LUTHER AU COUVENT
Leur piété, qui exerça de bonne heure une influence profonde sur Luther, nous explique pourquoi, dès l'enfance, nous le voyons prier à genoux, s'occuper de son âme et s'inquiéter de ses péchés.
Jean Luther avait prié souvent, lui aussi, près du berceau de son fils, demandant avant tout qu'il grandît dans la crainte du Seigneur. Mais d'autres ambitions le hantaient. Quand Martin, dont la précoce intelligence étonnait chacun, eut épuisé les éléments d'instruction que pouvait lui fournir l'école de Mansfeld, son père, Jean Luther, le fit partir pour Magdebourg.
Martin, accompagné d'un camarade, Reinecke, franchit la distance à pied. Les deux compagnons, âgés l'un comme l'autre de quatorze ans, cheminaient le cœur gros vers la ville archiépiscopale et ses gymnases religieux. Luther y fit un dur apprentissage de la vie. L'école des Franciscains ne fournissait à ses élèves que l'aliment intellectuel. Ceux qui avaient besoin d'autre chose allaient gagner leur pain en chantant deux fois la semaine sous la fenêtre des riches, et en psalmodiant le dimanche au chœur. Mais les aumônes obtenues ainsi restaient insuffisantes lorsque la famille ne pouvait rien y ajouter. Or, en ce temps-là, Marguerite et Jean Luther, vaillants travailleurs, subvenaient tout juste à l'entretien du ménage; secourir Martin n'était pas en leur pouvoir. Il fallut donc quitter Magdebourg, reprendre le bâton du pèlerin, et revenir du côté d'Eisenach, oîi l'on comptait sur la protection de parents maternels.
Les parents, semble-t-il, ne répondirent guère à Tespoir qu'on avait conçu, car nous voyons Luther
chanter sous les fenêtres d'Eisenach tout comme il chantait sous les fenêtres de Magdebourg.
'; Dieu y pourvut. Un soir que l'enfant psalmodiait ses plus beaux cantiques, les croisées s'ouvrirent, on lui fit signe de monter; c'était la veuve de Conrad Cotten, une femme au cœur compatissant et doux. Touchée de pitié, elle garda Martin sous son toit, pourvut à ses études, le mit à l'abri du besoin, lui acheta même une flûte et une guitare dont Luther apprit à jouer sans maître; et voilà notre écolier le plus heureux garçon dû monde, entre la science qu'il poursuivait sous un maître renommé — Triboiinius — sa chère musique, la compagne fidèle, la joie de sa vie entière, et cette bienfaitrice dont jamais il ne perdit le souvenir. La veuve de Gotten imprima le respect des femmes dans l'âme de Luther; peu d'hommes ont parlé d'elles, de leur charité, de leur sympathie, en termes plus attendris.
Hélas! il fallut quitter Eisenach. Luther y avait appris tout ce qu'il y pouvait apprendre. Son ardente intelligence était attirée par l'université d'Erfurt. Jean Luther consentait au déplacement de son fils ; parvenu même à quelque aisance, il promettait de le soutenir.
Martin, âgé de dix-huit ans alors, se rendit à Erfurt, s'assit sur les bancs de l'université, et, toujours laborieux, toujours exemplaire dans sa conduite, toujours le premier, il fixa vite l'attention de ses professeurs, en tête desquels figurait Jodocus Truttvetter, qui enseignait le droit canon.
L'étude en était prescrite par Jean Luther à son fils. Martin aurait préféré toute autre science, mais U obéissait.
LUTHEll AU COUVENT 47
Notre futur avocat passait ses meilleurs moments à la bibliothèque de Tuniversité. Comme il examinait les rayons, un livre frappa ses regards. Il le prit, l'ouvrit, et bien qu'il n'en comprit pas sur-le-champ la valeur, son instinct, un puissant besoin de son âme Vj retinrent attaché. Ce livre était la Bible ; une Bible latine que l'université avait acquise à grand prix. Luther lisait ; il lisait avec ravissement l'histoire du jeune Samuel ; et comme il lisait, un désir se formait dans son cœur ; désir insensé, qu'il s'avouait à peine : pourrait-il, lui, Martin Luther, avoir une Bible, posséder une Bible, l'ouvrir et la méditer chaque jour?
Luther cependant, repoussé loin du droit, attiré parla théologie, sentait un trouble profond. Il lui semblait que Tétude seule des choses de Dieu devait donner la paix. Cette paix lui apparaissait derrière les jnurs d'un cloître. Il enviait les Augustins d'Erfurt. Poursuivant toutefois sa carrière, Luther avait, été reçu maître es arts*avec les cérémonies d'usage, fête générale, procession aux flambeaux; il commençait, selon la coutume, à donner des leçons; tout semblait servir les desseins de Jean, son père, lorsque deux événements, deux faits, en décidèrent autrement. Alexis, intime ami de Luther, fut assassiné; peu de jours après, la foudre tomba près de Luther.
Il crut entendre une voix lui crier : Au couvent ! Le soir même, après avoir empaqueté ses bardes avec son Plante et son Virgile, Luther frappait à la porte des Augustins.
On ouvrit vite au jeune maître déjà connu par l'éclat de son savoir. Les professeurs de l'uiliversité, ses camarades cherchèrent en vain à lui parler ; en vain
Jean Luther écrivit-il une lettre sévère, ordonnant à son fils de quitter le couvent. Martin avait fait vœu d*embrasser la vie monastique; aux amis et aux professeurs il renvoya son anneau de maître es arts ; au père il répondit — non sans se repentir dès lors — par un refus d'obéissance. Le père tint bon, garda rigueur à son fils, et ce ne fut que bien des années plus tard, quand la peste eut emporté deux frères de Martin, qu'après avoir cru celui-ci mort Jean sentit son cœur se fondre et consentit à pardonner.
Il se rendit à Wittemberg le jour où son fils fut ordonné clerc. Assis pendant le repas à côté du nouveau prêtre, tout à coup il se lève et, prenant la parole : € Messieurs les savants — dit brusquement le père — n*avez-vous pas lu dans l'Écriture sainte que le premier devoir d'un enfant est d'obéir à ses parents ? » — Luther resta saisi.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble enendre le premier cri^e la Réformation.
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Messieurs, vous entrevoyez, n'est-ce pas, quelquesuns des traits fondamentaux du caractère de Luther : ces aspirations vers le ciel, cette conscience émue, ce profond sérieux? Luther est un véritable Allemand. L'œuvre intérieure, la tendance mystique j5*accusent fortement chez lui.
Là, dans cette étroite cellule du couvent d'Erfurt, va se livrer un combat auprès duquel s'effacent et disparaissent toutes les luttes du dehors.
Et ce combat si tragique deviendra, n'en doutez point, l'élément essentiel de la supériorité de Luther.
Par cette bataille intérieure, Luther deviendra l'homme de la Bible, l'homme qui a le mieux lu dans ia Bible, Thomme de la grâce, de l'expiation, de la justification par la foi. Il fallait cette agonie pour saisir Jésus, Jésus rédempteur. La Réforme est cela. Elle n'est ni une idée ni un système; elle est Christ, Christ notre salut, Christ notre espérance, Christ
qu'embrasse tout entier la conscience aux abois. Il nous fallait une telle Réforme, une Réforme qui partit des profondeurs de Uêtre humain.
Luther n'avait pas trouvé la p^ix dans le couvent d'Erfurt. Il avait changé de nom, il s'appelait Augustin, il n'avait pas changé de cœur.
Frère Augustin restait misérable, travaillé d'angoisses, et succombait sous le sentiment de son péché. En vrai moine — jamais moine plus dévot n'habita monastère — il avait essayé toutes les macérations. Sa santé reçut alors des atteintes dont elle ne s'est pas relevée depuis. Aussi maigre qu'un squelette, affaibli par les austérités, éperdu de douleur morale, un jour il tomba sans mouvement sur le sol ! On accourut, on essaya vainement de le ramener à la vie, jusqu'au moment où Lucas Edemberger son ami, prenant quelques jeunes enfants de chœur, entonna le chant d'un cantique avec eux. Ce que n'avaient pu faire les sdns, la muâque, sa « chère musique » le fit. Aux premiers sons, Luther se ranima.
J'aime à voir, Messieurs, ce jeune homme parfaitement pur, terrassé devant le Seigneur par la conscience de son péché ! Cela est grand, cela est beau. Ainsi l'on retrouve la vraie sainteté; c'est comme cela qu'elle nous relève, et qu'elle nous mène à la nouvelle naissance, et qu'elle nous conduit à Christ.
Plus d'un haussera les épaules : — Mais que se reprochait donc Luther?
11 se reprochait de ne pas aimer Dieu.
Messieurs, n*est-ce point là le. péché par excellence, la racine de tous les péchés ?
Le moment était venu; Dieu n'abandonnait pas Luther ; Dieu allait adresser à Luther ces deux paroles qui ont fait de Luther le chrétien d'abord, plus tard le Réformateur.
Voici la première. Luther, malade, torturé, se croyait près de la mort. Un vieux moine s'approcha de sa couchette : « — Mon fils! attache-toi simplement à cette déclaration du symbole des apôtres : Je crois à la rémission des péchés. Mon fils, crois que ce n'est pas seulement à David, à saint Pierre, à saint Jean que la promesse est faite, mais à toi. Elle t'est faite pour l'amour de Christ ; Christ a souffert pour tous. La doctrine apostoHque, c'est que l'homme est justifié sans mérite, 2?ar la foi! »
Ce discoure tomba dans l'âme de Luther « comme un baume du ciel. » — Toutefois, il n'en comprit pas toute la portée et bientôt redevint la proie des terreurs. Chaque matin il disait trois messes ; à chaque messe il invoquait trois patrons. Il avait choisi vingt et un saints, dans le calendrier, et ne cessait de se recommander à leur intervention. Il s'adressait à la vierge, qu'il servait dévotement. Rien n'y faisait.
Ce fut alors qu'un autre envoyé de Dieu prononça la seconde parole, la parole décisive, la parole libératrice qui devait tant contribuer à délier Luther.
Staupitz, vicaire général des Augu^tins d'Allemagne, avait passé par le même feu. Cette fournaise l'avait brûlé. 11 en connaissait la glorieuse issue. A cet homme qu'accablait un immense désespoir, à cette
52 LUTilEU ET LA RÉFORME AU XVI« SIÈCLE
conscience épouvantée par la justice de Dieu, à cette âme qui s'épuisait en vains efforts pour escalader le ciel, Staupitz ne vint pas dire que sa frayeur était absurde, que Thonnêteté des actes suffisait, que le ciel se gagnait aisément, que du couvent on y passait tout droit! Non. Staupitz lui écrivit ceci : a Vous voudriez n'être un pécheur qu'en peinture ; pour vous aussi, dès lors, Jésus n'est un Sauveur qu'en peinture. Accoutumez-vous donc à le regarder comme un vrai Sauveur^ et vous, comme un vrai pécheur, » — « La pénitence, ajoutait Staupitz, vient de l'amour de Dieu ; non point de l'horreur du péché. »
Avec ces deux ou trois mots : salut, grâce, amour ! Staupitz débarrassa Luther du filet scolastique ; il rompit ce cercle vicieux, réternelle contemplation du péché ; il abattit ce géant de la propre justice, campé sur le chemin qui mène à Christ-, il détruisit ce mirage par lequel Luther — nous connaissons cela — dressait son péché entre Jésus et lui, attendant en quelque sorte, pour croire au Rédempteur, le moment où il pourrait s'en passer !
Luther délivré s'écria : « Je me sens comme né de nouveau! j'ai trouvé ouverte la porte du paradis ! »
Staupitz avait plus fait que parler. Il avait apporté la Bible à Luther et la lui avait donnée. Luther désormais n'avait plus besoin de recourir à la Bible enchaînée du couvent. Luther possédait une Bible, en propre, bien à lui. Son vœu de l'université d'Erfurt se trouvait ainsi réalisé. Il reçut avec des transports que notre froideur ne conçoit guère ce
trésor dont pourtant il ne connaissait pas tout le prix.
Cette Bible, Messieurs, mit Luther à l'entrée d'une voie où ni lui ni Staupilz ne songeaient guère à marcher.
Staupitz, au surplus, et Luther ne devaient pas longtemps cheminer ensemble. Il y a dans la séparation progressive de ces deux âmes, qui ne cessèrent de s'aimer et de s'estimer, un enseignement que je tiens à mettre sous vos yeux.
Staupitz est un mystique. Un des meilleurs sans doute, car il évite avec soin l'absorption panthéiste et n'oppose pas un instant à la révélation extérieure de l'Écriture la révélation intérieure du Saint-Esprit, Staupitz est mystique cependant ; il l'est, en ce qu'il se contente de puiser dans la Parole de Dieu les dogmes qui lui paraissent essentiels au salut, et qu'ayant ainsi pourvu aux choses du dedans il laisse aller comme elles peuvent les choses du dehors. Pour Staupitz, le sentiment domine tout. On trouve chez lui cette inaptitude à traduire les impressions en application, trait essentiel du mysticisme de tous les temps et de tous les pays. Staupitz soupire à la rencontre des erreurs, il soupire et ne les combat pas. Plus courageux que beaucoup d'autres, Staupitz ne désavoua point les premières démarches de Luther. Etonné de ces résolutions viriles, entraîné par cette foi qui était sa foi, quelque temps il resta le compagnon fi'^èle de son ancien* disciple si vite devenu son maître. Mais lorsqu'il vit que les protestations allaient se transformer en rupture, que la réforme intérieure allait faire place à l'attaque contre l'Église romaine et à sa démolition, il prit peur, s'entremit, pressa
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Luther de céder, suivant la vieille méthode mystique, et se réfugia dans ce qu'on appelait : rhumilité !
Luther alors — c'était en 1521 — lui adressa cette lettre magnifique par laquelle il presse à son tour Staupitz 'de se montrer moins humble, c'ést-à-dire plus fidèle : "•
« Ce n-est pas le temps de craindre, maïs de crier, aujourd'hui que nous voyons Notre- Seigneur Jésus- Christ repoussé, condamné et blasphémé.
» Vous m'exhortez à l'humilité; moi je vous exhorte à l'orgueil. Si mon orgueil vous paraît trop grand, votre humilité va trop loin. Vraiment la chose est sérieuse. Ne voyons-nous pas Christ souffrir ?
» Mon Père, il y a plus de péril que plusieurs ne le supposent. Maintenant cette parole de l'Évangile s'accomplit : Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant Dieu; celui qui me reniera, je le renierai. » '
Dès lors les deux vies — je ne dis pas les deux cœurs — s'écartèrent, et la distance qui les séparait alla chaque jour grandissant.
Staupitz avait pris refuge auprès du cardinal-évêque de Salzbourg; il s'y débattit plusieurs années entre sa conscience et sa timidité, entre sa foncière admiration pour l'œuvre de Luther et les exhortations habiles du cardinal. Rien n'égalait le trouble intime de cette pauvre. âme, qui connaissait trop la vérité pour prendre parti contre elle et qui avait trop de mollesse quiétiste pour combattre l'erreur. Luther essaya vainement de relever Staupitz. L'ancien vicaire général des Augustin s d'Allemagne devint abbé des Bénédictins de Salzbourg. Il mourut en redisant ces
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mots, souvent répétés : « J'avais espéré plus de paix! »
La paix, nous la verrons ailleurs, Messieurs, nous la rencontrerons chez l'homme de guerre, chez celui qui obéit résolument aux ordres de sa conscience, à la parole de son Dieu.
Ici se creuse Tabîme qui sépare la Mystique de la Réforme. On a soutenu parfois que la Réforme était le développement, l'achèvement de la Mystique des siècles antérieurs, et n'était que cela ! Ce développement, cet achèvement, Messieurs, vous le trouvez chez Staupitz en Allemagne, chez Briçonnet en France, vous ne le trouvez aucunement chez Luther.
Luther, bien qu'éclairé sur la foi par un mystique, bien qu'attiré par la Théologie germanique et d'autres œuvres du même ordre, Luther appartient à un autre esprit. Il est de Técole de la Bible, non de l'école du sentiment.
Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à voir agir Luther, qu'à l'entendre parler; il n'y a qu'à regarder les deux chemins : d'un côté l'éternelle protestation qu'accompagne l'éternelle abstention ; de l'autre les actes qui servent et qui prouvent la foi.
Mais —- dit-on encore — cette foi de Luther, elle était imprégnée d'amour !
Je le crois bien ! et j'en rends grâce à Dieu !
Etrange dictionnaire, que celui qu'on se met en train de nous fabriquer! l'amour, la foi, le travail de la conscience, l'esprit de prière, la recherche de Dieu, tout cela va se ranger aux colonnes du mysticisme! On peut trouver le procédé commode, il est injuste et faux. Les apôtres nommaient tout cela
te LUTHER ET LA UÉFOHME AU XVl* SIÈCLE
piété, vie en Christ. Les disciples de Christ n'ont pas le droit de rappeler autrement. Ils n*ont le droit ni d'être secs*, ni d'être rationalistes, ni de ne point aimer, ni de ne point prier ; on les reconnaît au contraire à la tendresse du cœur, à l'expansion, à ces rapports directs, intimes, habituels qu'ils soutiennent avec Jésus. Seulement, l'amour ne les dispense pas de l'obéissance; ^'obéissance entraîne beaucoup de luttes, elle produit des déchirements cruels ; et par là, par leur soumission effective, « jusqu'au sang, » les disciples de Christ montrent qu'ils sont, non pas des mystiques, mais des chrétiens.
Si vous voulez voir une réforme mystique, regardez en France, de l'autre côté du Rhin, auprès de Marguerite, à sa cour de Nérac. Gérard Roussel est là. Il connaît autant que Luther les grandes vérités de là Révélation. Il les connaît et les garde pour lui. Les expliquer, les appliquer coûterait trop cher et mènerait trop loin. Roussel ne proclame rien, ne rompt avec quoique ce soit; aussi Roussel est-il évêque, évêque institué de par le pape, qu'il a laissé en paix.
de que serait devenue la Réforme, si elle n'avait eu que de tels champions, vous le savez maintenant.
Loin d'être un mystique, Luther plus que personne a réagi contre le mysticisme allemand. Lorsque la r^vélation intérieure se produit à Wittemberg, Mélanchthon hésite; Luther non. Il la prend corps à corps, la terrasse, et la cloue au sol. L'œuvre de Luther, c'est'la traduction de la Bible, de la Révélation de Dieu. La Bible, la Bible, la Bible! c'est le mot de Luther, à Augsbourg, à Leipzig, à Worms. « Réfutezmoi par l'Écriture ! persuadez- moi par l'Écriture J
j*obéis à rÉcriture! » Luther ne sort pas de là. La trempe originale et merveilleuse de cette âme lui vient d'un fait rare, presque exceptionnel : la rencontre des plus exquises tendresses et des plus énergiques virilités ; l'alliance du sens le plus délicat de l'amour pour Dieu avec la plus absolue compréhension de l'autorité de Dieu. Luther n'a jamais pensé que vivre en Dieu dispensât d'obéir à Dieu. Toutefois, ce n'était pas impunément qu'il avait eu Staupitz pour maître. Il n'avait pas impunément non plus dévoré la Théologie germanique et les écrits de saint Augustin. Lorsqu'on voit Luther passer condamnation sur les Œ erreurs indifférentes^^ » lorsqu'on le voit pousser sa conception de la grâce jusqu'à la suppression du libre arbitre, on sent bien qu'un nuage mystique a projeté quelque ombçe sur ce clair esprit.
Mais la Bible redressait tout.
Luther y lut à genoux, comme il faut lire ; il y trouva le pardon par la foi.
Rome Tavait effacé. Bien avant Rome, sitôt les apôtres disparues, le paganisme résistant, persistant, celui qui s'était fait chrétien, avait successivement remplacé par des erreurs commodes : le salut au moyen des sacrements, le rachat des péchés au moyen des œuvres,' le maintien de TÉglise au moyen des affiliations héréditaires, ces vérités vivantes, exigeantes, qui le gênaient, et qui l'auraient ruiné.
La justification par la îoi subissait le sort commun.- Elle pâlissait de siècle en siècle. Nul cependant n'avait osé démentir une déclaration si profondément gravée aux pages du Livre, lorsque vint un doc-
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58 LUTHER ET LA RÉFORME AU XVlc SIÈCLE
teur, Thomas d'Aquin, qui se chargea de la biffer.
Thomas, ce rédacteur presque officiel du dogme romain, déclara ceci : Christ n*a satisfait par son sang que pour le péché originel ! En conséquence, chacun garde sur soi le faix des péchés individuels.
Qu'est-ce que devient l'Évangile, que devient la bonne nouvelle, en présence de cette montagne de péchés, tout à coup redressée jusqu'aux cieux?
L'Évangile, la bonne nouvelle, ils étaient depuis longtemps disparus, et Luther pouvait sincèrement dire qu'au couvent d'Erfurt il n'en avait pas entendu prononcer a un pauvre petit mot ! »
Voilà donc l'homme placé, comme si Jésus n'était pas venu, sous l'obligation de se sauver lui-même. Il n'y a plus de péché originel, je le veux ; mais tous les autres restent debout. Œuvres, pratiques, sacrements, macérations; rien ne sera de trop ; rien ne saurait parvenir à rassurer la conscience ; et l'homme demeure éperdu devant un Sauveur qui ne le sauve pas.
Il ne s'agissait donc de rien moins que de retrouver le salut.
Qu'est-ce que la découverte de l'Amérique, je vous le demande, auprès de la découverte du pardon?
Découverte ! ce mot n'est pas trop fort.
Je vous l'ai dit, le pardon avait disparu. Quelquesuns l'entrevoyaient, nul ne le saisissait., Augustin même, qui parle tant de la grâce, n'a pas comme Luther compris la justification par la foi.
C'est qu'il y a bien des manières d'envisager la grâce.
Vlmitatiortf les meilleurs mystiques, ne franchis-
sent guère certaine limite indécise entre la justification par le sacrifice de Christ, et la justification par l'union avec Christ. Staupitz lui-même, qui semble embrasser la vérité tout entière, neFétreindra ni dans ses conséquences ni dans son ampleur.
Ceux qui croient au Seigneur Jésus, sont revêtus du Seigneur Jésus. Pour accepter cette parole, il faut une entière candeur, un absolu dépouillement. 11 faut se faire humble, il faut se faire indigent au sens évangélique, pour recevoir humblement, en pauvre, tout le don de Dieu.
Ceci, Messieurs, n'est pas peu de chose!
Les traditions romaine» avaient changé TÈvangile en une nouvelle édition de la loi ; elles avaient remplacé le Christianisme par un judaïsme perfectionné. Marquons-la dans l'histoire du monde, cette date de 1508, ce moment où Jésus cesse d'être un Moïse pour redevenir le Christ, le sacrificateur et la victime de l'éternel amour.
Salut par les pratiques, salut par les prêtres, salut par les doctrines, salut par les œuvres, salut par les sacrements, salut par les macérations, qu'êtes- vous ? mirages et tromperies à côté du salut par la foi. Que venez-vous nous parler d'obéissances partielles? toute notre vie obéit. Que signifiejit vos actes de soumission? tout notre coeur s'est donné. Le salut par la foi me détourne à jamais des formes, il me dégoûte à jamais du matérialisme religieux, il brise à jamais le mécanisme chrétien. Pécheur, condamné, perdu, gracié, j'ai retrouvé mon père, j'ai retrouvé mon Dieu; le ciel est mon pays, j'en suis le citoyen; et je vis, et je
6Ô LUTHER Èï LÀ RÉFORME AU XVI» SIÈCLE
combats, et j'appartiens à celui qui s*est donné pour moi, et si vous trouvez cela commode — on l'a dit — venez dans le cloître d'Erfurt, entrez dans la cellule de Luther, regardez ce moine, jeune, honnête, écrasé sous son péché, torturé par la guerre intérieure, en agonie, les sueurs de la mort au front; voyez ce lutteur à Wittemberg, à Worms, partout ; considérez sous tous les cieux, sur tous les points du globe, les rachetés de Jésus-Christ, les justifiés par la foi! Se tiennent-ils sans rien faire ? bataillent-ils sur la brèche ou bien se cachent-ils au camp? Où prenez- vous les défenseurs de la justice, le^ redresseurs de torts, les bons soldats de la vérité? où. les vainqueurs de l'esclavage, où les hommes des missions, où les amis, les visiteurs, les frères des indigents, où? si ce n'est parmi ces pécheurs abattus devant la croix, abattus et relevés, parce que, ne possédant rien, ils ont tout demandé, et qu'ils ont tout reçu * ! Voulez-vous des saints, je dis au sens pratique du mot, mettez la main sur ces gens-là, gratuitement sauvés. Des profondeurs de leur foi jailliront les sources de la vie. Et c'est si vrai, qu'il faut faire remonter à Luther, à la Réforme, au retour de la justification par la foi, l'éveil du sens moral, l'épuration des mœurs, les victoires du progrès dans toute la Chrétienté ; et le pouvoir vivifiant du pardon gratuit est si évident, que les ennemis même de la Ré-
1. Les jésuites, qui ne craignaient pas les doctrines commodes, ont, plus qu'aucun autre ordre religieux, insisté sur la justification par les œuvres. Ils ne se trompaient pas. La doctrine in^ commode par-dessus toutes, celle que repousse invariaJslement notre cœur révolté, c'est ce pardon gratuit qui, saisissant l'âme entière, la livre à son' Dieu, établissant par l'amour le règne absolu de la sainteté. .
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LE TRAVAIL DE L'AME ei
forme Tacceptent d'instinct, au moment de la douleur.
Le duc Georges, assis vers sa fille mourante, ne lui parle que du salut par Christ, par la confiance en Christ, par Texpiation de Christ : « Cher seigneur et père! — murmura la pauvre âme — pourquoi ne laisse-t-on pas prêcher cela publiquement? ♦
» — Ma fille — répondit le duc — on le doit enseigner aux agonisants, et point aux gens en santé 1 »
Luther^ soyez tranquilles, insistait sur les œuvres, conséquences de la foi. Il n'admettait pas qu'un bon arbre ne portât pas de bons fruits.
On objecte ce mot : « Sois pécheur, et pèche fortement! » On pourrait tourner aussi contre Jésus cette parole : « Celui qui ne hait pas son père et sa . mère ne peut entrer au royaume des cieux. »
Reconnaissons là ces formes paradoxales employées de tout temps pour aiguillonner l'attention et la fixer sur certains points.
Luther, honnête homme par excellence, n'a pas fait une concession au péché. Luther n*a pas un instant partagé l'indifférence quiétiste en ce qui regarde les actes extérieurs. Luther a fortement établi la nécessité du christianisme actif et vivant. Luther n'a pas seulement parlé, il a pratiqué.
Les œuvres, ainsi le proclamait Luther, sont nonseulement le produit, mais la contre-épreuve de la foi. 11 le pensait si fortement que ses dernières années se passèrent à lutter contre les adversaires du Décalogué, les antinomiens, et que lui-même se nommait — il y revient souvent — « disciple de la loi ! »
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La grande lutte était terminée; l'homme nouveau venait de naître; la nouvelle doctrine — la plus ancienne de toutes — jaillissait en traits de feu des pages du livre enfin rouvert.
Luther ne pouvait rester plus longtemps cloîtré dans sa cellule de religieux.
Dieu, qui veillait sur son serviteur, lui fit envoyer une vocation de professeur parrÉlecteur de Saxe, fondateur de Tuniversité de Wittemberg.
Staupitz, Fami du prince, lui avait recommandé ce moine extraordinaire, avec lequel il avait, à Erfurt, échangé de si graves discours.
Luther, ordiné quelques mois auparavant par révoque de Brandebourg, se rendit aux ordres de TÉlecteur.
Prenant sa Bible grecque et latine, quelques poètes classiques, il quitta le monastère d'Erfurt, après ti^is ans qui valaient trois siècles, et fut s'abriter dans un couvent de son ordre, à Wittemberg.
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Il donnait paisiblement ses leçons, lorsque le sénat de la ville, sur les instigations de Staupitz, invita le nouveau professeur à prêcher.
Luther était humble, il se défiait de lui-même, il recula devant cette mission avec terreur. D'ailleurs il se sentait malade sérieusement, et se croyait près de sa fin.
a — Bien, mon fils! — dit Staupitz — bien! si vous mourez, ce sera au service de Dieu. »
Luther obéit.
A Touïe de sa parole, parole étrange, qui s'écartait de tous les modèles reçus , qui n'invoquait ni la tradition ni les Pères, qui s'appuyait uniquement sur l'Écriture de Dieu, Wittemberg frissonna.
Le visage énergique du moine, son intense conviction, sa voix qui partait du cœur pour arriver au cœur, la simplicité populaire d'un enseignement vigoureux et profond, tout attirait, tout retenait la foule, si bien que l'Électeur lui-même voulut entendre le religieux.
Luther s'instruisait en instruisant les autres. 11 avançait dans l'intelligence de la Révélation. Son développement demandait toutefois une leçon que rien ne pouvait lui donner à Wittemberg. Il fallait que Luther vît l'Italie. Rome seule devait faire tomber des iDusions qui le tenaient captif sous l'erreur. Dieu y pourvut.
Un jour de Tannée 1510, Luther se promenait au cloître du monastère, lorsque Staupitz l'aborda. Il s'agissait d'une affaire que les Augustins avaient en. cour de Rome; Luther devait partir sur-le-champ, et l'y traiter.
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Luther se mit en route. Pauvre, chaque soir il frappait à la porte d'un couvent. On lui avait fait don, pour visiter les antiquités romaines, de quatre ou cinq écus d'argent qu'il gardait avec soin.
Mais arrivé dans Rome, une telle stupeur le prit, qu'il en oublia tout. Monuments, statues, restes prodigieux, il ne vit rien. Lui, l'artiste, n'a pas, jusqu'à sa mort, dit un mot des merveilles qu'avaient à Rome rencontré .ses regards. C'est qu'autre chose l'avait saisi, c'est qu'un scandale immense l'avait débordé, c'est qu'en présence de cette corruption sans vergogne, de ce formalisme hideux, de cette incrédulité, Luther ne percevait plus que ceci : la révolte contre Jésus-Christ, installée dans la ville même, et pour ainsi dire dans la chaire du vicaire de Jésus-Christ!
« J'ai été à Rome — écrit-il — et j'y ai dit bien des messes, j'en ai vu célébrer beaucoup, je ne puis y penser sans frémir. Entre autres grossières facéties, débitées à table par les courtisan's, je les entendis se vanter en riant de la manière dont quelques-uns d'entre eux disaient la messe, prononçant sur le pain et sur le vin ces paroles : Partis es, et partis manebis ; vinunt es, et vinum manebis — tu es pain, et pain tu resteras; tu es vin, et vin tu resteras. — Pour moi, l'étais un jeune moine, bien sérieux, bien pieux, et :es propos me faisaient mal au cœur. Eh quoi! me lisais-je, ici, à Rome, dans la ville sainte, il est permis le tenir en public de tels discours ! Et que serait-ce donc, si tous, pape et cardinaux, disaient de pareilles messes? Et moi, qui en ai tant entendu, quelle iupe je serais! — Je ne puis, sans dégoût, me rappeler l'indécente rapidité avec laquelle les prêtres ita-
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liens débitaient leurs offices. Le tout avait Tair d'une jonglerie plutôt que d'un acte sérieux. Je n'en étais pas encore à l'Évangile, que mon voisin, arrivé au bout de sa messe,,venait me crier soiî : Passa^ passa I — avancez, avancez ! »
En route, Luther avait failli mourir; ses terreurs l'avaient repris; mais elles s'étaient soudain" calmées au souvenir du mot divin : « Le juste par la foi vivra*. »
Ce mot devait libérer ison âme, définitivement. La veillé de la Saint-Jean, Luther, encore dominé par les superstitions qui lui avaient été si chères, se traînait à genoux sur les degrés de l'escalier de Pila te, pour y gagner des indulgences — Tetzel en a dû souriro plus tard — lorsque tout à coup, le texte souverain le saisit, l'an'éte, le force à se lever, à s'enfuir épouvanté de sa propre folie t « Le juste par la foi vivra ! »
Rome ne peut nous arrêter, Messieurs. Luther en revint consterné. Malgré lui, des questions redout;iblesse posaient; ne sachant qu'y répondre, toujours dévot à l'Église, il les refoulait au plus profond de son cœur. N'ayez pas peur, elles en sortiront.
Cependant l'université de Wittemberg, reconnaissant la valeur du jeune moine, le nommait licencié
1. Cependant, à Rome, Luther, pour trouver le repos de son &me, aUait d'une église à l'autre, visitait les saints lieux, disait messe sur messe : « Pauvre dupe que j'étais I s'écrie-t-il plus tard. Je courais toutes les églises, tous les caveaux, croyant dévotement tous les contes qu'on me débitait. J'ai dit au moins dix messes, regrettant fort que mes parents fussent encore parmi les vivants, cw j'aurais bien voulu, par mes prières et par d'autres œuvres merveilleuses, les sauver du purgatoire et de sea tourments !»
en théologie, puis docteur. Luther toujours humble, encore timide, s'effaçait devant ces dignités; il n'en voulait pas ; mais Staupitz ordonnait, l'Électeur faisait les frais des promotions, et tuther montait en grade, bon gré malgré.
Un détail toutefois l'avait ravi ; à sa charge était attachée une désignation spéciale : Luther avait reçu le titre de docteur 'biblique ! Aussi Luther, homme d'ordre, caractère plus soumis qu'indépendant, qui répugnait à se faire sa route et préférait suivre le chemin tracé, en bon moine qu'il resta longtemps, Luther, au milieu des terribles batailles où le jeta la Bible, avait-il coutume de répéter : « On m'a nommé docteur de la sainte Bible; j'ai juré sur elle; je la maintiendrai. »
En attendant, le docteur biblique expliquait les Psaumes et l'Épltre aux Romains.
Autour de lui se formait le cercle des hommes distingués et pieux qui n'ont cessé de combattre à ses côtés. CétaitSpalatin, secrétaire, chapelain de l'Électeur et précepteur de ses enfants; c'était Bugenhague — Pomeranm^ — c'était Jonas Cruciger, c'était Carlstadt, auxquels devait bientôt se joindre l'intime ami, l'ami constant de Luther, Philippe Méîanchthon. L'Esprit de Dieu remuait ces esprits, unissait ces cœurs. On sentait, à l'université de Wittemberg, comme un feu souterrain qui réchauffait le sol et le faisait vibrer.
L'année quinze cent dix-sept, l'année du combat va s'ouvrir.
Que se passe-t-il dans l'âme de Luther? Lui-même nous le dira.
« Quant à moi — écrit-il, en parlant de cette époque * — quant à moi, bien que ma vie fût irrépré-
i. Préface placée en tôte de la première partie dd ses œuvres lalines.
hensible et sainte, je me reconnaissais coupable devant Dieu; et comme ma conscience inquiète et timorée m'enlevait tout espoir d'apaiser sa justice par mes mérites, je n'aimais nullement ce Dieu juste, ce Dieu courroucé qui punit le pécheur. Je le haïssais, et — si je puis parler ainsi sans blasphémer — je nourrissais contre lui un secret et sérieux ressentiment. »
Pour la troisième fois, le mot de Dieu vint sauver Luther.
Après l'avoir ressaisi, après l'avoir répété, Luther s'écrie : «C'estpourquoi, apprends à connaître Christ, Christ, dis-je, le crucifié; apprends à désespérer de toi-même ; invoque ton Sauveur et lui dis : Seigneur ^Jésus, tu es ma justice etje suis ton péché; tu as pris ce qui était à moi, et m'as donné ce qui t'appartenait; ce que tu n'étais pas, tu l'es devenu pour l'amour de moi, ce que je n'étais pas, tu me Tas fait devenir par ta compassion ! — Gardons-nous de rechercher une sainteté d'où serait exclu le sentiment de notre misère! Christ ne demeure qu'auprès des pécheurs * ! »
Ace moment, 1517, l'affaire des indulgences éclate dans les États germains.
Le commerce — c'en était un — avait son entrepreneur général : Albert, archevêque de Mayence. Il avait ses banquiers intéressés dans l'entreprise : les Fugger de Francfort.
1. Luther, fort de sa foi, n'avait pas quitté Wittember^, — disons-le en passant,— lorsqu'y sévit la terrible peste de 1516.
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L'archevêque de Mayence ! les Fugger de Francfort ! ils mériteraient, Messieurs, une étude approfondie, à eux seuls. On sent déjà tous les perfectionnements du monde moderne dans cet art des marchés, dans ce trafic des commissions. L'archevêque et les Fugger ont bâclé les deux plus énormes affaires du temps : la vente des indulgences et Télection de Charles-Quint. Dans Tune et dans Tautre il y avait à gagner gros. C'est la première que je vais vous raconter.
Les indulgences devaient fournir de l'argent, d'abord au pape Léon X pour achever l'église de Saint- Pierre, ensuite au même pape pour enrichir ses parents, puis à l'archevêque de Mayence marquis de Brandebourg, qui partageait avec Léon X ; enfiji aux Fugger qui partageaient avec l'archevêque ^e Mayence, marquis de Brandebourg.
Laissons de côté les profits de Tetzel, choisi par l'archevêque dans un ordre — celui des Dominicains — qui avait accaparé, presque à lui seul, le négoce Œ des grands pardons. »
Tetzel est connu. Je ne m'arrêterai pas à le peindre. Il allait de ville en ville, avec grande pompe, faisant fracas, processionnellement reçu par le clergé, trompetant, offrant sur toutes les places publiques ses billets, d'une si efficace vertu, « qu'à l'instant où l'argent sonnait au fond du coffre l'âme détenue en purgatoire montait tout droit au ciel ! *
Essayer des théories après coup, pour excuser les mdulgences et pour les idéaliser, ce n'est ni de la dignité de l'histoire ni de son sérieux. Bossuet y a dé-r
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ployé cette dextérité d'autant plus habile qu'elle affectQ de brusques façons.
Christ — C'est la thèse de Bossuet — Christ ayant , expié le péché originel seulement, chaque homme reste chargé des péchés individuels qu'il a commis ; chaque homme doit offrir, pour ces péchés-là, des souffrances ou des équivalents, devenus acceptables à cause de Jésus-Christ. L'Église a donc institué, à cette fin de racheter les péchés personnels, une série de pénitences, lesquelles s'accomplissent, soit dans le monde présent, soit dans le purgatoire, dont l'Église a les clefs, on le sait, tout comme elle a les clefs du paradis. Mais l'Église est une bonne mère, elle répugne aux douleurs de ses enfants ; elle a, par conséquent, imaginé le moyen de sauver les âmes sans les torturer : au lieu d'un sacrifice, on en fait un autre ; au lieu de se déchh*er, de se macérer, de brûler, on donne quelques écus, et tout est dit ; d'autant plus dit que le pape est en fonds, qu'il a par devers lui cç trésor de sainteté créé par les mérites surabondants des saints, et que, dispensateur suprême, il les distribue selon qu'il lui plaît.
Vous souriez, Messieurs ! il faudrait pleurer. . Impossible de mettre Dieu plus bas , plus bas le salut , plus bas l'âme humaine, de rabattre plus la moralité, la conscience, la reUgion I
Le peuple d'Allemagne ne s'y trompait pas. Il voyait le fait, le fait brutal. 11 prenait les indulgences comme on les lui donnait. En les achetant, il achetait le pardon des péchés, en bloc, en gros. Le cœur, par où j'entends la nouvelle naissance, n'avait point à s'en mêler. Marché conclu, c'était marché conclu. Le
LES INDULGENCES ET LES THÈSES 7i
peuple apportait son argent, l'Église lui donnait un billet^de paradis ; il n'y avait pas à y revenir. Et cela d'autant mieux que les taxes de la chancellerie romaine étaient là, déployées au grand jour, et chaque crime s'y trouvait évalué avec une précision qui rassurait Tesprit, disons avec une effronterie qui le fait frémir!
Ainsi Ton vendait, ainsi l'on emplettait des indulgences pour les fautes passées, pour les péchés futurs, pour le salut à l'heure de la mort !
« Notre-Seigneur Jésus-Christ — c'est de la sorte que s'exprime une lettre d'indulgence — Notre-Seigneur Jésus-Christ ait pitié de toi ! qu'il t'absolve par les mérites de sa très-sainte Passion ! Et moi, en vertu de son autorité, de celle de ses apôtres Pierre et Paul, et de notre très-saint père le pape, laquelle autorité lui a été remise à lui, et par lui confiée à moi pour cette affaire, je te donne absolution :
» 1<> De toutes les censures de l'Église, de quelque manière que tu les puisses avoir encourues.
» 2® De tous tes péchés, iniquités et méfaits, commis jusqu'à ce jour, quelque graves qu'ils puissent être, fussent-ils même du nombre de ceux que le pape seul peut pardonner, aussi loin que s'étend la puissance des clefs de notre sainte mère l'Église. Je te remets, par indulgences plénières, toutes les peines que tu serais obligé de souffrir au purgatoire pour les péchés susmentionnés, et te rétablis dans le droit de participer aux saints sacrements et dans la communion des fidèles, te réintégrant dans l'innocence et pureté que tu avais reçues par le baptême, à cette fin que, si tu viens à mourir maintenant, les portes de la damnation demeurent fermées pour toi, et que
les portes du bienheureux paradis te soient ouvertes. Que si, au contraire, Dieu prolonge tes jours, cette grâce te reste acquise, et te soit réservée jusqu'à rheure de la mort !
» Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, amen.
» Frère Jean Tetzel, sous-commissaire, Ta écrit de sa propre main. »
Dites-le moi. Messieurs, est-il possible de mieux emmieller la coupe du poison ?
Luther, effrayé, se hâta d'avertir les évéqaes. Comme confesseur, il mesurait le mal et ses ravages. Il supplia les évêques de sévir, de mettre un terme à ces iniquités. Il poussa la candeur jusqu'à intervenir auprès de Tarchevéque Albert, ignorant qu'il s'adressait à l'entrepreneur même du scandaleux trafic.
Personne ne répondit.
Alors, Luther se décida.
Le soir de la fête de tous les saints, au milieu de l'innombrable foule qui se pressait dans l'église de Wittemberg, Luther placarda ses quatre-vingt-quinze thèses, hardiment.
Les thèses établissaient le pardon gratuit, absolu !
Elles ne laissaient plus aucune place, ni à l'expiation partielle de nos chutes par nos pénitences, ni au purgatoire, ni à la distribution des vertus surérogatoires des saints !
Elles produisirent une immense impression. Écrites en latin, elles étaient, quelques jours après, traduites dans toutes les langues de l'Europe, elles franchissaient toutes les frontières, parcouraient toutes les
distances, arrivaient jusqu'à Jérusalem, t On eût dit — s'écrient les historiens du temps — qu'un ange les portait au travers des cieux ! #
Luther ne se laissa ni éblouir ni emporter par ce succès qu'il n'avait pas prévu. Plus occupé de fonder que de détruire, sérieusement résolu d'éviter» le scandale et de servir l'Église romaine, il se mita prêcher sur les indulgences et sur la grâce, faisant toujours mieux ressortir l'œuvre parfaite du Christ.
Tetzel répondit avec fureur. Il livra solennellement aux flammes les thèses de Luther.
Les étudiants de Wittemberg firent un feu de joie, et y jetèrent les thèses de Tetzel.
Aucune rupture n'était encore accomplie, annoncée, ou même voulue. Seulement un chrétien puissant s'était levé. Au nom de la morale, — notez ce début de la Réformation — au nom de la morale comme au nom du dogme, ce chrétien évangélique entrait en lice, et rien ne pouvait l'arrêter désormais.
En vain des champions nouveaux se rangent du côté des indulgences, en vain les moines timides, confrères du terrible jouteur, s'effrayent-ils et lui prêchent-ils la modération ; Luther, intrépide, continue sa marche, au nom du Seigneur.
« Ne pensez pas — écrit-il à Staupitz — que je veuille vous exposer aux mêmes dangers que moi. Ce que j'ai fait, je veux l'avoir fait seul ; je veux être seul aussi à en souffrir. Christ, mon Seigneur, sait si cette affaire est la sienne ou celle de Luther. Le pape d'ailleurs ne peut rien faire contre la volonté de Christ ; car c'eist Christ qui tient dans sa main le cœur des
rois Quant à ces furieux qui me poursuivent de
leurs colères et de leurs menaces, je n'ai pas d'autre réponse à leur faire que ces paroles de Reuchlin : Qui pmp^r e$t, nihil pokêt perdere J »
C'était pour Luther une heure admirable de rigueur spirituelle^ d'élan, d'entrain. Elle â laissé sur sa Vie comme un trait lumineuTti
On aime à contempler cet homme, jeune, grate^ intégré, illustre déjà et qui s'ignore, ne sachant qu'une chose, c'est quil est : de la vérité ! c'est qu'il servira : la vérité !
Quel contraste, lorsque de Luther, on porté ses regards sur l'adversaire avec lequel la lutte va s'engager, sur le pape Léon X 1
Jamais, peut-être, la papauté n'avait joui d'une sécurité si complète que la Veille du Jour où la Réformation allait soustraire une moitié de l'Europe à son joug.
Jules II ne s'était occupé qu'à faire la guerre.
Léon X n'avait songé qu'à pou&ser la fortuné ded Médicis*
Toutes les velléités de réforme, tous les essais de résistance semblaient, depuis quelque temps, s'être évanouis. Léon X ne venait-il pas d'arracher au roi de France l'abandon de la pragmatique et la signature du concordat !
Tout marchait donc le mieux possible dans le plus heureux des mondes ! Le pape, avec sa nature facile, amoureuse du repos, né se souciait pas d'y rien changer. Ce n'était pas lui, vous pouvez m'en croire, qui allait s'aviser de prendre au sérieux les thèses d'un moine, d'un moine allemand ! Il préférait certes con-
tinuer sa vie de philosophe railleur et d'artiste, entouré de ses savants, de ses poètes et de ses peintres préférés.
A la première nouvelle qu'il reçut des faits de Wittemberg, Léon X s'écria, haussant les épaules : « C'est un Allemand ivre; laissez-le se dégriser, il parlera autrement! »
Ces gens'là sont pleins de vin doux * ! étemel mot des incrédules.
Qu'est-ce que la vérité*? éternel mot des épicuriens.
Léon X les proféra l'un et l'autre. Le moine allemand était plein de vin doux ! le moine allemand avait envie de faire parler de lui ! le moine allemand, que sait-on ? voulait se faire acheter !
La même chose se redit tous les jours à propos des mêmes croyants.
Léon X en prit donc à son aise.
Cependant il réfléchit, et voyant bien que l'avehir des indulgences était quelque peu compromis, il rangea d'un coup de partie la science de leur côté, déclarant que désormais les bibliothèques auraient part aux bénéfices, et qu'une fraction considérable des profits serait affectée à l'achat de manuscrits précieux.
Par là, Léon X acheva de mettre la Renaissance contre la Réformation.