‹ Luther et la réforme au XVIe siècleChapitre 9 sur 50 · LUTHER A AUGSBOURG · texte numérisé non relu

LUTHER A AUGSBOURG

ne savait pas ce que Luther savait, ce que Luther sentait;' c'est qu'en dépit des arrangements, t'est qu'en dépit des habiletés, une lutte si grave ne se termine pas de la sorte, c'est qu'on ne Tescamote point, c'est qu'au-dessus des artifices de l'homme, des faiblesses de l'homme, il y a la volonté de Dieu, et que les serviteurs de Dieu finissent toujours par l'accomplir.

Le docteur Eck vint affranchir Luther des liens que, trop faible et trop pacifique encore, il avait acceptés.

Eck était célèbre par toute l'Allemagne. Dans l'affaire des indulgences il avait pris rang, avec éclat, parmi les contradicteurs de. Luther. Impatient de recommencer le combat, il obtint du duc Georges l'autorisation d'annoncer une discussion générale, à Leipzig. Luther et Carlstadt reçurent et acceptèrent son défi.

Plusieurs jours durant, un immense auditoire de princes, de seigneurs, de savants, de bourgeois, prêta présence à ce tournois, ou plutôt à ce duel.

Luther y apprit beaucoup. Forcé de débattre la question de papauté, le moine fut stupéfait de voir sCévanouir, au soleil des Écritures, plus d'une tradition soigneusement conservée jusque-là.

Le coup avait plbrté. Dès lors, dans l'esprit partagé, craintif encore de Luther — on se sépare malaisément des vieilles erreurs — l'édifice romain commença de s'ébranler.

L'attaque du docteur Eck le déliait des engagements pris avec Miltitz. Il publia l'un de ses plus éloquents écrits : L* Appel àla noblesse allemande, grand livre où retentit pour la première fois ce cri qui dut étonner

86 LUTHER ET LA RÉFORME AU XVl» SIÈCLE

le monde, cri si nouveau : « Nous sommes tous prostrés ! » qu'à Theure même où je parie, twen djea pro^ testants ne l'ont pas encore compris»

Le livre renfermait une autre parole, non moins étrange, et qui n^a pas mis moins de tempa à faire son chemin. Luthçr y répudiait intolérance religieuse; U voulait la liberté de l'âme, pour tous.

Messieurs, vous le savez, nous ne cachons rien.

Luther n'est pa&, j^usqu'^au bourt, resté fidèle à ces deux vérités capitales qu'il avait proclamées d'un accent si résolu. Plus tard, il prêta tes mains à des mesures intolérantes ; phïs tard, il reconstruisît une sorte de clergé.

Pourquoi? l'examen attenta de l'bistoiré résoudra cette quecrtion e» son te^^ps.

Deux faits nouYe^iux vont donner à la hitte tin caractère plu^ grave i Chartes-Quint va saisir le sceptre impémi, Léon X va futoiner sa bulle contre Luther.

MaximJjâ^n venait ^e mourir. Une immense enchère s'ouvrit; on s'y disputai! l'empire; les compétiteurs se nommaient Gharles^'^^int el François i^. Vous dire par queUe& infamies le triompbe deCbarfes-Quint fut assuré, quels marchandages y employa l'archevêque (Je Mayence» quels prodiges de banque y accomplirent les Fugger,^ je ae l'essayerai pas. Ce qu'il y a de certain, c'est que, grâce «a écus ; grâce à Sicldngen que Marguerite, tante de Charles et gouvernante des Pays-Bas avait eu l'art d'attirer vers le lieu de l'élection; grâce k la défiaace, trèd-marquée^ qtfexcitait en Allemagnse le pré^^adant wekbe, François l**^; grâce k rélecteur Frédéric, auquel un moment la couronne impériale s'était offerte, et qui l'avait, en bravi? cœur clé^ixtére^, m, ^b AUefiOtand qu'il était, repoussée,

ns L13THER ET LA RÉFORME AU XV1« SIÈCLE

jugeant Charles-Quint mieux fait que lui pour s'assimiler VAUemagne et pour défendre Tempire germain; Charles-Quint devint empereur.

Ainsi le protecteur de la Réforme lui fournissait son principal ennemi ; ainsi le drame allait grandir de toute l'ampleur de ce pouvoir, presque illimité.

L'Europe courut alors un danger sérieux. La monarchie universelle faillit prévaloir.

ïoutea les libertés — et celles de l'Allemagne avant les autres — auraient péri, sans cette force de résistance, sans ce besoin d'émancipation que la Réforme déchaîna.

Ximénès, sombre génie d'inquisiteur auquel n'échappait ni le péril de la situation ni l'imminence de la lutte, avait préparé le succès de Charles-Quint. Grâce à Ximénès, Ferdinand, père de Charles et roi d'Aragon, laissait par testament la totalité de ses États à son fils aîné : l'autre, dépossédé, subordonné, devenait le lieutenant de son frère l'Empereur.

Vous représentez-vous, Messieurs, cette autorité colossale, sous le poignet tenace et vigoureux de Charles-Quint !

Espagne, Italie, Pays-Bas, Allemagne, sans compter l'Amérique, sans compter les prétentions héréditaires à la Bourgogne, à la Provence, à la Champagne, au Dauphiné, à la France presque entière, Charles-Quint possédait tout, ou peu s'en faut.

Henri VIII, qui aurait pu lui résister, était retenu par ces liens de dépendance politique dont le nœud, dans ce temps, attachait étroitement Londres à Anvers.

En face d'un tel souverain, il ne restait debout que

dbyGoogk

François I*' d'une part, Soliman de Tautre, et puis cette puissance nouvelle, encore inconnue, plus redoutable que Soliman et que François P' : Tindépendance des âmes émancipées par la révélation.

Léon X, voluptueux, dédaigneux de TAUemagne, redoutait un éclat. Il aurait voulu passer outre et glisser. Ëck ne le permit pas. La fameuse bulle Esurge fut confiée à ses soins.

Les cicéroniens de la cour papale y avaient dépensé leur style le meilleur. Quand on lit ces périodes si artistement cadencées, on sent que la première affaire pour ces gens-là, c'était d'écrire en bon latin. Rome, au milieu de ces classiques imitations et de ces fleurs de rhétorique, se doutait-elle qu'il y eût làdessous une question de quelque valeur ? en vérité je ne le crois pas.

Eck triomphait. Durant son voyage cependant, il put s'apercevoir des progrès qu'avaient faits les idéeà de Luther. L'opinion de plus en plus se prononçait contre Rome, pour le moine Augustin. Les uns refusaient d'afficher la bulle ; les autres la jetaient à l'eau, disant : « C'est une bulle, elle nagera ! »

L'Appel à la noblesse allemande s'était croisé en route avec la bulle de Léon X.

L'un des écrits contenait ces mots : « Il est contre le Saint-Esprit de brûler les hérétiques. »

L'autre anathématisait cette proposition : « Brûler les hérétiques est contraire au Saint-Esprit. »

Les deux souffles opposés s'étaient heurtés; désormais la lutte, sans trêve ni repos, devait aller jusqu'au bout,

dbyGoogk

Miltitz, qui n'avait pas percju tout espoir, s'acharnait à son œuvre de conciliation. Il obtenait une troi* si'ème lettre de Luther à Léon X. Mais, dans cette troisième épître» Luther, plein d'égards pour la per-sonne du sacré pontife, le prenait de très-haut avec la papauté ^ .

^ Sur ces entrefaites, Luther apprend tout à coup, que malgré les promesses de Miltitz, la bulle e$t promulguée, qu'elle est arrivée, qu'elle est affichée! Cette fois, le lion a rugi. Ces cria, ces grondements terribles se nomment : Le Discouvs mr la messe^ la Papauté de Batykne, Conêre la Bulle de l^Anieekmi. L'Allemagne écoute, sympathique et frémissante; les peintres allemands, Cranach, Durer, Holbeio, popvt-r larisent par le dessin chacun des écrits de Luther; les imprimeurs apportent à les reproduire un soin qu'ils refusent aux mandataires de la papauté ; les sociétés d'artisans-poëtea composent» chantent des lied en l'honneur du moine Augustin; le peuple s'émeut, le peuple ae réveille, le peuple a pressenti l'émancipateurl

Parler toutefois, ce n'était pas assez pour Luther; sa conscience demandait plus.

Le 10 décembre 1520, à neuf heures du m«i^in, en présence des professeurs, des élèves de l'université, de la population massée vers celle des porte» de Wittemberg appelée porte de FKlster, Luther ptend ta bulle du pape, prend le Dr^rft canon, les livre aux flammes, et, montagnes de décrétâtes, entassements

1. Afin (féril^r lout maieftteBdn, Lnther joignit à la lettre «a exemolaire de son traité, intitulé : La Liberté du chrétien.

dbyGoogk

de décisions scolastiques, tout se dissipe en fumée, il n'en reste rien !

Ne trouvez-vous pas là, Messieurs, une saisissante image de Toeuvre qu'allait accomplir la Réformation?

Tout marchait.

C'est Charles-Quint qui arrive à Cologne et qui s*y fait couronner. C'est Aléandre, c'est Caraccioli, légats du pape, qui accourejit de leur côté pour réclamer l'exécution des mesures que la bulle prescrit. Charles-Quint, forcé de ménager cette Allemagne qui vient de relire, cet éleicteur Frédéric auquel il doit en partie le pouvoir impérial, Charles-Quint refuse d'otempérer aux ordres de Rome ; il s'en remet aux décisions de la Diète, coBvoqué© à Nuremberg et renvoyée, pour cause ift peste, à Worm», oii elle ne tarda pas à s'ouvrir.

Page 1