LUTHER A AUGSBOURG
Sub cœlol ■— N'est-ce point ici l'une de ces paroles grandioses qui font vibrer le cœur humain !
Sub cœlo! — Ah! Messieurs, si nous savions voir que le ciel n'est pas vide et que celui qui nous garde se nomme le Tout-Puissant !
Grâce aux démarches du sénat, un sauf-conduit avait été obtenu du vieil empereur Maximilien, qui, dominé par la passion de sa vie entière, chassait dans les environs d'Augsbourg *.
Luther comparaît devant le cardinal.
« Je suivis — écrit-il — les instructions qui m'avaient été données. Je me prosternai, la face en terre. Le légat m'ordonna de me lever. Je me tins alors à genoux. Ce ne fut qu'après avoir gardé quelque temps cette attitude, que je me remis sur mes pieds, i
Entre le moine abattu sur ses genoux et le cardinal tout gonflé dans sa pourpre, le vrai maîtrej^ on le sent, c'est le témoin de la Parole de Dieu.-
— Rétracte, rétracte! — criait le légat — reconnais que tu as erré! Rétracte, que tu sois ou non convaincu!
Toute une révolution morale jaillit de la réponse de Luther.
Luther déclara qu'il ne rétracterait quQ convaincu, et convaincu par l'Écriture.
Il y eut trois entrevues. Le légat se démena, menaça, ten;ipêta ; Luther rQ&ta froid et ferme comme un roc
1. « Qa4 Uki\ ¥0tF» moiçe? » ^ ^t ira jo«r MaxiMUieR & Befftn-
ser; il va mettre en l'air la Drêtraifle | »
« Quoi qu'il en soit — mandait-il à Garlstadt — Dieu notre Seigneur vit et règne. A lui je me remets, et tout ce qui est à moi... Peut-être vous serai-je rendu sain et sauf; peut-être aussi, ifrappé d*ana thème, seraije contraint de chercher un refuge ailleurs. A la garde de Dieu, et que sa volonté soit faite ! Pour vous, en attendant, vivez heureux, et confessez le nom du Seigneur sans crainte, ouvertement. Je sais qu'en prônançant ce mot seul : je rétracte! j'attirerais sur moi les plus grandes faveurs ; mais je n*ai pas envie de me faire hérétique, en reniant les convictions par lesquelles je suis devenu chrétien. Plutôt être exilé, brûlé, maudit ! »
Staupitz, arrivé sur ces entrefaites, avait demandé que Luther pût présenter sa défense par écrit. Le légat ne prit pas même la peine de lire : — « Pur verbiage ! » — s'écria-t-il en jetant le mémoire de côté. Puis, essayant en vain de réduire à l'obéissance passive cette conscience qui s'était redressée, cette âme audacieuse qui osait en appeler à la Révélation, il chassa luther de sa présence : — « Va- t'en! — criat-il — et ne reparais plus devant moi, sinon pour rétracter tes err^rs ! »
Luther se le tint pour dit.
Ainsi la Bible seule souveraine, ce grand principe de la Réforme, apparaissait tout à coup devant le représentant de la papauté.
11 en resta confondu. Et comme Staupitz, le lendemain, lui proposait un nouvel entretien avec Luther : — € Non, non ! — dit-il — je ne veux plus parler à cette bête; elle a les yeux profonds et dans sa tête de merveilleuses pensées, i
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Ne nous représentons pas Luther comme un homme qui a fait ses plans, qui a pris son parti, qui va droit à la Réforme par la rupture avec TÉglise romaine. Il n'en est rien. Luther, à cette époque, tient fortement aux institutions de Rome. Il voudrait pouvoir se rétracter; il ne peut pas. Il voudrait pouvoir se taire; pressé par les instances de Staupitz, il écrit même au légat une lettre touchante, pleine du plus sincère sentiment d'humilité, lettre par laquelle il s'engage à ne plus parler pourvu que ses adversaires gardent, eux aussi, le silence. Ne plus parler ! il a beau faire, il n^ peut pas ; la vérité est plus forte que lui.
Tel est le vrai Luther, l'homme simple, l'homme droit, sans projets, sans système : cette grande conscience qui a fait, il faut le répéter, toute la Réforme à reculons.
Malgré le sauf-conduit, une arrestation devenait imminente. Staupitz, menacé lui-même, quittait précipitamment Augsbourg, après avoir assuré l'évasion de son ami.
Elle eut lieu la nuit. Le fidèle sénateur Langenmantel fit sortir Luther par un guichet. Sans bas, sans bottes, sans éperons, sans épée, Luther dut enfourcher un cheval et franchir treize lieues d'Allemagne, guidé par un vieux partisan qui connaissait les chemins.
L'Électeur cependant appréciait de plus en Luther; de plus en plus, il s'appliquait à prévenir les violences et les iniquités.
Arrêtons-nous quelques instants. Messieurs, à cette
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originale çt délicate physionoinie de l'électeur Frédéric.
Les gens qui transforment Luther en un Réform?^teur systématique, volontiers nous présentipraieut ew Frédéric un protecteur décidé de la Réformation, uA esprit qui de prime saut en adopte les principes, un homme qui voit en elle le plu§ sûr agent d'influence et de pouvoir.
Messieurs, n'en croye? pas un mot. Savez- vpus où rÉlecteur avait mis sa gloire ? Catholique non moins dévot qne Luther, U cherchait des reliques, il les poursuivait. Plus d'uiie fois Staupit? s'était vu chargé de tractj^tioi^s iu^portantes, à ÇQ sqjet. Gtarnir son église de Tomle^'Sjaints^ à Wittemberg, des reliques de tous les saints; rÉlecteur ne connaissait p^s d'autre ambition.
Mais s'il n'av^t pas d'autre ançibition, l'Électeur avait ujie conscience loyale^ et cette conscience le gouvernait. C'est une belle chose. Messieurs^ qu'une conscience, quand cette conscience est une autorité. Celle de Frédéric, je vous l'ai dit, le gouvernait. Bien mal éclairé sûr les questions spirituelles, il sentait pourtant que la^ force brutale ne devait pas, en matière de conviction, avoir le dernier mot. Lui, le débonnaire ; lui, digne à tous égards du titre « d'enfant de paix » ; il devenait, sitôt qu'il s'agissait d'injustice, plus ferme qu'un lion.
De là cette contradiction, apparente entre un caractère timide, faible pay nature, pei* capable de a*appropriér ^'absolument la vérité, hésitant pom? s<m propre compte jusqu'au bout; et la proteotion courageuse, effective, persistante qu'il accorde à k Ré-
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tùtmd^ en dépft des remoj^traacea du pap& el des menaces de l'Empereur.
Luther continuait à vivre au couvent de Wittemberg. Là des tentations l'assaillaient, plus difficiles à vaincre peut-être que le péril de mort. Ses frères les moines le blâmaient, Taceusaient de compromettre l'Ordre, de le discréditer. Le général des Augustins, Staupitz, son ami, prenant peur de la lutte, se retirait, décidément. Bien abrité dans une cachette sûre, il invitait Luther à s^y réfugier près de lui. C'était la Mystique éplorée se retranchant derrière sa vieille impuissance, et faisant signe à la Réforme de s'enfermer avec elle dans les protestations peu compromettantes de l'oraison solitaire, dans les élans peu dangereux des pieux gémissements.
Venez ! la persécution va vous atteindre. Venez ! nul ne marche avec vous. Venez! nous servirons ensemble Christ. Venez ! ensemble nous déplorerons des maux que l'homme ne saurait conjurer, que Dieu seul peut guérir !
L^ proposition était séduisante. Luther comprit autrement son devoir. Écoutez : « Je me regarde comjQae débiteur de Jésus-Christ; il m'adresse peut-être» à moi aussi, cet appel : je lui montrerai combien il faut qu'il souffre pour mon nom! — C'est la sainte volonté de Jésus qui m'a imposé la charge de prêcher sa P^ rôle. Aussi^ plus on me menace, plus je suis confiant... ha, Parole de Christ est d'une nature tielle, que pour la porteï dans le monde, il laut> avec les apôtres, renoncer à toutes choses et attendre à toute heure
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la mort. S'il n*en était pas ainsi, ce ne serait plus la Parole du Christ. *
Léon X connaissait le résultat de l'entrevue d'Augsbourg.
Désireux d'éviter les mesures extrêmes, persuadé que Cajetan s'y était mal pm, qu'en s'y prenant bien on réussirait — venir à bout des résistances d'un moine, la chose pourtant n'était pas impossible — le pape imagina de recourir à l'intermédiaire d'un homme très-doux, très-habile, d'un Allemand, qui par son origine et son caractère devait nécessairement influer sur le mouvement germain.
Cet homme était Miltitz. Il était chargé, en premier lieu, de remettre la rose d'or — la distinction papale par excellence — au prince Frédéric; en second lieu, de voir et de gagner Luther.
Frédéric, qui avait autrefois sollicité la rose d'or sans l'obtenir, la reçut avec indifférence.
Luther, devant Miltitz, répéta ce qu'il avait dit à Cajetan. Il promit de se taire aussi longtemps que rÉvangile ne serait pas attaqué. Il promit d'écrire encore une fois au pape, et le fit dans des termes qui nous étonneraient par leur docilité respectueuse, si nous ne connaissions d'une part la dévotion de Luther au Saint-siége, si nous ne savions de l'autre qu'avant d'obéir au pape, il restait fermement résolu de servir son Dieu.
Cependant Tetzel, mandé par devant Miltitz, sacrifié sans merci, offert en holocauste à la réconciliation espérée, mourait de saisissement et de désespoir. Miltitz croyait avoir tout arrangé. Il triomphait. Miltitz