait en vain de réprimer les abus; alors, et seulement alors, nous comprendrions l'importance de ce fait : il va y avoir ies livres pour tousl

L'imprimerie n'était qu'un instrument, cela va sans dire ; elle devait propager le mal comme le bien. Mais encore ici, la Réforme apparaît pour transformer le mouvement de la Renaissance, pour le détourner du sens païen et le pousser du côté de Dieu. Grâce à la Réforme, rimprimerie multiplie les éditions de la Bible, les versions de la Bible, les explications de la Bible ! Sans la Réforme, l'imprimerie aurait imprimé du latin pour les écoles cléricales et latines. Grâce à la Réforme, l'imprimerie imprime des écrits en langue vulgaire, qui vont porter la lumière jusque dans les villages les plus reculés.

Fait énorme, fait qui plus qu'aucun autre renverse les données du moyen âge : on s'occupe du peuple; le peuple rencontre enfin son intelligence et son âme; le peuple est réintégré dans ses rapports directs avec Dieu.

Sans la Réforme, nous l'avons dit, l'imprimerie n'aurait pas accompli cela. Sans l'imprimerie, la Ré-

forme Taurait-elle fait? je n'en sais rien. Je sais seulement que Dieu, qui est puissant, avait pTéparé Toutil pourTouvrier.

J'ai mentionné, Messieurs, une des découvertes de ce temps merveilleux, je devrais en rappeler beaucoup d'autres.

Tandis que Gama doublait le cap des Tempêtes, ouvrant vers les Indes-Orientales un chemin nouveau, les Indes'-Occidentales, rAmérique apparaissait devant les regards de Colomb.

Il y a plus. La France, par ses expéditions, découvrait ritalie; j'emploie le mot exprès ; sous sa forme paradoxale, il exprime un fait réel : le fait de la rencontre soudaine avec une civilisation que Ton ne connaissait pas ou que Ton connaissait mal. La Renaissance ita lienne, la plus précoce de toutes, passa les frontières, et ses grands lettrés, ses grands artistes propagèrent de proche en proche, avec l'éclat de leur science, la splendeur de leur génie et ses enchantements.

Hélas! dans ces gigantesques découvertes, tout ne fut pas progrès, tout ne fut pas bienfaits. A l'Amérique, les Espagnols apportèrent ce régime de cruautés infernales auquel les avait accoutumés et le long apprentissage de l'inquisition, et les mesures atroces par lesquelles, depuis la prise de Grenade, leur gouvernement poursuivait les tristes restes des Mauresques et des Juifs. Pendant que les persécutés s'échappaient tout tremblants de l'Espagne ensanglantée, les populations du nouveau monde périssaient anéanties sous le fouet des maîtres de fraîche date qui portaient le nom de chrétiens.

dbyGoogk

Pour soulager les Indiens, la pitié d'alors ne trouva rien de mieux que d'inventer ce crime : la tVaite des noirs !

Le cœur se serre, n'est-ce pas, lorsqu'on pense à l'usage que l'homme, cette béte féroce, fait invariablement des plus magnifiques dons de Dieu. Dieu donne un continent, l'homme en tire la destruction froide et systématique des peuples qui l'habitaient; l'homme en tire l'exploitation violente, l'esclavage, la désolation des peuples qui habitent un autre continent. L'homme tire autre chose encore de l'Amérique : l'or du Mexique, l'or du Pérou viennent fournir à Charles- Quint les moyens de se faire le maître de TEurope, l'oppresseur des consciences, l'adversaire acharné de la Réformation.

Un moment l'Espagne se crut riche; elle l'était en effet; des contrées à se partager, des avalanches d'or et d'argent à encaisser, il y avait de quoi nourrir l'illusion. L'Espagne se crut dispensée du travail, elle se croisa les bras, ne fit plus rien, jouit, et retomba dans une de ces misères sans nom qu'engendrent les habitudes d'oisiveté et dont on ne sort que par un héroïque élan, tel que l'Évangile seul peut l'inspirer.

Revenons à la Renaissance, Messieurs; revenons à l'idée, elle nous consolera de la brutalité des faits.

La Renaissance était tellement dans l'air qu'elle se produisait partout, d'elle-même, sans attendre le signal d'aucun événement. Elle avait précédé, quoi qu'on en dise, l'arrivée de ces savants grecs qui vin-

rent demander un refuge à l'Italie après la prise de Gonstantinople par les Turcs. Il faudrait, pour découvrir les origines d'un mouvement dont l'intensité va toujours croissant, il faudrait remonter an Dante, à Pétrarque, à Boccace. Les langues modernes se formaient, les humanistes — on leur donnait ce nom — exploitaient le génie antique et ses trésors longtemps enfouis.. De l'Italie, l'impulsion s'était communiquée à la France, à l'Allemagne. Ch^z nous les du Bellay, les de Budé marchaient entourés d'iin cortège de sa-? vants, fondateurs futurs du collège de France. En Allemagne, Reuchlin avait entrepris ses campagnes contre les dominicains ; Hutten se préparait à publier ses Lettres de quelques hommes obscurs; Erasme arrivait à cette royauté intellectuelle dont nous n'avons plus ridée et que l'empire de Voltaire, même en ses jours brillants, fut loin d'égaler.

Cette prodigieuse émotion marquait l'avènement d'un pouvoir nouveau, d'une puissance de premier ordre : Messieurs, Topinion publique prenait sa plaça au soleil l Depuis la Renaissance, depuis Erasme, il faut compter avec elle ; avant, elle n'existait pas.

Maintenant qu'elle a paru, voyez de quels respects on l'entoure; voyez comme les plus fiers souverains, tout à coup assouplis, courtisent ces souverains fraîchement couronnés : les artistes, les lettrés et les sa* vants ! Quel empressement à ouvrir des universités, à y attirer (des hommes d'élite! Quelle diplomatie pour accaparer telle ou telle illustration! Quels efforts, et quels sacrifices pour donner san vif éclat à tel ou tel collège planté comme un flambeau sur dûs che*-

dbyGoogk

LA RENAISSANCE t»

mins obscurs I C'est tout au plus si la question d'Italie ou la question d'Orient nous en ferait tant faire aujourd'hui.

Nous ne sommes plus au niveau de ces classiques enthousiasmes, Messieurs ; peut-étré même arrachentils un sourire b. quelques*uns d'entre nous. Eh bien, je le déclare, honorer la science me paraît plus noble qu'honorer l'argent, et je ne me tourne point sans un soupir de regret vers ces miracles d'érudition que notre temps ne parvient pas même à concevoir.

Tandis qu'un prince italien, à la fleur de son âge, Pic de la Mirandole, réalisait ce type de la science universelle ; tandis que les platoniciens faisaientécole; tandis que TArioste et Machiavel manifestaient sous des formes diverses la puissance de l'impulsion donnée à tous les esprits, Fart venait s'asseoir, en sa fraîcheur, en sa vigueur juvénile, sur ces radieux sommets dont il a, depuis, perdu les sentiers.

L'époque dont je parle voyait Brunelleschi, efle voyait Léonard de Vinci, elle contemplait Michel- Ange en sa virilité tragique, elle s'éclairait aux helléniques sérénités de Raphaël I

Représentez-vous, Messieurs, ces papes, environnés de leur cour d'artistes, célébrant par des fêtes splendides la découverte d'une statue antique ou l'inauguration d'un tableau. Représentez-vous Raphaël, parcourant les rues^ de Rome, au milieu du cortège de ses élèves et de ses pages, plus triomphant qu'un roi. Représentez-vous ces tournois de l'esprit, ces multitudes convoquées pour entendre réciter quelques vers ; représentez-vous ces boutiques fermées,

24 LUTHER ET LA RÉFORME AU XVfe SIÈCLE

ce peuple endimanché, parce qu'un homme célèbre va passer là!

Raphaël, pour garder tout poétique et gracieux en lui, meurt dans son beau printemps. C'estl'année 1520, l'année même où la bulle du pape fait éclore la Réforme en foudroyant Luther.

La peinture, atteinte au cœur par la mort de. Raphaël, ira pâUssant. Toutefois, André del Sarto,le Corrége, le Titien, défendront encore l'honneur du drapeau.

Et pendant ce temps, François 1**" emmène, seul trophée que la France ait conservé de ses expéditions d'Italie, François I*" emmène avec lui toute une pléiade d'artistes, de peintres et de sculpteurs. Voici le Rosso, voici le Primatice, voici Benvenuto Cellini, voici Tart français qui se montre avec Jean Goujon. Une faveur sans borne entoure quiconque tient une palette ou manie un ciseau. Chambord, Fontainebleau, le nouveau Louvre sortent de terre à l'heure même où Cartier découvre le Canada, où le fier armateur Ango fait pour son propre compte la guerre au Portugal.

Vous ne m'accuserez pas, Messieurs, de refuser à ces triomphateurs du génie humain une sympathie que je ne voudrais certes pas leur marchander. Du plus profond de mon âme je crois à la proche parenté du beau et du bon ; je crois que toute lumière vient de Dieu; j'estime qu'aucun progrès n'est mauvais en soi. Comment ne pas les admirer, ces héros de la Renaissance, ces hommes universels, qui semblent avoir voulu satisfaire par tous les moyens leur soif d'idéal, leur besoin de venté ; ces hommes qui sont à

la fois peintres, architectes, ingénieurs militaires, mé caniciens, écrivains, soldats ? Il y a plus, les artistes sont artisans, et les artisans sont artistes; la pensée fait explosion de partout; quiconque a regardé les meubles, les vaisselles, les bijoux, les armes, jusqu'aux simples serrures de ce temps, ne me démentira pas.

J'ai parlé des armes. La Renaissance devait les renouveler aussi; elle devait rajeunir la guerre; le - monde moderne vit Tartillerie, vit l'infanterie apparaître et prendre leur rang.

Tout se transforme, même le droit, ce retardataire. Alciat, lé célèbre jurisconsulte milanais, est venu, et .\iciat prépare Cujas. L'étude du droit romain précède la formation du droit actuel ; la philosophie du droit naîtra plus tard, et, l'heure sonnée, nos codes se formuleront.

Au travers de ce travail profond qui remue les sociétés humaines, regardons attentivement l'Allemagne ; elle va nous donner Luther.

L'inquisition l'avait saturée de spectacles hideux ; l'effroyable boucherie des sorcières et des sorciers se terminait à peine, quand un homme dont l'individualité appartient exclusivement à la Renaissance, dont l'âme n'a jamais accepté la Réforme, quelque rôle qu'il y ait joué, Reuchlin, ouvrit le feu contre les inquisiteurs, encore plus peut-être contre l'obscurantisme des moines Dominicains.

L'obscurantisme ! on voyait en lui, alors, l'ennemi public. Les religieux, on le pensé bien, remuèrent ciel et terre ; un moment Reuchlin sembla courir quel-

dbyGoogk

âl) LUTHER ET LA RÉFORME AU XVI« SIÈCLE

que danger ; mais le pape Léon X était trop humaniste pour se ranger du côté des moines contre un savant. Reuchlin l'emporta. Son triomphe, grand événement que des événements bien plus grands de-^ vaient effacer, fut célébré d'un accord enthousiaste par tout ce que rAUemagne et l'Europe contenaient d'esprits éclairés et libéraux. Erasme applaudit un des premiers. Il était de la race des Reuchlin : ami des lumières, pourvu qu'il ne lui en coûtât pas trop ; prompt à railler les abus, sous cette condition d'avoir les rieurs pour lui ; mais timide, et se retirant avec effroi devant une Réforme qui demandait le douloureux renouvellement de Thomme moral, devant une doctrine qui exigeait le don de l'existence et )a consécration du cœur.

Une figure bien plus belle s^ dpgsine dans le cor-^ tége de Reuchlin. Ulrich de Hutten, le pamphlétaire de génie, le noble étudiant, qui fut étudiant toute sa vie, commence, la rapière au côté, son métier d'écrivain, de poète, de lutteur. Homme de la Renaissance avant tout, il n'a dans le fond qu'un principe, la libre pensée. S'il devient plus tard le chevalier de la Réforme, c'est qu'il voit en plie un affranchissement de l'esprit, une protestation contre les tyrannies, un révejl de la nationalité des Germains. Sa Réformation, à lui, volontiers serait celle du dehors: Que Luther eût fléchi dans ce sens et Luther devenait, comme on l'a dit, un ancêtre de la Révolution.

Mais Luther voulait tout autre chose que la Renaissance ou que la Révolution. Son œuvre était plus profonde, son mobile agissait de plus haut. Ne nous étonnons pas, dè^ lors, quand Ulricli, tantôt «attiré,

dbyGoogk

LA RE^îAISSAHCE 27

tantôt repoussé par la divergence de but, semble abandonner parfois la cause .qu'il a servie et qu'il voudrait servir. Ne nous scandalisons pas trop, quand nous le voyons, à tel moment de défaillance et dp misère sans nom, réfugié chez l'archevêque de Mayence, chez le fermier dds Indulgences romaines, lui, le dénonciateur, Tadvefsaire acharné des mensonges romains !

Hélas ! cette indigence^ dont je parlais tout à l'heure, il la connut bien jeune; elle l'accompagna jusqu'au tombeau.

Malgré sa plume, malgré cette couronne de laurier qUe l'empereur Mâximilien avait posée sur son front, Hutten resta chevalier, homme d'épée, toujours.

Loi'squ'il vit l'appel aux armes repoussé par Luther, quand la chevalerie allemande dont il offrait le secours aux Réformateurs acheva de succomber sous les ruines du château de Sickingen ; alors Ulrich de Hutten n'eut pltis qu'à mourir. Il comptait trentecinq ans à peine : il s'abrite en Suisse, dans une île du lac de Constance, et meurt.

Rendons hommage à cet homme; il a souffert pour la vérité. Saluons ce caractère, si vaillant en dépit des faiblesses ; Contemplons cette individualité poétique, originale ; penchons-nous sur cette destinée brillante, courte, vite obscurcie, vite éteinte ;s laissonsnous émouvoir; laissons tomber une larme; et ev même temps remercions Dieu qui n'a pas livré la Réforme à ces mains couvertes d'un gantelet de fer!

Tout à l'heure, j'ai nommé Sickingen,. Sickingen dont la forteresse : Ebernbourg, abrita plus d'une fois les réformés fugitifs. Regardez-le faire, Messieurs,

regardez-le faire dans les batailles; considérez les cruautés atroces dont il usa contre les moines, contre les clercs; et voyez de quelles taches sanglantes notre cause se serait souillée, si elle avait accueilli de tels alliés.

Entre la Renaissance et la Réforme, l'opposition radicale devait se prononcer de plus en plus.

A mesure qu'on avançait, on apercevait un fait qui n'avait pas frappé d'abord : la Renaissance était l'avénement de Tindividualité, la Réforme était le retour de la foi.

Ne m'accusez pas, Messieurs, de méconnaître la Renaissance ou de la calomnier. Passé les premières heures, lumineuses, l'enivrement de l'esprit humain, enchanté de lui-même, produisit ce qu'il devait produire : l'adoration de l'homme, par conséquent la négation de Dieu. La terre était devenue trop belle, on ne savait que faire du ciel.

Pour démontrer ma thèse, je n'aurais qu'à interroger les protecteurs même de la Renaissance italienne, les papes. On sait quelles étaient les préoccupations de Jules II : vaincre les Français ! agrandir les États de l'Église ! obtenir de bonnes alliances avec les Suisses, les premiers soldats du temps I Vous connaissez son oraison : « Saint Suisse, priez pour nousl »

Chez Léon X, cet esprit délicat et corrompu, l'incrédulité savante.se montre plus ouvertement. N'est-ce pas lui qui, dans le but de réjouir ses cardinaux et lui-même, chargeait deux bouffons de parler alternativement pour et contre l'immortalité? on ne dit point que le problème ait été résolu. Les lettrés de ce siècle avaient bien d'autres affaires que de prendre au

dbyGoogk

LA REiN'AlSSANCIS 29

sérieux de telles questions, bonnes tout au plus pour le peuple et pour les ignorants !

Léon était un Médicis ; les jardins de la villa Médicis retentissaient de discussions philosophiques où n'intervenait guère TÉvangile, cette grossière tradition ! Le plus grand nombre exaltait Platon Tathénien; Epictète avait aussi ses partisans. Quant à Dieu, il ne lui restait guère d'adorateurs. N'est-ce point ce Dieulà dont le <;ulte s'exprimait par d'absurdes superstitions? n'était-ce point ce Dieu-là dont les papes Sixte IV, Alexandre VI, Innocent VIII se donnaient pour les représentants officiels ?

En face de tels souvenirs, les gens d'esprit prenaient le parti de ne plus croire à rien. On se réfugiait dans la forme. Le cardinal Bembo, s'étonnant de la piété attardée de Sadolet, lui conseillait de laisser là les Épîtres de saint Paul « crainte de se gâter le style par ces bagatelles ! » Le style, c'était tout ! aussi l'Arioste et son sensualisme épicurien rencontrent-ils des applaudissements passionnés ; aussi Léon X fait-il représenter sur son théâtre spécial, devant le collège de ses cardinaux, la Mandragore, de Machiavel, cette pièce où les railleries contre les moines se mêlent élégamment à des turpitudes dignes de la Rome antique et de ses obscénités.

Vous le voyez, Messieurs, la Rome du seizième siècle s'occupait peu de religion. Elle démolissait sans pitié sa vieille basilique de Saint-Pierre pour la remplacer par un temple grec, le temple du Bramante, avec sa coupole empruntée au Panthéon. Tandis que s'accomplissait ce prodigieux travail, cause occasionnelle des indulgences et de la Réforme, la machine religieuse,

lou'e vermoulue qu'elle était, continuait à fonctionner. Ceux qui en vivaient la conservaient avec soin. Mais on marchait vite, les yeux ouverts et âans trop d'effroi, vers ce moment où le catholicisme n'étant plus qu'une satisfaction donnée aux tendances superstitieuses des pauvres d'esprit, l'aristocratie intellectuelle, bien pourvue d'abbayes et d'évêchés, entretenant des pompes extérieures dont les multitudes ne se lassent pas, garderait pour elle le secret de sa libre pensée et de son incrédulité.

Le siècle de Voltaire et celui d'Érasme sont proches parents. Ils se relient par d'étroits rapports. Sans la Réforme, sans cette colossale action qui rend à l'Évangile sa voix, à la foi sa vigueur, vous le verriez mieux. La Réforme couvre tout de ce flot victorieux qui renverse le scepticisme trionjphant, qui amène le réveil, non-seulement sous la forme protestante, mais sous la forme catholique, si bien qu'on peut le dire sans craindre un démenti : nul plus que Rome n'a profité de la Réformation !

J'ai parlé de scepticisme triomphant. On doutait en Itali(3, en France on ne croyait guère. La Renaissance eut vite fait d'y prendre pied ; elle y entra comme on entre chez soi; la France allait devenir son principal champion.

Deux grands noms résument l'esprit français du temps; deux hommes nés, qui pourrait le croire? au siècle même de Luther et de Cadvin !

Qu'ont-ils dit?

Le premier, Rabelais, dont Tœuvre eut à cette époque a\Uant d'éditions que la Bible ou peu s'en faut;

Rabelais, chéri des princes, chéri du peuple; Rabelais, le représentant de la Renaissance et son véritable enfant, Rabelais se montre adversaire aussi déclaré du christianisme que de la superstition. Sa gaieté profondément sceptique forme l'essence même du^Pantagruélisme. S'il croyait, Rabelais ne rirait pas tant, mais Rabelais ne croit pas et Rabelais se moque des moines, se moque de la foi, se moque de tout.

L'autre nom, l'autre homme, Montaigne, paraît plus tard. Esprit moins grossier, douteur avec plus de précaution, railleur avec plus de retenue, celui-ci ne rit point, il sourit. Mais que ce sourire est froid, Messieurs ! comme il fait frissonner ! Rien ; il n'y a rien là : ni morale, ni Dieu, ni vie k venir. Un éternel peutêtre y vient et y revient battre sans cesse les murs du cachot ! Ce qui trône, dans ce clair-obscur effrayant, c'est la médiocrité : médiocrité des affections, médiocrité des idées, médiocrité des espérances? L'esprit humain, l'âme humaine rampent dans ces basfonds. S'accommoder, pratiquer la religion reçue — vieux moyen pour se dispenser de religion — en fait de morale : <t ne pas viser trop haut! » c'est tout !

La morale ne s'en releva pas. Charron essaya de lui prêter de plus fermes accents ; ils s'évanouirent, le coup avait porté; et La Rochefoucauld put donner, un siècle après, le résumé de l'école entière lorsqu'il affirma d*Un mot aigu, mot inexorable et destructeur, comme il savait les dire, qu'il n'y a pas de vertu : « La vertu n'irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie! »

Qu'en pensez'vous. Messieurs? respirez-vous bien?

dbyGoogk

tô LUTHER KT LA RÉFORME AU XVJ« SIÈCLE

Mesurez à cette heure Tabîme où sans la Réforme nous serions tombés.

Sans la Réforme, la Renaissance -était perdue : elle critiquait, elle n'allait pas plus loin. Délivrée de la scolastique et par- dessus le marché de la foi, que pouvait-elle accomplir?

Fonder, Messieurs, cela appartient à d'autres ; fonder appartient aux croyants.

Sans la Réforme, je ne dis pas que le Christianisme eût péri — le Christianisme ne peut périr — je dis qu'une éclipse Taurait voilé,. une de ces éclipses qui n'éteignent pas le soleil, mais qui en suppriment les rayons. L'Église romaine serait descendue plus bas encore ; l'incrédulité serait devenue maîtresse absolue du terrain ; le paganisme antique, l'adoration de la matière, déjà prépondérante en Italie, aurait partout triomphé.

Le moyen âge était fini ; qu'allait être le monde moderne ? On frémit en y songeant.

Au milieu de ces ténèbres, au milieu de ces négations, tout à coup une affirmation retentit. La grande affirmation de Luther! C'est le cri de la conscience humaine, c'est l'homme qui retrouve son Dieu, c'est l'enfant prodigue, humilié, désespéré, qui prend le chemin du logis paternel. En face de la « route aisée » de Rabelais et de Montaigne, se dresse le sentier raboteux de la nouvelle naissance, la voie douloureuse du renoncement personnel. En face de la controverse vulgaire : sarcasmes contre les abus, contre les papes, contre les couvents, se lève la grande controverse : l'Écriture souveraine, le pardon gratuit par l'absolue confiance au parfait Sauveur I

Dès lors, tout renaît; à côté du vrai dogme, la vraie morale surgit ; à côté d'une vérité, toutes les vérités reparaissent ; le scepticisme rencontre une si entière défaite que son siècle, le seizième, sceptique par excellence, voué dès les premières heures au doute , ce siècle-là devient croyant, te siècle appartient à la foi, et tout, jusqu'à la politique, jusqu'à la guerre, tout y sera religion. ^

Devant l'affirmation, Messieurs, les instincts négatifs ne se tinrent pas pour battus. Ils se coalisèrent en faveur de Rome. Ils savaient bien où était l'ennemi. Les adorateurs de l'antiquité, qui voulaient que l'homme se fit loi à lui-même, se révoltèrent contre la doctrine qui veut que nous mourions à nous-mêmes afin d'apprendre à vivre pour Dieu.

Et pourtant, bon gré mal gré, la Renaissance a servi la Réforme ; elle Ta servie, car elle a fait un pas vers la lumière ; elle l'a servie, car elle a été un triomphe de l'esprit. Or, je crois aux victoires de l'esprit ; je crois que la lumière est toujours en faveur de la vérité. La Renaissance nous a donné l'étude des langues anciennes; en 1516, au moment où paraît Luther, elle donne au monde le Testament grec. La Renaissance nous a inspiré le respect des lettres ; elle a créé l'importance des hommes de pensée et de savoir. La Renaissance a mis hors de page l'opinion publique : cette conscience universelle formée par la conscience de chacun de nous. La Renaissance appelait notre critique, elle mérite notre gratitude, en tous cas elle avait droit à notre examen.

dbyGoogk

LA RÉF'ORME

Le problème dé la Renaissance une fois résolu, nous savons, Messieurs, ce qu*il faut répondre aux gens qui prétendent que la Réforme est tout simplement une protestation contre l'autorité, une première insurrection de l'orgueil humain impatient de tout joug,une première explosion du rationalisme philosophique, un acheminement au dix-huitiènre siècle et la Révolution. Il suffit d'une chiquenaude pour renverser cet arbre généalogique, impudemment dressé, qui commence à Luther afin d'arriver à Strauss d'une part, à Robespierre de l'autre, en dépit du bon sens et des faits.

N'a-t-on pas imaginé, pour expliquer la Réforme, un tour de force plus burlesque encore ? Voltaire n'a-t^l pas inventé la vengeance des Augustins, privés du trafic des indulgences, contre les Dominicains qui l'avaient accaparé? n*a-t-il pas découvert qu'une jalousie de moines était le berceau de la Réformation?

Nau8 arrétèF à de telles puérilités, Messieurs, ce serait leur faire trop d'honneur. Pour y répondre, il n'y a qu'à regarder la Réforme. Considérejs-la, vous verrez de quelles profondeurs elle jaillit, à quels besoins elle répond.

Te le répète , elle affirme avant tout. La négation chez elle demeure si bien à rarrière-plftn, que la Réformation ne ne séparera de Rome qu'avec une extrême et slgniûcative lenteur, Luther avance malgré lui ; il avance à reculons. Même attitude, mêmes répugnances, chez les Réformateurs qui appartiennent à d'autres races et que poussent d*autres souffles, non moins puissants. Si Farei attaque l'Église romaine, s'il bat en brèche ses traditions, ce n'est qu'après avoir établi la vérité, ce n'est que parce que les tra^ ditions et l'Église lui refusent, absolument, cette Parole de son Dieu, ce pardon de son Dieu dont il a faim et soif, sans lesquels son âme meurt.

Aux grands événements chercher de petites causes, c'est faire, Messieurs, un sot métier. La Réforme ne vient ni de l'action d'un homme nid*un incident; k Réforme est née de la volonté de Dieu ; la Réforme est l'explosion d'un immense réveil moral. Sa simul» tanéité donne le mot de son caractère. A la même heure, sans' entente et sans concert, en France, en Suisse, en Allemagne, l'appel aux Écritures retenlit. Partout on prêche le palut gratuit ; partout Jésus reparaît, cruiîifié, victorieux I Un esprit nouveau s'est mis à couver les ténèbres: laissez-le faire, la vie s'émeut, le jet va pousser, jet héroïque, pouvoir ré« générateur que rien n'arrêtera (Jésormais.

Voulez-vous le voir à l'œuvre? écoutez. Voici Lefèvre d'Étaples qui, en 1512, annonce à la France le pardon par Jésus ; en 1516 voici Zwingle qui, devant les moines d'Einsiedelen, proclame la vérité. Luther la fait flamboyer à Wittemberg; Capiton, d'autres voix, la prêchent en d'autres lieux.

Ceci vient de haut. Il fait bon chercher vers Dieu, en plein foyer de lumière, la main qui crée les grands événements. Et toutefois. Dieu emploie les hommes; et sans les grands hommes, les grands événements ne seraient pour Ja plupart que de grands avortements.

L'homme du. seizième siècle, l'instrument préparé par Dieu même ; la vigoureuse, la tenace individualité à défaut de laquelle le mouvement religieux n'aurait que difficilement peut-être franchi les limites d'une molle aspiration, de saintes recherches, de velléités pieuses, incertaines et vagues ; cet homme, c'est Luther.

La Réforme n'est pas l'œuvre de cet homme, la Réforme aurait pu se passer de cet homme, cet homme n'était pas nécessaire à la Réforme — y a-t-il un homme, quel qu'il soit, nécessaire à quoi que ce soit? — mais cet homme, Luther, dont certes Dieu n'avait pas besoin, Dieu s'en est servi comme d'un énergique, d'un fidèle, d'un puissant ouvrier : un de ces travailleurs qui électrisent leurs compagnons.

Lorsqu'on fait une découverte, Messieurs, il se trouve toujours — et cela se prouve pièces en mains — que bien des gens l'avaient inventée avant l'inventeur! Seulement l'histoire ne tient pas compte de ces gens-là. Je crois, entre nous, que l'histoire est' dans son droit.

dbyGoogk

LA KÉFORMË 37

Luther, sans doute, n'a pas découvert la vérité. La vérité, au ;nilieu des siècles les plus obscurs, s'est fait pressentir à plus d'un cœur. Secouer la tyrannie des traditions, retourner aux sources, retrouver la Parole de Dieu, recourir à Jésus et à sa croix pour y rencontrer le principe de la vie, de l'obéissance, de l'amour, on l'avait fait, du plus au moins, avant Luther. Mais qui a saisi des deux mains, comme Luther, l'Écriture et la grâce ? qui s'est donné, comme Luther, à la vérité reconquise ? qui a su, comme lui, l'accepter sans réserves, sans détours, telle quelle, absolument? qui en a, comme Luther, adopté toutes les conséquences? qui a comme lui, au péril de sa vie, planté la lumière sur le chandelier ?

Otez Luther, et voyez ce que la Réforme devient en Allemagne ! Mélanchthon protestera contre les abus et s'en tiendra là. Hutten, Sikingen tireront l'épée, exigeront l'indépendance . relative de l'Église germanique, ne l'obtiendront pas, et ce sera tout !

Ni en Suisse ni en France la Réforme n'aurait trouvé son prodigieux élan, sans le spectacle que lui donnaient ces luttes, cette popularité, cet éclat, cette âme virile, ce rare génie aux prises avec les vieilles superstitions, avec les vieux mensonges, avec le vieil athlète romain ! Mieux on étudie le seizième siècle, plus on demeure convaincu de ce fait, que la Réforme, indigène en tous lieux, a été, dans tous, aidée et développée par les livres, par les thèses, par l'action de Luther. L'incubation générale une fois réservée, le progrès vient de lui ; ne le cherchez pas ailleurs. L'impulsion part de Wittemberg.

/ Les hommes illustres qui luttent pour la vérité

dbyGoogk

38 LUTHER ET LA RÉFORME Al) X\h SIÈCLE

combattent, cela va sans dire, avec une parfaite indépendance; et pourtant tous, qu'ils le veuillent ou non qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, Réformateurs e* Réformés, tous, eux, vous, moi, nous avons été, nouf sommes à l'école de Luther. Parlons mieux : Luthei nous a tous ramenés à l'école de Dieu.

J'entends ce qu'on dit :

La Réforme est une affairç de race. La Réforme est une expression de Tesprit germanique. Son représentant et son champion ne pouvait être qu'un Allemand !

Messieurs, je déteste ces explications qui matérialisent les questions de l'esprit. Avec les Allemands, tel culte; telle religion avec les Italiens. Pourquoi pas une autre aux Asiatiques, pourquoi pas une autre aux Zélandais ? Non, Messieurs, il n'en est rien. Dieu ne l'entend point ainsi. Dieu a donné une Révélation, une seule, au monde entier; et les apôtres, ces Juifs, l'ont portée à l'Occident, l'ont portée à l'Orient; et nos missionnaires là portent au midi, la portent au nord ; et celte Révélation a renversé le paganisme ajitique, elle renverse les modernes idolâtries, partout elle régénère, partout elle adoucit, elle accomplit partout une œuvre identique, parce que le cœur est partout le même, et que partout elle le refait nouveau.

La vérité est une; l'homme est un. Qu'on s'écarte de la vérité, les divergences éclatant; qu'on revienne à la vérité, l'unité reparaît. Surprenez une opposition, du temps des apôtres, entre la foi des chrétiens juifs, des chrétiens d'Italie, des chrétiens d'Orient l

Cela posé, Messieurs, que les peuples germaniques fussent mieux que d'autres préparés pour la Réforme, que, plus éloignés de Rome, ils eussent moins que d'autres subi la contagion de ce culte matérialiste, de cette religion corrompue qui semblaient avoir détruit en Italie jusqu'aux facultés par lesquelles l'homme peut retrouver son Dieu, je vous l'accorderai. L'Allemagne était encore naïve, encore jeune; les souillures de l'Italie ne l'avaient pas au même degré salie; les doutes, Tincrédulité d'au delà des monts ne l'avaient pas empoisonnée; je n'en veux pour preuve que Luther à Rome, et ses étonnements.

Si l'Allemagne était moins gâtée, elle n'était pas moins intelligente. L'Allemagne avait inventé l'imprimerie, gardons-nous de l'oublier. L'Allemagne la première avait ouvert le feu contre les inquisiteurs. L'écrasement de l'individu y rencontrait des obstacles qu'ailleurs on ne lui opposait pas. Les peuples germains ont toujours été plus que nous rebelles à l'extrême discipline, au nivellement absolu, à la centralisation. L'uniformité romaine s'était heurtée contre ces fiertés. Et de même que l'indépendance féodale- Conservait ses donjons en Allemagne alors qu'en France et en Italie l'esprit latin avait tout abattu, de même l'indépendance des âmes y gardait ses asiles, qui n'existaient nulle autre part.

J'entends ce qu'on dit encore :

De quel droit la Réforme s'est-elle accomplie? Sur QKèi principe a-t-elle appuyé son droit?

De quel droit! sur quel principe! Messieurs, j'ai

dbyGoogk

bien envie de vous demander quel droit elle aurait eu de ne pas s'accomplir?

Une fois la vérité retrouvée, avons nous le droit de ne point nous réformer, c'est-à-dire de ne point retourner au vrai?

Ne parlons pas du droit, Messieurs, parlons du devoir.

« Voici ce que vous croirez; voici ce que vous ferez ! » ainsi s'exprime Dieu. Or on vous invite à lui répondre : « C'est vrai, mon Dieu ! mais les hommes ont établi le contraire ; le grand nombre s'est prononcé dans le sens des hommes; et cela dure depuis si longtemps !»

La durée! imaginez-vous une plus étrange raison? Colomban — son témoignage ne paraîtra pas suspect — Colomban s'écriait un jour : « Il y a de vieilles erreurs! Pourtant je connais quelque chose de plus vieux : la vérité. »

Oui, grâce à Dieu, la vérité est plus vieille que l'erreur ! ceux qui reprochent au protestantisme sa nou^ veauté n'y ont pas réfléchi.

Le principe du protestantisme, c'est justement de rejeter tout ce qui est nouveau. Le temps des apôtres, l'enseignement des apôtres, l'exemple des apôtres, il remonte jusque-là, il no veut rien de plus nouveau que cela. Ennemi de la théorie des développements, qui est la théorie romaine par excellence, il proQjame la théorie de 1 immobilité, dé l'antiquité ; il se fixe obstinément au premier siècle, au siècle apostolique, refusant tous les usages et tous les dogmes des siècles ultérieurs.

Reprochez-lui d'être trop vieux, tant que vous vou-

dbyGoogk

drez ; lui reprocher d'être nouveau, c'est démentir les faits.

On sourit, et Ton nous demande, au nom de notre antiquité : « Où étiez-vous avant Luther ? »

Un homme d'esprit a répondu par une autre question : « Du temps des apôtres, où étiez-vous? »

Messieurs, laissons la question d'âge se débattre entre l'Église d'Orient et l'Église d'Occident; entre elles, jamais il ne s'agit de remonter au temps apostolique, jamais à la Révélation; qu'elles examinent s'il leur plaît laquelle des deux est restée le plus fidèle au développement du neuvième siècle, cela ne nous intéresse guère, nous qui remontons au premier.

Lés Réformateurs n'ont eu la prétention ni de révéler une religion ni de fonder une Église. Revenir à la religion révélée par Jésus-Christ, retrouver l'Église fondée par les apôtres de Jésus-Christ, reprendre, des mains de Jésus, ce que Rome avait détruit ou corrompu : ils n'ont rien cherché par delà. C'est que cela, Messieurs, c'est le mot d'ordre du chrétien. En ce sens, nous sommes tous réformateurs.

Reste la que^ion du salut.

Peut-on se sauver dans l'Église romaine? Peut-on se sauver dans l'Église protestante ?

Le seizième siècle, devant l'énigme, restait pensif. Vous savez quelle conclusion en tirait Henri IV l

Pour Luther, le problème n'avait pas d'obscurités : t Impossible, disait Luther, qu'un homme soit chrétien sans avoir Christ. »

Vous me permettrez de compléter sa pensée :

dbyGoogk

Impossible qu'un homme qui a Christ ne soit pas chrétien !

Avoir Christ! depuis la Réforme, telle est la question du salut. Les apôtres ne l'ont jamais posée autrement.

Retour à TÉcriture ! tel est le principe, unique, souverain.

On a dépensé beaucoup de travail et beaucoup de ^ science pour en trouver d'autres; on a découvert une Réforme Luthérienne, une Réforme Calviniste, une Réforme Zwinglienne; on s*est donné le plaisir de les mettre en contradlcion ; on a déclaré même que, ces hostilités répondant à des oppositions de l'esprit humain, elles devaient s'entretenir et se perpétuer.

Nous serons moins ingénieux. Nous repousserons les noms d'hommes, qui n'ont aucune autorité pour nous. Avec Luther, nous dirons : point de luthériens! avec Zwingle : point de zwingliens! Que sont Luther, Zwingle et Calvin? des hommes faillibles, qui ont failli. Dans ce sens, Messieurs, ne regrettons pas leurs fautes, elles sont un bien. Elles nous empêchent de transformer les Réformateurs en révélateurs, de recevoir leur parole comme un supplément inspiré de l'Écriture de Dieu! Imitons-les : écartons les traditions humaines, qui trompent, allons droit à la Bible qui ne trompe pas.

La souveraineté des Écritures, j'y reviens, voilà le principe de notre Réformation.

Ne nous dites pas qU'il y en a un second .: la justification par la foi! ou un troisième : le Hbre examen !

La justification par la foi ! c'est le contenu même de

la Parole de Dieu. Quand j'invoque un testament, lorsque je déclare que ce testament fait loi, c'est du contenu que je parle, cela va sans dire; et cependant j'invoque le testament lui-même, sa valeur; si le testament ne vaut rien, le contenu ne vaut rien. Il n'y a pas là deux principes, il y a une grosse vérité de gros bon sens.

Ce raisonnement, tout simple qu'il paraisse, est plus important qu'on ne Timagine, croyez-le bien. A force de distinguer entre le contenant et le contenu, on finit par traiter le vase avec un certain mépris. C'est que le vase renferme autre chose que telle ou telle doctrine, admise comme essentielle; c'est que le contenant contient des vérités dont on ne veut pas.

La justification parla foi, oui, l'Évangile tout entier nous l'annonce ; mais gardons l'Évangile, car il garde notre foi. Une fêlure, et tout s'échappe; nous l'avons bien vu.

Quant au libre examen dont on dit, faute de le comprendre , beaucoup de mal, c'est un agent essentiel, nécessaire, ni plus ni moins, de notre principe unique : la Révélation. Du moment où la Révélation fait seule autorité, ni traditions ni décisions ecclésiastiques ne peuvent en déterminer le sens, cela va de soi. La Parole de Dieu se présente à toutes les consciences ; elle appelle toutes les consciences à lire ; à lire avec prière, en invoquant le secours du Saint-Esprit ; toutes les consciences peuvent recevoir les vérités dont elles ont besoin. Entre l'Écriture et l'homme, les intermédiaires sont supprimés. L'entretien direct entre Dieu et Phomme a repris. Voilà le libre examen. Je me défie beaucoup des gens qui s'en déflenl.

Page 1