ATTAQUES INJURIEUSES CONTRE LE CLERGE
aux prêtres s'imaginent servir Dieu. » C'est miracle que le peuple ne les tue pas à coups de pierres ; « avant qu'il soit quarante ans, les chiens viendront pisser sur nous *. »
Sur les religieux dont il est surtout question dans ce passage, le peuple finit aussi par se laisser convaincre. De fait, très souvent, il n'entendait à l'église que des outrages et des accusations sur leur compte. « Parmi les transfuges, le plus savant était toujours celui qui réussissait le mieux à dire du mal des prêtres2. » Sur
i. « Syben frumm aber trostlosePfaffenklagen ihre not », (« Sept prêtres pieux, mais inconsolables, déplorent leur triste condition ») (i5ai), dansJ. Eberlo von Gûnzburg, Sâmlliche Schriften,éd. Enders, II, 73, 75.
A Ulm, avec le moine apostat Jost Hôflich, qui y vint en i5a3, l'on vit de quelle conséquence étaient les diatribes dans les prédications. Comme il ne trouva dans la ville aucune chaire disponible, il prêcha chaque vendredi de carême sur une place publique. L'effet de ses sermons était constamment de pousser les habitants à insulter les prêtres avec violence et à demander des prédicateurs différents de ceux qui étaient dans les églises de la ville, et qui pourtant eux non plus étaient loin d'être des agneaux. Tel était le plaisir que l'on éprouvait à entendre invectiver contre le clergé. Cf. AYE\Er.M\>>T, Nachrichtcn von Gelehrten, Kanstlern und andern merkwûrdigen Personen aus Ulm, 1878, p. 3a/i.
a. L'abbé bénédictin Simon Blick, dans Verderbe und Schadender Lande und Leulhen am gut, leybe, chre unnd der Selen Seligkeit auss Luther ischen und seins Anhang s lehre (Leipzig, 1 5a 4), fol. D. Comme l'écrivait Jean Werstemius(/1 duersus Lutheranse sectœ Rcnatum quemdem de Purgatorio... disputatio longe elegantissima, Coloniœ, i5a8, le fol. avent E), leurs principaux arguments contre les papistes étaient le mensonge et l'insulte : « Toile calumnias, et dempseris validiorem illius corporis partem. Ad has enim veluti ad sacram quandam anchoram confugiunt, quoties argumentis cedere coguntur ». L'abbé bénédictin Wolfgang Mater s'exprime de la même manière CTator, dans le Cod. lat. monac. 2886, fol. 3i): « Tota die nihil est in ore vestro (Lutheranorum) vel in cala m o,
ce point, les moines mendiants défroqués furent en général ceux qui allèrent le plus loin. A la fin du xve siècle et au commencement du xvr3, leurs ordres n'eurent que peu d'écrivains, en comparaison d'autrefois ; alors, au contraire, ils poussèrent comme des champignons. Naguère, pour écrire, il leur eût fallu avoir de la science; maintenant, pour pallier et couvrir leurs propres vices et pour se justifier, ils n'avaient besoin que d'une âme vulgaire ; il leur suffisait d'insulter, de tempêter, de crier, de jeter le mépris et la calomnie. Ils furent ainsi les vrais écrivains dont Luther avait besoin pour introduire la « Réforme évangélique ». Dès i5a5, Bugenhagen, le témoin le moins suspect, écrit au sujet du tapage déchaîné contre les prêtres et les moines : « De nos jours aussi, il y en a qui veulent être prédicateurs évangéliques, mais tu n'entendras d'eux que des diatribes acerbes et violentes contre les moines, les prêtres papistes, le jeûne du vendredi, le service divin et l'ornementation des temples, l'eau bénite et autres choses du même genre, avec lesquelles on nous avait séduits jusqu'ici ; mais de l'Evangile, tu ne les entendras pas dire un mot... En réalité, ils poussent leurs auditeurs au mépris de toute discipline et de toute convenance, et ceux-ci pourront dire ensuite en blasphémant que c'est là l'Evangile1. » D'ailleurs,
nisi sacerdotum et monachorum perdita vita eterimina, quos sine ulla commiseratione tartareis tlammis devovetis. Haîccine est vestra i'raterna charitas, hoc sanctum, quod e suggesto clamatis, Evangelium, quo nobis apud imperitam plebem invidiam conflatis, ut miseriores simus omnibus hominibus ».
i. Von clem ehelichen stande der Bischoffe und Diaken (Wittenberg, i5a5), fol. Ej\
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dans l'écrit même où il parle ainsi, ce triste hypocrite et prêtre apostat n'agit pas autrement : presque à chaque page, on y trouve des invectives contre le pape, les prêtres, les moines et l'Eglise entière. Il donne même la nomenclature des surnoms qui doivent servir à désigner les moines *.
Mais pour atteindre le but, il fallait en agir ainsi. Le peuple goûtait fort les diatribes 2 ; elles faisaient donc sur lui une grande impression, d'autant plus que les reproches qu'elles contenaient n'étaient pas tous de pure imagination ; puis, avec une hypocrisie savante, les prédicants, moines et prêtres apostats, se présentaient sous des dehors innocents, à la façon de ces anciens hérétiques dont saint Bernard dit qu'ils viennent vêtus de peaux de brebis afin de dépouiller
i. Ibid. Kijb : Traditionarii ou traditores, justitiarii, cappati, rasi (pelés), uncti fenduits, barbouillés d'huile), rosarii (porteurs de chapelets), missarii, horarum canonicarum lectores, Romanenses viatores (voyageurs pour Rome). «Mais ils ne peuvent se dire chrétiens, car ce mot vient de Christ, et les chrétiens ne s'appuient que sur le Christ, tandis qu'eux se confient dans leurs œuvres et leurs statuts, leur froc et leur tonsure, et autres balivernes humaines ».
2. Le 9 novembre i roi i, Spalatin écrivait à Justus Jonas : «Cogito, imo admiror, quoties recordor, quod mihi in Vangionibus (Worms) dixit Busthius nosler, hoc videlicet timere, nihil magis probari in eruditione Lutherana a prophanis, quam quod sacros (sacriiiculos) carpat et reprehendat ». Corp. Réf., 1,482. Voir à ce sujet ce que dit le franciscain Findling dans sa longue lettre à Luther i iJai ; Enders, III, 48), et, ci-dessus, p. 197, le témoignage de Mvthesius. Au f. iA5"de l'ouvrage dont il est question à cet endroit, Mathesius parle de gens qui « n'écoutent avec plaisir qu'une seule catégorie de prédicateurs : ceux qui font des tirades malignes et mensongères contre les abbés, les chanoines et leurs ennemis ».
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les brebis, alors qu'ils sont des loups dévorants : « Ils veulent passer pour bons, et ne pas l'être ; ils ne veulent pas être regardés comme mauvais, et l'être en réalité *. » Le peuple était d'autant plus heureux de croire les prédicants qu'ils lui aplanissaient merveilleusement le chemin du ciel, en ne le faisant consister que dans une simple confiance dans le Christ, tandis que l'observance des préceptes de l'Eglise devenait une immense imposture2. Les frères mendiants surtout devaient lui apparaître comme des imposteurs, comme des gens par qui, jusqu'à présent, il s'était laissé conduire par le nez.
Dans les prédications, dans les libelles, dans les conversations, on peignait Luther comme supérieur à tous les Pères de l'Eglise, comme le Saint, l'Envoyé de Dieu par excellence ; le premier, il avait tiré l'Ecriture de l'oubli ; avec elle, il se dressait invincible contre les papistes. Le peuple ne se souciait pas de voir ce qu'il y avait là de vrai ; d'autant que d'un ton fort supérieur, les nouveaux prédicants, qui souvent s'étaient assimilé l'esprit de Luther à Wittenberg même, faisaient entendre du haut de la chaire des paroles de l'Ecriture contre les pénibles jeûnes, contre l'abstinence et la chasteté ; ils représentaient la confession, plus gênante encore, la pénitence et la satisfaction comme des inventions mensongères des anciens Pères de l'Eglise, hommesdontla niaiserie dépassait vraiment les limites du permis. En i5a8, le courageux Werstemius, que j'ai
i. Sermo 66 in Cant. (Migne, Patr. lat., t. i83, c. 1094, n. 1). a. C'est ce qu'en i524-i5a5 déplorait particulièrement Usingen. Voir les passages dans Paulus, Barthol. von Usingen, p. 59-60.
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le premier tiré de l'oubli, décrivait d'une façon saisissante les manières de cette nouvelle tribu de prédicateurs : on y trouvait nombre d'ignorants ; mais souvent, il leur suffisait d'avoir été un jour ou deux à Wittenberg pour s'arroger avec impertinence le droit de condamner aussitôt et sans appel toutes les pratiques du catholicisme 4.
i- Joa.nnis Werstemii Dalemensis, Advenus Luther anse sectse Renatum quemdam etc. Dispulatio, dernier fol. avant B: « Haud scio quid illic (Wittenbergae) spiritus habeant. Adeunt ex nostris plerique Wittenbergam, ipsis etiam suibus indocti magis, immo fungos diceres et caudices. Sed adeo regrediuntur impense theologi, ut de re quavis audeant non disputare modo, sed et judicare citra ambiguitatem, etiamsi nisi diem alterum illic manserint. viderentque semel dumlaxat vel ex longinquo illa grossa et mirabilia capiia Martinum Lutherum, Philippum Melancthonem, Bogenhagium Pomeranum et aliosejusdem farina? polihistorios. Si quasras quid de jejunio conseant, hic e vestigio tibi Paulinum illud abducunt : « Exercitatio corporis ad modicum utilis est » et illud Evangelii : « Regnum Dei non est in cibo et potu ». Si mentionem facias de carniwn esu, rursus Evangelium citant : « Quidquid ingreditur peros, non coinquinat animam » ; et ex Paulo : « Omne, quod in macello venditur, édite ». Si probas castitatem : « Melius est », clamant, « nubere, quam uri ». Mitte traditiones humanas, vel audies statim illud Mal. i5: « Irritum fecistis mandatum Domini propter traditionem vestram », aut illud Jerem. 23: Vi9ionem cordis sui loquntur et non de ore Domini ». Quere quod volueris, semper habebunt quod indubitanter respondeant. Rursus audio qui mihi sic dicant : « Vides, Werstemi, quam nihil habeant sacra? literae, quod non sit perspectissimum nostrae Germaniae? Vides, ut illic Theologia refloruerit ? Quid tu miht prœdicas orthodoxos patres ? Quid eorura jactas commentaria, tanquam ad Ecclesiam Christi pertinuerint ? An non iili stupidi, si conferantur cum nostris ? Mendacia suntquae docuerunt de confessione, de pœnitentia, de satisfactione, de purgatorio, et similibus nugis ; homines crant, et humano, id est, mendaci loquebantur spiritu ». Hic, quum alias ego verecundius dicerem : «Fateor, homines cran t patres », subintulit quinam e vestigio : « Atque ineptissimi ».
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Mais par-dessus tout c'étaient les pamphlets qui devaient contribuer à persuader le peuple qu'il lui fallait se débarrasser des religieux. Jusque-là, il n'avait connu que fort peu de productions de ce genre. Il en existait pourtant, mais le plus souvent dans un langage qui lui était étranger. Au contraire, à partir de i5ao, ce futune véritable inondation de petites productions allant de quatre ou seulement même de deux pages jusqu'à plusieurs feuilles d'imprimerie; écrites en allemand populaire, elles colportaient des invectives et des diffamations contre le pape, les prêtres, les moines, en un mot contre l'Eglise et toutes ses institutions ; de plus, elles contenaient souvent des figures et des caricatures appropriées. On les colportait partout, en Belgique même, traduites en français. En 1528, sur le témoignage d'un luthérien, Werstemius nous raconte que l'Allemagne en était remplie : on y trouvait un tel intérêt que presque tout le monde en avait des armoires pleines. Ce luthérien lui montra des dialogues et des traités ornés de figures, en latin et en allemand, d'autres en français, qu'il allait porter clandestinement à Liège, à Limbourg (en Belgique), à Namur, pour que là aussi l'évangile de Luther commençât enfin à être goûté *. Ces tracts étaient les échos fidèles des idées
i. Joannis Werstemii Dalemensis Adversus Lutheranse sectse Renatum, etc., dernier fol. avant B. Après avoir montré à Werstemius le traité Egressus est Lutherus trans flumen Rhenum (dont le texte latin original est réimprimé dans Clemed, Beitrâge zur Reformationsgesch., III, 10), un luthérien lui dit : « ïalibus libellis tota scatet Germania, et nisi vererer, ne quem offendam... indicarem tibi lepidissimas sannas in papam et episcopos, in monachos et omnem illam ecclesiasticam abominationem ». Il lui disait